‹ Les origines de l'école de Tubingue et ses principesChapitre 28 sur 28 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Faiblesse d’un tel système.

Voilà les principes, et en voilà l'application. Qu'on nous permette maintenant, pour nous résumer, d'emprunter quelques mots à un travail historique que nous achevions, le 31 décembre dernier, à Tubingue, sur lauthenticité du quatrième évangile, heureux et reconnaissant que notre étude nous eût montré combien, grâce à Dieu, la science est éloignée aujourd’hui des résultats et des principes d’une école de doute autrefois triomphante !.

Nous croyons, disions-nous, avoir trouvé le secret de la chute de cette école dans le fait que sa critique est un système. La science, en tant qu’elle est au service d’un système, n’est pas libre de ses allures, elle est obligée de faire rentrer ses résultats dans un cadre, et ce cadre est fourni le plus souvent, ici plus que nulle part, par la philosophie. Quelle confiance une telle méthode doit-elle inspirer pour ses résultats? Hégélien dans son principe, hégélien dans sa méthode, hégélien par ses résultats ( c’est

à la vérité où il veut, ici et là.» Voyez les idylles de Kæstlin (Jakrb. 1851) sur le pauvre prêtre de campagne qui a abdiqué sa personnalité au profit de son évangile! L'école de Tubingue ne nous dit pas si c’est là cet esprit qui conduit en toute vérité?

1. Ces pages, écrites au point de vue du quatrième évangile, pourront peut-être mieux qu'autre chose montrer ce que vaut la yyoots que nous avons exposée.

mA, ce que nous croyons avoir démontré clair comme le jour ), le système de critique de Baur ne devait pas survivre dans l'opinion de l’Europe savante et pensante à l’hégélianisme ; et s'il est vrai que l'hégélianisme (et qui pourrait en douter?) ne soit pas la vérité absolue, s'il est vrai, et le sentiment de la dignité humaine réclame impérieusement cette conclusion, qu'il soit foncièrement contraire et opposé à la liberté de l'homme, partant à toute conception sérieuse de l'esprit humain et de l’histoire, un système d'histoire, un système de théologie, un système de critique qui se base sur l’hégélianisme, puise en lui sa force et son unité, areçu de lui la naissance, ne peut pas apporter une solution satisfaisante. Et nous croyons que cette dépendance dans laquelle la théologie se trouve vis-à-vis de la philosophie, et la critique vis-à-vis de toutes deux, est le résultat irréfutable qui ressort de toute notre étude. Nous avons donné des exemples de mémorables erreurs, erreurs que l'évidence a contraint le maître et ses élèves à confesser eux-mêmes, dans lesquelles la nécessité qui domine tout système hégélien a entraîné une critique inféodée à cette philosophie. Nous avons montré ces docteurs déclarant qu'un auteur n’a pas pu, pas dû connaître tel évangile — on leur apporte la citation qu'ils ont mis à défi de trouver — ils s’en consolent par un subterfuge. Ainsi dans trente cas. Cest pour cela que je dis qu’un tel système, basé sur la nécessité des résultats de la critique, se réfute de lui-méme. Et il nous semble que s’il fallait une réfutation positive des hypothèses que ce système a enfantées, ce n’est pas sur le terrain de la critique de détail que nous le suivrions d’abord , nous irions le relancer jusque sur son terrain à lui, nous nous attaquerions à sa conception dualiste de l’histoire des origines du christianisme. Nous appuierions, avec toute la force dont nous sommes capable, sur ce fait capital, déjà

