‹ Les origines de l'Église d'Édesse et la légende d'AbgarChapitre 30 sur 129 · Rufiu : Beatus es · texte numérisé non relu

Rufiu : Beatus es

3. La tradition syrienne tient eu effet qne le vrai nom de cet apôtre était Judas; Thomas n'était qu'un suruom (Assem., B. 0., I, p. 317, 318).

malades et les infirmes. Abgar, informé de ces guérisons, soupçonne que Thaddée est le disciple dont Jésus lui a promis la venue. Sur son ordre, Tobie amène, le lendemain matin, Thaddée au palais; mais au moment où ils arrivent en présence d' Abgar environné des grands de son royaume, le roi aperçoit sur le visage de l'apôtre un grand signe (opa^a \i.v;y. bàvY} tô 'Aêyâpw h tw Tcpocwicw -cou fricocrroXcu 0a33atou). Il se jette aussitôt à ses pieds, devant les assistants étonnés, qui, eux. n'ont point aperçu le signe, et lui demande s'il est le disciple dont Jésus lui a parlé. Thaddée répond qu'il Test, et que, si le roi croit en Jésus-Christ, il verra se réaliser les demandes qu'il a faites au Sauveur. « J'ai si bien cru en lui, répond Abfrar, que je voulais rassembler une armée, et détruire les Juifs qui l'ont crucifié; mais la crainte de l'empire romain m'en a empêché. » — « Notre-Seigneur, reprend Thaddée, a accompli la volonté de son Père, et, après l'avoir accomplie, est remonté vers son Père. » — « J'ai cru, dit Abgar, en lui et en son Père. » — « C'est pourquoi, répond l'apôtre, je pose ma main sur toi, en son nom. » En même temps, il étend la main sur le roi, et celui-ci est subitement guéri. Un des assistants, Abdus, fils d'Abdus, est également guéri de la o-outte, et ce second miracle est suivi de plusieurs autres accomplis sur des malades de la ville.

Après cela, Abgar prie Thaddée de leur parler de Jésus- Christ et de ses œuvres. L'apôtre se refuse à le faire immédiatement, parce que sa mission est de prêcher publiquement et à tous. Mais il dit au roi de rassembler le lendemain ses sujets delaville {ïobçKoXhxçaovKÔmxq), et promet de leur parler alors de Jésus-Christ, de ce qu'il était, de sa venue, de sa mission dans le monde, de sa puissance et de ses miracles, de sa nouvelle prédication; il promet de leur dire comment il a abaissé sa divinité, a été crucifié, est descendu aux enfers, comment il est ressuscité, et a ressuscité avec lui les morts, et est ainsi remonté vers son Père, — Conformément au désir de Thaddée, Abgar fait donc publier Tordre à tous les citoyens de se réunir de grand matin, pour entendre la pré-

dication de l'apôtre, et ensuite offre à celui-ci de l'or et de l'argent. Mais Thaddée le refuse : « Nous avons abandonné nos biens, dit-il, comment accepterions-nous ceux des autres. » — « Ces choses se passèrent, conclut Eusèbe, l'an trois cent quarante1 (des Grecs = 29 de J.-C). Elles ont été mot pour mot (icpoç XsÇjv) traduites du syriaque, et ce n'est pas inutilement, je le pense, que, l'occasion opportune, je les aurai ici placées. »

Là se termine la citation faite par Eusèbe de son document. Son récit toutefois n'est pas entièrement achevé. Car au liv. II, ch. 1, 6, 7, revenant brièvement sur cette histoire, il ajoute que la prédication de Thaddée eut un plein succès, qu'il fit de tous les habitants d'Édesse des disciples du Christ, et que, depuis cette époque jusqu'à celle où il écrit, la ville est restée reconnaissante au vrai Dieu du bienfait qu'elle en avait reçu.

Le récit de la Doctrine d'Addaï, semblable à celui d' Eusèbe pour le fond des choses, est cependant plus détaillé en certains endroits, et surtout se continue beaucoup plus longuement.

