IV. Vélévation de la maison absidiale
Exemples du même type en Italie, en Sardaigne, aux Baléares.
Pour imaginer l'aspect des huttes rondes, dont il retrouvait à Orchomène le socle de pierre, M. Bulle se reportait aux cabanes de même plan que construisent encore aujourd'hui les montagnards kurdes ou certaines tribus africaines». Nous n'avons pas la même ressource pour restituer l'élévation de la maison absidiale. Les primitifs modernes ne semblent pas connaître cette manière de bâtir. On n'en a pas, que je sache, signalé d'exemple chez les races de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Australie restées jusqu'à ce jour ignorantes du plan quadrilatéral. L'absence dans ces régions d'une forme de logis fort usitée jadis des primitifs européens s'explique sans doute par les conditions diverses du climat. La hutte en fer à cheval, nous comptons le montrer plus loin, est une sorte de caverne construite. Elle a pu n'exister que dans les pays relativement froids, où les hommes, avant d'apprendre à bâtir, avaient utilisé des abris souterrains. Les primitifs d'aujourd'hui habitent pour la plupart des régions tropicales ; le troglodytisme est chez eux un cas exceptionnel. C'est donc uniquement aux trouvailles préhistoriques qu'il faut demander l'image de ces maisons à absides, dont il ne subsiste que des fondations ou que de vagues empreintes.
Nous en possédons deux sortes de copies; l'une, en miniature, dans les urnes-cabanes; l'autre, à grande échelle, mais beaucoup moins fidèle, dans certaines tombes mégalithiques. Le hasard a fait jusqu'ici que des urnes ou des tombes de ce type n'ont pas été trouvées dans des nécropoles grecques. Celles que nous avons à citer ont été modelées ou construites soit en Italie, soit dans les îles de la Méditerranée occidentale, à une date plus basse que celle des ruines mentionnées ci-dessus . Elles n'ont cependant pour nous guère moins d'intérêt que si elles étaient l'œuvre des tribus hellènes jadis fixées à Orchomène, à Olympie ou à Syra. Elles représentent, à une autre époque de la préhistoire européenne, le même moment dans l'évolution de l'architecture. En Grèce
I. Bulle, /6td., p. 37; Frobeaius, Ursprung d. Kaltur (Afrika), p. 196 et suiv., fig. i48, i/»9.
LE MEGARON PREMYCENIEN
et dans le bassin de la Méditerranée orientale, l'art de bâtir subit les mêmes influences et passe à des dates différentes par des phases analogues i .
Les nécropoles préhistoriques de l'Étrurie et du Latium ont livré des urnes-cabanes de plan semi-elliptique (fig, U), On y reconnaît l'image de maisonnettes déjà construites avec assez d'art et de soin, La coupole primitive y est remplacée par un toit débordant, parfois légèrement relevé sur ses bords. La façade rectiligne est presque entièrement occupée par une large porte. Au-dessus de cette ouverture, le toit tombe presque verticalement. 11 ne forme pas encore un véritable fronton, couvrant un
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Fig. k.
Urnes-cabanes de plan absidial, provenant du Latium.
tympan triangulaire à l'aplomb de la façade, mais il tend déjà vers le fronton 2.
En Sardaigne les célèbres tombes dites des Géants (fig. 5 et 6J imitent consciemment ou non un semblable logis 3. Par là seulement se peut expliquer leur forme singulière. Elles se composent de deux parties distinctes : en avant, un hémicycle découvert, enclos d'un mur bas, qui est comme le pronaos du tombeau ; puis, une longue fosse entourée d'une autre muraille qui dessine en arrière un demi-cercle. Du côté de l'hémicycle antérieur, cette enceinte est fermée par une grande stèle. Au-dessus de la fosse, sur les deux murs latéraux, qui ne dépassent pas la hauteur
1. Cf. sur ce fait général G. Pinza, dans Atti del Congresso internaz. d. science storiche, Borna, igoS, V, Archeologia, p. 877 et suiv.
2. Durm, Baukunst d. Romer, 2' éd., p. (xk, fig. /jS ; H. Muchau, Pfahlhausbau und Griechentempel, p. 292, fig. ItS.
3. Perrot et Chipiez, Hist. de l'Art, IV, p. 56 et suiv., fig. 87.; Mackenzie, dans Ausonia, 1908, p. 38 et suiv.; Pinza, dans Monum. Lincei, XI, 1901, col. 255 et suiv., fig. i36, i37;Taramelli, dans Monum. Lincei, XIX, 1908, col. 266 et suiv.
