CHAPITRE II
La mort seule cle Nominoe, survenue inopinément à Vendôme, le 7 mars 851, arrêta le flot breton et releva la confiance abattue des Francs. Les trois souverains se réunirent au colloque de Mersen, vers le mois de mai, et aussitôt après Charles le Chauve convoqua dans le Laonnais, à Roucy, le plaid annuel de ses fidèles, pour tenter à nouveau l’entreprise ardue de dompter les Bretons b
Une « immense » armée s’avance vers les frontières de la Bretagne2 où le fils de Nominoe, Erispoe, va prendre l’offensive contre elle.
Il a décrété une levée en masse de sa nation et lui a donné l’ordre de franchir la Vilaine3. Le choc se produit, le 22 août 851, sur le territoire angevin, et une fois encore l’armée franque subit une déroute sanglante dont le roi ne parvient à échapper qu’à grand ahan4. Charles le
cesserunt Britannis. Quomodo ergo despicis legem Dei quæ præcipit : « Ne transgrediaris terminos , quos posuere patres tui ? » et terrain Francorum injuste tibi defendere conaris? Nec formidas illud : « Maledictus qui transgressus fuerit terminos proximisui » (H. F., VII,
1 « Rex Carolus placitum suum in Rouziaeo tenuit... Inde in Brittaniam iter suum indixit » ( Chron . Fontanel. ad 851, H. F., VII, p. 42-43).
2 « Carolus iterum cum immenso exercitu fines Brittonum (la marche de Bretagne) intravit » (Reginon, éd. Kurze, p. 80).
3 « Karolus rex commovit universum exercitum suum : putabat enim quia posset totam Britanniam armis capere, et strages et sectas hominum facere, et totam provinciam in sua dominatione perducere. At ubi Erispoe, qui tune Britanniam regebat, hæc omnia audivit jussit et ipse exercitum suum præparari, et mandavit ut omnes parati essentet præirent eum ultra Visnoniæ fluvium. Statim cuncti Brittones a sedibus suis surrexerunt » ( Vita S. Conivoionisy Mabillon, IV, 2, p. 199).
* Revelationes Audradi : « Scias te sequenti anno in hoc ipso, mense, qui nunc est, Brittaniam venturum, ibique ita ab inimicis tuis dehonestandum, ut vivus évadas ». — « Venit anniversarii dies, et sermo Domini completus est in Karolum et exercitum ejus » (H. F», VII,
LA ROYAUTÉ BRETONNE
Chauve doit se résigner à faille la paix. Elle est conclue à Angers, moyennant l’abandon formel par les Francs des comtés de Rennes et de Nantes, ainsi que du pays de Retz, la reconnaissance du principat et la collation au duc, comte ou prince des Frétons, des insignes de la royauté 1 .
Il pourra donc, de par l’octroi du rex Francorum, s’intituler rex Britannicæ gentis , titre avec lequel il figure, en 857, dans une charte de donation2 qu’a confirmée, la même année, Charles le Chauve3.
Les annales de Saint-Bertin, qui nous rapportent les
p. 290-291). — Acide : Chron. Fontan., ad an. 851 ( ibid ., p. 43) et Reginon, loc. cit.
1 « Respagius filius Nomenogii, ad Karolum veniens, in urbe Andegavorum, datis manibus, suscipitur, et tam regalibus indumentis quam paternæ potestatis ditione donatur, additis insuper ei Redonibus, Namnetis et Ratense ». (Ann. de Saint-Bertin, ad an. 851, p. 77-78). Cf. Chronique de Nantes : « Faciens pacem cuna Karolo rege... marcham et comitatum semper in potestate sua retinuit ». — « Karolus... coronam regiam Herispogio viventi concessit habere » (p. 42, 44).
Dans une charte de Redon, datée du 23 août 852 (App. 34, p. 367), Erispoe affirme la légitimité de ses possessions jusqu’à la Mayenne : « régnante Karolo rege, dominante Erispoe in totam Britanniam et usque ad Medanum fluvium ». Cf. le début de la charte : « Ego E. princeps Britanniæ provinciæ et usque ad Medanum fluvium ».
Le 11 mars 854, nous trouvons dans une autre charte de Redon la qualification rex : « Adiit W... Erispoe totius Britanniæ regem.. . E. rex testatus est » (App. 40, p. 359).
2 « Herispogius, gentis Britannicæ rex, omnisque suæ gentis nobilitas christianæ religioni... pro animæ nostræ remedio... sive pro
amantissimo compatre nostro, Karolo, Francorum rege Signum
Herispogii regis Britannicæ gentis ». Charte insérée dans la Chronique de Nantes, p. 44-48 (857).
