CHAPITRE PREMIER
ILiUtèce, le Parisis« et les Parisiens
Rome a toujours eu le privilège de la primauté. A la puissance sans rivale de ses consuls, au pouvoir sans contrôle de ses empereurs a succédé la souveraineté universelle de ses pontifes. Mais les haches, les faisceaux et les licteurs ont à jamais quitté le Forum avec l'autorité despotique dont ils étaient les emblèmes redoutés. Un règne spirituel commençait, et le monde se sentit respirer à l'aise sous le sceptre porté d'une main paternelle par les successeurs de saint Pierre. A l'ombre de la croix qui dominait le Vatican , le genre humain recouvra ses droits , les
peuples fondèrent leurs nationalités, et l'on n'entendit ja-
mais dire que l'anneau du pêcheur venait de sceller la sentence de mort d'un royaume ou d'une cité. La ville éternelle avait abdiqué de bonne grâce ses vieilles prétentions à l'omnipotence absolue. Certes ce n'était point là déchoir, puisque, sans jamais consentir à descendre du premier rang, elle permettait seulement aux autres capitales de s'élever à ses côtés et d'occuper la seconde place. On n'eut plus à craindre le sort de Carthage et de Numance : Rome ne se troubla point de la grandeur successive d'Antioche, d'Alexandrie, de Constantinople, de Milan, de Paris. Au contraire, païenne, elle avait fait peser sur ces villes la lourde chaîne de son esclavage ; chrétienne, elle brisa leurs fers, et jouissant du bonheur de leur avoir mis au cœur, avec l'Évangile, l'amour de l'indépendance et le sentiment des grandes choses, elle se montra glorieuse de les voir, comme elle-même, libres, riches et puissantes. Ainsi l'on dit que du soleil incandescent et roulant dans les airs se détachèrent un jour des parcelles embrasées qui se fixèrent à travers l'espace, gravitant autour du centre lumineux qui leur avait donné naissance, quituodère leur course, et qui leur prête encore la chaleur et le mouvement.
Dieu, qui réservait à la France l'honneur de succéder au peuple-roi, sembla ménager à Paris des destinées semblables à celles de la ville aux sept collines. La pauvre Lutèce n'était pas, à l'origine, moins ignorée que l'humble cité de Romulus. Leur berceau fut également triste et solitaire : des pâtres grossiers du Latium fondèrent celle-là, celle-ci fut habitée par des mariniers obscurs de la Gaule. Toutes deux s'élevaient sur un terrain situé, disposé, accidenté de
la même manière (1) ; ni l'une ni l'autre n'eut à son service un lac immense comme Alexandrie, deux ou trois mers comme Constantinople ; mais chacune se mirait avec orgueil dans les eaux de son fleuve, et si Rome vantait le Tibre avec ses flots d'or, Paris ne célébrait pas avec moips de complaisance la Seine et ses ondes d'azur, qui oubliaient de couler et ne S''éloignaient qu'à regret des murs delà grande ville (2). Toutefois ces fleuves se promenèrent longtemps à travers des campagnes incultes, leurs eaux n'apprirent que lentement à suivre un cours meilleur, et pour en couvrir les rives de places, de jardins et de palais, il fallut laisser passer des siècles et s'éteindre plusieurs générations d'hommes. Virgile, jetant un regard en arrière, voyait, à sept cents ans d'intervalle, les pentes du mont Palatin couvertes d'horribles broussailles (3) : tel, et sous un aspect aussi sauvage, avec ses bois et ses marais, dut apparaître à César le mont Leucotitius et le territoire aujourd'hui si peuplé qui environnait Lutèce, la capitale des Parisiens.
Les Commentaires de la guerre des. Gaules sont, dans l'antiquité, le premier Ouvrage qui nous offre des détails
(1) Rome enveloppait dans son enceinle le Palatin, l'Avenlin, le Quirinal, le mont Coelius, le Capilolin, le Viminal, l'Ésquilin, les sept fameuses collines. Paris renferme également Montmartre, Ménilniontant, Montrouije, Monlfaucon, Monceau, Mont-Parnasse et la montagne Sainte-Geneviève.
