‹ Les origines de l'ancienne FranceChapitre 193 sur 244 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES LUTTES CONTRE LA DOMINATION FRANQUE ET LE PREMIER DUCHÉ INDÉPENDANT d’aQUITAINE.

Tout me fait croire que l’élection de Lupus fut un épisode de l’âpre lutte que le maire du palais de Clotaire III, Ebroïn, avait engagée contre l’indépendance des chefs de populations, dans le but de restaurer l’autorité royale sur l’ensemble du royaume franc. Ebroïn se heurta en Bourgogne à la puissante opposition de l’évêque d’Autun Saint Léger, et s’il parvint à briser la résistance de l’aristocratie austrasienne en lui imposant un roi qui lui dut sa couronne, Childéric II, et un maire du palais à sa dévotion, l’Aquitaine imita la résistance de la Bourgogne en élisant un duc national. L’opposition devint générale dans le royaume quand, à la mort de Clotaire III (G70), Ebroïn, de sa propre autorité, proclama roi le plus jeune frère du souverain défunt, Thierry III. Les leudes de toutes les régions se soulevèrent, Ebroïn fut enfermé à Luxeuil et Thierry à Saint-Denis. Puis l’on imposa à Childéric II, en l’acceptant pour seul roi, une charte constitutionnelle qu’a pu dicter Saint Léger et qui organisait sur des bases nouvelles et plus fortes l’autonomie régionale garantie par le capitulaire de 614 L

1 Le biographe contemporain de Saint Léger nous a transmis la substance de cet acte. L’autonomie régionale n’est pas garantie uniquement contre l’arbitraire royal, mais aussi contre les empiétements des chefs d’autres régions. Et les lois particulières dont le respect est stipulé ne paraissent pas êtie seulement des lois personnelles.

L’Aquitaine participa au bénéfice cle ces mesures, et cela explique que Lupus ait reconnu l’autorité, au moins nominale, de Cfiildéric II, ainsi qu’on le lui voit faire dans, les actes d’un concile où il réunit (après 670), en un castrum (Langoiran) du diocèse de Bordeaux, les évêques des trois Aquitaines

L’accord ne dura pas. Childéric II et son maire du palais austrasien Wulfoald reprirent pour leur compte la politique absolutiste d’Ébroïn et ses procédés despotiques. Ce fut au tour de l’évêque Léger d’être enfermé à Luxeuil, en compagnie de son ancien ennemi Ebroïn. Un complot alors fut ourdi, où Lupus paraît avoir trempé 2, et qui aboutit à l’assassinat de Childéric II (G73). Le résultat fut tout autre qu’on ne le prévoyait. A la faveur de l’anarchie, Ebroïn et Léger s’échappent

mais des lois collectives. Cela ressort nettement du reproche que saint Léger a, d’après le même auteur, adressé plus tard à Chilpéric de violer cette constitution en changeant brusquement les coutumes nationales qu’il avait prescrit lui-même d’observer : « Hildericum ccepit arguere, cur consuctudines patrias quas conservare præceperat tam subito immulasset ». Voici pour le surplus le texte de l'hagographe : « Interea Hilderico régi expetunt universi, ut talia daret décréta per tria quæ obtinuerat régna, — ut uninscujusque patriæ legem vel consuctudinem obscrvaret , sicut antiqui judices conservavere, et ne de una provincia redores in aliam introirent ; neque ullus ad instar Hebroïni tyrannidem assumeret, et postmodum sicut ille contubernales suos despiceret ; sed dum mutua sibi successione culminis habere cognoscerent, nullus se alii antefcrre auderet » (Première vie de saint Léger par un moine contemporain, de saint Symphorien d’Autun, Mabillon, Acta SS. Bened., II, p. 682).

1 Concile daté par Maassen de 663-675, et certainement postérieur à 670. Le préambule porte : « Cum in diocesim Burdigalense Modogarnorno Castro... per jussorium gloriosi principis Childericis régis eonvenissemus... cum provinciales Acutanis... »; et l’acte se termine ainsi : « Unde mediante viro inlustri Lupone duce , per jnssionem supra fati gloriosi principis Childerici... » ( Concilia ævi merovingici , éd. Maassen, 1893, p. 215-216).

a Un Lupus figure du moins parmi les conjurés ( Vie de Saint Lambert, vm° siècle). Mabillon, A. SS. Ben ., IV (Sæe., III, 2), p. 465.

LE PREMIER DUCHÉ INDÉPENDANT d’ AQUITAINE.

de leur claustration. Ébroïn fait sortir Thierry III de Saint-Denis pour le proclamer roi et ressaisit d’une poigne de fer son ancienne autorité, frappant sans merci tous les adversaires de l’absolutisme royal. -

Léger lui tient tête dans Autun, mais la cité est investie, l’évêque est pris, il périt dans les tourments. Si ses vertus ou sa fermeté dans les tortures l’ont fait canoniser, il apparaît bien aussi qu’il fut vénéré par les populations comme un martyr de la cause nationale l, sinon de l’indépendance, du moins de la résistance à l’oppression franque. Ses partisans persécutés en Bourgogne, de même que les victimes d'Ebroïn en Australie et en Neustrie, cherchèrent refuge dans l’Aquitaine et soulevèrent le pays.

L’évêque de Poitiers Ansoald prend l’initiative de la révolte et Lupus en prend la direction. Il voit accourir auprès de lui tant de partisans^ et est acclamé avec tant d’enthousiasme qu’il peut passer pour un roi d’Aquitaine 2. Limoges lui ouvre ses portes, évêque et peuple recoin naissent son autorité quasi souveraine. Pourtant — fait digne de remarque et qui témoigne de la persistance de l’idée unitaire de la Gaule — sitôt qu’Ebroïn, en qui l'oppression se personnifiait, eut été assassiné (681), la révolte tomba. Le duc des Aquitains accepta la haute souveraineté du roi des Francs, Thierry III ; Ansoald et les autres évêques opposants se rendirent à la cour pour faire leur paix avec le roi 3.

Une fois que Pépin d’Héristal se fut rendu maître de la personne du souverain et fut devenu prince des Francs (688), il prétendit faire revivre l’ancienne subordination de l’Aquitaine à l’Austrasie ou à la Francie, et conduisit

1 Voy. p. précédente, le reproche qu’il a adressé à Childéric de violer les coutumes nationales (lois et coutumes de chaque patria).

2 Voy. le texte cité, p. 469, note 4.

8 Cf. Vie de saint Léger, Mabillon, loc. cit p. 695.

Page 1