CHAPITRE PREMIER
Qu'est-ce qu'une académie ? — Ce qu'on a cru qu'était TAcadémie de peinture et de sculpture. — Ce qu'elle n'est pas. — Lumières sur l'esprit de l'institution qu'on peut demander à l'histoire littéraire. — Ce que l'Académie de peinture et de sculpture a été réellement : le principal instrument d'une doctrine d'économie politique.
Un insigne au bout d'un bâton; la barrette de Richelieu plantée sur la canne de Voltaire, voilà Pépouvantail de construction enfantine devant lequel, trop longtemps réduit, dans ses écoles publiques et nationales, au régime du pain sec et de Teau, le génie français se tient à genoux, prosterné dans la poussière, avec un bonnet d'âne sur la tête. Puisque la Révolution du dernier siècle, qui se fait appeler la Révolution française^ a dédaigné de t'affranchir, debout ! âme fière, indignement insultée, debout ! noble figure de la France populaire, chrétienne et gothique ! Lève-toi aussi, doux et profond esprit français, qu'on a vainement tenté de remplacer par un vulgaire ricanement international, et ose enfin regarder en face le fragile fantôme de ton oppresseur!
La première question qui se pose à propos de notre sujet est non pas seulement : qu'est-ce que V Académie de peinture ? mais d'abord : qu'est-ce ({xx^une académie^ dans son esprit général et dans son développement historique.
De tout temps, en France, il y a eu des associations bizarres de joyeux compagnons qui se réunissaient pour s'amuser et pour amuser les autres
pendant le carnaval et à certains jours de fêle déterminés. Ces corporations, fictives, momentanées, qu'on apelait les Innocents^ les Fous^ les Sots^ les Confrères de la Mère folle ^^ les Enfants sans souci, portaient des insignes qui protégeaient leurs extravagances; elles jouaient des mystères, moralités, farces et soties, et se permirent impunément, dans leurs assemblées privées et publiques, de toucher à beaucoup de choses respectables. Des écoliers, travestis pendant quelques instants en évêques, en rois, en docteurs, se moquaient cruellement de leurs maîtres et instruisaient sommairement le procès de la politique et de la société contemporaines. Cependant, dans ces saturnales en quelque sorte réglementaires et permises par l'autorité compétente, puisqu'elles se passaient souvent au milieu de la nef des églises, jamais ni la foi religieuse, ni la fidélité dynastique et féodale, ni la science, ni le tempérament moral de la nation, ni le sentiment de la patrie ne furent en danger. Il y eut aussi des compagnies d'archers, d'arbalétriers, de chevaliers de Tarquebuse groupés sous les titres les plus pompeux ou les plus grotesques, pour banqueter, pour boire et chanter. 11 y eut bien encore des cours d'Amour chez le roi de France et chez ses grands vassaux, et les Jeux floraux de Toulouse, où des vers étaient récités et des poèmes solennellement couronnés. Mais tout cela était fort inofi^ensif. Aucune de ces confréries ne se prenait au sérieux au point de
1. Félix Bourquelot, Arrêt du Parlement de Paris relatif à la fête des Innocents, dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes^ t. III, p. 568 et suiv., et, ibidem, t. XVIII, p. 275 et suiv. —V Office de la fête des Fous, publié d'après le manuscrit de la bibliothèque de Sens et annoté par Félix Bourquelot. Sens, 1856. In-8, Extrait du Bulletin de la Société archéologique de Sens, année
vue politique et n'aspirait à régenter l'esprit public. Elles n'usurpaient aucune charge d'enseignement. Leurs assises levées, leurs momeries terminées, elles ne prétendaient pas exercer d'influence sur la direction des arts ou des lettres, ni pénétrer en quoi que ce fût la pensée de leur pays. Elles n'arrêtèrent nulle part, ni ne firent jamais dévier le progrès continuel de la France sur la pente normale de ses destinées. Elles respectèrent l'œuvre du temps, du peuple et du génie des races. Tant qu'elle resta française d'esprit, la France n^ connut pas la tyrannie des compagnies littéraires.