Après une sorte de titre qui résume en six lignes toute l'histoire, la narration commence par des indications de dates précises. « L'an trois cent quarante-trois du royaume des Grecs, sous le règne de notre seigneur Tibère, empereur des Romains, et sous le règne du roi Abgar, fils du roi Ma nou, le douzième jour du mois du premier Tischrî (octobre), Abgar Ouchamâ envoya Marihab et Schamschagram, [deux des] principaux et des plus honorés de son royaume, et avec eux Hannan, secrétaire et archiviste ()».*»..*. )»»Aû 2l^), dans la ville qu'on nomme Ëleuthéropolis, en araméen Beth-Gubrîn, au seigneur Sabinus, fils d'Eustorgius, procurateur ()9;^-â) = l-i-.zzT.zi) de notre seigneur l'empereur [romain], et qui gouvernait la Syrie, la Phénicie, la Palestine, et toute

1. Le cod. medicœus ajoute à la marge TpsTw, trois cent quarante-trois. L'édition de Robert Etienne donne également ce chiffre.

la contrée de Mésopotamie. » Ils lui portaient des lettres du prince concernant les affaires du royaume. Sabinus les reçut avec distinction, et vingt-cinq jours après, les renvoya avec une réponse pour Abgar. A leur retour, ils rencontrèrent sur le chemin de Jérusalem une foule de gens qui, de fort loin, se rendaient dans cette ville, attirés par le bruit des miracles de Jésus. Ils se joignirent à eux, vinrent eux aussi à Jérusalem, virent Jésus et les complots ourdis par les Juifs contre lui. Ils y restèrent dix jours, pendant lesquels Hannan écrivit un mémoire de tout ce qu'il vil faire au Sauveur, et aussi de tout ce qu'il avait fait avant leur arrivée. Puis les messagers revinrent à Édesse, remirent au roi les lettres de Sabinus, et lui rapportèrent ce qu'ils avaient vu et entendu de Jésus. A ce récit, Abgar s'étonna : « Des œuvres aussi puissantes, s'écria-t-il, ne sont pas d'un homme, mais de Dieu, car personne ne peut ressusciter les morts si ce n'est Dieu seul! » El il se proposa aussitôt de passer en Palestine, pour voir par lui-même les œuvres de Jésus. La crainte de s'attirer quelque démêlé avec les Romains, maîtres alors de la Palestine, le retint, et il écrivit à Jésus une lettre qu'il fil porter par Hannan. Celui-ci, parti d'Édesse le 14 du mois d'Adar (Mars), arriva à Jérusalem le 12 Nîsân (Avril), qui était un mercredi. 11 trouva Jésus dans la maison de Gamaliel, et lui lut la lettre de son maître. Elle était ainsi conçue :

« Abgar Ouchamâ1, à Jésus, bon médecin, qui a paru au pays de Jérusalem, mon Seigneur, salut ! J'ai ouï parler de toi et de tes guérisons, comme quoi tu ne guéris point avec des médicaments et des racines ; mais comment par la parole, tu ouvres [les yeux] des aveugles, tu fais marcher les boiteux, tu purifies les lépreux, et tu fais entendre les sourds; comment, par ta parole [aussi], tu guéris des esprits [mauvais] et des démons lunatiques ceux qu'ils tourmentent; et comment encore tu ressuscites les morts. Et en

1. te Soir, c'est Le surnom de cet Abgar; un de ses prédécesseurs s'appelait Soumàqà, le Rouge.

apprenant ces grands prodiges que tu fais, j'ai mis dans mon esprit que [de deux choses Tune], ou bien tu es Dieu, qui es descendu du ciel et qui fais ces [merveilles], ou tu es le fils de Dieu ()oji\), Ki) c**-=>) qui opères tout cela. C'est pourquoi je t'écris, et te prie de venir à moi qui t'adore, et de guérir tout le mal dont je souffre, selon la foi que j'ai en toi. J'ai appris également que les Juifs murmurent contre toi et te persécutent, qu'ils cherchent à te crucifier, et songent [aux moyens] de te perdre. Je possède une seule ville petite, mais belle, suffisante pour tous deux, pour y habiter en paix. »

