LE ROYAUME D AQUITAINE
Les Aquitains avaient désormais un gouvernement propre* sous un roi né et élevé parmi eux, qui continuait à tenir des diètes générales2, et qui, par les luttes mêmes auxquelles il prit part contre son père, eut besoin de s’appuyer sur le sentiment national.
Aussi l’esprit d’indépendance se manifesta avec force quand, après la mort de Pépin (13 déc. 838), Louis le Débonnaire décida, d’accord avec Lothaire, d’absorber l’Aquitaine dans le royaume franc qu’il créa au profit de son fils Charles le Chauve, né de la Bavaroise Judith et complètement étranger au pays. C’était une violation flagrante à la fois du droit des indigènes et des prérogatives de la descendance de Pépin, puisque Pépin laissait deux fils et que, d’après le capitulaire de 817, le royaume d’Aquitaine devait passer à l’un d’eux que désignerait le suffrage commun 3.
L’Aquitaine se sépare en deux camps ou partis ( par —
et pour bien juger les événements qui ont suivi la mort de Pépin Ier : « Si vero aliquis illorum decedens legitimos fllios reliquerit, non inter eos potestas ipsa dividatur; sed potius populus pariter conveniens unum ex eis, quem Dominus voluerit, eligat ; et hune senior frater in loco t'ratris et filii suscipiat, et, honore paterno sublimato, hanc constitutionem erga ilium modis omnibus conservet » (cap. 14).
1 La face des monnaies de Pépin II porte : Pippinus rex, et le revers, la figure d’un temple encerclé d’Aquitanorium (Gariel, pl. xx, n” 6 ; Jullian, p. 98).
3 Pépin tenait encore une de ces diètes peu de temps avant sa mort, en 836 : « Gloriosus rex suique optimates ( generale si quidem regni sui placitum existebat) istiusmodi rem solerti cura pertractantes... » ( Monuments des abb. de Saint-Philibert, éd. Poupardin, p. 25).
3 Cap. 14, cité plus haut, cbn. avec cap. 16 : ^ Si vero alicui illorum contigerit, nobis decedentibus, ad annos legitimos juxta Ribuariam legem nondum pervenisse, volumus ut, donec ad præfînitum annorum terminum veniat, quemadmodum modo a nobis sic a seniore fratre et ipse et regnum ejus procuretur atque gubernetur. Et cura ad legitimos annos pervenerit, juxta taxatum modum, sua potestate in omnibus pot.iatur » (p. 273).
les) % le « parti de l’indépendance » qui soutient Pépin II et le parti de la domination franque qui se rallie à Charles le Chauve. Le premier est de beaucoup le plus nombreux. Il ne se compose pas seulement des Aquitains, mais des Francs qui, plus ou moins assimilés, font cause commune avec eux. Il a à sa tête le comte de Poitiers Emenon et son frère Bernard, mari de Blichilde, gendre de Roricon, comte du Maine. Le deuxième parti, formé de leudes ambitieux et de Francs récemment pourvus de bénéfices aquitains, était dirigé par l’évêque de Poitiers Ebroïn, tout dévoué à Louis le Débonnaire, à qui il devait l’évêché de Poitiers, type de l’évêque de cour et de camp, qui cumula les fonctions d’archichapelain avec les titres d’abbé de Saint-Hilaire de Poitiers et de Saint-Germain-des- Prés, combattit contre Pépin II et fut fait prisonnier dans la déroute franque de 844. Plus tard il fut massacré à Poitiers par ses diocésains partisans de Pépin 2.
La scission dura jusqu’à la mort de Pépin (864) ou même au delà, et donna naissance à des troubles et des luttes violentes dont la continuité atteste la vivacité du sentiment national, et à une anarchie analogue à celle qu’avait provoquée la guerre d’indépendance du vm° siècle. Je soupçonne fort l’auteur du récit de la translation de Saint-J unien à Noaillé (830), qui a pu écrire dans cette période même, d’avoir décrit le passé d’après le spectacle qu’il avait sous les yeux3. En tout cas, les causes de per-
1 « Pars quædam populi, quid avus de regno vel nepotibus juberet, præstolabatur ; pars autem, arrepto fîlio ejus Pippino... tyrannidem exercebat » (Nithard, I, 8 ; H. F., VI, p. 71).
* Sur ce prélat, voy. Mabillon, Acta SS. Bened. Sæc., IV, 2, p. 165 et suiv., et Bouillart, Histoire de Saint-Germain-des- P rés , p. 30 et suiv., qui donne son épitaphe :
« Triste vix unquam poterit deponere crimen Pictavis magui præsulis interitu ».
* « Cum per innumera annorum curricula crebrescentibus malis, et bellorum maximè immanitate, totius Aquitaniæ provincia rédigé-
LE ROYAUME d’ AQUITAINE.
turbation aux deux époques furent identiques et sont résumées d’une façon saisissante dans ces termes de l’hagiographe : « Luttes pour le principat et pour l’indépendance », « Principatus culmen ambientium et Francorum regum jugo colla submittere nolentium ».
C’est avec une partialité évidente que les chroniqueurs à la dévotion des Carolingiens ont accusé du désordre le brigandage et l’esprit de révolte des Aquitains et du tyran qu’ils soutenaient1. On renversait les rôles. Rien n’est plus piètre que la justification de la conduite de Charles le Chauve tirée par l’Astronome du jeune âge de Pépin, si l’on se reporte au capitulaire de 817.
11 est frappant, du reste, que tous les chefs francs qui se trouvaient en 839 à la tête des principaux comtés aquitains, paraissent s’être ralliés à la dynastie nationale que Pépin II représentait. Tous furent remplacés à cette date par des comtes nouveaux dans toute la région où l’autorité franque put se faire sentir par les armes, et cette région entière fut divisée, à la même époque, en trois grandes circonscriptions militaires, ayant pour centres Clermont, Limoges et Angoulême. Deux gendres de Pépin Ier, Gérard et Rathier, furent nommés l’un comte d’Auvergne et l’autre comte de Limoges, Emenon fut supplanté à Poitiers par un fils de Gérard, Rannulfe, Turpion fut installé à Angoulême, Siguin à Bordeaux, Landri
retur in solitudinem, videlicet propter insolentiam tyrannorum inter se decertantium , principatus culmen ambientium, et Francorum regum jugo colla submittere nolentium ; tanta clade et incendiorum flagrantiâ consumta est ut his concertationibus non solum respubliça deperiret, verum etiam monachorum ordo penitus adnullaretur » ( Translatio S. Juniani (830) a Wlfîno Bœtio episcopo scripta sæculo IX, Mabillon, Acta SS. Bened., Sæc. IV, I, p. 432).
1 « Altéra pars populi... assumentes filium quondam Pippini regis... quaquaversum vagabantur, sicut moris talibus est, prædationi atque tyrannidi operam dantes » ( Vita Ludovici pii, cap. vi, p. 122).
La même partialité se retrouve dans les actes du Synode de Soissons (avril 853) ( Capitul. , éd. Krause, II, p. 265).