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CHAPITRE I

puisque d’autre part nous trouvons, en 820, un comte Roricon dans le Rennois 1 , puis qu’en 81 8, le comte Lambert commande dans le Nantais2, enfin que Guy lui-même n’est pl us, depuis 821 au plus tard, qualifié autrement que cornes in Venedia , n’en devons-nous pas conclure que les pouvoirs de Guy avaient été restreints au Vanne tais ( Venedia)? Or le Vannetais n’était pas toute l’ancienne cité des Venètes, tout le diocèse de Vannes. Il n’en formait que la partie orientale, la région occupée par les Francs à l’est de Vannes, plus les portions septentrionales du Broerech comprises entre Vannes et Redon, où l’élément celtique était dominant, mais mêlé à un élément franc.

L’autre portion du Broerech, de beaucoup la plus considérable et presque exclusivement celtique, était restée à part. C’est elle que Louis le Débonnaire a dû concéder, en 819, au Breton Nominoe, qui s’était rendu auprès de lui, au conventus d’Ingelheim 3, et dont Reginon a ainsi pu dire qu’il a été investi du duché des Bretons, ducatus ipsius gentisk. Les chartes de 820 à 827 l’intitulent princeps ou cornes Veneticæ civilatis 5 (et non pas seulement, comme

chef du plou où l’acte était passé. Toutefois la formule générale qui lui est appliquée dans une charte de 814 (ch. 135, p. 102-103 : « in ipso anno quo emisit spiritum Karolus imperator, régnante Jarnhitino , et Wido comité), semble bien indiauer, sinon une royauté, du moins un principat breton, précurseur de celui qui fut reconnu par Louis le Débonnaire à Nominoe.

1 Cart. de Redon, ch. 164, p. 128. Cf. Vita Conivoionis, I, 2 (Mabillon, Acta SS. Ben., IV, 2, p. 194).

2 Ermoldus Nigellus, III, v. 9 et suiv.

3 Conventus tenu au mois de juillet 819. Vita Hludovici, XXXII (H. F. VI, p. 102).

* <( Murmanus rex Brittonum moritur et Numenoio apud Inglenheim ab imperatore ducatus ipsius~ g en tis traditur » (Reginon, éd. Kurze, p. 74).

B Cart. Redon, ch. 250, p. 201-202 : « régnante domno Ludovico im eratore anno VII, Nominoæ princeps Veneticæ civitatis » (820).

Ch. 252, p. 203-4 (827, 6 juin) : « régnante domno et gloriosissimo

régions ethniques et premiers comtes des bretons. 181

elles le font de Guy, cornes Venedie ou pagi Venedie ’) et quand Guy disparaît (vers 831), tout le diocèse de Vannes a dû passer sous l’autorité directe de Nominoe 3. Bientôt même (dès 833) c’est de la Bretagne entière que Nominoe est dit le « gouvernant » 3. De proche en proche son pouvoir s’est étendu aux trois autres cités de la Gaule celtique, ainsi que l’a marqué en traits saisissants l’auteur de la première vie de Convoion*.

Nominoe préparait la fondation d’un Etat autonome, mais il s’abstint d’en tenter la réalisation avant l’heure. Il attendit sagement la mort de Louis le Débonnaire et la grande liquidation qu’elle devait ouvrir. Le lien impérial

Ludovico imperatore, Nominoe comité Venetice civitatis , Reginario episcopo, Portitoe machtiern ».

1 Ch. 131, p. 100 (1er avril 821) : « régnante domno et glorios. imperatore Lud., Widone comité in VenecLia »; — de même ch. 155, p. 120 (16 janvier 830).

Ch. 133, p. 101 (juillet 826) : « régnante {idem) Widone comité in pago Venedie ».

Ch. 255, p. 206 (3 juillet 826) : « régnante (idem) Widone, comité in Venedi civitate ».

Ch. 196, p. 153 (juillet 830) : « presentibus Portitoe et Uurvili vassis dominicis, régnante, etc., Widone commite Venedie ».

2 Ch. 199, p. 155 156 (826-834) : « in tempore Lodowici irnperatoris, régnante Nominoe in Brittania, Rahenhero episcopo in Brouveroco »; de même, ch. 5, p. 6 (15 mai 833).

Ch. 200, p. 156 (826-840) : « régnante domno et glor. imper. .tore, Nominoe misso in Britannia » .

Nominoe est qualifié missus imperatoris Lodovici, 18 juin 834, ch. 2, p. 1-2, missus imperatoris in Brittannia , décembre 837, ch. 177, p. 136; ch. 179, p. 139. Il est appelé dux in Britannia, janvier 834. App. , ch. 5, p. 355; 4 février 840, ch. 194, p. 151.

