‹ Les origines de l'ancienne FranceChapitre 176 sur 244 · REGNANTE REGE CANONE IN GALLIA · texte numérisé non relu

REGNANTE REGE CANONE IN GALLIA

M. Auguste Bernard admet qu’il y a eu confusion avec la 20e année du roi Philippe. Le rédacteur de la charte a donc cru à l’existence d’un Conrad qui ne peut être que Conrad le Pacifique, dont la datation fréquente dans le même cartulaire est « régnante C. rege in Gallia ». Nous aurions ainsi 88 années de règne fictif à ajouter aux 56 ans de règne effectif, soit au total 144 années! A quoi il y avait une sorte de précédent, puisqu’une charte du Cartulaire d'Ainay (n° 105) est datée de la 68e année du règne de Conrad.

Il ne serait pas impossible qu’il y eût, dans la première charte, uûe prolongation fictive du règne de Conrad II, confondu avec son homonyme le roi de Bourgogne, mais il faudrait supposer alors que ce règne à été compté de la mort de Rodolfe (1032), et qu’on lui a attribué un supplément imaginaire de 13 ans. La charte serait alors de 1052 et fournirait, en tout cas, une nouvelle preuve du peu de réalité de la souverainté de Henri III dans le Lyonnais.

Au surplus, la survie imaginaire de Conrad le Pacifique n’est guère plus étrange que la déformation de son nom qui de rege Cono est devenu rege Canone.

1 Voy. la fin de la note précédente.

8 Ni le titre d’empereur, ni celui de roi des Romains, ne pouvait en tenir lieu ou en être l’équivalent, moins encore celui de roi de Germanie. Une charte de la reine Hermengarde, veuve de Rodolfe III, est bien significative déjà à cet égard. Elle est datée du 23 août 1057 : « Anno quo mortuus est Heinricus secundus imperator, rege Burgundiæ déficiente » ( Cartul . de Grenoble , B., XX, p.99). Henri III avait cependant été élu roi de Germanie dès 1053, du vivant de son père, et couronné en 1054. Le Cartulaire de Saint-Victor nous livre une formule encore plus probante. Une de ses chartes porte : « Régnante nullo rege Provintie atque Burgundie » (21 mars 1040-1041, n° 188, p. 217).

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que pour Eudes % ou qu’en laissant en blanc le nom du roi2. On se sert par contre avec une intention visible de marquer la domination étrangère, de la désignation rex Teuionicorum 3.

Sous Henri III, en 1043, l’archevêque d’Arles Raimbaud ne reconnaît comme régnant que les marquis de Provence, Foulques-Bertrand et Geoffroy 4. Et nous rencontrons même dans le Diois la datation du règne du roi de France Henri 1er 5.

En réalité, Conrad le Salique n’arriva à ses fins que

1 Pour Eudes, voy. suprà, p. 426, note 1. — Au contraire, parmi les nombreuses chartes postérieures à la mort d’Eudes et datées soit de Cono , soit de Ilenrico imperatore ou rege , je n’en vois que deux ou trois qui aient appliqué au souverain allemand le titre légal et traditionnel de rex Alamandorum seu Prorintiæ, et encore la première a-t-elle pu être datée fictivement de Conrad, puisque les donateurs qui y figurent paraissent dans une charte de 1060-1064 ( Cartul . de Saint-Victor , n° 236) et que le nom de Conrad a seul induit Guérard à placer l’acte de 1032 à 1039. — Cet acte est représenté par lés nos 277 et 1063 du Cartulaire et il porte : « Régnante Cono regem Alamandorum seu Provincie ».

Une formule analogue ne se retrouve pour Henri III, et peut-être par accident, que dans une charte de 1043 [ibid., n° 369), et elle est ensuite délayée de la sorte que voici : « Régnante Anrico imperatore Alamannorum et Romanorum, Burgundionumque et Provincialium (1045, ibid., n° 657) : datation suspecte, puisque Henri III n’a été couronné empereur que le 25 décembre 1046. C1‘. dans Chantelon, M on tma jour, p. 175-176, une charte datée régnante Henrico V, imperatore Alamannorum vel patricio Romanorum.