Bien que, entre la pensée française, à laquelle nous dûmes, au moyen âge, nos compagnies de Sots, d'une part, et, d'autre part, les institutions italiennes d'où sont sorties toutes les académies de l'Europe, on puisse relever de nombreux traits de ressemblance , comme vous le verrez, gardez-vous cependant de confondre le tout^ Le principe de l'Académie est exclusivement une conception de l'esprit italien. C'est une forme de la civilisation de
1. La pensée de n'être pas confondus avec les compagnies d'Innocents, de Sots, d'arbalétriers, etc., si communes en France, et, d'un autre côté, le désir de se distinguer des véreuses académies italiennes dont ils sortaient, ont certainement préoccupé les premiers académiciens français. On lit en effet dans le Dictionnaire de Moreri, 1694, p. 20, 2® colonne, v« Académie : « On délibéra dans les commencemens du nom que prendroit la compagnie, et on choisit celuy de l'Académie françoise. Quelques-uns l'ont nommée depuis V Académie des Beaux Esprits; quelques autres, V Académie de V Eloquence, et d'autres, Y Académie éminente^ par une allusion à la qualité de M. le cardinal de Richelieu, qui se déclara le Protecteur de cette assemblée. Mais elle ne s'est jamais appelée, elle-même, que l'Académie françoise. Ce nom n'est ni superbe ni étrange, comme ceux des académies dltalie, qui se sont piquées d'en prendre ou de mystérieux ou de bizarres. » Comparez ce que dit Pellisson dans son Histoire de V Académie françoise.
la Renaissance : c'est d'abord, étymologiquement, une société nouée entre citoyens du quinzième siècle pour faire revivre, sur les bords de l'Arno ou du Tibre, la philosophie et la culture générale des Grecs, notamment l'école que Platon avait dirigée à Athènes, dans les jardins d'Academus. Vous verrez combien rapidement la pensée primitive s'égara.
Le dix-huitième siècle s'est fort intéressé à l'origine des Académies italiennes. Nous trouvons dans V Encyclopédie de Diderot et d'Alembert le résultat de ces recherches et la preuve que l'esprit académique français eut très nettement le sentiment de sa bâtardise généalogique, la notion très claire de ses débuts souvent si compromettants dans l'histoire de la civilisation.
Côme de Médicis, surnommé le Père de la Patrie, conçut le projet d'une Académie platonique et destina pour la former le jeune Ficin, fils de son médecin. Ce ne fut pourtant que Laurent le Magnifique, petit-fils de Côme, qui mit ce projet en exécution quelques années après, a II engagea, dit M. de Lalande, dans son Voyage d'un Français en Italie, Christophe Landinus, Marsile Ficin et Pic de la Mirandole à s'occuper de l'explication et de la traduction des ouvrages de Platon ; il exhortoit toutes les personnes qui avaient du goût pour la philosophie à se joindre à eux pour former cette académie platonique. On s'assembloit ou chez Bandini^ à Florence, ou chez Laurent de Médicis, à la campagne ; on mangeoit ensemble. Après dîner on lisoit et Ton expliquoit Platon; et chacun tiroit au sort l'article sur lequel il devoit disserter. L'assemblée la plus remarquable étoit celle du 7 novembre, jour où Platon étoit né, et auquel il cessa de vivre, après avoir dîné avec ses amis * . »
« Laurent le Magnifique étant mort en 1492, continue le
1. Encyclopédie (Diction, des Sciences, etc.J. Supplément, t. I, p. 89, vo Académie,
même historien voyageur, Bernard Oricellarius attira cette assemblée dans ses jardins : Petrus Grinitus et d*autres auteurs ^e ce temps-là parlent souvent de ces conférences. On y traitoit ^ussi des règles de la langue italienne, des causes de sa corruption et des moyens de la rétablir : Ce fut l'origine DES Académies de Belles-Lettres. Nicolas Machiavel, Ange Politien et plusieurs autres personnages célèbres y assistèrent. Les troubles de la république de Florence, et surtout la conjuration contre le cardinal Jules de Médicis, qui vouloit gouverner Florence, coûtèrent la vie à quelques-uns des membres de TAcadémie Platonique et en causèrent la dispersion en 1521 (Voy.Nardi, dans son Histoire de Florence , liv. VII) ; mais elle fut rétablie ensuite par les soins du prince Léopold, frère du grand duc Ferdinand de Médicis, vers Tan 1660, Nous voyons qu'on y lisoit alors les ouvrages de Platon, qu'on dissortoit sur leur véritable sens ; on y lisoit aussi les poésies de ^ Dante, aussi savantes que difficiles. (Voy. Bandini, Spécimen Littérature florentinœ sœculi XV, Florent. 1747 et 1752. In-8.)