« Et quand Jésus eut reçu la lettre chez le prince des prêtres des Juifs, il dit à Hannan le secrétaire : Va, et dis à ton maître qui l'a envoyé vers moi :

« Heureux es-tu d'avoir cru en moi sans m'avoir vu : car il est écrit de moi que ceux qui me verront ne croiront point en moi, et que ceux qui ne me verront point croiront en moi. Quant à ce que tu m'écris de venir à toi, [voilà que] tout ce pour quoi j'ai été envoyé ici est maintenant consommé, et que je remonte à mon Père qui m'a envoyé ; et lorsque je serai remonté vers lui, je t'enverrai un de mes disciples qui guérira toutes tes souffrances et [te] rendra la santé, et convertira tous ceux qui sont près de toi à la vie éternelle. Et ta ville sera bénie, et l'ennemi ne s'en rendra plus maî'.re jamais. »

Hannan n'était pas seulement archiviste, il était aussi peintre du roi. Voyant donc Jésus lui parler ainsi, il fait avec des couleurs choisies le portrait du Sauveur, et revient vers son maître auquel il le remet, en lui faisant une fidèle relation de ce que Jésus lui a dit, car il avait eu soin d'écrire sqs

paroles () '^ A °> ^ ^Q^ \\ç> o$\ ^o<% .^^ix O). Abgar reçoit l'image avec grande joie, et la place fort honorablement daus un de ses palais.

A partir de cet endroit le récit de la Doctrine J'Addaï se confond à peu près avec celui d'Eusèbe. J'en continue cependant l'analyse à cause des particularités qu'il présente.

Après l'ascension du Sauveur, Judas Thomas envoie vers Abgar l'apôtre Addaï (-*,)), un des soixante-douze disciples. Arrivé à Edesse, celui-ci va loger chez un Juif de Palestine nommé Tobie, fils de Tobie. On parle bientôt d'Addaï dans toute la ville, et 'Abdou bar 'Abdou, un de ceux qui se tiennent à genoux devant le roi, avertit Abgar que le disciple que Jésus lui a annoncé est arrivé. Abçar en est bientôt convaincu en apprenant les miracles d'Addaï. Il mande Tobie, et, sur son ordre, Addaï, accompagné de son hôte, vient le lendemain au palais. A son entrée, Abgar, entouré des grands de son royaume, aperçoit sur la face de l'apôtre un signe merveilleux (j^ofJ©2 )©>-»•), et tombe à ses genoux, au grand étonnement des assistants qui n'aperçoivent point le signe. 11 lui demande s'il est vraiment le disciple annoncé par Jésus, « cet [homme] puissant, le fils de Dieu ». Addaï répond affirmativement, et le dialogue continue comme dans Eusèbe. Addaï place sa main sur le roi et le guérit de sa longue maladie. 'Abdou bar 'Abdou est aussi guéri de la goutte. Puis Abgar demande à l'apôtre de leur parler de Jésus, et l'apôtre répond, comme dans Eusèbe, qu'il le fera le lendemain devant tout le peuple assemblé, et qu'il leur parlera de la venue de Jésus-Christ, de ses abaissements, et de son retour à son Père, « avec qui il était de toute éternité dans

une seule et très-haute divinité ()o©j ^.oo)^.) o*L.ki.A, oof

Puis Abgar fait offrir à Addaï de l'or et de l'argent qu'il refuse. — Eusèbe s'était arrêté ici; mais le récit de la Doctrine continue. — Addaï, en refusant l'argent, s'engage de nouveau dans l'histoire de Jésus-Christ, et, devant Abgar et les grands de sa cour, devant Augustina, mère du roi, et Schelmath, fille de Méherdath, femme d'Abgar, se met à raconter les miracles du Sauveur, son triomphe, son ascension, le pouvoir que son Père lui a donné ; comment il a révélé à ses apôtres les circonstances de la fin du monde, et comment eux, les apôtres, veulent accomplir la mission qu'il leur

a confiée, en annonçant tout ce qu'ils savent de Jésus- Christ.