TT indiqué dans le cours de notre travail, que la personne de Jésus a, où n’a pas, une valeur réelle. Si Jésus a agi sur la conscience du monde autrement qu’en l'amenant, par la méthode socratique de l'accouchement des esprits, à la conscience de ce qui était latent en lui, si Jésus à fondé le christianisme (et quelle obscurité là-dessus chez Baur et ses élèves! — ce qui a porté en terre l'école de Tubingue, n'est-ce pas justement le besoin d’en revenir au rôle même de Jésus?), la conception de la médiation des contraires n’a plus rien à faire ici, le christianisme n’est plus à créer par le développement spontané et naturel de deux siècles. Passant de là à l'étude de ce prétendu contraste luimême, nous suivrions Baur sur le terrain qu'il affectionne, dans lexégèse des épîtres de Paul, et nous montrerions l'énorme arbitraire qu’il y a à mettre dans les textes ce qui n'y est pas. Nous ferions voir comment ces quatre grandes épîtres incontestées nous révèlent un état de choses tout différent de celui qu'y trouve notre auteur, et que jamais il n'aurait trouvé dans les textes de Paul cet antagonisme radical, s’il n’avait été mené là par son idée préconçue sur l'Église primitive, qu'il doit à la lecture peut-être mal dirigée d'un livre hérétique, les Homélies de Clément. Puis nous attaquerions les prodiges de négation critique auxquels il est obligé de se livrer pour faire disparaître des livres saints tout ce qui le condamne, toutes les traces de la charité primitive et de l’union des premiers disciples. Et quand nous aurions sapé, par les armes d’une saine critique et d’une exégèse sans préjugés, les bases du système, on sent que la place du quatrième évangile au faîte du double développement n'aurait plus de raison d’être. Mais là ne s'arrêterait pas notre critique; etici, devenant positif à notre tour , nous révélerions au grand jour ce qu’il y a de mépris de la sainteté de nos livres bibliques, et de la conscience

des premiers siècles chrétiens, ce qu’il ya même de dérision, amère dans ce système qui prétend admirer les livres et révérer leurs auteurs, et avec cela présenter ceux-ci comme auteurs de la fraude et du mensonge, et qui veut que l'on puisse être saint et parjure à la fois, Un auteur‘ veut que VÉvangile ne perde rien à être reculé d’un siècle: la valeur des idées demeure, quel qu’en soit l’auteur — mais il me semble qu'une telle résignation méconnaît absolument la définition de l'Évangile. Que cherchons-nous, quand nous ouvrons l'Évangile? des élévations pieuses? des considérations sur la personne de Jésus-Christ? en un mot, y cherchons-nous saint Matthieu ou saint Jean? Non, mais nous y cherchons Jésus-Christ, xat Tobtoy éotavompévor, Jésus-Christ luimême tel qu'il a été, et s’il a cru nécessaire de nous enseigner sur sa personne et sur son Père, nous voulons savoir ce qu’il a dit pour nous. Et nous pourrons de suite tirer de là de bien autres conséquences et dire : Si Jésus est venu sur la terre et a enseigné, est-ce pour les 70 pauvres Galiléens seulement qui ont entendu et accueilli sa parole? Non, la parole d’un homme si haut placé dans l’échelle de l’humanité, pour ne pas dire plus, doit avoir une importance telle que la Providence, qui a présidé à sa carrière sur la terre, doit avoir voulu qu'il restât une trace de cet enseignement. Et ici on nous accusera de piélisme : que dira-t-on quand on saura que nous n'avons pas pris ces idées à un autre qu'à Ritschl, un échappé de Tubingue! Et ce serait le cas de presser sur le mot de révélation, et de nous demander pourquoi Dieu a voulu qu'il y eût un Nouveau Testament, si ce Nouveau Testament devait ne pas être la vérité ? de demander comment ce Dieu injuste et cruel auraitpu vouloir que dix-huit siècles de chrétiens s’abusassent

1, M. Réville.

