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AVANT-PROPOS

Comment et sur quel ton convient-il de parler des académies ?

Mesdames et Messieurs,

J'aborde aujourd'hui un point particulièrement difficile et délicat dans la tâche qui s'impose à tout historien de l'art des deux derniers siècles. J'ai, en traitant de la sculpture de l'époque académique et en analysant ses œuvres, à apprécier, devant le passé, devant le présent et devant l'avenir de l'École française, le rôle et la responsabilité d'une institution d'État absolument prépondérante dans l'organisation sociale de l'art moderne, institution de qui cet art a reçu, avec la vie, sa forme, son expression, sa physionomie actuelle, et dont il porte légitimement le nom, comme il en arbore hardiment les doctrines. Mon embarras est grand et vous allez le comprendre. Je veux être impartial ; mais j'aurai en même temps besoin d'être très sévère. Vous pensez bien que je prendrai au sérieux mon devoir scientifique et professionnel, et qu'après la douloureuse enquête à laquelle je viens de me livrer, je ne déposerai pas mon rapport sans réclamer justice complète et exemplaire, ni sans proclamer très haut ce que je crois être la vérité. Vous me connaissez assez pour prévoir que je ne pourrai pas considérer de sang-froid ni vous expose^ avec nonchalance, en face de leurs déplorables résultats, les causes générales ou particulières de la décadence de l'art moderne ^ ; et cependant, même en

1. Voyez la courageuse préface et la remarquable introduction

présence du flagrant délit, je veux absolument conserver devant vous Tattitude d'un homme bien élevé.

d'un livre de M. Ernest Chesneau intitulé V Éducation de l'artiste (Paris, 1881, in-8) et notamment les pages i, ix, x, 6, 7, 8, 10, 17, 18, 19, 21, 24, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 48, 52, 53, 64. — Voyez surtout les admirables articles publiés par Lassus sur VÉclectisme dans l'Art (Revue universelle des arts) y 1856, t. III, p. 424 à 430 ; et t. lY, p. 41 à 46 ; et, 1857, t. YI, p. 241 à 246 et les nombreuses protestations insérées par Yiollet-le-Duc dans son Dictionnaire raisonné d'architecture.

Pour permettre au lecteur de se mettre au courant de la question, voici quelques indications bibliographiques : Charles Perrault, Parallèle des anciens et des modernes, Paris, 1690, in-8, t. II, préface non paginée; — Frémin, président du bureau des Finances de Paris, Mémoires critiques sur V architecture. Paris, 1702, in-12, p. 22. — Le P. Laugier, jésuite. Essai sur l'architecture, Paris, 1753, in-12, chapitre sur la manière de bâtir les églises. — Bernardin de Saint-Pierre, OEuvres mises en ordre par L. Aimé Martin. Paris, 1836, in-4 (t. I), p. 450; OEuvres posthumes mises en ordre, etc. Paris, 1836, in-4 (t. II), p. 448 ; — Général Pommereul, L'Art de voir dans les beaux-arts, traduit de l'italien de Milizia, suivi des institutions propres à les faire fleurir en France, Paris, an YI de la République, in-8, p. 242, 245 et suiv. ; — Chateaubriand, OEuvres complètes. Paris, Didot, 1843, in-8, passim. ; — Mme de Staël, De V Allemagne, Paris, 2« édition, in-8, t. I, chapitres de la poésie, de la poésie classique et de la poésie ro-. mantique; t. II, chapitre des beaux-arts en Allemagne, p. 372-373 ; t. III, les chapitres du « persiflage » et de « l'enthousiasme » ; — Lettre de M. Charles de Villiers à M. Millin, sur un recueil d'anciennes poésies allemandes, dans le Magasin pittoresque de 1810, t. Y ; — Emeric David, Recherches sur l'art statuaire considéré chez les anciens et chez les modernes. Paris, 1863, in -18, p. 289, 297 ; Remarques sur un ouvrage de M. le comte Cicognara dans V Histoire de la sculpture française, Paris, 1353, in-18, p. 248; — Gustave Planche, Etudes sur V Ecole française (1831-1852), Peinture et sculpture. Paris, 1855, in-18, t. î, p. 106, 107, 109, 110, 281 et suiv. et tout le Salon de 1833; t. II, p. 51 et suiv. ; — Comte de Montalembert, Du Vandalisme et du catholicisme dans l'Art. Paris, 1839, in.8, p. 4, 5, 7, 8, 9, 11, 64, 66, 161, 163, 167, 'l68, 169, 170, 171, 172, 175, 179, 181, 182, 183, 184, 185, 195, 196, 198 ; — Louis Dussieux, L'Art considéré comme le symbole de l'état social, ou tableau historique et synoptique du développement des beaux-arts en France. Paris, 1838, in-S, p. 13, 28, 30, 32, 34, 36, 38, 48, 50, 56, 57, 64, 70, 74, 76, 80, 82 ; — L. Yitet, Etudes sur les beaux-arts, Paris, 1846, p. 102 et suiv., surtout :