Ici se place dans le discours d'Addaï un épisode qui n'a évidemment rien h faire avec le texte primitif, le récit de la première Invention de la vraie Croix. Mais comme nous en reparlerons, j'en mets ici l'analyse.

(( Je vais vous raconter, dit l'apôtre, ce qui arriva et fut fait en présence de personnes qui, comme vous, ont cru du Christ qu'il est le Fils du Dieu vivant. » Il raconte donc que Prolonicé () (\ , ) jo»-9), femme de l'empereur Claude, établi par Tibère le second de l'empire quand celui-ci partit pour faire la guerre aux Espagnols, se convertit à la vue des miracles opérés par Simon (Pierre) qui était à Rome, et crut en Jésus-Christ. Elle désira alors aller en Palestine visiter les lieux sanctifiés par la présence du Sauveur, et partit de Rome avec ses deux fils et sa fille encore vierge.

Arrivée à Jérusalem, l'impératrice fut reçue en grand honneur par tout le peuple, et surtout par Jacques, directeur et conducteur (),û i3LBo ^Ji^s^o) de l'Église chrétienne delà ville. Elle le vit avec joie, et lui demanda aussitôt de lui montrer le Golgotha, le bois de la Croix et le tombeau du Christ. Jacques lui répondit que tout cela était au pouvoir des Juifs qui empêchaient les chrétiens de s'en approcher, et les persécutaient à cause de la prédication de l'Evangile. Sur cette réponse, l'impératrice manda aussitôt Honià, fils de Hannan le prêtre, et Ghedalià, fils de Caïphe, et Jhudâ, fils de 'Ebed-Schalôm, chijfs des Juifs, et fit remettre les lieux saints entre les mains des chrétiens. Puis elle sortit pour aller les visiter, et trouva dans le sépulcre trois croix, celle du Sauveur, et celles des deux larrons. Or il arriva que, au moment où elle entra dans le sépulcre avec ses enfants', sa fille tomba subitement morte, sans que rien absolument put faire prévoir ce malheur. Protonicé aussitôt se jeta a genoux, suppliant Dieu de ne point permettre que les Juifs prissent occasion de cet accident pour blasphémer son nom et se moquer de sa doctrine. Mais son fils aîné lui fit remarquer

combien était providentielle celte mort soudaine, puisqu'elle allait permettre de reconnaître par un miracle laquelle des trois croix était celle de Jésus. L'impératrice prit donc une des croix, et l'appliqua sur le corps de sa fille, demandant au Sauveur de la ressusciter, si cette croix était la sienne. Un temps assez long s'écoula: l'attente fut vaine. L'application de la seconde croix n'eut pas plus de résultat. Mais à peine la troisième eut-elle touché le corps, que la morte revint à la vie. Protonicé fit aussitôt remettre à Jacques la vraie Croix, et ordonna de bâtir sur le Golgotha et sur le Saint-Sépulcre une église magnifique où l'on célébrât le service divin. Puis elle retourna au palais avec sa fille non voilée, afin que tout le monde pût la voir et constater le miracle. Cet événement consterna les Juifs. Le bruit s'en répandit au loin et arriva jusqu'aux apôtres dispersés dans le monde; el quand l'impératrice revint à Rome, les peuples en foule se pressaient sur le passage de la miraculée. L'empereur Claude, apprenant le fait, ordonna aussitôt à tous les Juifs de sortir de l'Italie. Jacques en écrivit un compte rendu qu'il envoya aux apôtres, et ceux-ci, de leur côté, lui envoyèrent le récit des merveilles que Dieu opérait par leurs mains, et ces écrits furent lus dans les assemblées chrétiennes.

Telle est la narration- faite par Addaï de l'invention de la vraie Croix. Cetle histoire comble de joie Abgar et ceux qui l'entendent. Mais, afin que tout le monde puisse profiter de ses paroles, le roi prie l'apôtre de vouloir bien, le lendemain, répéter devant la foule ce qu'il leur a dit. Puis, le lendemain, il ordonne à 'Abdou de faire rassembler tout le peuple sur la place de Beth-Thabarâ, qui est devant la maison de Avidà ((^0.1), fils de 'Abnabad.