3 Ch. 178, p. 138 (22 octobre 834) : « imperante domno Hlodowico, gubernante Nominoe totam Brittaniam et Uurbili machtiern ».

La formule habituelle est jusqu’en 840 gubernante Britanniam. A partir de 840, c’est la formule possidente Britanniam qui domine.

4 « Nominoe principem qui regebat illo tempore (circa 832), pænè totam Britanniam, primitus ex jussione Lodovici imperatoris, postea vero suo arbitrio omnem provinciam invaserat » {Acta SS. Ben., IV. 2, p. 193).

ne lui pesait guère; l’essentiel pour lui était qu’il ne se transformât pas en souveraineté effective, en incorporation de l’Armorique au royaume de Francie occidentale.

Tandis que le comte de Nantes, Lambert, embrassait, en 833, le parti de Lothaire révolté contre son père, Nominoe demeura fidèle à l’empereur1. Les chartes du cartulaire de Redon où il intervient (sauf un duplicata rédigé évidemment par un clèrc gallo-franc) 2 ne portent nulle trace de la substitution, de 833 à 835, du nom de Lothaire à celui de Louis sur les diplômes impériaux3. Mais d’autre part aussi, les chartes postérieures soit à l’avènement de Charles le Chauve comme roi des pays entre Seine et Loire (837-838), soit même au partage de Worms (839), qui lui attribuait la Gaule occidentale, passent sous silence le nom de ce souverain4. Seul est mentionné le nom de l’empereur Louis*.

1 En pleine crise, dans la période qui a suivi la déposition de l’em-' pereur, il obtient, comme fidèle ( ficlelisnoster ), une donation en faveur de l’abbé Convvoion. La charte n’a été dressée que le 27 novembre 834 (Cart. Redon, Append. n° 6, p. 355-356), mais la concession a été faite à Thionville dès le mois de juillet (voyez Mühlbacher, Regesten, 2e édit., n° 930 a).

* Ch. 123, p. 94, duplicata de ch. 6, p. 7.

3 Le nom de Louis comme empereur est porté dans les chartes du 9 février 833, ch. 7, p. 8; 15 mai 833, ch. 5, p. 6; 10 décembre 833, ch. 6, p. 7; janvier 834, ch. 11, p. 11; 17 juin 834, ch. 4, p. 5; 18 juin 834, ch. 2, p. 2; 22 octobre 834, ch. 178, p. 138; mars 834, ch. 181, p. 141.

* M. Ferdinand Lot présume que Nominoe s’est joint aux grands du royaume pour prêter serment de fidélité à Charles le Chauve après le partage d'Aix-la-Chapelle ( Mélanges , p. 36, note 4), mais il n’en peut fournir aucune preuve, et le contraire me parait résulter de la datation des chartes.

5 Décembre 837, ch. 177, p. 136 : « régnante domno Lodowico imperatore. ...Nominoe misso imperatoris in Brittannia »; ch. 179, p. 139 : « régnante domno imperatore Hlodowico. ...Nominoe misso, imperatoris in Britannia ».

8 avril 838, App. ch. 10, p. 357 : « régnante domno Hl. Nominoe gubernante Brittanniam ».

Observer la même attitude, quand, après la mort de Louis le Débonnaire (20 juin 840), la lutte fut ouverte entre ses fils, reconnaître Lothaire pour empereur, et ne pas reconnaître Charles le Chauve pour roi, c’était se rebeller contre ce dernier.

Nominoe ne s’y décida pas de suite. Il commença par louvoyer. Sollicité par Charles le Chauve de lui faire acte de fidélité (avril 841), il le promit mais se contenta de la promesse'. Dans les chartes de 840 à juin 843, il paraît se tenir en équilibre entre les compétiteurs2. Mais, au cours même des négociations du traité de Verdun, il attaque le comte de Nantes, le Poitevin Renaud, le défait et le tue à Messac (24 mai 843). Désormais c’est le nom de Lothaire que nous voyons figurer régulièrement dans les chartes bretonnes3. La révolte victorieuse de Nominoe s’y reflète.

4 février 840, ch. 194, p. 151 : « régnante venerabili viro imperatore Hlodowico. ...Nominoe duce in Brittannia ».

26 mars 840, ch. 171, p. 132 : « régnante domno et glorios. imperatore Hlodowico, Nominoe possidente Brittanniam ».

1 « Karolus... protinus ad Nomenoium ducem Brittannorum mittit, scire cupiens si suæ se ditioni subdere vellet. Qui adquiescens consiliis plurimorum Ivarolo munera mittit ac sacramento fïdem deinceps servandam illi fîrmavit » (Nithard, II, 5; H. F., VII, p. 18).

