LIVRE IV
aux assemblées ou diètes qu’il Lient en Allemagne et en Italie', à l’une desquelles il se fait apporter les reliques de Saint Maurice1 2, comme pour renouveler l’investiture fictive de Henri l’Oiseleur et placer son pouvoir sous l’autorité spirituelle du patron de la Bourgogne.
Le rapprochement forcé de Lothaire et d’Otton II contre Hugues le Grand (en 980) et l’hostilité de Conrad, lié qu’il était aux Carolingiens, contre Hugues Capet3, servent les mêmes desseins, tout comme l’autorité qu’Adélaïde exerce durant la minorité de son petit-fils Otton III, qui n’avait que trois ans à l’époque de la mort d’Otton II (983).
Cette action, enveloppante s’accentue encore et se développe à l’avènement du jeune Rodolphe III (993), lequel ne cessa pas d’être en conflit avec les grands de son royaume, sans nul doute à raison même de l’envahissement du pouvoir impérial. Adélaïde, jusqu’à sa mort (999), s’efforça, souvent inutilement4, de pacifier ces luttes qui continuèrent sous le gouvernement d’Otton III, et elle profita de cette intervention pour attirer à soi les évêques5.
1 En Germanie (960), en Italie (967). Gf. Poupardin, Bourgogne ,
3 « Presentibus cunctis optimatibus, in vigilia nativitatis Domini, corpus sancti Mauricii et quorumdam sociorum ejus.... Ratisbone [sibi] allatum est. Quod maximo, ut deeuil, honore Parthenopolim (Magdebourgj transmissum... ad salutem patriæ tocius bactenus veneratum est » (Thietmar de Mersebourg , II, 17, p. 28-29).
3 Lothaire en épousant Emma, issue du premier mariage d’Adélaïde, était devenu le neveu de Conrad. Sur les conflits de Conrad avec Hugues Capet, voy. Lot, Hugues Capet, p. 12 et suiv.
4 Jamjamque ultimo ætatis suæ anno... pacis ut semper arnica, pacis caritatisque causa paternum solum adiit, fidelibus nepotis sui Rodulfi regis inter se litigantibus, quibus potuit pacis fœdera con- Lulit, quibus non potuit , more sibi solito, Deo totum commisit » (Odilon, Epitaphium Adalheidæ, cap. 13 (Migne, 142, col. 977).
5 Par sa libéralité et sa piété, qui la firent canoniser. Bourcbard II, archevêque de Lyon, et peut-être Henri, évêque de Lausanne ou
Le reproche d’indolence ( ignavus ) que les chroniqueurs contemporains ont adressé à Rodolfe III et l’épithète de fainéant que l’histoire a attachée à son nom ne sont peut-être pas plus mérités pour lui que le surnom analogue pour le roi de France Louis V. L’apparente faiblesse de caractère a pu n’être que l’impuissance à se maintenir ferme et indépendant entre le roi de Germanie et les principes de ses Etats. Ceux-ci, comme chefs de nationalités, visaient à l’autonomie et étaient assez forts pour la défendre ou la revendiquer. Dans la Bourgogne jurane, le comte de Bourgogne, dans les régions méridionales, les comtes de Maurienne et les comtes d’Arles ou de Provence sont à la tête de véritables duchés ou marquisats : sorte de vice-rois sur lesquels le roi de Bourgogne n’a guère qu’une autorité nominale1.
Ce roi est, tel que les rois fainéants de l’époque mérovingienne, un roi de parade, itinérant et vagabond. Il n’a pas de capitale. Ni Vienne, ni Lyon, où Conrad le Pacifique apparaît à peine, ni Arles, où son successeur Rodolfe III n’apparaît plus du tout, n’en sont une. Il erre de résidence en résidence dans la région helvétique2. Il ne connaît plus les limites de ses Etats ; il trouve partout des bornes à son pouvoir. Il ne sait sur quels sujets il règne, et c’est pourquoi son royaume n’a pas de nom. Il est roi dans la « Gaule » (Cisalpine), roi des Burgondes, roi des Alamans, roi des Provençaux, roi du Jura, etc.3; en réalité, roi in parlibns.
l’évêque de Genève, Hugues, étaient ses neveux. CI*. Odilon, op. cit.y cap. 17, c. 979 : « Dehinc Genevensem adiit... Inde Lausonam venit... Quibus in locis a rege et ab episcopis , suis videlicet nepotibus, honorabiliter suscepta... Cum rege et principibus patriæ pacis et honestaiis conférées négocia; inde sacris etiam. locis dlversa et varia direxit donaria ».