a Vers l'an 1450, il s'établit à Sienne une Académie destinée à cultiver la poésie italienne. Les académiciens prirent le nom singulier degli Intronati^ qui veut dire des Hébétés ou des Imbécilles, soit pour marquer le peu de prétentions qu'ils avoient à l'esprit, soit plutôt par antiphrase, ou peut-être par une bizarrerie dont il seroit difficile de rendre raison. Il est à croire que c'est à son exemple que les autres Académies d'Italie prirent les noms allégoriques, et le plus souvent fort ridicules ^
1. <c II y a peu de villes en Italie, dit Moreri (Grand Dictionnaire historique ^ 1694, t. I, p. 20), où l'on ne trouve de ces académies. Ceux qui les composent se sont appelez de divers noms : à Sienne, Intronati; à Florence, délia Crusca; à Rome, Humoristif Lincei, Fantastici^ à Bologne, Otiosi; à Gènes, Addormentati; à Padoue, Ricovrati et Orditi; à Vicence, Olimpici ; à Parme, Innominati; à Milan, Nascosti; à Naples, Ardenti; à Mantoue, Invaghiti; à Pavie, Affideti; à Gasène, Offuscati; à Fabriano, Disuniti ; h. Fayence, Filoponi; à Ancôue, Caliginosi; à Rimini, Adagiati; à Citta di Castello, Assorditi ; k Pérouse, Insensati ; à Ferme, Raffronlati ; à Macerata, Catenati; à Viterbe, Osiinati;
Academla degli Scossi. Cette Académie des Secoués, établie à Pérouse dès les premiers temps de la renaissance des lettres, tiroit son nom de son emblème, qui étoit un blutoir oif tamis à passer la farine, avec cette devise : Excussa nltescit. Elle voulait montrer par là que les esprits ont besoin de secousses pour être perfectionnés et devenir utiles. Il paraît que TAcadémie de la Crusca, de Florence, dont nous allons parler, emprunta son emblème de celle-ci. L'Académie degli Scossi fut réunie, en 1561, à celle degli Insensati, aussi de Pérouse, qui prit pour devise une volée de grues qui traversent la mer, ayant chacune une pierre au pied, avec ces mots : Vel cum pondère. L'Académie degli Excentrici, établie dans la même ville, en 1567, avoit pour emblème Torbe excentrique de la lune, avec son épicycle, tel qu'on l'employoit alors pour expliquer les inégalités de cette planète qui va tantôt plus vite, tantôt plus lentement, avec les mots : Retardât non retrahit -^ a Elle retarde et ne recule pas. »
La plus célèbre de toutes les Académies d'Italie a été, sans contredit, l'Académie de la Crusca, établie à Florence en 1582, par les soins d'Antoine-François Grazzini ; elle porte le titre glorieux de Regina e modératrice délia lingua italiana, et elle est connue chez les étrangers par son Dictionnaire. Elle a pour objet d'épurer et de perfectionner la langue italienne, comme l'Académie françoise a pour but d'épurer et de perfectionner notre langue. Le nom de Crusca^ qui veut dire du son, vient du son et du blutoir qui en sépare la plus belle fleur de farine, que cette Acade'mie avoit pris pour devise, avec ces mots : // piu bel fior ne coglie. Les meubles de la salle répondent à la devise et sont une allégorie continue. On y voit une chaire en forme de trémie dont le? degrés sont des meules de moulin. Le siège du directeur est une
les Immobili d'Alexandrie, Occulti de Bresce, Perseveranti de Trévise, Filarmonici de Vérone, Humorosi de Cortone, Oscuri de Lucques, etc .
