CHAPITRE II
La situation s’éclaire quand on remarque que Charles le Chauve n’a été couronné et sacré, à Orléans, que le 6 juin 848 et que cet événement a pu inciter Nominoe à entreprendre l’année suivante de nouvelles conquêtes sur les territoires francs, en vue de se faire couronner et sacrer lui-même chef des Bretons.
Pour réaliser ce dessein, la condition première était d’assurer l’indépendance religieuse de la Bretagne, de déposséder de leurs sièges ceux des évêques qui avaient été intronisés du consentement du roi de France, de les remplacer par de dévoués Bretons. Ne voyons-nous pas l’ Indiculus de episcoporum Brittonum depositione 1 (que je crois antérieur à la chronique de Nantes)2 et puis
tonum miltantur, qui de commuai erga eos observatione pacis eum coramoneant » . — Adnunt. Hlud. : « Sciatis etiam, quia similiter misses nostros ad Briltones mittimus, et illos ad communem profectum et pacem hortamur; qui si audierint aut non audierint, cum Dei adjutorio et vestro consilio exinde etiam facere volumus » ( Capit.y éd. Krause, II, p. 70).
1 Mabiüon, Acta SS. Bcned., Sæc. IV, p. 186; — H. F., VII, p. 288.
2 Je me rallie sur ce point, à l’opinion de Mgr Duchesne, encore bien que M. F. Lot la regarde comme abandonnée par tout le monde (Mélanges d'histoire bretonne , p. 92 et suiv.). Sans affirmer que l 'Indiculus est du ix° siècle plutôt que du x°, je le considère comme une source antique et non pas comme un extrait de la Chronique de Nantes. Les objections de M. Merlet et de M. Lot ne me touchent pas. La principale est l’omission supposée au début de YIndiculus du mot igitur (Nomenoius valde superbus, au lieu de « igitur valde superbus »). On oublie qu’une expression analogue se trouve au début du même chapitre de la chronique (N. propter Britonum multitudinem superbus) et a pu être introduite là par un emprunt à Vlndiculus. Mais après tout, ce n’est là qu’une vétille.
Le point essentiel est que si l 'Indiculus avait copié la chronique, il n’aurait pu Omettre le fait capital de l’envoi d’une légation à Rome et les suites qu’elle a eues. Tout le récit qui s’y rapporte avait été si habilement arrangé par le chroniqueur que l’intérêt de Tours commandait de le reproduire. N’importait-il pas, à mesure que les faits étaient mieux connus, la controverse plus documentée et plus vive, d’écarter les arguments qui se pouvaient tirer contre les évêques de la Vita
LA ROYAUTÉ BRETONNE
cette chronique elle-même, tous deux documents de source franque et favorable au siège métropolitain de Tours, assigner comme mobiles à Nominoe dans la déposition des quatre évêques de Vannes, Aleth, Cornouaille (Quimper) et Léon, qui devaient leur siège au roi des Francs1, l’ambition de se faire roi 2? Et l’onction de Nominoe par les évêques ses créatures3 ne nous est-elle pas représentée comme la conclusion même du schisme?
La date à laquelle Nominoe atteignit son but a dû coïncider avec l’invasion que le chef breton a faite en
Conivoionis et, en faveur de la bonne foi de Nominoe, des lettres de Léon IV. D’après la vie de Conwoion, c’est ce saint abbé qui avait pris l’initiative de l’accusation de simonie dirigée contre les évêques, et en avait saisi Nominoe. D’autre part, si le pape Léon IV prescrit l’observation des formes protectrices suivant lesquelles les évêques doivent être jugés (et, à mon sens, le seul grief légitime contre Nominoe fut de les avoir violées), sa lettre aux évêques condamne formellement la simonie et laisse entendre que la déposition doit en être la conséquence, si elle est prouvée, puisque la pénitence ne suffit pas pour la racheter : « Episcopis Britannicæ gentis percontantibus : simon iae noxii « utrum possint in ordine potnitentiam agere, aut tantummodo extra ordinem et sacerdotalem (fieri) gradum » respondet se illis « nulla pœnitenlia posse subvenire » (Jaffé, Regesta pontif. rom., 2e éd., Leipzig, 1885, I, n° 2599). La même conclusion pouvait se tirer de la lettre du pape à Nominoe, qui se référait aux canons édictés contre tes simoniaques {Ibid., n° 2600).
1 « Episcopos totius suæ regionis, manu Francorum regid factos ». — « Potestate Francorum regia constitutos » ( Chronique de Nantes, p. 33, 38).
2 « Gontemtoque omnis jure Francorum regio, regem se fieri posse existimavit » ( Indiculus , H. F., VII, p. 288). — « Contempto jure Francorum regio, in corde suo cogitavit ut se regem faceret ». — « Se faciendo regem regnum Britanniæ renovaret » {Chronique, p. 32, 37).