1 Voy. pour la Provence, par exemple, Manteyer, p. 253.
2 Itinéraires dans Poupardin, Bourgogne , p. 184-185.
3 Suprà, p. 384-5.
On pourrait presque dire que la royauté rodolfienne porte à faux et s'épuise à se mettre en équilibre. A défaut de la dynastie nouvelle de France, qui est loin et occupée elle-même à. fonder sa stabilité, elle cherche un double contrepoids : l’un dans l’intervention, à titre d’arbitre, de pacificateur et de soutien de l’empereur voisin; l’autre dans l’appui de l’épiscopat, renforcé et doté de droits comtaux, pour l’aider à tenir tête aux principats laïques.
Qu’arriva-t-il pourtant? L’empereur germanique se fit de son concours et de sa protection un titre à une suprématie dominatrice, la puissance épiscopale fut accaparée par les maisons princières (telle la maison de Savoie) ou fournit même à l’empire des partisans et des auxiliaires.
Et l’on voit par tout ce qui précède que le royaume uni de Bourgogne-Provence n’était sous Rodolfe III et ne fut jamais autre chose, à vrai dire, qu’un fantôme de royaume, que le Saint-Empire romain voulut s’incorporer, comme province germanique.
Il convient de placer ici le texte célèbre où, sous l’année 1016, Thietmar de Mersebourg décrit l’état du royaume de Bourgogne. Tous les traits de ce tableau sont à retenir : impuissance du souverain, indépendance des évêques et des princes, antagonisme violent contre la domination impériale. Souvenons-nous seulement que c’est un Allemand qui tient la plume :
« Il n’y a pas, à bien entendre, de roi qui préside à ce royaume. Le nom seul et la Couronne lui appartiennent et il donne les évêchés à ceux que choisissent les grands. Pour son utilité propre, il ne possède que peu de chose ; il vit aux dépens des évêques et se trouve hors d’état de venir en aide à ceux qui sont victimes d’une oppression. Aussi les voit-on se mettre, mains jointes, au service des princes, comme s’ils étaient leur roi, et s’assurer ainsi la paix. Si les princes reconnaissent un supérieur, c’est dans l’unique but de s’abandonner plus librement les uns contre les autres à la fureur de leurs passions mauvaises,
et d’empêcher qu’un autre roi introduise un ordre nouveau et mette fin aux usages invétérés.
» Le comte Guillaume1 est de nom un vassal du roi, en fait il est le maître. Nul ici n’est appelé comte que celui qui a la dignité d’un duc (c’est-à-dire d’un prince régional) 2, et c’est pour que sa puissance dans cette région ne soit pas diminuée le moins du monde que celui dont j’ai parlé est rebelle, de conseil et d’action, à la majesté impériale 3 » .
A ce tableau s’accorde que, dès le début du xi® siècle, les actes privés commencent à ne plus mentionner l’année du règne du roi de Bourgogne et qu’ils la remplacent même déjà par la formule î'egnaute Christo 4, ou par le nom du roi de France 5.
En ce qui concerne spécialement la réunion à la Bourgogne jurane des marches viennoise et provençale, elle n’a pu être opérée légalement, je l’ai montré, par la ces-
1 Thietmar l’a appelé plus haut(VIIl, 27) Willehelmus Pictaviensis. En réalité, il s’agit d’Otte Guillaume, que le chroniqueur a confondu avec son gendre, Guillaume d’Aquitaine.
2 Peut-être aussi pourrait- on traduire : « Nul n’est appelé comte que celui qui tient un honor du duc » (prince régional).
3 « Nullus enim, ut audio (rex est) qui sic presit in regno; nomen tantum et coronam habet, et episcopatus hiis dat, qui a principibus hiis eliguntur; ad suam vero utilitatem pauca tenens, ex inpensis antistitum vivit et hos vel alios in aliquo extrinsecus laborantes eripere nequit. Unde hii, manibus complicatis, cunctis primatibus velud régi suo serviunt et sic pace fruuntur. Ob hoc solum taüs rector inter eos dominatur ut eo liberius malignorum furor invicem vagetur et ne lex nova alterius regis ibi adveniat, quæ inolitam consuetudinem rumpat. Willehelmus cornes, de quo predixi, miles est regis in nomine et dominus in re ; et in hiis partibus nullus vocatur cornes, nisi is qui ducis honorem possidet : et ne illius potestas in hac regione paulo minus minueretur, consilio et actu imperatoriæ majestati, sicut predixi, reluctatur » (Thietmar, VIII, 30, p. 241).
4 Voy., par exemple, Charte de Montmajour (1013-1018), Chantelou, éd. du Roure, p. 100-101.
* Chantelou, p. 114 (1016, régnante Roberto rege).