Le Grand Dictionnaire géographique, historique et critique de La Martinière (1768) donne une liste encore plus complète de toutes les académies du monde à la date de sa rédaction; t. I, p. 24 et suiv.
meule ; ceux des autres académiciens sont en forme de hottes, et le dossier en forme de pelle à four. La table est une pétrissoire ; le secrétaire ou tout autre académicien a la moitié du corps passée dans un blutoir lorqu*il lit quelque mémoire. Les portraits mêmes qui décorent la salle ont la forme d'une pelle à four.
Burckhardt, dans son beau livre : la Cwilisation en Italie au temps de la Renaissance^ a tracé un excellent tableau du régime intérieur des académies :
Pomponius Laetus, dit Burckhardt S avait eu Tidée de faire représenter à Rome des comédies anciennes, particulièrement des pièces de Plaute, et il avait dirigé lui-même ces représentations. Aussi, tous les ans, il célébrait le jour de la fondation de la ville par une fête où ses amis et ses élèves prononçaient des discours et récitaient des vers : c'est à l'occasion de ces solennités que se forma l'Académie romaine qui survécut à Laetus. C'était une société libre qui n'avait aucun caractère officiel ; en dehors des anniversaires dont nous avons parlé, elle se réunissait quand un ami des lettres l'invitait ou qu'il s'agissait de fêter la mémoire d'un de ses membres... Dans ce cas, un prélat qui en faisait partie commençait par dire la messe ; ensuite Pomponius montait en chaire et prononçait le discours d'usage ; un autre membre de l'Académie lui succédait et récitait des distiques. Le banquet obligé, assaisonné de discussions savantes et de récitations de vers, terminait la fête, qu'elle fût triste ou joyeuse; rappelons que les académiciens, sans en excepter Platina luimême, passèrent de bonne heure pour être de fins gourmets. Parfois ils jouaient des farces dans le goût des Atellanes. Comme société libre à tous égards, cette Académie subsista avec ses caractères primitifs jusqu'au sac de Rome... Comme pour toute société de ce genre, il est difficile d'apprécier exactement l'influence que l'Académie romaine a eue sur la
1. La Civilisation en Italie au temps de la Renaissance, traduction française, 1885, t. I, p. 350.
vie intellectuelle de la nation i; quoi qu'il en soit, Sadolet lui-même la compte parmi les meilleurs souvenirs de sa jeunesse. Un grand nombre d'Académies se formèrent dans différentes villes, selon que le nombre et la valeur des humanistes résidant dans le pays, ou la protection des riches et des grands rendirent possibles de tels établissements ; beaucoup d'entre elles disparurent ou se transportèrent ailleurs. Telle fut l'Académie de Naples, qui se réunit autour de Jovianus Pontanus et dont une partie alla s'établir à Lecce ; celle de Pordenone, qui forma la cour du général Agriano, etc. Nous avomsN|)arlé plus haut de celle de Ludovic le More et du rôle particulier qu'elle jouait dans Tentourage du prince.
Vers le miliey du seizième siècle, ces sociétés semblent avoir subi une transformation complète. Les humanistes, qui ont perdu le rang élevé qu'ils occupaient dans la vie et qui sont devenus suspects à la contre-réforme, cessent d'avoir la direction des académies; d'ailleurs, dans ces corps savants l'italien prend la place du latin. Bientôt chaque ville tant soit peu importante eut son Académie avec un nom aussi bizarre que possible et avec une fortune propre, provenant de cotisations et de legs. Outre l'habitude de réciter des vers, ces académies adoptèrent, à Texemple des Latins d'autrefois, le banquet périodique et l'usage des représentations scéniques ; les drames représentés étaient joués, soit par les académiciens eux-mêmes, soit par des jeunes gens qu'ils dirigeaient par leurs conseils; plus tard ce furent des acteurs payés. Le sort du théâtre italien, plus tard même celui de l'opéra, sont restés longtemps entre les mains de ces sociétés.
