LIVRE IV
populaire qu’elle se para du chatoyant mirage de la légende.
Les faits étaient, du reste, assez frappants par euxmêmes, puisque — les hagiographes le disent hautement 1 — l’échec subi à Chartres par Rollon marque la fin des grandes invasions normandes dans la Francie et dans la Bourgogne. Quant au rôle de premier plan qui revient à Richard dans cet événement décisif, il ressort de toutes les sources historiques. Nous avons même, par une heureuse fortune, le texte de l’appel que le duc des Francs Robert lui avait adressé 2, en même temps qu’au comte de
obsiderent Nortmanni Carnotinam urbem, et jarn penitus esset capienda, supervenientes Richardus et Rothbertus comités, omnipotentis Dei auxilio et Beatse Mariæ patrocinio roborati, feeerunt stragem maximam paganorum, a paucis qui remanserant obsides capientes » (Duru, Bibl. hist de l'Yonne, I, p. 204).
1 « Ita vis hostilis superata est atque devicta (ab invictissimo Richardo), ut hii qui remanerent, amissa nobilium bellatorum confidentia, nulla ulterius conserere prelia, nullas deinceps depopulari terras auderent » ( Vita S. Geranni , Duru, I, p. 376). — « Quidam Francorum ac Burgundionum Primores, Duce Richardo præeunte, cum jam terna cæde quod supererat iidem Normanni delere molirentur, irruerunt in eos in pago Carnotense, tantaque strage illos deleverunt, ut ulterius in exterorum fines minime raptum ire tentarent » ( Vita S. Viventii, H. F., IX, p. 130-131).
2 Ce curieux message a été transcrit par une main contemporaine (l’écriture est du début du Xe siècle), en marge d’un ms. de la cathédrale de Chartres (Bibl. commun., ms. 92, f° 38 v°. — Voy. Merlet, Les comtes de Chartres, p. 80, note 1). — En voici le libellé : « Rotbertus comes et dux Manasse Richardo comjti Salutem. Scitote quoniam fuimus perrecti contra Norman nos, sed non invenientes regressi sumus Parisius, mittentes ad vos et requirimus utrum vos necne venietis ad nos ». — D’après une tradition conservée à Chartres et consignée par le moine Paul dans le Cartulairc de SaiM-Père (xi® siècle), l’appel serait parti également de l’évêque de Chartres : « Præsul venturam obsidionem divino relatu prænoscens, Pictavensem comitem venire si bi in auxilium mandat, ducemque Iturgundiæ, atque duos potentissimos Francise comités » (éd. Guérard, I, p. 47).
Poitiers Ebles, et auquel, seul des deux, il avait pu, grâce à sa vigilance, répondre à temps.
Parmi les qualités personnelles de Richard qui, en assurant la cohésion de son pouvoir, lui servirent à l’ériger en principat, il en est une que la tradition a consacrée. Le titre de justicier qui s’est attaché à son nom1 prouve qu’il a su porter remède à l’absence d’ordre et de justice dont souffrait la société de son temps.
Grâce à sa valeur militaire et à ses talents de gouvernant, sa domination put s’amplifier. Dès 895, par exemple, il s’empare de Sens sur l’évêque Gautier, et y installe un vicomte2 3. Mais ne nous représentons pas son duché comme un territoire ou une circonscription à frontières délimitées ou fixes, et d’un seul tenant. Ce que nous devons retrouver à la base de l’Etat que Richard a créé, ce sont les groupements fondamentaux qui préparent, mais ne constituent pas encore la souveraineté territoriale*. Et ces groupements, nous les retrouvons en effet.
Je me suis expliqué plus haut sur le groupement ethnique et dès lors sur la part qui revient à la nationalité dans la naissance du duché de Bourgogne. Mais j’ai prévenu précédemment qu’il fallait entendre ce terme
1 Chronique de Bèze (p. 280) : « Dux nostrarum partium, Richardus nomine, qui a justiciæ studio dictus esset et ipse justificator ». Chronique de Saint-Bénigne (p. 123) : « Richardi ducis, qui ab exequutione juslitie cognonem accepit ». — Chronique de Hugues de Flavigny (Migne, 154, col. 1.73) : « Richardus dux justitiarius ». — Sa mort passa pour un malheur public, à raison de l’anarchie dont elle fut Je signal : « Defuncto Richardo Magno, duce Burgundiæ... jura rumpuntur, legum statuta violantur, possessiones ecclesiæ pervaduntur, etc. » ( Miracles de Saint-Waldebert, fin du xe siècle, SS. XV, 1174).
â « Richardus princeps Burgundiæ recepit Sennis contra Gualterium episcopum et Guarinum comitem » ( Chronique de Sainte-Colombe de Sens, Duru, I, p. 203). — L’archevêque Gautier est le prélat qui avait couronné Eudes et qui devait couronner un jour le roi Robert et le roi Raoul, fils de Richard.
3 Voy. T. III, p. 127 à 142.