Pour atteindre ce but, escomptant la proverbiale courtoisie des sociétés académiques, j'ai pensé d'abord qu'il n'y avait rien de mieux à faire que de demander à des académiciens sur quel ton il fallait parler des académies. Je vais, sous forme d'extraits de leurs ouvrages, vous présenter la réponse des plus éminents d'entre eux. Vous serez stupéfaits.

111, 112, 113, 115, 116, 119, 121, 122, 123, 124, 126, 127, 128, 132, 134, 136, 137, 177, 178, 179, 279, 281, 282, 283, 284, 287, 292 ; Etudes sur l'histoire de l'art, Paris, 1864, in-18, p. xvi, xvii, 15, 16, 97, 102, 103, 273, 291 ; — Annales archéologiques de Didron. Paris, 1844-1870, 27 volumes in-4, passim, voir la table ; — L'abbé Gaume, Le Ver rongeur des sociétés modernes, ou le paganisme dans ^éducation. Paris, 1851, iii-8; Lettres sur le paganisme dans Véducation. Paris, 1852, in-8 ; La Renaissance. Paris, 1858, 4 vol. in-8 ; La Question des classiques, Paris, 2® édition, 1892, in-12 ; — Olivier Rayet, Salon de sculpture de 1880, dans la Gazette des beaux-arts de cette année; — Eugène Véron, Supériorité des arts modernes sur les arts anciens, Paris, 1862, in-8 ; — Eugène Véron, VEsthétique. Paris, 1878, in-18 ; et article du Courrier de l'art, 5 janvier 1882, p. 1 et suiv. ; — Marcel Reymond, Influence néfaste de la Renaissance, Paris, 1890, in-8; — Emile Faguet, Seizième siècle, Etudes littéraires. /Paris , 1894, in-12, Introduction; — Raoul Rosières, L'Evolution de l'architecture en France. Paris, 1894, in-18 ;— Figaro des 2 et 25 décembre 1881, articles d'Albert WolfF; — Journal des Débats, toute la série des excellents articles de M. André Michel.

Pour montrer à quel point d'exaspération en est arrivée l'opinion publique, je me bornerai à emprunter un passage du Vandalisme, de Montalembert : « Et voilà les censeurs qui donnent ou ôtent, à leur gré, le droit de cité dans l'art ? Voilà les aristarques à qui nous reconnaîtrions le droit de former nos idées sur le beau !.... ils nous trouvent déjà trop loin des saletés de Boucher et de Van Loo, des solennelles nudités de l'Empire : On dirait qu'il n'y a plus assez de barons a l'Académie pour les servir a LEUR GRÉ. Les autres, avec une outrecuidance despotique, s'indignent de ce que nous ne restions pas cloués au seizième siècle; ils veulent bien reconnaître que les Grecs et les Romains ne sont plus de mise, mais le paganisme de la Renaissance, mitigé par la civilisation italienne, travesti à l'usage de ces tyranneaux de l'Italie, les plus corrompus et les plus sacrilèges qu'on vît jamais; voilà le beau idéal, qu'il n'est pas donné au génie chrétien, au génie national de dépasser ! »

Mais, dès maintenant, pour vous rassurer sur mes intentions, je vous préviens que je ne m'engage pas à imiter jusqu'au bout les modèles imprudemment acceptés, ni à me mettre au diapason de leur éloquence extra-classique. D'ailleurs, vous ne me le permettriez pas, et vous auriez raison, puisque nous ne disposons ici ni de l'immunité parlementaire, ni du huis clos judiciaire, ni du comité secret académique. Seulement, je vous en prie, en m'écoutant, faites bien attention de discerner ce qui est citation, de ce qui est, de ma part, observation personnelle. N'allez pas m'attribuer les impertinences, les violences et le langage anarchiste que je serai obligé de vous faire connaître quand je donnerai la parole à plusieurs académiciens.