3 Cartul. de Saint-Victor, n° 378 (1033) : «. ... régnante rege Alamandorum seu Proventie ».

3 Cartul. de Saint-Chaire, n° 357, p. 120 : « Régnante Cono rege Teutonicorum ». Cf. même cartulaire, donation d’une église dans le Genevois (1084), n° 366, p. 123 : « Tempore Gregorii papæ VII, V. abbate monasterio præsidente fœlieiter, rege Teutonicorum Aenrico obtinente nomen imperii INFOEL1CITER ».

4 « Ego Raiambaldus archiepiscopus anno ab incarnatione

Domini MXLIII, regnantibus principibus in Galliis Gauzfredo et Bertranno » ( Gallia Christ, novissima, Arles, n° 369).

3 Charles de Cluny, n° 2951 (t04i-1042).

par une annexion violente1 et illégale, de laquelle il n’obtint jamais qu’une ratification apparente ou fictive.

Une première expédition fut dirigée sur la Bourgogne transjurane par Bâle. A la tête de ses troupes, Conrad fit procéder à un simulacre d’élection, dans l’abbaye de Payerne, par quelques seigneurs bourguignons obscurs, puis, séance tenante, il se fit couronner roi (2 févr. 1033) 2. Ce fut le premier simulacre de lég itimation.

L’expédition se poursuit, mais ne parvient pas à déloger Eudes des places fortes qu’il occupe3. Elle eut pour unique résultat d’attirer à Zurich, où Conrad effectua sa retraite, outre le comte de Maurienne, — avoué, et peutêtre parent de la reine Ermengarde, gagné par de multiples faveurs, — quelques moindres seigneurs qui, comblés de largesses4, firent leur soumission à l’empereur lui-même et à son fils Henri III, roi des Romains (avril 1033). C’était une seconde pseudo-élection.

Conrad eut, il est vrai, la fortune paradoxale de neutraliser le roi de France Henri Ier, en conflit alors avec Eudes II s. L’entrevue de Deville-sur-Meuse lui assura

1 « Subjugato Burgundiæ regno », dit Hermann de Reichenau (ad an. 1034, H. F., XI, 18 D), et les Grandes annales de Saint-Gall : « Imperator iterum Burgundiam cnm exereitu intravit, et omnia municipia cum civibus usque ad Rodanum fluvium suæ ditioni subegit » (H. F., XI, 8 D).

2 u Collecte exereitu, per Solodurum Burgundiam intravit. Et venions ad Paterniacum monasterium in purificatione Sanctæ Mariæ (2 févr. 1033) a majoribus et minoribus regni ad regendam Burgundiam electus est; et in ipsa die pro rege coronatus est » (Wipon, cap. 30).

3 « Infecto negotio rediit », disent les Annales de Saint-Gall (ad an. 1033, loc. cit.).

4 « Imperator reversus ad Turicum castrum pervenit; ibi plures Burgundionum, regina Burgundiæ jam vidua, et cornes Hupertus, et alii, qui propter insidias Oudonis in Burgundia ad imperatorem venire nequiverant, per Italiam pergentes, occurrebant sibi et effecti sut, fide promissa per sacramentum sibi et filio suo Heinrico régi, mirifice donati redierunt » (Wipon, loc. cit.).

3 T. III, p. 520-521.

cette neutralité, mais pas plus que pour la Lorraine, elle n’impliqua une renonciation quelconque aux droits du rex Francorum* . La défaillance n’alla pas au delà de l’inertie. Néanmoins celle-ci permit à Conrad d’envahir le royaume de France pour ravager les terres d’Eudes de Blois. Eudes est obligé de céder momentanément au torrent. Il conclut l’armistice dont j’ai parlé1 2, puis le rompt presque aussitôt en dévastant la Lorraine.