3 « Nomenoius Dolo monasterio episcopos suos congregans, se in regem ungere fecit » {Indiculus, p. 289). — « Omnes hos episcopos, injuste compositos et sanctæ ecclesiæ Dei invasores, apud hoc monasterium Doli convocans, se regem irreverenter inungere fecit »
Chronique, p. 39).
Anjou (849) 1 et au Mans (850)1 2. C’est cette date précisément que M. Ferdinand Lot assigne à la déposition des évêques qui, suivant lui, n’a pas eu lieu en 848, comme on le croyait, mais de 849 à 850 3.
M. Lot a pourtant révoqué en doute le couronnement de Nominoe, comme roi, et son onction à Dol 4, attestés à la fois par Y Indicuhts et la chronique de Nantes, de même que l’autorisation que lui aurait accordée le pape Léon IV de se faire sacrer duc B.
La chronique de Nantes, qu’il regarde comme la source de Y Indien fus, lui paraît tendancieuse; le pape, à ses yeux, n’a pu faire une telle concession à un vassal de Charles le Chauve; Nominoe, ajoute-t-il, n’a jamais été qualifié roi de son vivant par ses sujets.
Cette critique ne me convainc pas.
De ce que la chronique de Nantes est partiale, c’est ici une garantie de son exactitude, au moins en ce qui concerne la concession du pape. Hostile à Nominoe, la source contemporaine qu’elle a utilisée (que ce soit Yindiculus , comme je le crois, ou un autre document, comme M. Lot l’admet) n’aurait pas inventé une concession pontificale tout à l’avantage du duc breton, légitimant son usurpation comme duc. Ce qu’on a pu imaginer seulement, pour en faire grief à Nominoe, c’est qu’il ait outrepassé les termes du privilège, c’est qu’au lieu de se contenter d’un sacre comme duc, il se soit fait sacrer comme roi. Et notez qu’à ce point de vue la distinction établie par le pape Léon IV est absolument dans l’ordre logique. Il n’admet pas, et l’opinion publique n’admettait pas en général, que d’autres que des Carolingiens prissent le titre de roi et fussent
1 Voyez plus loin.
2 Idem.
3 Mélanges d'histoire bretonne, p. 86-87.
4 Ibid., p. 91.
s Ibid., p. 83.
LA ROYAUTÉ BRETONNE
revêtus des insignes de la royauté1. C’est pourquoi Charles le Chauve, quand il reconnut solennellement plus tard l’indépendance, sous la suprématie franque, du principal breton, envoya les insignes royaux à Erispoe et à Salomon. Cela répond en même temps à l’objection que le pape ne pouvait conférer à Nominoe le droit de porter la couronne, au mépris du droit royal de Charles le Chauve, successeur de Charlemagne. C’est précisément ce que dit la chronique de Nantes 2, et ce que le pape effectivement s’est gardé de faire, puisque sa concession ne porte que sur la couronne ducale3 *.
L’objection que Nominoe n’a pas, de son vivant, été qualifié roi, dans les chartes, puis l’allégation que le chroniqueur de Nantes, et avant lui le pape Nicolas Ior et Réginon, ont commis un anachronisme*, sont également improbantes. Si Nominoe n’a pu être sacré et couronné que de 849 à 850, combien peut-il rester de chartes délivrées par lui depuis cette époque, puisqu’il est mort dès le 7 mars 851? Il ne s’en retrouve, en réalité, qu’une seule dans le Cartulaire de Redon 5. Et, chose remarquable, de toutes les chartes de Nominoe, c’est la seule qui le qualifie « commes in tota Britannia ». Qu’est-ce à dire? sinon que Nominoe a été couronné non pas roi , au sens où les Francs entendaient le titre de rex Francorum, mais princeps ou cornes, au sens où les Bretons ont toujours entendu le
1 Voy. t. III, p. 174.
* « Nec decebat Romanam ecclesiam contra fas et patrum statuta quærere, ut regnum Francorum, tarn valente herede, id est Karolo Calvo, ac nepote Kai’oti Magni, de potentia sua minueretur » (p. 35).
* « Nomenoio concessit ut dux super populum Britanniæ fieret, et circulum aureum, sicut alii duces, in festis diebus deferret » ( Chronique de Nantes, p. 36).
* Charles le Chauve, p. 217, note 6. — C’est là une affirmation, ce n'est pas une preuve.
s Charte 249, p. 201 (5 octobre 850). — L’appendice 27, p. 363 (14 mai 850), est une simple notice.
terme latin, c’est-à-dire au sens de tiern = dominus *. Par la généralité de son acception ce titre pouvait s’appliquer aux chefs de famille, comme à leurs représentants, les principes plebis ( inachtiern ), ou enfin au chef suprême, au princeps palriæ. A cette dernière qualification correspondait spécialement, au ixe siècle, le titre « pan celtique » de gloedic = dux, imperator (de gwlard , pays, royaume, patrie), titre que mon savant collègue, M. J. Loth, a retrouvé dans un aveu du xvie siècle1 2.