Dans une brochure imprimée en mai 1791 et qui eut un immense tirage sous ce titre : Des Académies, par S. R. N. Chamfort, de l'Académie française, ouvrage que M. Mirabeau devait lire à l'Assemblée Nationale, sous le nom de Rapport sur les Académies. Paris, Buisson, in-8^ d'une quarantaine de pages dans les diverses éditions, Ghamfort s'exprime ainsi :

On voit parles lettres de Voltaire, publiées après sa mort, le mépris dont il était pénétré pour cette institution^ ; mais il n'en fut pas moins forcé de subir le joug d'une opinion dépravée et de solliciter plusieurs années ce fauteuil qui lui fut refusé plus d'une fois par le gouvernement. C'est un des moyens dont se servait la Cour pour réprimer l'essor du génie et pour lui couper les ailes, suivant l'expression de ce même Voltaire, qui reprochait à d'Alembert de se les être laissé

1. Voltaire écrivait à d'Alembert le 9 avril 1761 : « Adieu, mon cher confrère ; je ne vous écrirai pourtant plus de TAcadémie française ; je crains qu'il ne faille bientôt dire de ce titre-là ce que Jacques Rosbif dit du nom de Monsieur : Il y a trop de Faquins qui le portent, [Lettres à d'Alembert. Voltaire, Œuvres complètes, édition de Kehl, t. LXVIII, p. 161.)

arracher. De là vient que tous ceux qui depuis voulurent garder leurs ailes, et à qui leur caractère, leur fortune, leur position permit de prendre un parti courageux, renoncèrent aux prétentions académiques ; et ce sont ceux qui ont le plus préparé la Révolution, en prononçant nettement ce qu*on ne dit qu'à moitié dans les Académies : tels sont Helvetius, Rousseau, Diderot, Mably, Raynal et quelques autres. Tous ont montré hardiment leur mépris pour ce corps qui n'a point fait grands ceux qui honorent sa liste, mais qui les a reçus grands et les a rapetisses quelquefois.

Ce qui restera, dit le même académicien, ce qui même est inévitable, c*est la perpétuité de Tesprit qui anime ces compagnies. En vain tenteriez-vous d'organiser pour la liberté des corps créés pour la servitude ; toujours ils chercheront, par le renouvellement de leurs membres successifs, à conserver, à propager les principes auxquels ils doivent leur existence.

Ghamfort expose ensuite combien l'esprit académique est un puissant moyen de gouvernement dans la main du pouvoir politique qui sait s'en servir.

Plus perfide par sa sournoise bonhomie et sa cauteleuse modération, d'Alembert écrivait ce qui suit dans la préface des Eloges lus dans les séances publia ques de V Académie française} :

Celui qui se marie, d'après Bacon, donne des otages à la fortune. L'hoiïime de lettres qui tient à l'Académie donne des otages à la décence. Cette chaîne, d'autant plus forte qu'elle sera volontaire, le retiendra sans effort dans les bornes qu^il serait tenté de franchir. L'écrivain isolé et qui veut toujours l'être est une espèce de célibataire qui, ayant moins à ménager, est par là plus sujet ou plus exposé aux écarts.

Parmi les vérités importantes que les gouvernements ont besoin d'accréditer, il en est qu'il leur importe de ne répandre que peu à peu et comme par transpiration insensible. Un pareil corps, également instruit et sage, organe de la raison

1. Paris, 1779, in-12, t. I, p. xvi. Nous conserverons ici le texte choisi et groupé par Ghamfort.

par devoir, et de la prudence par état, ne fera entrer de lumière dans les yeux des peuples que ce qu'il en faudra pour les éclairer peu à peu.

La parole est à Voltaire :

Ce qui resserre quelquefois les talents des peintres est ce qui semblerait devoir les étendre. C'est le goût académique, c*est la manière quMls prennent d'après ceux qui les président. Les Académies sont sans doute très utiles pour former des élèves, surtout quand les directeurs travaillent dans le grand goût; mais si le chef a le goût petit; si sa manière est aride et séchée, si ses figures grimacent^ si ses tableaux sont peints comme les éventails, les élèves, subjugués par l'imitation ou par l'envie de plaire aux mauvais maîtres, perdent entièrement l'idée de la belle nature. Il y a une fatalité sur les Académies, Aucun ouvrage, qu'on appelle académique^ n'a été encore en aucun genre un ouvrage de génie. Donnez-moi un artiste tout occupé de la crainte de ne pas saisir la manière de ses confrères, ses productions seront composées et contraintes. Donnez-moi un homme d'un esprit libre, plein de la nature qu'il copie, il réussira. Presque tous les artistes sublimes, ou ont fleuri avant les établissements des Académies, bu ont travaillé dans un goût différent de celui qui régnait dans ces sociétés ^