(2) Horace clianlaut le Tibre, flavum Tiherim, n'est pas plus gracieux que Sanleuil dans ces vers sur la Seine :
Sequana cum primum regiuœ allabitur urbi, Tardai précipites ambitiosus aquas.
Captus amore Inci cursum obliviscitur. Anceps Quo Uuat, et dulces nectit in urbe moras.
(3) Aurca nunc,olim silvestribus horrida à\xm\s.,yEn. 1. vni,v.348.
dignes de fixer notre attention sur le Parisis, Lutèce et les Parisiens. César raconte qu'à rentrée de la sixième campagne, l'an 53 avant J.-C, voyant se former contre lui une grande ligue dont faisaient partie les Sénons et les Carnutes (4.)», il convoqua l'assemblée de tous les peuples de la Gaule dans la Lutèce des Parisiens, limitrophes des Sénons (2) : « Il y avait, dit-il, entré ces deux peuples une étroite alliance dont leurs aïeux conservaient religieusement la mémoire. »
Le récit de la septième campagne fournit des indications plus curieuses et plus intéressantes sur la capitale du Parisis. L'année 52 avant J.-C. (3), pendant que César était retenu dans le midi de la Gaule, Labiénus, son lieutenant, ne voulant pas demeurer inactif, laissa une partie de ses troupes dans Agendicum (à) , chez les Sénons, et se mit en marche à l'improviste avec le reste vers Lutèce, capitale des Parisiens (5), située dans une île de la Seine. Les ennemis ayant appris l'approche des Romains, se réunirent en forces considérables de toutes les cités voisines, et le comraandemen-t suprême de l'armée confédérée fut remis entre les mains de l'Aulerque Camulogène (6) . Le vieux guerrier, vert encore et robuste, quoi-
(1) Ces peuples habUaienl le pays de Sens et de Chartres.
(2) Comment, de bello Gallico, iib. vi, c 3.
(3) Id. , Iib, VIII, c. S7 et seq.
(4) Ce nom semble désigner Provins plutôt que Sens. Voie la dissertation de Urbe Agcndico, César, t. I, p. 471, édition Lemaire.
(o) Labiénus dut passer la Marne aux environs de Chareulon et s'approciier de la Seine aus lieux appelés aujourd'hui Picpus, le Peiit-Charonne et Popincourt.
(6) La confédération des Aulerques occupait le N.-O. de la Gaule, entre la Loire et la Seine.
que fort avancé en âge, avait mérité cet honneur pour son habileté reconnue dans l'art de la guerre. Il remarqua un marais large et profond dont les eaux s'écoulaient dans la Seine et offraient de toutes parts une barrière difficile à franchir (1). Le chef gaulois s'arrêta derrière ce marais pour en disputer le passage à Labiénus (2).
Les Romains essayèrent d'abord de combler le marais et de s'ouvrir un chemin ; niais leur général ne tarda pas à reconnaître que l'entreprise traînerait trop en longueur : c'est pourquoi il sortit en silence de son camp, dès la troisième veille, et, reprenant la route qu'il avait suivie, il se dirigea sur Melodunum (3), ville forte du pays des Sénons et située, comme Lutèce, dans une île de la Seine. ]"]n arrivant, Labiénus s'empara d'une cinquantaine de bateaux sur lesquels il se hâta d'embarquer ses soldats, et, sans coup férir, la ville tomba au pouvoir des Romains avant même qu'elle fût revenue de sa surprise. A ce moment d'ailleurs la plus grande partie des habitants se trouvaient en campagne. Labiénus rétablit le pont qui avait été coupé quelques jours auparavant, puis il fit passer son armée sur l'autre bord de la Seine, et reprit de nouveau le chemin de Lutèce en descendant le fleuve {à). Il avait été
(1) Ce marais couvrait l'espace compris mainlenant entre Bercy et Sainl-Gervais,c'csl-à-d)relaRîipée, le quartier Saint-Anioirip, la Bastille, où il coulait dans la Seine ; puis il s'étendait sur le Marais, la partie basse du quartier du Temple, et même sur la Grève, Saint- Jicques la Boucherie et Saint-Germain l'Auxerrois jusqu'au Louvre.
