‹ Les origines de l'Église d'Édesse et la légende d'AbgarChapitre 87 sur 129 · LA VALEUR HISTORIQUE DE LA LÉGENDE · texte numérisé non relu

LA VALEUR HISTORIQUE DE LA LÉGENDE

J'ai dû employer jusqu'ici, faute d'un autre, le terme de légende, pour désigner l'ensemble des renseignements d'Eusèbe et de la Doctrine d'Adddi sur les origines de l'Église d'Édesse, par opposition aux données que nous fournit l'histoire incontestablement authentique. Le moment est venu de vérifier la valeur de cette appellation, de rechercher ce qu'il y a de vrai dans ces renseignements, et d'en tirer, s'il se peut, quelque complément aux résultats consignés dans le premier chapitre de ce travail.

Le récit d'Eusèbe étant le plus ancien des deux iextes, c'est lui, naturellement, qu'il faut prendre pour base de cette critique !.

D'après la légende donc, la ville d'Édesse aurait été évangélisée dès l'an 29 ou 30, par un des soixante-douze disciples nommé Addaï ou Thaddée, à la suite d'un échange de lettres entre son roi Abgar et Jésus-Christ. Abgar est un personnage parfaitement historique, contemporain en effet du Sauveur. Il est le quinzième roi d'Édesse, et le cinquième de ce nom2. Le surnom d'Ouchamâ, le Noir, lui a été donné on ne sait trop pourquoi3. Denys de Telmahar lui attribue trente-sept ans et un mois de règne, de l'an 9 à l'an 46 après Jésus- Christ, ou plutôt, suivant la chronologie rectifiée de M. Gutschmid4, de l'an 13 à l'an 50. L'unique fait certain que l'his-

1. Cela n'empêche pas évidemment qu'on ne puisse avoir recours aux renseignements traditionnels contenus dans le document syriaque, et en examiner aussi la valeur.

2. Denys de Telmahar, dans Assemani, II. 0., I. p. 117 et suiv. — Sur le nom u'Abgar. v. l'intéressante dissertation de .M. Wright dans le Diet. of christ, biog., 1, p. 5.

o. V. plus haut, p. 17, 1rs explications de ce surnom données par 1rs auteurs. 4. Die Kônigsnamen, etc., dans le Rheinisches Muséum, neue Foige, iNtii. XIX, 2, p. 171 el suiv.

toire profane nous rapporte de lui est assez peu honorable pour son caractère. Tacite a raconté ' comment les Parthes, fatigués de la tyrannie de Gotarzès, demandèrent à Rome qu'on leur envoyât, pour régner à sa place, Méherdate, fils de Vononès et descendant de Phraate, qui se trouvait en otage dans cette ville. Méherdate arriva accompagné d'une armée romaine et de C. Cassius. Abgar, comme Izate d'Adiabène, était l'allié secret de Gotarzès ; mais il dissimula, vint rejoindre Méherdate à Zeugma, et le retint longtemps à Édesse au milieu des fêtes et des plaisirs, laissant ainsi à l'ennemi le temps d'organiser ses forces. Puis, quand l'armée de Méherdate, épuisée par les marches, rencontra celle de son rival, Abgar abandonna le malheureux prince et le laissa battre et prendre par Gotarzès (49 ap. J.-C).

Cette trahison, on le voit, nous donne une pauvre idée du roi d'Édesse. Quant aux détails fournis par Moyse de Khorène2 sur le reste de son règne, aussi bien qu'à l'épisode de son séjour à Rome raconté par Procope 3, on ne saurait leur accorder aucune confiance.

Nous allons voir que le récit de sa correspondance avec le Sauveur n'en mérite pas davantage.

De graves autorités ont soutenu l'authenticité de cette correspondance'; et j'avoue que si l'on veut plaider seulement la question de possibilité, il n'y a rien à dire. La renommée de Jésus dépassa, même pendant sa vie, nous le savons", les frontières de la Palestine ; et l'on ne trouvera rien d'invraisemblable en ce qu'un dynaste de Mésopotamie, informé soit par le bruit public, soit par une circonstance

i. Annales,]iv. XI, 10; liv. XII, 10-14. Tacite appelle le roi d'Édesse rex Arabum Acbarus: le mélange de la population dans l'Osrhoène occasionnait facilement ces confusions, surtout pour un étranger (v. plus haut, p. 13, note 1).

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