A propos de son Discours sur Véducation des femmes, Bernardin de Saint-Pierre a dit : « Je fis deux fautes par ignorance sans compter les autres : la première, d'entreprendre d'écrire sur un pareil sujet après que Fénelon avait fait un fort bon livre sur l'Education des filles ; la seconde, de débattre de la VÉRITÉ dans une Académie 2. »

Il y a quinze jours seulement, un académicien de beaucoup d'esprit faisait, en prononçant l'éloge d'un

1. Voltaire, Siècle de Louis XIV ^ Œuvres complètes^ édition de Kehl, t. XX, p. 182.

2. Bernardin de Saint-Pierre. Œuvres posthumes mises en ordre par L, Aimé Martin, Paris, 1836, in-4, p. 456.

de ses confrères, un aveu bien précieux qui, dans le milieu où il fut proféré, est un véritable acte d'héroïsme, et qui certainement, sans la qualité du héros, hors concours de droit, relèverait directement du prix Montyon. Le 22 novembre 1894, M. Pailleron est parvenu à faire applaudir, sous la coupole du Collège Mazarin, une condamnation en règle du principe des Académies, quand il a dit, en parlant de Labiche :

Ah ! cette Académie ! quelle surprise ! et quel bonheur pour nous qu'elle ait été une surprise pour lui ! S*il en avait eu Tambition^ il se serait cru obligé, pour y parvenir, de se châtier, de se gourmer^ de se concentrer, et, en voulant corriger ses défauts, il aurait perdu ses qualités. Ainsi que tous les grands producteurs, pour dire ce qu'il avait de meilleur, il lui fallait tout dire. Heureusement, ce ne fut pas lui qui alla à TAcadémie, ce fut TAcadémie qui vint à lui.

Assez sur les moqueurs; passons aux violents. Chamfort disait déjà en 1791 :

Vous avez tout affranchi ; faites pour les talents ce que vous avez fait pour tout autre genre d'industrie. Point d'intermédiaire ; personne entre les talents et la nation, a Range-toi de mon soleil », disait Diogène à Alexandre, et Alexandre se rangea ; mais les compagnies ne se rangent point : il faut les anéantir.

Si quelqu'un... ne se trouvait pas encore convaincu de la nécessité absolue de détruire en masse toutes les Académies, dernier refuge de toutes les aristocraties, que celui-là veuille un moment prêter une oreille attentive ; je m'engage en peu de mots à dissiper ses doutes... Prouvons d'abord le tort réel que les Académies font à l'art même, combien elles sont loin de remplir le but qu'elles se sont proposé ; démasquons l'esprit de corps, la basse jalousie des membres qui la composent, les moyens cruels qu'ils emploient pour étouffer les talents naissants, et les vengeances monacales qu'ils mettent

à toute heure en usage^ si par malheur le jeune homme qu'ils poursuivent a reçu de la nature un talent qui le met hors d'atteinte de leur tyrannique domination.

Qui pense ainsi ? C'est Jacques -Louis David, ancien membre de l'Académie de France à Rome, ancien membre de l'Académie de peinture et sculpture , futur premier peintre de Napoléon , futur membre de l'Académie impériale de peinture , reconstituée sous le nom de quatrième classe de rinstitut; en un mot c'est le plus illustre des académiciens du dix-huitième siècle , le plus célébré quoique le moins considérable, au point de vue du caractère, des académiciens du dix-neuvième. Ce n'est pas un écervelé ; ce n'est pas le célibataire indépendant dont parlait d'AIembert, c'est un homme marié deux fois, après divorce momentané, avec la même Académie désignée sous des noms différents. C'est une manière de Barbe-Bleue qui aurait fini par traiter sa seconde femme comme la première, si les événements politiques et le dégoût public n'avaient séparé de force le mauvais ménage.

Ecoutez encore ce dialogue entre deux immortels dont Louis David s'est fait le digne rapporteur et le juge inexorable :

Rentrant chez moi, après une séance de la Convention dans laquelle nous avions reçu de fâcheuses nouvelles de l'armée de Vendée,... je rencontre un académicien. Celui-là est un des quarante immortels de l'intarissable fontaine d'Hypocrène, instituée par Richelieu^ dont le nombre d'enfants ne peut augmenter, ni surtout diminuer. « Qu'avez-vous ? me dit-il. Vous êtes rêveur. — Mon cher, lui répondis-je, j'ai bien lieu de l'être : nos affaires vont bien mal ; cette maudite armée de la Vendée nous fait bien du tort. — Ah ! mon cher ami, s'écrie-t-il en m'interrompant, il serait bien singulier que nos Académies surnageassent à une aussi grande révolu-

tion que celle-ci.» Le malheureux ne voyait que son Académie; je le regardai avec mépris et je connus dans toute sa turpitude l'esprit de l'animal qu'on nomme Académicien ^ .