(2) Les Gaulois se tenaient dans les positions coupées aujourd'hui par les rues Saint-Martin, Sainl-Denîs et Montmartre. "
(3) La ville de Melun.
(û) Labiénus suivait ainsi la rive gauche, et, arrivées devant Lutèce, ses lésions campèrent sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève,
précédé par ceux qui s'étaient échappés de Melodunum. Instruits par ces fuyards, les Gaulois mirent aussitôt le feu à Lutèce et s'empressèrent de couper les ponts qui joignaient l'île à chacune des deux rives. Le marais qui s'étendait devant la ville, sur la rive droite, présentait à leur armée des retranchements naturels. Camulogène établit donc son camp de ce côté, en face des Romains.
Labiénus fut informé, sur ces entrefaites, que de puissants renforts accouraient au secours des Gaulois ; il comprit tout le danger de sa situation. L'habile général résolut d'user de ruse pour frapper un grand coup et prévenir ses ennemis. Sur ses ordres, les bateaux qui étaient en son pouvoir descendirent la Seine dans le plus profond silence, au milieu de la nuit, pour aller l'attendre à quatre milles environ au-dessous de Lutèce (1) , où il formait le projet de passer le fleuve. En même temps, afin de tromper l'ennemi, quelques cohortes de la cinquième légion "remontaient la Seine à grand bruit, tandis que les autres demeuraient à la garde du camp. Peu après, lui-même, à la tête de trois légions, gagnait en toute hâte l'endroit où l'attendaient les bateaux. Au point dujour, Camulogène "fut averti de ces dispositions ; mais au lieu de les prendre pour le résultat d'une manœuvre habilement combinée, le chef gaulois crut y voir l' effet du désordre et de la peur. II se hâta néanmoins de partager aussi son armée en trois corps : l'un resta au camp, l'autre, le moins nombreux,
du côlô des rues Saini-Jacques, d'Enfer, et du boulevard Saint-Michel.
(■1) Ces bateaux avaient jeté l'ancre à quelque distance au-dessus de
Lutèce ; ils descendirent le bras de la Seine qui baigne les quais de
' l'Archevêché, de la Tournelle et des Orfèvres, pour se rendre au lieu
fixé par Labiénus aux environs de Sèvres.
fut expédié à Metiosedum (1) , en amont de Lutèce, et luimême marcha contre Labiénus, en aval, avec le reste de ses troupes. Les Romains avaient déjà passé le fleuve ;. le combat s'engagea, les Gaulois furent vaincus, et Camulogène périt dans la mêlée (2) .
Ainsi les Commentaires de César nous apprennent que Lutèce, à l'origine, ne s'étendait pas au dehors de l'île de la Seine depuis appelée l'île de la Cité. Deux ponts de bois mettaient la ville en communication avec les rives du fleuve, et l'une d'elles était en grande partie couverte par un vaste marais. Les Gaulois, nous l'avons vu, n'hésitèrent pas à brûler la capitale du Parisis pour empêcher qu'elle ne tombât aux mains de Labiénus. Lutèce se releva bientôt de ses ruines ; César lui-même, si nous en croyons le témoignage de Boëce, la fît rebâtir et l'environna de fortes murailles (3). Cette première enceinte renfermait seulement l'île de la Cité, et il semble que souvent restaurée et renouvelée au milieu des vicissitudes qui signalèrent la période gallo-romaine, les temps mérovingiens et l'époque carlovingienne, elle n'ait pas eu plus d'étendue jusqu'au commencement du onzième siècle.
Le territoire primitif des Parisiens se trouvait encore, à la fin du siècle dernier, compris presque en entier dans l'ancien diocèse ecclésiastique de Paris. Mais il ne reste
(1) Choisy-le-Roi, selon le sentiment le plus probable,
(2) On croit généralement que cette bataille se livra dans la plaine de Billancourt ou de Boulogne.