Résumons-nous. Scossi, secoués, agités, ou fariniers]Cruscanti^! — le mot équivalent existe en français dans le langage familier, que vous me pardonnerez d'employer, car je ne fais que traduire; — i^Uains pâtissiers; Intronati, — j'ouvre un dictionnaire : — hébé-
1. C'est une manière de parler, car Burckhardt sait très bien à quoi s'en tenir là-dessus. Voyez le Cicérone,
2. Je ne suis pas seul à trouver cela grotesque. Voyez Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire ^ p. 66, 2« colonne.
tés ou abrutis, tels sont les aimables sobriquets que, dans la prétendue patrie du style noble par excellence, se décernaient les fondateurs de l'Institut académique au milieu de l'accomplissement de leurs bouffonneries réglementaires. Gibier de tréteaux, héros de la comédie italienne. Pierrot enfariné. Pantalon, Scapin, Arlequin, Gassandre, Scaramouche, apparaissez! Ce sont là des ancêtres dont il n'y a pas lieu d'être bien fier. On ne les fera pas défiler dans les rues lors d'un prochain centenaire. Je comprends parfaitement que leur postérité les ait prudemment laissés dans la coulisse. Tant pis pour elle! A la fin de la pièce, je rappelle, au nom du public, la troupe tout entière pour la siffler. Vous connaissez maintenant, dans toute son abjection native, le principe commun et indivisible de la Gomédie et de TAcadémie italiennes réunies. Voilà pourtant Vimpresa di Cruscantî, Tentreprise de saltimbanques ^ que Richelieu, Mazarin et Louis XIV commirent la faute d'élever en France à la dignité d'une institution d'État ; voilà le dangereux système de confrérie funambulesque auquel ils confièrent la direction de la laftgue et de Fart d'un peuple vieux de dix siècles, en faisant entrer, de gré ou de force, dans un cadre social vicieux, dans un moule préexistant, emprunté à l'étranger, tout ce que, pendant deux cents ans,
1, Je prie les personnes qui trouveraient ces termes un peu vifs, quoique absolument justifiés, de vouloir bien considérer la conduite suivie par l'esprit académique dès qu'il eut une existence officielle en France. Il n'eut pas tout de suite, dans sa lutte contre l'esprit national^ ou plutôt contre tout ce qui n'était pas lui-même, l'attitude d'une certaine passivité, d'une certaine retenue, qu'il affecta depuis qu'il fut devenu une puissance universellement consacrée. Au début il fut essentiellement agressif. Voyez le Recueil des factums d'Antoine Furetière, de V Académie française^ contre quelques^ uns de cette Académie^ par Charles Asselineau, I^aris, 1858, t. I, p. XII et suiv., et t. II, p. 56 à 74.
la France produira de plus noble, de plus grand, de plus génial.
La gloire acquise par certaines institutions pendant une longue existence ne doit pas éblouir Thistorien consciencieux qui scrute leurs origines. Quelques services rendus, l'éclat incontestable de leur vieillesse, entourée d'égards plus ou moins mérités, les hommages arrachés par la plus habile des tyrannies intellectuelles à l'organisation sociale qu'elle exploite, pourront faire pardonner les tares de la naissance de nos académies, mais ne les effaceront jamais. Laisserons-nous indéfiniment rédiger l'éloge de ces compagnies, de ces confréries, par les confrères eux-mêmes, c'est-à-dire par des compères, témoins légalement récusables? Une fois, par hasard, l'histoire de la majesté académique ne pourra-t-elle être livrée au public sans contrôle, sans censure préalable volontairenient subie, et sans concourir pour les prix que ce pouvoir absolu et jaloux, maître de toutes les avenues de la publicité scientifique, distribue, avec les honneurs et avec les places, à ses admirateurs intéressés*, à ses actuels ou futurs coactionnaires.