Et lorsque le peuple est réuni avec les grands du royaume, notamment avec 'Avidà, Labbou, Hafsaï, Bar-Chalbâ, Laboubnà, Ilesroun, Schamschagram, et les étrangers de Sobâ, et de tlarran, et de toulc cette contrée de la Mésopotamie, Addaï commence son discours.

Ce discours, quoiqu'on n'y remarque rien de l'ordre qui

règne dans nos compositions modernes, peut cependant se diviser assez bien en deux parties. Dans la première (p. 12-22 de la trad. angl.), l'apôtre commence par s'annoncer, non comme un médecin des corps, mais comme le disciple de Jésus-Christ, le grand médecin des âmes. Suit un exposé théologique de la résurrection du Sauveur, de la liberté de son sacrifice, de la nature divine de celui « qui était avec son Père de toute éternité », et de la croyance à « l'Esprit de sa divinité qu'ils glorifient et qu'ils adorent. » Puis, venant aux preuves de ce qu'il avance, Addaï en donne deux : les Écritures d'abord, où les Juifs peuvent constater qu'il ne dit rien qui ne soit contenu dans les Prophètes, — ensuite les miracles : miracles publics arrivés à la mort de Jésus; miracles opérés par les apôtres eux- mêmes, et notamment la glossolalie de la Pentecôte chez des hommes ignorants de la Galilée : « car moi-même, ajoute Addaï, suis originaire de Panéas " là où le Jourdain prend sa source. » Cette première partie se termine par une exhortation à se convertir motivée par la considération du jugement dernier. — La seconde partie (p. 23-30) est dirigée plus spécialement contre le paganisme. Addaï commence par montrer la vanité de ces idoles qu'on est obligé de fixer avec des clous; et, après avoir énuméréles principales de celles qui sont honorées dans le pays2, il expose la gravité du péché de l'idolâtrie, et l'aveuglement des Edesséniens qui, comme leurs idoles, ont des yeux et ne voient point, et ont élevé au milieu de leur cité un grand autel où ils sacrifient aux démons. Puis, au paganisme il oppose la doctrine des apôtres sur l'adoration de Jésus-Christ « Seigneur des créatures et Dieu de toute éternité », « Dieu dans sa nature de toute éternité et toujours, qui n'est pas fait comme leurs idoles, et ainsi qui n'est pas une créature, ni un

i. Césarée de Philippe.

2. Ce passage, fort important pour l'histoire du paganisme édessénien, doit être rapproché du Discours de Jacques de Sarug sur la chute des idoles \ bl m- Martin, dans Zeitschrift der deulsch. Morgenl. Gesellsch., l&'.'i, t. .XXIX . et de l'Apologie du Pseudo-Méliton (Renan, dans Pitra, Spicil. Sotes?n., II, p. mn et suiv.).

ouvrage comme les images dans lesquelles ils mettent leurgloire ». Car ce ne fut point pour un homme, continue Addaï, que, à la mort de Jésus, la terre trembla, le soleil s'obscurcit, les justes ressuscitèrent, et le voile du temple se déchira. Les Juifs mômes ont reconnu sa divinité; les idoles sont méprisées, les peuples confessent Jésus-Christ, la Croix triomphe. Si donc les Édesséniens ont cru en Jésus-Christ, avant qu'il fût glorifié, et ont mérité par là que leur ville fût bénie, à combien plus forte raison doivent-ils maintenant croire en lui. Suit enfin une nouvelle exhortation à se convertir, et le discours s'achève.