De son côté, Conrad concerte une double invasion de la Bourgogne, où se maintiennent toujours les partisans du comte de Blois. Il l’envahit parle Nord avec ses troupes et la fait envahir au Sud par ses contingents italiens. Pris entre deux feux et refoulés vers Genève où les deux armées impériales se rejoignent, quelques-uns des principaux adversaires de Conrad, le comte de Genève Geraud, petitneveu de Rodolfe III, et l’archevêque de Lyon Bouchard III, qui avait succédé en 1031 à son homonyme et oncle Bouchard II, frère naturel du défunt roi, furent contraints de déposer les armes3. Cela fait, Conrad s’empressa, comme à Payerne et à Zurich, de solenniser leur soumission par un couronnemen tet de la faire passer pour une élection régulière (1er août 1034)4. C’était la troisième et non la dernière.

1 Suprà, p. 294.

3 Cf. suprà, p . 425.

3 « Imperator iterum Burgundiam cum magnis petens copiis, orania cis Rodanum castella subjecit... Lugdunensem Archiepiscopum Burghardum... cum multis aliis Principibus in deditionem accepit » (Hermann de Reichenau, ad an. 1034, H. F., XI, 18 D). — Cf. Arnulf, Gesta Archiepiscoporum Mediolanensium, II, 8; Migne, 147, col. 302 : « Cumque nequirent Burgundiones resistere, dedicionem accélérant, perpétua subjectionis condictione Chuonrado substrati ». — Wipon, cap. 32 : « Augustus veniens ad Genevensem civitalem Geroidum principem regionis illius et archiepiscopum Lugdunensem atque alios quamplures subegit ».

/f Après avoir constaté la subjugation par les armes (suprà, p. 431, note 1), les Grandes annales de Saint-Gall relatent : « Genevamque pervenit. (imperator). Ibi vero ab Heriberto Mediolanensi archiepis-

Mais ni le comte de Bourgogne, Renaud fils d’Otte- Guillaume, ni les petits-fils de celui-ci Bertrand etGeoffroi, comtes de Provence, ni leur cousin le marquis Guillaume, ni enfin Guigues le Vieux, comte de Grésivaudan, et souche des dauphins de Viennois (lequel semble précisément avoir profité de l’interrègne pour fonder sa maison), ne répondirent à ses convocations, aussi peu à Genève qu’à Payerne et à Zurich, et n’adhérèrent pas à la reconnaissance forcée ( deditio ) qui eut lieu dans ces colloques.

Bien que le comte de Bourgogne Renaud se soit déclaré contre le seigneur français, c’est dans son comté, à Neufchâtel et à Morat que la résistance à Conrad se prolongea, et quand la place forte de Morat eut été emportée d’assaut, les défenseurs des droits d’Eudes de Blois quittèrent le royaume de Bourgogne et laissèrent confisquer leurs seigneuries plutôt que d’accepter la domination germanique L

Si des historiens ont voulu faire remonter à cette époque (1034) l’annexion du royaume de Rodolfe III au Saint- Empire, ce n’est que d’un état de fait, et non d’un état de droit qu’il pouvait être question. La datation de quelques chartes viennoises et provençales du règne de Conrad (1034-1038) n’a pas d’autre signification ni d’autre portée, et j’ai prouvé plus haut que dans la même période de nombreuses chartes provençales sont datées de l’incarnation du Christ2. J’ajoute que la mention du nom de Conrad ne se rencontre pas à ma connaissance dans le comté de Bourgogne.

copo ceterisque Italiæ et Burgundiæ principibus honorifice susceptus, in festivitate Sancti Pétri ad Vincula (1er août 1034) coronatus pvoducitur et in regnum Burgundionum rex eligitur » (ad an. 1034, H. F., XI, S D).

1 « Cæteri fautores Oudonis hoc audientes, solo timoré Cæsaris fugierunt; quos persecutus Cæsar, omnino extcrminavit de regno » (Wipon, chap. 32).

a Suprà, p. 426, notes.

F. — Tome IV.

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