(3) u Cœsar, dit Boëce, Lutetiam usque adeo œdificiis adauxit, tamque fortiler mœnibus cinxit, ut Julii Csesaris civitas vocetur. » Ce texte, cité par Félibien, Éist. de Paris, t. I, dise, prélim., passe pour une interpolation dans les écrits du philosophe.
plus aujourd'hui rien qui nous représente le vieux Parisis. Toutefois, il n-est pas difficile de se faire une idée assez exacte de son importance, par le tableau des contingents que chaque peuple de la Gaule dut fournir à la grande confédération formée contre les Romains par Vercingétorix. C'était en l'année 52 (1). A l'appel suprême du chef de l'indépendance gauloise, les Éduens (2) s'engageaient à présenter trente-cinq mille combattants, et les Arvernes un nombre égal; les Sénons, les Séquanais, les Bituriges, les Santons, les Ruthènes et les Carnutes, chacun douze mille ; les Bellovaques et les Lémovices, chacun dix mille ; les Piétons, les Turons, les Parisiens et les Helviens, chacun huit mille; les Suessions, les Ambiani, les Pétrocoriens, les Morins, les Niiiobriges et les Cénomans, chacun cinq mille; les Atrébates, quatre mille; les Bellocasses, les Lexoviens et les Eburons, chacun trois mille (3). On voit par ces chiffres que les Parisiens tenaient à peu près le milieu entre les divers peuples de la Gaule, classés suivant leur
(1) Comment, de hello Gallico, lib. vu, c. 75. — Aux chapitres i et 3-i il est encore question des Parisiens.
(2) Quatre petits peuples alliés aux Éduens et trois aux Arvernes devaient, aidera lever chacun de ces corps de trente-cinq mille hommes.
(3) Voici le nom des diocèses qui correspondent aujourd'hui aux territoires de ces anciens peuples: aux Éduens, Autun, Chalon-sur- Saône, Nevers et Màcon ; aux Arvernes, Clermont; aux Sénons, Sens et Auxerre; aux Séquanais, Besançon; aux Bituriges, Bourges; aux Santons, Saintes et Angoulûmc; aux Ruthènes, Albi cl Rodez; aux Carnutes, Chartres; aux Bellovaques, lieauvais; aux Lémovices, Limoges; aux Pictons, Poitiers; aux Turons, Tours; aux Parisiens, Paris; aux Helviens, Privas; aux Suessions, Soissons; aux Ambiani, Amiens; aux Pétrocoriens, Périgueux; aux Morins, Calais, Boulogne et Saint-Omer ; aux i^itiobriges, Agen; aux Cénomans, le Mans; aux Atrébates, Arras; aux Éburons, Liège; aux Éburovices, Évreux, et aux Bellocasses, Rouen.
population. Or tout nous porte à croire que les anciens territoires possédés par chacun de ces peuples au moment de la conquête romaine ont dû former plus tard le fondement des divers diocèses, soit civils, soit ecclésiastiques, avec des différences plus ou moins sensibles dans leurs limites respectives.
Rome n'avait pas attendu César pour implanter sa domination dans les Gaules. Appelés vers l'an 154 au secours des habitants de Marseille, ses consuls, après avoir débarrassé la cité phocéenne de ses turbulents agresseurs, n'eurent garde de laisser échapper une aussi belle occasion sans en tirer parti au profit de la mère patrie. Leur conduite fut d'un conquérant et non d'un auxiliaire : ils occupèrent le pays des vaincus. C'était d'ailleurs la coutume de la république. Elle s'empressa de prendre pied sur les bords de la mer Intérieure, au delà des monts, où son empire ne s'étendait pas encore, et d'y établir ses lois et ses magistrats; voisinage bien plus dangereux pour Marseille que celui des Ruthènes, des Helviens et des AUobroges, dont le territoire confisqué forma l'une des plus belles provinces romaines. On lui donna le nom de Gallia braccata, parce que le peuple avait conservé le vêtement gaulois, au lieu de suiyre l'exemple de la Gaule cisalpine et de prendre la toge des Romains (1).
