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LIVRE IV. § V

faisait communiquer alors la vallée du Rhône avec la vallée de la Seine, celle qui, longeant le pied du mont de Rème, se continuait à travers l’Auxois. Autun était de plus la tête d’un compas dont les deux branches aboutissaient à Cbalon et à Dijon. Elle dominait de loin et la voie romaine de Langres, et la route fluviale qui passait par Mâcon et Chalon, et 1a route montagneuse vers la Seine que surveillait le castrum de Dijon1, route beaucoup moins fréquentée au Moyen âge, parce qu’elle était plus dangereuse et plus pénible que la voie d’ Autun.

Un homme de grande valeur et de haut lignage, Richard le Justicier, sut mettre à profit les avantages naturels et le prestige ancien de la cité d’ Autun2, pour, appuyé sur elle, incorporer dans le duché de Bourgogne, qu’il créa, l’esprit national et le particularisme régional dont j’ai analysé la genèse.

Richard réussit d’autant mieux dans son œuvre, dominatrice et ethnique, qu’il était étroitement apparenté à la famille royale. Et la même raison aussi devait maintenir et resserrer les liens de la suprématie franque et carolingienne.

Il était le frère de Boson, le premier roi de Bourgogne - Provence, le beau-frère donc de Charles le Chauve, le neveu de Lothaire II3, et, en épousant Adélaïde, sœur de Rodolfe 1er, premier roi de la Bourgogne transjurane, il devint le petit-neveu par alliance de Louis le Débonnaire et de Lothaire Ier, le neveu du duc des Francs, Hugues l’abbé4.

Des historiens récents ont admis que le comté d’Autun

1 T. If, p. 239.

3 Un des prédécesseurs de Richard, dans le comté d’Autun, Bernard de Septimanie est qualifié déjà en 878 « dux Augustodunensium » ( Annales de Saint-Vast, ad an. 878, éd. Dehaisnes, p. 297).

3 Voy., pour cette généalogie, T. III, p. 175 et suiv.

* Voy. la généalogie, T. III, p. 179 et suiv.

avait été concédé à Richard, en 880, par Louis III et Carloman, au moment où Boson venait de se déclarer indépendant, et afin de procurer aux rois son alliance contre son frère1 2. On est allé même jusqu’à dire que le duché de Bourgogne avait été créé en vue de tenir tête à Boson L Ce sont là de simples hypothèses que les textes ne me paraissent justifier en rien. Tout porte, au contraire, à penser que Richard a observé la neutralité entre les rois de France et le nouveau roi de Provence, comme il l’observa plus tard entre Eudes et Charles le Simple. Il dut à cette attitude de multiples avantages ; il put recevoir le comté autunois des mains de Boson et obtenir de Carloman, en 880, en faveur de l’évêque d’Autun, une charte de confirmation dans laquelle la qualité de comte d’Autun lui est reconnue3 ; puis, après la reddition de Vienne 4, se faire confier la garde de sa belle-sœur et de sa nièce et les emmener à Autun.

Les destinées du comté avaient été fort mouvementées jusque-là et demeurent, en somme, assez obscures. Elles ne se précisent un peu qu’à partir de 864. Confisqué, à cette époque, sur Bernard le Veau, fils de Dhuoda5, qui,

1 Poupartlin, Royaume de Provence, p. 130 et suiv., p. 334.

2 Manteyer, cité par Poupardin, p. 339, note 1.

3 Cartul. d' Autun (éd. Charmasse), p. 87 ; H. F., IX, p. 418 : « Quoniam nos ad deprecationem Richardi comitis Augustodunensis » (30 nov. 880).

4 Hincmar qui nous l’apprend, après avoir mentionné la prise de Vienne, ne dit aucunement que le siège fut dirigé par Richard et que c’est lui qui s’empara de la ville. Voici le texte fort concis, selon l’habitude d’Hincmar : « Mense septembrio nunciatum est il I i (Karloman) certo nuntio, quia capta Vienna, uxorem Bosonis et filiam ejus Richardus, frater ipsius Bosonis, ad comitatum suum Augustidunensem adductam habebat » ( Annales de Saint-Bertin, ad an. 882, éd. Dehaisnes, p. 288).

5 Annales de Saint-Bertin , ad an. 864, p. 138, cbn. mêmes Annales , ad an. 866 (note suivante). — Sur Bernard, fils de Dhuoda, voy. l’introduction de Bondurand au Manuel de Dhuoda et Y Eclaircissement, p. 254 (Paris, 1887).

malgré cela et malgré les concessions royales accordées successivement à Robert le Fort et à Louis le Bègue, parvint longtemps à s’y maintenir1, il est, en 872, octroyé par Charles le Chauve à Bernard de Septimanie ou de Gothie, fils de Blichilde, lequel avait fini par s’en emparer sur le rebelle2.