3 La charte de confirmation a été retrouvée et publiée en 1853 par La Borderie, les principaux passages sont reproduits par Merlet, loc. cit., note 2 : « Dilecti nobis compatris et fidelis nostri Herispogii, cui si quidem marcam sive comitatum Nanneticum beneficiario jure habendum et secunclum nostram fidelitatém tenendum largiti fuimus, precibus instanlibus... » (857).
conditions du traité1, disent d’Erispoe « datis manibus suscipitur ». Devons-nous entendre qu’il a fait hommage pour la Bretagne? Certainement non. D’abord il ne pouvait s’agir encore à cette époque d’un véritable hommage féodal. Mais, en outre, par cela même que Charles le Chauve reconnaissait à Erispoe la dignité de roi, il renonçait à le traiter comme un duc ou un comte lui devant hommage à raison d’un honor concédé par lui. La dation des mains, en tant qu’elle a pu être un symbole de fidélité plus étroite que l’engagement de foi inhérent à tout traité de paix ou que la reconnaissance de la suprématie franque, cette dation n’a pu s’appliquer qu’à la cession des comtés de Nantes et de Rennes. Et voilà, en effet, ce qui ressort avec la dernière évidence de la charte confirmative de 857 que j’ai citée2.
En qualité de roi des Bretons, Erispoe était chef d’une nation autonome, que les seuls liens de la hiérarchie rattachaient au regnum Francorum. A ce point de vue, il est inexact de dire que désormais, c’est-à-dire à partir du traité de 851, Erispoe n’a plus reconnu la prééminence impériale, mais seulement la royauté de Charles le Chauve3. Il existe au contraire des chartes de Redon postérieures à 851 où Lothaire figure comme empereur4, et la véritable situation juridique (jusqu’à la mort de Lothaire, en 855) est parfaitement définie dans deux autres chartes du même cartulaire, qui mentionnent Lothaire comme empereur, Charles le Chauve comme roi et Nominoe
1 Supri, note 3, p. 495.
2 Seul le comté de Nantes y est relaté comme tenu beneficiario jure. Voy. note 3, suprà.
5 Suivant M. Lot, « après le traité d’Angers de l’automne de 851;.. la souveraineté nominale de Lothaire disparaît» (Mélange s, pi 39-40).
* Cartul. de Redon , ch. 20, p. 18 : « anno nono (date comptée du traité de Verdun) régnante Holotorio imperatore, Erispoe duce in Brittaniam » (852, 21 septembre). — Ch. 35, p. 29, même date, même formule. Cf. App. 32, p. 366(851-855) : « tempore illo régnante Hlotario imperatore. Signum Erispoe ».
LA ROYAUTÉ BRETONNE
comme prince des Bretons1. Ce n’est qu’après la mort de Lothaire, quand la dignité impériale passa à son fils Louis II, le jeune et lointain roi d’Italie, qu’il ne fut plus question de la prééminence de l’empereur. La suprématie parut se concentrer aux mains du roi de la Francie occidentale2.
Pour fonder une véritable dynastie royale et pour en relever le prestige aux yeux des Gallo-Francs, Erispoe rechercha l’alliance familiale de Charles le Chauve; recherche qui s’accordait avec les désirs des Carolingiens de restaurer et d’étendre leur pouvoir par des mariages. La fille d’Erispoe fut, en 856, fiancée à l’héritier du trône, Louis le Bègue, et celui-ci fut gratifié, à cette occasion, du duché dxi Maine , comme Charles le Chauve lui-même l’avait reçu de son père en 838 3.
Le texte des annales de Saint-Berlin qui relate les accord ailles 4 a certainement été mal interprété par La Borderie, puisque cet historien s’imagine qu’il y a eu concession de territoire par Erispoe à son futur gendre et en conclut que le Maine tout en tier avait été antérieurement conquis par les Bretons5. 11 est vrai que selon la translatio S. Ragnoberti , dont le rédacteur paraît bien avoir été Joseph, le précepteur de Louis le Bègue6 7, Erispoe aurait concédé le royaume de Neustrie à Louis le Bègue'. Mais tout porte à croire que le texte est cor-
1 Cartul. de Redon, ch. 70, p. 56 (851-855) : « imperante domno Lothario imperatore, régnante Karolo rege, dominante Erispoe Brittanniam ». Ch. 120, p. 91, même formule, même date.
2 II n’est pas fait, cela se comprend, la moindre mention de l’empereur Louis.
3 Annales de Saint-Bertin, ad an. 838, p. 27. — Cf. T. III, p. 542.
4 « Karlus rex, cura Respogio Britonum paciscens flliam ejus filio suo Hludowico despondet, dato illi ducatu Cenomannico » (ad an. 856, p. 88).
5 La Borderie, Histoire, II, p. 80-81.
6 Voy. Lot, Charles le Chauve, p. 175, note.
7 « Rex Carolus... villam, quæ vocatur Veteres-domus (Louviers)