En huit années. César venait d'ajouter à ces possessions le reste de la Gaule, un immense pays qu'il ne s'agissait plus que de transformer et d'attacher à Rome par des liens plus solides que le droit de conquête; entreprise aussi vaste que la région qu'il fallait civiliser. Le dictateur n'eut
(1) D'où lui vint le nom de Gallia togata.
— loque le temps d'ébaucher cette œuvre ; il disparut, laissant à son successeur le soin de l'accomplir. César avait passé dans les Gaules semblable au dieu de la guerre, Auguste se montra comme le génie de la paix.
Vers Van 27, le nouveau maître du monde franchit les Alpes pour fonder un nouvel ordre de choses et soumettre le pays à un mode de gouvernement qui réunirait tous les peuples sous un même joug, l'obéissance aux lois romaines. César s'était contenté de faire de sa conquête une seconde province distincte de la première, et il l'avait appelée Gallia comata; elle n'avait pour limites que les Pyrénées et l'Océan. Comment exercer une action vive et durable sur un si vaste espace désolé \\ky une guerrelongue et acharnée, au milieu de peuples si divers, parlant une langue inconnue, et surtout passionnés pour leur indépendance? En dépit des faveurs pi"odiguées par César aux Gaulois (1), l'influence romaine faisait chez eux des progrès peu sensibles. Diviser pour régner, ce fut toujours la maxime de la république; c'était assez celle d'Auguste. Ayant donc convoqué à Narbonne les députés des principaux peuples, il partagea la Gaule en quatre grandes provinces : la Narbonnaise, qui n'était autre que l'ancienne province romaine, la Gallia 6?'accato (2), l'Aquitaine, la Lyonnaise ou Celtique et la Belgique, qui comprenaient
(1) Cicéron, lib. ix, ep. 45, se plaint à Pœlus du droit du bourgeoisie romaine accordé à plusieurs de ces Gaulois nouvellement conquis; on leur donna même entrée au sénat, dit Suétone, de Duodecim Cœsarihus, 80, en rappelant les chansons satiriques composées a ce sujet contre César.
(2) Géograph., lib. iv, c. 1. Strabon dit qu'à celle province Auguste ajouta quelques tribus celtiques.
toute la Gaule chevelue. Afin d'assurer le triomphe de sa politique et le succès de cette nouvelle organisation, Auguste fonda des villes, ouvrit des routes, bâtit des amphithéâtres, et mit tout en œuvre dans les Gaules pour y introduire, avec l'usage delà langue latine, l'ordre, la civilisation, le goût des lettres et des arts (1). On reconnaît généralement qu'Auguste et ses successeurs conservèrent la division des Gaules en territoires distincts comme les peuples qui les habitaient ; quelques-uns seulement, en très-petit nombre, furent subdivisés (?.). Mais, dans le dessein de favoriser surtout d'une façon plus énergique et plus directe l'application des Idis romaines, l'empereur suivit les vieilles traditions dont la république avait recueilli les meilleurs fruits ; de ces territoires particuliers occupés par les différents peuples de la Gaule, Auguste composa des diocèses dont chacun possédait un centre de juridiction administré par un président. Le Parisis forma ainsi un diocèse, celui des Parisiens, et Lutèce fut un de ces centres où résidait un magistrat romain chargé de rendre la justice.
Nous nous représenterons donc aussi bien que possible l'ancien Parisis, si nous voulons jeter les yeux sur la carte du diocèse de Paris tel qu'il existait encore à la fin du siècle dernier ; c'était, à part quelques légères annexions, l'espace compris entre les limites établies du temps des Romains. En effet, o le gouvernement ecclésiastique en
(1) Histoire littéraire de la France, par les bénédictins de Saint- Maur, t. 1, p. 57.