Ce Bernard se révolte, à son tour, en 878, et, par une sentence du concile de Troyes, est frappé de confiscation 3. Ses honneurs sont partagés entre Thierry, le Chambrier, et le comte d’Auvergne Bernard II Plantevelue 4 *. Le comté d’Autun, dans ce partage, revint certainement à Thierry, car, l’année suivante, après la mort de Louis le Bègue, durant une sorte d’interrègne, Thierry cède le comté à Boson, en échange d’abbayes bourguignonnes, sous les auspices de Hugues l’Abbé6. Rien donc n’est plus naturel que Boson, élu roi à Mantaille (15 oct. 879) et ayant ses principales possessions dans la vallée de la Saône et du Rhône, ait disposé librement du comté d’Autun au profit de son frère Richard6.

Nanti du centre de domination que lui assurait le comté d’Autun, Richard sait habilement se maintenir en équilibre, au milieu des trois royaumes qui l’enveloppaient

1 « Comitatum Augustidunensem a Bernardo filio Bernardi, super Rodbertum occupatum Hludowico, filio suo, ipsius Rodberti ccnsilio, ad eum ditandum committit » ( Annales de Saint-Bertin , ad an. 866, p. 155).

8 kAnnales de Saint-Bertin, ad. an. 872, p. 230.

8 Annales de Saint-Vaast, ad an. 878, p. 297.

4 Annales de Saint-Bertin , ad an. 878, p. 272.

* « Inter Bosonem et Theodericum, mediante Hugone abbate, conventum est, ut Boso comitatum. Augustodunum haberet, et Theodericus abbatias, quas Boso in istis partibus habuerat, in commutatione acciperet » ( Annales de Saint-Bertin, ad an. 879, p. 279).

6 Cette cession a dù être postérieure au 8 novembre 879, puisque nous voyons encore à cette date Boson (qualifié gratta Dei rex) faire une confirmation de biens dans l’Autunois à l'église d Autun (Cartul. d' Autun, p. 27; H. F., IX, p. 670).

(sans parler de T Aquitaine) : la Francie occidentale, la Bourgogne transjurane et la Provence. Alors qu’il était menacé d’être étouffé, absorbé ou annihilé par eux, il réussit au contraire à s’agrandir à leurs dépens.

Le royaume occidental était disputé entre Eudes et Charles le Simple. Richard ne prend parti ni pour l’un ni pour l’autre; il leur rend des services, à tous les deux, sans se brouiller avec aucun. En 891 il est auprès d’Eudes à Verberie, en 894 il donne asile à Charles le Simple ou du moins lui laisse chercher refuge en Bourgogne. Ce n’est qu’après la mort d’Eudes qu’il se liera au roi carolingien par un serment de fidélité.

Avec le roi de Bourgogne transjurane, Richard entretient des rapports d’amitié ou d’alliance et les cimente en épousant la sœur de Rodolfe Ier, Adélaïde. Il conjure ainsi tout danger d’empiétement.

Dans le royaume de Provence, quand Boson, après la prise de Vienne et jusqu’à sa mort (11 janv. 887), poursuit contre la Couronne une lutte tenace dont les péripéties nous échappent, Richard s’abstient certainement d’y intervenir. Il devient ensuite, avec sa belle-sœur Ermengarde, tuteur du jeune Louis et le fait élire roi en 890.

Cette politique avisée porte ses fruits. Elle facilite et consolide l’extension de pouvoir que poursuit Richard, qu’il réalise graduellement, pendant un laps de quarante années, et qui aboutit à la constitution d’un grand principat, solide déjà pour lui, durable pour ses successeurs. Qualités déployées , circonstances heureuses , services rendus au pays coopèrent à cette formation : l’énergie et la bravoure, l’esprit d’ordre et de justice, le prestige et l’intluence, la richesse acquise etl'appui de vassaux fidèles, largement pourvus, enfin 1a. persistance d’une tradition particulariste et l’éclosion d’un sentiment national sont, pour Richard, autant de sources de puissance, que les événements nous montrent en action et dont témoignent les documents soit contemporains soit de date rapprochée.

De même que l’accession au trône des Robertiens a été due pour une large part à leurs efforts victorieux contre les Normands, de même l’autorité ducale de Richard lui vint en droite ligne de la bravoure qu’il déploya contre ces terribles envahisseurs.