Le discours fini, la multitude presque tout entière se rend à l'apôtre ; et ceux qui ne croient pas encore viennent à lui quelques jours après. Abgar, joyeux, proteste que désormais sa famille, son fils Ma'nou et lui-même adoreront Jésus- Christ. Puis il engage Addaï à choisir un emplacement pour bâtir une église, et à organiser le service divin, promettant de fournir à toutes les dépenses. Enfin il renonce, avec toute sa cour, au paganisme, et quand l'église est bâtie, on y fait régulièrement les saints offices. 'Avidâ et Bar-Chalbâ, à qui il reste quelques difficultés sur l'Incarnation, en reçoivent l'éclaircissement. Schavidâ et 'Ebednebo, les premiers d'entre les prêtres païens, voyant les prodiges opérés par Addaï, courent renverser les autels des faux dieux. Ils ne laissent debout que le grand autel qui est au milieu de la ville. Les Juifs enfin, qui faisaient le commerce de la soie, se convertissent, librement du reste, car on ne force personne à confesser Jésus-Christ; et c'est ainsi que toute cette région de la Mésopotamie et les contrées qui l'avoisineut reçoivent avec amour la foi chrétienne.

Cependant Aggaï (-^t), fabricant pour le roi de chaînes et de coiffures, Palout (^oXâ), 'Abschelamâ (|j*Aa=a) et Barsamya () . <n nn* ^),avec leurs autres compagnons, s'étaient attachés à Addaï. 11 en lit ses collaborateurs. Ils lisaient « l'Ancien etle Nouveau Testament, les Prophètes, elles Actes des apôtres». Addaï leur recommandait de veiller à la pureté

de leur corps, d'éviter la divination, la magie et les horoscopes des Chaldéens, enfin de donner l'exemple de ce qu'ils enseignaient. Ainsi s'exerçait le ministère ecclésiastique, et le christianisme prospérait. Le peuple s'assemblait chaque jour pour la prière, et pour entendre la lecture de « l'Ancien et du Nouveau Testament, du Diatessaron ». Autour de la ville on bâtissait de nouvelles églises, pour lesquelles des prêtres (ou des évêques, )2ûJoO, )*-*)) en grand nombre étaient ordonnés. Enfin des Orientaux, désireux de voir les miracles d'Addaï, se déguisaient en marchands et passaient sur les terres des Romains. Ils devenaient disciples de l'apôtre, recevaient le sacerdoce, et, revenus chez eux. en Assyrie, y répandaient secrètement la foi.

Cependant Nersai, roi des Assyriens, entendit parler des œuvres d'Addaï. 11 pria donc Abgar de lui envoyer l'apôtre, ou du moins un rapport fidèle de ce qu'il avait fait à Édesse. Abgar garda Addaï, et envoya à Nersai un mémoire complet de toute son histoire.

Et en même temps, voyant qu'il ne pouvait passer en Palestine pour châtier les Juifs, il écrivit à Tibère la lettre suivante :

« Abgar, roi, h notre seigneur Tibère César, salut ! Sachant que rien dans ton royaume n'est caché [pour toi], je t'écris, et informe ta redoutable et puissante souveraineté que les Juifs qui sont sous ta domination [et] qui habitent le pays de la Palestine se sont assemblés, et ont crucifié le Christ, sans aucun crime [de sa part qui fût digne] de mort; alors [au contraire] qu'il opérait devant eux des prodiges et des miracles, et qu'il leur faisait voir les [effets] d'une vertu puissante et des merveilles, au point de leur ressusciter les morts/ Au moment encore où ils le crucifièrent, le soleil s'obscurcit, et la terre trembla, et toutes les créatures furent ébranlées, comme si, de leur côté, toute la création et ses habitants défaillaient en cette circonstance. Et maintenant ta [Majesté] impériale sait ce qu'il est juste qu'elle ordonne relativement au peuple juif qui a agi de la sorte. »

Tibère répondit à Abgar la lettre suivante :

