LIVRE IV
Dès 1036, du reste, l’archevêque de Lyon Bouchard rompt la fidélité qui lui avait été imposée à Genève. Il s’attaque à un représentant de Conrad, au fils, selon toute vraisemblance, de ce baron allemand (Seliger) qui avait porté au roi les insignes royaux de Bourgogne. Sans doute s’attendait-il à être soutenu par Eudes de Blois. Laissé à lui-même il eut le dessous, fut jeté en prison par Conrad et tenu dans les fers pendant nombre d’années 1 . Si Eudes s’était abstenu d’intervenir c’est qu’il su préparait, au même moment, à frapper son adversaire au cœur, dans la Lorraine, comme Lothaire avait voulu le faire en s’emparant d’Aix-la-Chapelle 2. Le sort lui fut contraire. 11 succomba à Bar sous les coups du duc Gozelon (15 nov. 1037).
Seule cette mort tragique permit à Conrad de s’adjuger l’héritage de Rodolfe III. Personne, en effet, n’était plus là pour lui tenir tête. Les autres compétiteurs possibles, à titre de parents, étaient trop faibles ou réduits à l’impuissance. Il aurait fallu un Otte-Guillaume parmi les princes du royaume pour nourrir l’ambition et avoir des chances de se faire élever sur le trône de Bourgogne par ses pairs.
Quant au roi de France, ses conflits avec Jes fils d’Eucles de Blois continuèrent un certain temps à le détourner de se prévaloir des droits de la Couronne. Ce n’est que quelques années plus tard qu’il les revendiqua, les armes à la main.
Conrad II profite de ce répit. Il convoque une grande assemblée à Soleure (sept.-oct. 1038). Il contraint ( coegit ) les seigneurs présents à lui renouveler, à lui et à son fils
1 « Burgbardus Lugdunensis archiepiscopus... cum Udalricum Selegeri fîlium bello peteret, ab ipso victus et captus imperatorique adductus, ferro compeditus et custodià mancipatus multis annis detinetur in vinculis » (Hermann de Reicbenau) ad an. 1036, H. F., XI, p. 18-19).
2 Suprà, p. 284.
Henri, le serment de sujétion ( subjectionem ) 1 et c’est ce fils qu’il fait maintenant introniser, avec une mise en scène pompeuse. Nous en sommes au quatrième simulacre d’élection et de couronnement.
Quelle hypocrisie s’y ajoute, je le dirai tout à l’heure. Pour le surplus, la dernière cérémonie s’est opérée dans les mêmes conditions où les autres avaient eu lieu, à Payerne, à Zurich, à Genève, c’est-à-dire en présence de ceux des seigneurs bourguignons qui étaient impuissants à tenir tête au souverain germanique et ne pouvaient que se plier à ses volontés.
Les chroniqueurs allemands se sont soigneusement abstenus de citer leurs noms. Ils s’en sont tenus à des indications vagues : « Un grand nombre ( plurimos ) de seigneurs bourguignons ( Burgandionum primores) » — « la totalité des princes a été convoquée et Conrad a délibéré avec eux » (Wipon) 2. Si des dynastes tels que le comte de Bourgogne3 ou les comtes de Provence avaient participé à l’assemblée, le chapelain de Conrad n’aurait pas manqué de les nommer.
L’hostilité et l’opposition de ces princes ne tardèrent pas à se faire jour et les mêmes chroniqueurs en conviennent. Dès 1042, Henri III est obligé de faire campagne ( invasit ) en Bourgogne, au cœur même de l’hiver, pour contraindre un grand nombre de seigneurs à se
1 « Imperator de Italia reversus, Solodori colloquio habito, plurimos Burgundionum Primores, tam sibi quam fjlio suo subjectionem sacramento flrmare coiîgit » (Hermann de Reichenau, ad an. 1038, H. F., XI, p. 19 A).
2 Voy. p. 437.
3 D’après les auteurs de Y Art de vérifier les dates (II, p. 498), le comte Renaud « refusa de comparaître à cette cérémonie, prétendant ne relever que de Dieu et de son épée ». Aucune preuve n’est citée à l'appui de cette assertion, mais, comme le remarque M. Jacob, Le royaume de Bourgogne sous les Franconiens , p. 42-43, ce n’est pas une raison pour la rejeter, les mêmes auteurs indiquant rarement les sources où ils ont puisé.
soumettre à lui ( subjicientes illi) *. Le comte de Bourgogne Renaud était à la tête des protestataires ou des révoltés, et c’est en s’alliant avec lui et avec le comte de Genève, de même qu’avec le duc lorrain Geoffroy le Barbu que le roi de France Henri Ior entreprit de refouler en Bourgogne, comme en Lorraine, la domination germanique (1044) 1 2.