Nous sommes en présence d’un double phénomène, remontant à une cause unique, l’éveil d’un nationalisme, d’un patriotisme ou général ou régional, par l’urgence de résister à des hordes barbares et païennes. La tradition et le besoin de sécurité, la défense de la civilisation et de la foi religieuse faisaient front contre le péril, formaient lien entre les populations et produisaient la soumission à des chefs communs, capables de sauvegarder la patrie, petite ou grande, et la chrétienté menacées. Tel fut le rôle qu’assumèrent, simultanément et de concert, les Bis de Robert le Fort et Richard de Bourgogne.

Eudes avait lutté à Paris et dans le Nord contre la « grande armée normande », dont la majeure partie Bnit par prendre le chemin de l’Angleterre, en 892. Cette année-là même, Richard remporta à Argenteuil, dans le Tonnerois, une éclatante victoire sur les pirates 4, et peut-être est-ce lui qui, dès 886, lors du siège de Paris, avait organisé et soutenu la résistance victorieuse de Sens aux Normands1 2. Quelques années plus tard (898),

1 Le récit de la chronique de Bèze met en vive lumière la personnalité de Richard et ses services de défenseur de la patrie : « Cum nemo repertus sit, qui eis (Normannis) posset vel auderet resistere, fuit isdem temporibus quisdam Dux nostrarum partium, Richardus nomine, qui a justiciæ studio dietus est, et ipse justificator. Hic pro libertate patriæ zelo succensus, plurimurn vero pro Ecclesiis Dei defendendis, Deum habens adjutorem, expugnare illos ag^ressus est... quin immo occurrens eis præfatus Dux Richardus, in loco vocato Argentoilo, commisso cum eis prælio, cæsa est eorum quamplurima multitudo. Sicque Dani cum Normannis rétro redire sunt coacti » ( Chronique de Bèze, Anal. Divion., 1875, p. 280).

2 Voy., sur cette résistance, Reginon, ad an. 886 (éd. Kurze, p. 130) : « Eodem anno Nortmanni qui Parisiorum urbem obsidebant... sub

alors qu’Eudes et Charles le Simple paraissaient plus disposés à traiter avec les Normands qu’à les combattre, l’énergie guerrière de Richard ne fléchit pas. Il les défait, près de Saint-Florentin et les rejette vers la Seine1. Nous le voyons ensuite, à la cour de Charles le Simple, concerter un nouveau plan de campagne avec le souverain et le duc des Francs, Robert 2. Enfin c’est lui qui brille au premier rang dans le grand événement de l’an 911, la défaite de Rollon à Chartres, cause immédiate du traité de Saint-Clair-sur-Epte.

L’auréole que cette victoire mit au front de Richard, la célébrité et le prestige qu’elle lui valut firent de lui un regni niaximus defensor. Et ce titre lui servit à s’ériger dnx Burgundi onum , comme il avait servi aux Roberliens à étendre et à consolider dans leurs mains le ducatus Francorum.

La délivrance de Chartres eut, en effet, un retentissement prodigieux. L’écho s’en répercute dans la plupart des chroniques3, et spécialement dans les chroniques bourguignonnes4. Si profonde en fut l’impression sur l’esprit

omni celeritate navigantes Senonis applicuerunt, ibique castris positis per continuos sex menses eandem urbem obsidione claudunt totamque Burgundiam rapinis, cædibus ac incendiis demoliuntur. Sed civibus i'orliter repugnantibus, Deo protegente, nequaquam prefatam civitatem capere potuerunt, quamquam omni laborum sudore omniumque artium et machinamentorum ingenio id mu Itipliciter pertemptassent ». Cf. Annales de Saint-Vaast, ad an. 886, p. 328.

1 « Hiemis tempore Burgundiam petierunt, ibique sedem statuunt ad hiemandum. Sed Richardus cornes noctu in natale Sanctorum Innocentium commisit cum eis prælium et victor existens compubt eos redire in Sequanam » ( Annales de Saint-Vaast, ad an. 898, p. 35s).

2 « Rex cum Rotberto et Rikardo atque Heriberto cœpit sermocinari de Nortmannis quid agerent » {Ibid., ad an. 899, p. 360).

3 Une liste en a été dressée par Vogel, Die Normannen und das Franliische Reich (1906), p. 397-398.

4 La source principale est la relation des Annales de Sainte-Colombe de Sens (911) : « Hoc anno 13 kal. Aug. in sabbato, quum

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