« J'ai reçu, et on a lu en ma présence la lettre de ta fidélité envers moi, concernant tout ce que les Juifs ont fait avec la croix l. Le gouverneur Pilate avait du reste écrit déjà et informé mon préfet Olbinus des choses que tu m'écris. Mais à cause de la guerre avec les Espagnols qui se sont révoltés contre moi, et qui se fait en ce moment, je n'ai pu venger cette affaire. Mais je prépare [les choses], pour que, la paix m'étant donnée, je décrète légalement [des mesures] contre ces Juifs qui n'ont pas agi légalement. C'est pour cela encore que Pilate, que j'avais fait mon gouverneur clans ce pays, a été remplacé par un autre que j'y ai envoyé, et a été cassé ignominieusement, parce qu'il s'est écarté de la loi et a fait la volonté des Juifs, et, pour les apaiser, a crucifié le Christ, qui, à ce que j'entends dire sur les Juifs, au lieu de la mort par la croix, méritait [leurs] hommages et avait droit à leurs adorations; d'autant plus qu'ils voyaient de leurs propres yeux tout ce que faisait [le Christ]. Pour toi, suivant ta fidélité envers moi, et suivant ton alliance sincère et celle de les ancêtres, tu as bien fait de m'en écrire ainsi. »

Tibère tint parole. Lorsque la paix lui en laissa le loisir, il fit périr les principaux d'entre Jes Juifs, et Abgar sp réjouit de ce châtiment.

Cette digression a détourné d'Édesse l'attention du lecteur. La Doctrine cCAddaï y revient pour nous raconter la mort de l'apôtre. Après avoir organisé l'Église de la ville et instruit les populations environnantes, Addaï est enfin atteint de sa dernière maladie. Se sentant frappé, il convoque son peuple, et en ordonne Aggaï directeur et gouverneur (|j^dOo ),û o-9o) à sa place. Palout, qui était diacre, est fait prêtre, et 'Àbschelamâ, qui était scribe ()i-.a.a>), devient diacre. Puis, en présence des nobles et des premiers delà ville, l'apôtre fait à son clergé ses recommandations et ses adieux. Après

1. M. Phillips (trad., p. 37) rattache ce membre de phrase ((concernant..., etc. » à la phrase suivante. 11 me semble devoir plutôt se rattacher à la précédente : celle qui suit a déjà un complément aualogue.

s'êlre rendu à lui-même le témoignage de leur avoir donné l'exemple de ce qu'il prescrivait, et d'avoir fidèlement suivi « les ordonnances et les décrets rendus à Jérusalem, et qui devaient régler la conduite des apôtres ses compagnons », il les exhorte à ne s'en point écarter eux-mêmes. Passant alors en revue les différents devoirs de leur ministère, il leur recommande l'exactitude à leurs fonctions, la prière continuelle, la vérité dans leurs prédications, la pensée des choses célestes, le zèle pour les âmes, l'humilité, le soin des enfants. Il les met en garde contre la fréquentation des Juifs et des païens, contre la manie de s'occuper des questions obscures et subtiles, et appuie ses exhortations de la crainte des jugements de Dieu et du désir de la récompense future.— Vis-à-vis des princes et des grands leur conduite doit être respectueuse, mais ferme. — Les livres qui seront lus dans les assemblées à l'exclusion de tous autres sont la Loi, les Prophètes, l'Évangile, les Epilres de Paul que leur a envoyées de Rome Simon Pierre, et les Actes des douze apôtres que leur a envoyés d'Éphèse Jean, fils de Zôbédée. En dehors de ceux-là, il n'en est point qui contienne la vraie doctrine. — Enfin Addaï termine son discours en prenant à témoin Abgar et les grands présents à cette scène, qu'il a fidèlement prêché les enseignements de Jésus-Christ. C'est pourquoi il espère jouir de l'immortalité non seulement de l'âme, mais du corps qui ressuscitera un jour. Qu'ils tâchent, pour eux, de mériter, par leur fidélité, la même récompense.

Le discours fini, Aggaï et ses compagnons promettent en quelques mots de suivre ces recommandations. Puis Abgar et sa cour se retirent. Le roi envoie à l'apôtre, pour sa sépulture, de riches vêlements qu'il refuse, et trois jours après, le cinquième jour de la semaine, qui était le quatorzième du mois de 'Ior (Mai), Addaï meurt. Cette mort jette dans le deuil chrétiens, païens, juifs, et Abgar plus que personne. On fait à l'apôtre de magnifiques funérailles, et on place son corps dans le grand sépulcre orné de sculptures où étaient placés les membres de la famille d'Aryou, les ancêtres d'Abgar.