Si les échecs subis par ses auxiliaires, par Geoffroy à Kreuznaeh, par d’autres à Montbéliard, réduisirent les Bourguignons à une nouvelle soumission, et empêchèrent le roi de France de poursuivre son action, il ne semble pas douteux que son énergique protestation à Ivois (1056) visât la Bourgog’ne aussi bien que la Lorraine 3.
L’intervention, dont je viens de parler, du rex Francoram fait ressortir toute la vanité juridique des assemblées successives où Conrad avait voulu se donner l’apparence d’un souverain légitime. Les résolutions qui y furent prises ne pouvaient préjudicier aux droits traditionnels de la Couronne de France, et pour avoir une valeur au point de vue du droit public, elles auraient exigé non seulement la participation des grands principes, mais le libre assentiment des seigneurs de la Bourgogne.
Or la contrainte violente et oppressive, doublée d’hypocrisie, ne résulte pas seulement des faits eux-mêmes, elle ressort avec éclat des réticences du chroniqueur officiel YVipon et des artifices dont il se fait le propagateur intéressé. VVipon passe sous silence la réitération nécessaire fie couronnements successifs. 11 ne mentionne que le premier, il omet notamment celui de Genève que les Annales de Saint-Gall relatent en termes exprès. Il nous révèle de plus, sans le vouloir, l’effort des souverains teu-
1 « Heinricus rex hyeme Burgundiam invasit, multos que principum se illi subjicientes suscepit, nonnullaque légitimé dijudicavit » (Hermann de Reichenau, ad an. 1042, H. F., XI, 19 B).
2 CT. Annales Aliahenses mai. ad an. 1044 in fine. — Hermann de Reichenau, ad an. 1044-1045, etc.
3 Suprà, p. 294-295.
tons de masquer leur usurpation sous des dehors nationalistes1. A la fameuse assemblée de Soleure, avant de nous présenter Conrad comme disposant personnellement de la royauté de Bourgogne au profit de son fils Henri (« filio suo...regnum Burgundiæ tracLidit »), il veut laisser croire que l’empereur se conformait aux traditions bourguignonnes. « Il faisait pour la première fois, dit Wipon, jouir la Bourgogne d’une loi longtemps oubliée et presque tombée en désuétude ». Formule si hypocrite et si trompeuse que des érudits modernes ont cru y voir une remise en vigueur de la loi Gombette'2. Et c’est sans doute par une continuation du même subterfuge que peu de mois après cette assemblée, on fit revivre pour Henri III le titre de rex Bur gandionum dans deux diplômes de son père Conrad II 3 .
Le souverain allemand prétendait ménager le sentiment national ; en réalité il le heurtait de front et voulait l’anéantir. Je ne parle pas, bien entendu, de race mais de cet esprit national et particulariste dont la tradition est l’élé-
1 Pour tout ce qui suit, il faut lire d’enfilée la description de l’assemblée de Soleure :
« Ejusdem anni (1036) autumno Burgundiam adiit ; et convocatis cunctis principibus regni, generale colloquium habuit cum eis, et diu desuelam atque pene delatam legem tune primum Burgundiam prælibare fecerat.
» Transactis tribus diebus generalis coloquii, quarta die, primatibus regni cum universo populo laudantibus atque rogantibus, imperator fîlio suo Heinrico régi regnum Burgundiæ tradidit, eique fîdelitatem denuo jurare fecit.
» Quem episcopi cum cæteris principibus in ecclesiamS. Stephani, quæ pro capella regis Solodoro habetur, deducentes, hymnis et canticis divinis Deum laudabant, populo clamante et dicente quod pax pacem generaret, si rex cum Cæsare regnaret » (Wipon, chap. 38).