2 Cart. Redon, App. 15, p. 360(841) (pas de roi) : « illo anno quando dimicavit Hlotarius cum fratribus suis ». — L’expédition de Lothaire au mois de décembre 841, qui l’a fait pénétrer jusqu’au Mans et de là menacer Nominoé, en lui demandant de se soumettre à lui, ne semble pas avoir été aussi dénuée d’effet que Nithard (III, 4) voudrait le faire croire. Une charte du 30 janvier 842 (ch. 141, p. 108) porie : « rognante domino gloriosissimo imperatore Hlothario et Nominoe possidente Brittanniam ». — Les chartes suivantes ont des dates collectives :

842 (19 juin), App. 16, p. 360 : « regnantibus filiis Ludowici imperatoris et fiente turbatione inter ipsos, N. possidente B. ».

842 (13 novembre), App. 17, p. 361 : « regnantibus Hlotario et Carolo vel Hlodowico, et N. duce in Britanniam ».

• Le nom de Charles ne réapparaît, — dans trois chartes de Redon

Charles le Chauve ne pouvait se résigner à une telle éclipse de son pouvoir. Sitôt le traité de Verdun conclu, il tenta par des démonstrations armées, les anathèmes de ses synodes, les mises en demeure de ses conventus , de provoquer la soumission de Nominoe. Finalement il dut se résoudre, en 845, à une expédition en règle contre son ancien missus.

Ce qui l’y décida, ce fut le bruit que les Bretons étaient divisés et qu’un parti hostile à Nominoe lui tendait les bras1. Était-ce un piège de ses adversaires2? Le roi, en ce cas, y trébucha d’une façon lamentable. Il subit à Ballon un désastre où il manqua périr (22 nov. 845) 3 .

C’était la victoire complète de l’indépendance bretonne. Les contemporains en ont eu si vive conscience qu’ils en voulurent moins à Nominoe d’avoir lutté contre Charles le Chauve pour affranchir sa nation qu’à son allié Lambert, un Neustrien, d’avoir trahi la sienne en combattant contre les Francs4. En vain le roi fit-il appel aux grands de la Francie , en convoquant, dès le mois de juin suivant, un plaid général à Epernay5. Ses chances de succès étaient trop faibles, et l’empire franc trop divisé6 pour qu’une

(ch. 64, 265, App. 26), — que dans la courte période d’entente (846-848) qui a suivi le traité de 846.

1 Vov. la lettre de Loup de Ferrières (11 à 22 novembre) citée par F. Lot, Charles le Chauve , p. 154, note 2.

3 Conjecture très vraisemblable de F. Lot, loc. cit.

3 J’accepte la date établie par F. Lot, en contradiction avec delà Borderie, qui plaçait l’événement au mois de juin.

* Vov. la Chronique de Saint-Wan drille : « Lantberto tyranno p rodilore [propriæ gentis ?] hæc coopérante » (cum Nomenoio) ( Chronic . Fontan., ad an. 850, H. F., VII, p. 42). — « Nomenoius Dux Brittonum, divino judicio malæ intentioni fidem dédit : sicque in finibus Francorum mortuus est. Sed nec sic Lantbertus ad fidem flexus est, sed propriam gentem, in qua natus est, Brittones cohortans, insecutus est inl'eliciter, non tamen sine suorum hominum ac Brittonum damno » (Ibid., ad an. 851).

5 Capitul., éd. Krause, II, p. 261.

6 a Nomenoius propter Britonum multitudine superbus, ac regis

tentative de revanche eût la moindre chance de succès.

Il ne reste à Charles le Chauve d’autre ressource que de faire la paix avec Nominoe (juill.-août 846). Un traité de puissance à puissance est conclu, des serments réciproques sont échangés1. Le chef breton allait toucher au but de son ambition.

Karoli principatum proptçr fratris sui Lotarii clefensionem, volentis tolum regniim, Francorum, sicut prius steterat, in unum aclmittere , pene declinatum providens... » ( Chronique de Nantes , éd. Meriet, p. 31). — « Rex, tum temporis a bellis fratris sui Hlotarii valde constrietus » (Ibid., p. 40). — Cf. la série de faits relevés par M. F. Lot au sujet de l’attitude hostile de Lothaire ( Charles le Chauve, p. 168).

1 « Inde partes Britanniæ Karolus cum exercitu petens, pacem cum Nomenogio, duce Britonum, inter venientibus hinc et abinde sacramentis, paciscitur » (Annales de Saint-Bertin, ad 846, éd. Dehaisnes, p. 64).

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