(2) Le territoire des Éduens forma les diocèses d'Autun, de Chalonsur-Saône, de Nevers et de Màcon ; celui des Sénons, Sens et Auxérre ; celui des Sam ons, Saintes et Angoulême ; celui des Ruihènes, Albi et Rode/.
France, dit d'Anville, a été réglé sur le gouvernement civil tel qu'il existait lors de l'établissement du christianisme dans les provinces de la Gaule ; en sorte que les anciens diocèses répondent aiix territoires des anciens peuples (1). « Lutèce assise sur la Seine, au-dessous du point où ce fleuve reçoit la Marne, commandait, par cette position, le cours des deux rivières réunies, jusqu'au lieu où elles reçoivent l'Oise. Placée ainsi dans les circonstances les plus favorables au commerce par eau, la capitale des Parisiens voyait se développer autour d'elle une région peu accidentée il est vrai, mais fertile et oflraut les conditions les plus favorables au développement illimité de sa population. Le pays se présentait sous l'aspect d'un vaste cercle assez irrégulier, inégalement partagé en trois grands triangles (2) : le premier au nord, entre la Marne et la Seine coulant en aval de Lutèce, jusqu'au confluent de l'Oise; le second à l'est, entre la Marne et la Seine, en amont de l'île; le troisième au sud et à l'ouest, suivant le cours de la Seine en amont et en aval de la ville. Le Parisis ne se distinguait guère des territoires voisins par ces frontières naturelles qui marquent clairement l'ancienne séparation des peuples. Au nord-est il touchait au diocèse des Silvanectes (Senlis), et l'endroit appelé aujourd'hui Luzarches était, de ce côté, le point le plus éloigné de la région des Parisiens; à l'est s'étendait le diocèse des Meldes (Meaux), et Lagny marquait le lieu le plus rappro-
(1) Eclaircissements géographiques sur l'anc. Gaule, p. 234 — Mér zeray, Hist, de France avant Clovis, t. 1, p. 32. — Longueval, Hist. de VEglise gallicane, noiice géograpliiqiie.
(2) Ces trois triangles serviront de fondement a la division du diocèse ecclésiastique en trois archidiaconés du Parisis, de Brie et de Josas.
ché de la frontière; au sud-est, les Parisiens avaient les Sénons (Sens) pour voisins, et au sud-ouest ils tenaient par de longues lignes au pays des Carnutes (Chartres) ; enfin, au nord-ouest, ils confinaient avec les terres des Vellocasses (Vexin),'dont Pontoise ouvrait l'entrée. Au-dessus et au-dessous de celte ville, l'Oise fixait les bornes du Parisis, comme la Seine en marquait la limite depuis Conflans jusqu'à Poissy. Mais il est à remarquer que vers l'endroit où l'Oise se jette dans la Seine, les Parisiens s'assurèrent toujours, au delà de ces deux rivières réunies, la possession de trois ou quatre stations dont la plus considérable était Andrezy. C'est qu'Andrezy formait un point stratégique de la plus haute importance au confluent de la Seine et de l'Oise, et les habitants de Lutèce avaient grand soin de s'y maintenir pour écarter tout obstacle à la navigation fluviale, dont ils semblaient s'être attribué le monopole. Nous trouvons dans une notice de l'empire romain, dressée -au quatrième siècle, le titre suivant, qui justifie cette observation : « Le préfet de la flotte d' Andrezy, à Paris, dans la Lyonnaise des Sénons (1). »
Nous nous bornons à ces détails géographiques ; ils suffisent pour donner une juste description du Parisis. Il y avait sur ce territoire bien peu d'endroits dont nous puissions avec certitude reconnaître les noms dans les documents antérieurs à la domination des Francs. César n'a nommé aucune dépendance de Lutèce, à moins qu'on ne regarde comme telle Meliosedum (2), qu'il place, ainsi
(i) « In provincia Lugdunensi Senonum, prœfeclus classis Andrilioruni, Parisiis. » — fl. de Valois, Notitia Galliarum, p. 213.