On comprend que Grégoire de Tours déjà s’y soit trompé. Il a pu croire de bonne foi que c’est pour avoir été soumis par les Francs que les Bretons ont donné à leurs rois (il parle en effet de leurs régna ) la qualification de comités 3. Et cela a permis, d’autre part, à Reginon d’intituler Murman et Nominoe, tantôt dux, tantôt rex 4, comme les princes bretons se sont, indifféremment, intitulés eux-mêmes dans leurs diplômes latins.
Le point essentiel me paraît donc acquis. Nominoe a été stacré et couronné chef suprême des Bretons, princeps patriæ, gloedic ou roe, mais au point de vue franc, il n’a pu être regardé que comme un comte ou un duc, le titre de roi étant réservé aux Carolingiens ou aux princes qu’ils en avaient investis, sous la réserve de leur suprématie.
1 « Tighern, tiern, de tig, ti, maison, en breton, c’est le maître de la maison, le seigneur, comme en latin de domus vient dominus » (La Borderie, Histoire de Bretagne , II, p. 145).
a Voy. J. Loth, Breton-moyen gloedic , gallois gwledic ( Revue celtique, vol. XXXIII, 1912, p. 352-353).
8 « Nam semper Brittani sub Francorum potestatem post obitum regis Chlodovechi fuerunt. et comités non reges appellati sunt » (IV, 4, éd. Omont-Poupardin, p. 111).
* Reginon, p. 74, 79. — On peut noter encore que même Erispoe et Salomon, après qu’ils eurent été revêtus par Ch. le Chauve des insignes de la royauté, ne sont qualifiés, du point de vue breton, que par des expressions latines correspondant à tiern. La plus fréquente est dominante Brittanniam.
LA ROYAUTÉ BRETONNE
Que l’indépendance de Nominoe, en qualité de chef de la nation bretonne, consacrée en droit par son couronnement, triompha pleinement en fait, c’est ce que démontrent l’action militaire combinée de Nominoe et de Lambert, dans les années 849 à 851, la prise de Rennes et de Nantes1, l’invasion de l’Anjou2, du Maine3 et meme du Vendômois4, le recul devant elle de Charles le Chauve5, réduit aux vaines protestations de ses évêques6, et à l’adjuration qu’ils adressent aux Bretons de se renfermer, pour le moins, dans les frontières qui leur avaient été consenties7.
1 850. « Orta est turbatio non modica inter Karolum regem Francorum et Nominoium ducem Britanniæ. Sicque actum est ut Landebertus cornes adhæreret Nominoi principi, deserens dominatum regis Karoli; invasitque totam provinciarn Namneticam simul etAndegavam ex obtentu ducis Britanniæ. Porro omnes amici regis hue illucque dispersi sunt » ( Gesta S. Conwoionis , Mabillon, Sæc. IV, 2, p. 218). — Ajoutez : Chronicon Fontanell., ad an. 850, H. F., VII, p. 42; Chronique de Nantes, p. 32.
2 Printemps 849 : « Nomenogius Brito, consueta perfîdia, Andegavis et vicina eis circumquaque loca invadit » ( Annales de Saint- Bertin , p. 70).
Fin 849 : « N. Brito, consueta sibi insolentia, bacchatus est » (Ibid., p. 72).
3 « Indeque ad Cinomannis cum indicibili furia pervenerunt >*
( Chron . Fontan., ad an. 850, loc. cit.).
4 Cf. Lot, Charles le Chauve, p. 223-224.
5 Ajoutez le refoulement ou l'expulsion de la population gallofranque, obligée de se réfugier dans la Francie, où Charles le Chauve la prend sous sa protection par le capitulaire de Servais (853). « De advenis qui oppressione... Brittanorum in partes istorum regnorum confugerunt etc. » (Capit., éd. Krause, II, p. 273).
6 Réunis en concile vers le mois d’août, probablement en Anjou (Cf. F. Lot, op. cit., p. 220). Leur admonitio rédigée par Loup de Ferrières reconnaît que Nominoe a été établi par Dieu chef de sa nation (Diu est quod Deus, occulto justo tamen judicio, permisit esse te rectorem gentis tuæ) (H. F., VII, p. 504), mais ils lui reprochent des méfaits nombreux (invasion du territoire franc, dévastation, déposition des évêques, alliance avec Lambert, etc.).
7 « Nec ignoras quod certi fines ab exordio dominationis Francorum fuerint, quos ipsi vindicaveruut sibi, et certi quod petentibus con-
F. — Tome IV. 13