Dares

à la lecture de ce livre et se fissent hacher ettuer pour lui, jusqu'à ce que notre dix-neuvième siècle, avec Hegel et Baur, amenât de nos jours «la conscience de Dieu en nous à l’état de conscience de nous-mêmes, de Selbstbewussisein' ». Qu'avons-nous donc fait, enfants de notre siècle, pour mériter cette faveur qui a été refusée à nos pères, qui étaient meilleurs que nous? Il faut en arriver à ceci: y art-il une révélation positive de Dieu dans l’histoire ? S'il en est ainsi, il faut que moi aussi j'y aie part, Je veux un document de cette révélation.

Mais nous avons besoin de revenir à cette question : Pouvons-nous admettre chez un auteur sacré la fraude, de quelque nom qu'on veuille l'appeler? Eticinous croyons replacer la question sur son véritable terrain en disant avec Auberlen? : « Lorsque l’auteur d’un livre met lui-même son nom en tête de ses pages, il ne s’agit plus d’une question extérieure et purement scientifique d'authenticité ou d'erreur, mais de Ja question brülante pour la conscience, de vérité ou de mensonge. Si le vrai sens des choses divines était plus vivant pour notre génération, de telles questions trouveraient bien plus tôt le chemin de la conscience et seraient traitées avec un bien autre sérieux. Déplacer une borne, cela a toujours été un crime : ce n’est que de notre temps qu'on a appris à effacer la sévère limite, la plus sainte de toutes, entre la vérité et le mensonge, et qu'on a su trouver un milieu entre deux ! »

Îl y aurait mieux à faire, disions-nous en finissant, que de s'attacher, pour concilier nos évangiles,. à faire de l'harmonistique, à rabaisser Jean ou à élever les synop-

1. Car le philosophe sachant Dieu est, nous l'avons vu, au-dessus de Jésus-Christ.

2, Daniel, p. var.

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tiques. Nous croyons que l'étude profonde de ces livres eux-mêmes, des discours de Jésus chez Jean, remplit tellement l'âme de l'impression de la vérité absolue, de la divinité parfaite et de l'humanité parfaite, que leur étude sincère et leur contemplation intime doit dissiper les doutes et repousser au loin l’idée de la fraude, comme le soleil dissipe les brouillards lorsqu'il apparaît dans son éclat. Montrez-moi l’homme qui a pu écrire cela, montrez-moi celui devant les paroles duquel l'humanité tombe à genoux depuis 4800 ans, celui qui console les affligés et fortifie les faibles, et je dirai : Un tel homme est un dieu.

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Les anciens dressaient des autels à Homère, nous, siècle des lumières, nous faisons du divin lui-même un mensonge et une erreur! Et c’est ici le cas de dire bien haut une chose : vous ne prouverez pas, nous ne prouverons jamais la vérité des discours de Notre Sauveur, et pas davantage l'authenticité de sa révélation, pour tous les yeux. La vérité dans son absoluité telle qu’elle se présente ici à nous, ne se démontré pas. Un conventionnel disait : La république française est comme la lumière du soleil; tant pis pour ceux qui ne veulent pas la voir. Et nous, nous dirons: La Parole de Jésus-Christ est la lumière du soleil, mais c’est aussi la pierre de touche, qui éprouve le fond des cœurs. Examine ton cœur, vois si tu es disposé à accepter comme parole de Dieu sa parole, comme parole de Jésus son évangile, au cas où l'authenticité t'en serait démontrée, et peut-être trouveras-tu en toi l’une des causes de ton incrédulité.

Je m'arrête. Peut-être ai-je mis le doigt sur la cause profonde du succès des négations hardies dont j'ai exposé

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l’histoire et les principes. Et en indiquer franchement la cause, c’est aussi, avec l’aide de Dieu, en montrer le remède. Si j'ai réussi dans ce but, je n’ai pas écrit én vain, et je prie que l’on me pardonne ces longs développements en faveur du grand intérêt d’un sujet qui me tenait si profondément à cœur. |

Vu Le Président de la soutenance, Permis d'imprimer : BRUCH. Strasbourg, le 16 novembre 1867.

Le Recteur , A. CHÉRUEL.

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