Tout commentaire languirait à côté de ce cri du cœur échappé au plus grand des représentants de Tautorité académique. Vous venez de voir comment les académiciens des anciennes académies se traitaient entre eux, comment ils appréciaient le rôle spcial, politique et professionnel de leur établissement. Voici, maintenant, comment ils traitaient leurs adversaires :

La peinture et la sculpture ont toujours, chez les Grecs et les Romains, tenu un rang honorable, et y ont été professées et librement et noblement. En France, ces deux beaux-arts ont été pendant plusieurs siècles dans un abaissement extrême, livrés à l'opprobre d'une maîtrise qui les dégradait, asservis à une troupe ignorante et avide de jurés, vils artisans sans élévation, et sans mérite ; réduits, en un mot, à un point d'humiliation et de découragement qui ne pouvait qu'être contraire à toute émulation et à tout progrès*.

Vous croyez peut-être que la page que je viens de lire est empruntée à une divagation démagogique datant des mauvais jours de la Révolution et ramassée dans le journal de Marat ou dans les brochures d'Anacharsis Glootz. Détrompez-vous. C'est le début de l'Histoire de la fondation de l'Académie royale de peinture et sculpture ^ rédigée gravement, posément, par le sage et méthodique Testelin, modifiée par plusieurs rédactions successives, dues toutes à

1, Le Peintre Louis David, par J.-L. Jules David, p. 128.

2. Mémoires pour servir à l'Histoire de l'Académie royale de peinture et de sculpture depuis 18^8 jusqu'à 166^, t. I, p. 1. A TAcadémie française les choses allaient encore bien mieux. Voyez dans le Recueil des Factums d'Antoine de Furetière, par M. Asselineau, les réponses très modérées de Furetière aux invectives de l'Académie qui ont été reproduites.

des plumes académiques. Ce virus rabique, qui vous paraît sans doute violent, est, comme on Ta démontré déjà, affaibli et atténué par cent ans de transmission *. Ce n'est pas David qui a inspiré cette doctrine, ni qui Ta formulée du haut de la montagne législative, dans la fièvre de l'improvisation et l'emportement du combat ; c'est Le Brun qui, après de longues méditations. Ta conçue froidement sous sa perruque la plus officielle, collaen boration avec Colbert, parmi les boulingrins du parc de Sceaux, le long des charmilles du jardin de Montmorency ou au milieu du cabinet du surintendant des bâtiments, aux Gobelins.

A cent cinquante ans de distance, à Versailles comme à la Convention, la qualité du langage est la même, comme sont identiques les sentiments qui agitaient les deux despotes. Celui qui fonda et celui qui détruisit momentanément l'institution de Louis XIV, avaient instinctivement à la bouche les mêmes arguments. Celte dynastie d'autocrates obéissait à des traditions de famille déjà vieilles, quand elle s'appuyait sur ce qu'on a le droit d'appeler, entre simples mortels, une littérature un peu risquée. En effet, ce qu'on a nommé poétiquement le Salon de l'Académie a été ouvert et fermé sous l'ancien régime, vous en conviendrez, par des compagnons aux paroles un peu rudes et aux actes d'une violence non dissimulée. Je ne me plains pas de leur rustique franchise. Je la préfère de beaucoup à l'hypocrisie élégante et raffinée qui régna dans l'intervalle des deux époques et qui lui a succédé. Je la constate

1. Procès'verbaux de V Académie royale de peinture et de sculptare, par M. de Mdntaiglon, t. I, p. vi. — H. Lemonnier, l*Art français au temps de Richelieu et de Mazarin^ p. 149 et 150. — P. Lacroix, Revue universelle des arts, 1856, t. III, p. 431 et suiv.

seulement, et je vous prie de ne pas oublier ce point de fait.

Vous m'accorderez alors que, si Ton doit toujours se respecter soi-même et respecter son auditoire, on est bien libre de ne pas ménager dans le fond ni dans la forme les contradicteurs rétrospectifs dont vous connaissez maintenant les procédés de discussion. Ils n'auront jamais le droit de reprocher à personne les vivacités de parole qu'ils pourraient ! quelquefois provoquer.

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