L EDIFICE inPOSTYLE
d'un mètre, étaient posées de larges dalles, formant comme un plafond d'allée couverte. Sur le tout, on avait, semble-t-il, amoncelé des terres. Le tombeau ainsi construit n'est pas l'exacte image d'une maison profonde, terminée par une abside, mais il en retient plusieurs traits. Comme on voulait seulement recouvrir la fosse où étaient déposés les corps, on n'a pas élevé jusqu'à
FiG. 5.
Tombe sarde curviligne. Plan.
hauteur d'homme la maçonnerie qui l'entoure. On n'a gardé de la maison que le plan, et, ce qui nous intéresse plus, la façade. Car c'est bien une façade d'édifice que veut représenter la haute stèle monolithe dressée sur le front du tombeau. Elle a toujours la forme d'un fer à cheval; du côté extérieur elle est ornée à mihauteur d'une saillie transversale pareille à un linteau. A sa base, au ras du sol, une petite ouverture est ménagée pour introduire des offrandes dans la fosse, ou pour y verser des libations. Cette dalle dressée est comme un panneau peint, un décor de théâtre fait pour donner l'illusion d'un édifice vu de face.
LE MEGAROX PREMYGEMEN
Pour nous qui cherchons l'image disparue de la maison en fer à cheval, elle a la valeur d'un dessin en élévation représentant sa façade.
Elle laisse supposer un arrangement de la toiture peu différent de celui que nous ont montré tout à l'heure les urnes italiques. Ici le fronton vertical, à l'aplomb exact de la muraille, est déjà réalisé. La barre transversale qui coupe la stèle à mihauteur est comme une corniche qui limite le champ du tympan. Cette maison primitive, qui reste curviligne dans son plan et dans sa silhouette, annonce déjà la façade haute et pointue
FiG. 6.
Tombe sarde. Vue antérieure.
de l'édifice classique. Notons ici en passant l'exacte correspondance du tracé des murs et du contour de l'élévation. La façade ne semble être autre chose que le plan de la bâtisse détaché du sol et relevé verticalement. Nous aurons plusieurs fois l'occasion de constater le même fait. Quand, beaucoup plus tard, l'art hellénique, par archaïsme ou au contraire par besoin d'innover, retournera aux formes rondes depuis longtemps tombées en désuétude, il en tirera de même un double parti, dans le dessin en plan et dans l'élévation des édifices. C'est pour nous un clair indice que les types architectoniques ne sont pas seulement déterminés par la nature des matériaux, les conditions du climat et la destination du monument, mais par le goût inné ou l'instinct de certaines formes. Le constructeur primitif a la vision curviligne : qu'il bâtisse en argile, en bois ou en pierre, dans toutes ses parties et sous ses divers aspects sa maison est un assemblage de lignes courbes.
Les monuments mégalithiques des îles Baléares procèdent pour la plupart du même modèle que les tombes sardes. Ils nous
i4 l'édifice hypostyle
donnent une idée plus complète de ce qu'était dans l'Europe préhistorique l'habitation oblongue à fond cintré. M. Vives, le dernier des érudits qui ont étudié ces ruines i, les classe sous les noms suivants : talayots, enceintes avec tables de pierre, chambres mégalithiques, navetas. Les talayots, vastes cônes de maçonnerie, qui parfois n'abritent qu'une très petite cellule, ont en général un contour circulaire. Dans les trois autres groupes de monuments, on ne rencontre guère que le plan en fer à cheval ou en ellipse coupée.
A Son Garlâ de Minorque, une enceinte de cette forme entoure un groupe de hautes pierres dressées, pareilles à des menhirs.
FiG. 7.
Chambre mégalithique de San Merce de Baix.
L'entrée de la muraille occupe le milieu du côté rectiligne2. Par son plan, cet enclos rappelle de façon frappante celui qu'on a découvert à Délos, devant le portique d'Antigone et qui protégeait deux tombes mycéniennes 3.
Les chambres mégalithiques, couvertes de larges dalles et abritées par des amas de terre, conservent plus fidèlement l'aspect d'une habitation. Elles atteignent parfois des dimensions étonnantes. A San Merce de Baix (fig. 7), le caveau oblong s'étend sur une profondeur d'au moins 10 mètres^. Pour soutenir le plafond de pierre^ on a disposé dans le sens du grand axe une rangée de robustes piliers, reliés à leur sommet par une série de longues dalles, faisant office d'architraves. D'autres dalles, placées en travers, reposent d'un côté sur cette architrave, de l'autre sur la crête des deux murs latéraux. Les piliers qui séparent les deux nefs sont faits de cinq ou six blocs superposés qui vont diminuant de largeur en se rapprochant du sol. Dans une autre tombe
1. \.Yi\eSy El arte egeo en Espana, dans Caltura espanola, 1908, p. io33 et suiv.