Chaque année, le peuple fait la commémoraison de sa mort, suivant les instructions d'Addaï lui-même '.

Aggaï cependant continua l'œuvre de son maître. Dans toute cette contrée de la Mésopotamie il ordonna des prêtres

et des guides (piLs^o Uo&), qui reçurent sa direction comme ils auraient fait celle de l'apôtre. D'autre part, les principaux d'entre les hommes et les femmes2 menaient une vie si pure et si sainte que tout le monde les honorait elles aimait, et que la vue seule de leurs exemples suffisait à en convertir plusieurs.

Mais à Abgar succéda un de ses fils rebelle à la voix de la vérité. Il envoya un jour dire à Aggaï de lui faire des bandeaux d'or, comme il en faisait jadis pour ses pères. Aggaï s'y refusa : il ne voulait pas abandonner son ministère. Le tyran furieux lui fit briser les jambes, pendant qu'il exposait à l'église les mystères de la foi. On l'inhuma dans celte église même, en face de la porte du milieu, entre les hommes et les femmes. Toute la ville s'affligea de sa mort.

« Et comme par le brisement des jambes, continue la Doctrine d'Addaï, sa mort fut soudaine et rapide, il ne put imposer les mains à Palout. Palout lui-même vint [donc] à Antioche, et reçut l'imposition des mains du sacerdoce [)*-*) )2ûJoO,) de Sérapion, évoque ()L9n c\ m t *»)) d' Antioche. Sérapion lui-même, évêque d'Antioche, l'avait reçue de Zéphirinus, évêque de la ville de Rome 3, par succession du sacerdoce de Simon Pierre, qui avait reçu [l'imposition .des mains] de Notre-Seigneur, el qui avait été évêque de Rome pendant vingt-cinq ans, aux jours du César qui y régna treize ans. »

1. Un menaeon syriaque (ms. du xvic siècle, de la Bibl. nation, de Paris) indique le 21e jour du mois de 'Ab (Août) comme le jour de cette commémoraison (Zotenberg, Catal., n° 142, p. 101).

2. Cureton [Ane. syr. doc, p. 163) pense qu'il s'agit ici du clergé. L'ensemble du passage laisse en effet cette impression, car il est dit plus lias qu'ils prêchaient sans détour la doctrine à tout le monde. Les femmes dont il est question désigneraient iloue, dans ce cas, les diaconesses.

3. Le ms. de .M. Phillips porte: « d'Antioche » : c'est évidemment une faute de copiste. Cureton donne : « de Home ».

Suit la souscription du document :

« Et comme il est d'usage dans le royaume du roi Abgar, et dans tous les royaumes, que tout ce que le roi commande ' et tout ce qui se dit en sa présence soit écrit et placé dans les souvenirs, ainsi Laboubnâ bar Sennaq, bar 'Abscliadar, scribe du roi, a écrit cette histoire de l'apôtre Addaï depuis le commencement jusqu'à la tin. Hannan, archiviste et scharrîr du roi, y a apposé le seing testimonial, et l'a déposée parmi les écrits commémoralifs des rois, où sont déposés les décrets et les lois, et où sont conservés avec soin et sans aucune négligence les [contrats] de ceux qui achètent et qui vendent. »

Tel est le récit de la Doctrine d'Addaï. Cette analyse un peu longue était nécessaire, à cause de plusieurs détails sur lesquels il faudra revenir. On voit qu'Eusèbe, s'il a eu sous les yeux notre texte actuel, n'en a reproduit qu'une minime partie. Les autres textes, si l'on excepte la traduction arménienne, sont aussi beaucoup moins longs. Les auteurs se sont généralement attachés au commencement. C'était en effet la partie la plus importante, et celle qui prêtait le mieux à l'introduction de circonstances merveilleuses. La lettre de Jésus- Christ, la promesse faite à Édesse qu'elle ne serait jamais prise, la sainte Image, les premiers miracles d'Addaï étaient des thèmes admirablementpréparéspourdesdéveloppemenls, et les développements ne leur ont pas manqué.

Page 1