Et pourtant la vérité est implicitement, tout entière, dans V Histoire de l'Académie françoise dePellisson. Il suffit d'avoir assez de courage et d'indépendance de caractère pour la dégager^. Oublierons-nous toujours qu'avant d'être un salon, du reste très mêlé, la pre-
1, La preuve de tout ce que j'avance est fournie par un éclatant exemple. Lisez un livre plein de cœur et de communicative émotion qui vient de paraître sur P.-V. Galland. Impossible, même aujourd'hui, d'arriver à rien sans agir de concert avec les Académies et avec tout ce qui leur touche de près ou de loin. Galland est mort, comme bien d'autres, à la peine. Henry Havard, l'Œuvre de P.-V. Galland. Paris, 1895, in-folio.
2. C'est ce qu'a fait Chamfort dans son mémoire intitulé : Des Académies. Paris, mai 1791. In 8, p. 2 et 3.
mîère des Académies en France fut une antichambre, moins que cela, une commission executive chargée d'une répugnante besogne de police littéraire. La livrée^ ou, comme on disait alors, la « Maison de Son Eminence^ », représentée par les Desmarets de Saint- Sorlin, les Antoine Godeau, les Scudéry, les Boisrobert et tant d'autres agents obscurs^, fit quelque temps la loi parmi les décadents italiens, les poètes crottés', ramassés au hasard, groupés en société de cabale et érigés en tribunal par Fauteur putatif de Mirante^ par le cardinal, soldat et politique, dont le chef-d'œuvre littéraire, suivant le mot heureux de Voltaire, fut la digue de la Rochelle^..
Corneille, — tout académicien qu'il sera, car il faudra bien nommer quelquefois autre chose que des Laffemas et des Laubardemont de lettres, — Corneille eut, pour défendre le Cid, à comparaître en accusé devant ses futurs collègues les Cruscanti et les marmitons de Richelieu. La maison dédaigneuse, qui ne fut pas
1. Sur les « domestiques o du cardinal de Richelieu, voyez les notes de Voltaire dans le Siècle de Louis XIV. L'Académie française avait reçu au dix-septième siècle de quelques personnes le nom «d'Académie Eminente y> (Moreri, Grand Dictionnaire historique, 1694, t. I, p« 21). Ce fait est déjà constaté par Pellisson dans son Histoire de l'Académie françoise.
2. On en trouve une liste dans le Grand Dictionnaire historique de Moreri, édition de 1694, t. I, p. 20, 2® colonne, et dans le t. IV de la Bibliothèque du P. Lelong.
3. Tandis que GoUetet, crotté jusqu'à l'échiné, S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine. Savant en ce métier, si cher aux beaux esprits. Dont Montmaur autrefois fit leçon dans Paris.
BoiLBAU, Satire J.
4. « On sait, dit Voltaire, qu'il donnait à cinq auteurs les sujets des pièces représentées au palais Cardinal, et qu'il eût mieux fait de s'en tenir au seul Corneille, sans même lui fournir de sujet. Le plus beau de ses ouvrages est la digue de la Rochelle. » Siècle de Louis XlVy Œuvres complètes, t. XX, p. 150.
celle de Molière, a été le brelan du bravache Scudéry *, agresseur triomphant et salarié de Corneille, avant d'être définitivement la classe d'un pédagogue latin, Nicolas Boileau, chargé de mettre l'esprit français à la raison^, et de rédiger la législation romaine imposée à cet esprit par le pouvoir royal. Boileau, père fouetteur général, pour qui le monde littéraire commence avec le dix-septième siècle, Boileau, Phomme à la férule officielle, fut en outre, en sa qualité d'académicien, investi du droit d'insulter en liberté ses contradicteurs en les traitant impunément, devant la bonne compagnie, de pédants^ de faquins^ de fripons et autres qualificatifs que je ne répéterai
1. « Ces vers que je t'ofifre sont sinon bien faits, du moins composez avec peu de peine... J'ay passé plus d'années parmi les armes que dans mon cabinet, et beaucoup plus usé de mèche en barquebuse qu'en chandelle, de sorte que je scay mieux ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que les périodes. » ( Préface de Lygdamon et Lydias. ) » Ce fut Scudéry qui donna le signal de la levée de boucliers de la campagne d'intrigues contre Pierre Corneille, Boileau lui-même a reconnu que Corneille avait été persécuté par l'Académie :
Au Cid persécuté, Cinna doit la naissance.