2 Elle ne devait signifier au fond que le rétablissement d'un ordre légal.
8 11 déc. 1038 ( Diplomata , IV, p. 324); 1er mai 1039 ( ibid ., p. 385).
ment le plus vivace, avec la communauté de mœurs et de langue, et qui soudait étroitement, par toutes ses fibres le royaume rodolfien au royaume de France.
Le vieux Paradin avait raison quand il disait que les seigneurs bourguignons ne voulaient pas « d’un prince étranger duquel ils n’entendaient pas la langue, remontrant que c’est une des malédictions que Dieu donnait aux méchants peuples » *, et M. Zeller quand il qualifiait le royaume d’Arles une « monstrueuse création destinée à périr ». Mais l’historien moderne se trompait en appelant ce royaume « un Etat hybride moitié allemand, moitié français » 1 2. Il n’avait d’allemand que la langue de quelques districts infimes de l’Helvétie.
Que l’annexion au Saint-Empire fût incompatible avec les aspirations profondes des populations, la preuve en est fournie par toute l’histoire ultérieure des royaumes anciens de Bourgogne et de Provence, par leur effort continu de briser les liens factices noués par la Germanie et de se rattacher uniquement à la Couronne de France.
Sur l’heure même, les témoignages sont là que les sentiments étaient violentés, les volontés enchaînées, que le peuple et ses chefs n’ont cédé qu’à la nécessité et pour aussi longtemps que celle-ci durerait. Le chapelain impérial, Wipon, — M. Paul Fournier en a fait la juste remarque 3 , — « signalait, en un langage que sa forme poétique n’empêchait pas d’être très clair, les dangers que courait la souveraineté allemande » dans l’ancien royaume de Bourgogne. Il jetait une sorte de cri d’alarme en suppliant Henri III d’accourir sans tarder (1041) : « O roi, la Bourgogne te réclame. Lève-toi, viens, hâte-toi. Les nouvelles conquêtes chancellent en l’absence prolongée
1 Annales de Bourgogne , Lyon, 1566, p. 442-143.
* J. Zeller, L’empire germanique et l’Église au Moyen âge, p. 59. — J’emprunte les deux citations qui précèdent à M. Poupardin, Bourgogne , p. 460 et p. 343.
3 Le royaume d’Arles, introd., p. xiv.
du maître Parais et ramène par ta venue la sérénité
dans le royaume — Ce royaume, tu l’as jadis dompté à grande peine ( magno labore). Profite maintenant du service auquel ces peuples sont préparés » 1.
Ces aveux à peine déguisés sont, d’une façon inattendue, éclairés aujourd’hui pour nous par un document infiniment curieux qui vient d’être retrouvé. C’est une prophétie intercalée dans une Bible du xi° siècle de la Bibliothèque de Berne (Ms. A. 9). L’érudit historien qui a publié ce texte2, M. Georges Manteyer, a démontré qu’il se place entre le 31 mars 1038 et le 4 juin 1039, qu’il est donc exactement contemporain de l’assemblée de So'leure. 11 a prouvé, en outre, que c’était l’œuvre d’un clerc viennois de l’entourage de l’archevêque Léger, lequel revenait à ce moment d’Italie. Or, la prophétie était une des formes favorites que revêtait la protestation de la conscience populaire. De sorte que celle de Berne nous fournit le moyen de connaître très exactement l’état d’esprit des populations auxquelles l’empereur allemand prétendait imposer sa souveraineté. Cet état d’esprit se caractérise d’un mot : la répulsion contre la Germanie, répulsion provoquée par les mêmes vices dont l’Europe au xxe siècle est témoin et victime.
Les dispositions de l’archevêque de Vienne, Léger, malgré l’effort que Conrad venait de faire pour se concilier ses bonnes grâces en renouvelant par 'un diplôme
1 « Præterea tibi, rex, mandat Burgundia, surge Atque veni, propera; noviter subjecta vacillant Interdum, domino per tempora multa remoto...
Hue ades, et regnum fac, te veniente, serenum...
Hæc olim magno domuisti régna labore;
Utere monc populis , tibi, rex, servire parai is »
( Tetralogus , v. 203 et suiv.).
2 Bulletin de la Société de statistique de l'Isère , 4e série, t. VII (XXXIIIe de la collection), Grenoble, 1904, p. 173-179, La prophétie viennoise de Léger .
solennel les privilèges de son Eglise1, semblent s’être accordées sur ce point avec les sentiments de l’archevêque de Milan Aribert qui, après avoir été le principal soutien de la cause de Conrad II en Italie et en Bourgogne, est devenu son plus acharné adversaire. Aribert avait pu juger d’expérience que les Allemands étaient, comme il le dit en propres termes dans un de ses diplômes, le « peuple le plus sauvage » de la terre 2.
La prophétie est censée dater du règne de Louis l’Aveugle. Elle commence donc, suivant le procédé habituel à ce genre de fiction, par les événements accomplis, de manière à inspirer confiance et ouvrir le champ à la satire. Le jugement sur les empereurs allemands est dur. Otton III est qualifié de satiguinaire , Henri le Saint de cruel et de querelleur. Mais c’est l’auteur direct de l’annexion de la Bourgogne, le souverain régnant, en qui s’incarne le germanisme aux yeux des Bourguignons et des Italiens, c’est Conrad II que le prophète cloue au pilori. Quel portrait de son règne et de ses sujets les Teutons : « Des hommes menteurs, ravisseurs, ennemis de la justice, aimant plus la fausseté que la sincérité, dont l’un des yeux exprime le bien et l’autre le mal, cupides et rapaces, exploitant le mensonge, destructeurs de la loi de vérité » 3.
1 Cartul. de Saint-Maurice de Vienne, appendice n° 51, p. 260 du Cartul. de Saint- André-le-Bas. Le préambule indique le but : assurer à l’empereur plus de dévouement et plus d’empressement à son service : ad nostrum servicium devotiores et promptiores fore ».
8 C’est Giesebrecht qui l’avoue en le reprochant à Aribert ( Ge schichte der deutscken Kaiserzeit, II, p. 343).
3 « Tune surget rex Sâlicus per E (Henri II) et erit fortis et crudelis et dura vivitsemper erit in contentione et in tribulatione.... Et postea surget rex Salicus per C (Conrad II) nomine et in diebus ejus denegabunt filii patres et patres filios : ... Presules malefacientes et temptatores et vendent suas sacrationes quod dominus esse proibuit... et eorum homines mendosi, rap tores, odientes juslitiam et amantes plus falsitatem guam veritatem.... Cum uno oculo locuntur bonunn
Après Conrad, le fait accompli cède la place à une succession de faits imaginaires, mais l’antipathie et la haine contre la Germanie continuent à se donner pleine carrière. Les bons rois alternent avec les mauvais : les bons sont des Latins, les mauvais sont des Germains. Un roi viendra de Bavière dont la ruée furieuse sera la source de douleurs telles que le monde n’en aura pas connu de pareilles1. Il détruira Rome, mais Rome sera délivrée et restaurée par Byzance et l’empire de la Rome chrétienne faisant table rase à la fois de l’empire allemand et de la puissance des Sarrasins, gouvernera le monde jusqu’à la consommation des siècles. Alors le roi des Romains posera sa couronne sur la. croix sainte de Golgotha et remettra son empire à Dieu le Père2.
Les Latins auront donc, après de cruelles épreuves, triomphé des Germains, aussi bien que des mécréants Sarrasins.
Tels étaient les sentiments et les aspirations qu’on nourrissait en Bourgogne, dans l’entourage même de l’archevêque de Vienne, à l’heure où l’Empire tentait de se faire accepter par des populations que tout éloignait de lui. L’opposition était radicale, foncière. Elle fait apparaître en pleine évidence l’odieuse iniquité sur laquelle a été
cum altero locuntur malum... et erunt cupidi et avari, amantes munera falsitatis et destruetur lex veritatis ».
« In illo tempore surget dux in Tuscia per B (Bonit'ace, duc de Toscane, 1037-1038), et erit contentio inter Longobardos et Salicos et ipsum ducem non poterunt superare inimici ejus ».
1 « Tune iterum surget rex Salicus de Baiowaria qui veniet cum furore et ipse erit inicium dolorum quale non fuit ab inicio mundi, et erunt in suis diebus pugne et multe tribulationes et sanguinis efTusio... ».
* Post hec surget regnum Romanorum... et erit post hec pax et regnum C hristianorum usque ad tempus antechristi.... Post hoc ascendet rex Romanorum in Hiersulam in Golgota locum et tollet coronam suam de capite suo, et ponet super crucem sanctam... et reddet regnum Christianorum Deo et patri ».