(2) M. Amédée Thierry pens&que Meliosedum doit être Clioisy-le-
que nous l'avons vu, sur la route de Labiénus se rendant de Lutèce à Melodunum. Nous venons de citer Andrezy. V Itinéraii^e d'Antonin donne encore le nom de Diodurum (Ij, situé à quinze mille pas de la capitale du Parisis .et à vingt-cinq mille de Durocassis (Dreux). Un vieil historien de sainte Geneviève rapporte que saint Germain d'Auxerre s'arrêta à Nemptodurum (Nanterre), chez les Parisiens, lorsqu'il traversait ce pays pour se rendre dans la Grande-Bretagne. Le vénérable pontife entra là dans une église où il remarqua et bénit la jeune vierge. C'est grâce aux soins de sainte Geneviève qu'en un lieu nommé Catolocum, dans le Parisis, on remplaça par une église plus décente la modeste chapelle élevée sur le tombeau de saint Denys. A défaut d'actes authentiques, la tradition nous apprend que près de Lutèce, un bourg appelé Cristolium (Gréteil) fut arrosé par le -sang des martyrs, vers la fin du troisième siècle (2). D'anciens souvenirs rattachent également les noms de plusieurs autres martyrs du Parisis à Diogilum (Deuil), à Lupara (Louvres) et à Castra (Châtre).
Il ne paraît pas qu'aux premiers temps de la domination romaine Lutèce soit sortie de son obscurité. Les jours de gloire en même temps que de péril avaient 'été courts.
Roy, auirelois Choisy-la-Seine (Chosiacum), parce que ce bourg est dans la direction de Melun, L'abbé le Beuf veut que ce soit Villejuif, parce que Meiiosedum est appelé Villa Rude dans une bulle de 'H SI, et Ville-Guif dans une ancîenne vie de sainte Léocade.
(1) Selon H. de Valois, Notitia Galliarum, p. SOS, Diodurum serait Villepreux, que l'on rencontre a l'est de Versailles, à peu près à la distance marquée. D'autres l'entendent de Jouarre, dans le Pincerais. Le Beuf, t. VII, p. 282.
(2) Longueval, .ïïw;. de l'Eglise gallicane, 1. i, p. 106 et doO. .
Elle les payait cher ; car, sortie de ses ruines, on l'avait rangée, en punition de son amour delà liberté attesté par son héroïque résistance, parmi les villes sur qui les vainqueurs faisaient peser lourdement le poids de la conquête (1). Ses habitants, attachés à la viiste confédération des Celtes, qui occupait le .centre de la Gaule, étaient une tribu de ces Gaulois aux pensées vives (2) . à l'âme passionnée pour la liberté (3) , courageux {à), hospitaliers, simples , sans fraude , sans malice , et surtout d'une industrie incomparable (5). Hâtons-nous de reconnaître que loin de briser la pointe ou d'émousser la finesse de leur esprit. Je temps n'a fait que l'aiguiser davantage. Malheureusement, ces belles qualités se trouvaient défigurées par une crédulité dont les extravagances étaient passées en proverbe chez les Latins (6).
Nous ne nous rendrions pas compte des difficultés qui retardèrent l'établissement du chi-istianisme et la fondation d'une Église à Lutèce, si nous passions légèrement sur ces superstitions, tellement implantées dans le Parisis qu'elles demeurèrent adhérentes à l'esprit des populations jusqu'au règne de Childebert, dont les édits réussirent enfin à déraciner de nos campagnes les derniers vestiges
(1) Dulaure, HisL de Paris, période ii, § v. État civil des Parisiens...
(2) Tatç os ScKvoîaiç oçsT"?, dit Diodore de Sicile, 1. v, p. 308.
(3) Ce mot magique excite la plupart des insurrections de la Gaule, Comment., lib. vu, c. 1,4, G6, 77, 89.
(4) Strabo, 1. iv, c. 4. « ïb os ou>.ov YaXkv/hi àpscu.âv'.6v Itïi /.kl 0u;j.'.-/.6v -s /.oX ~ay\i rpb; jAâ'/rjv, SÎ.Xtoç os à;:Xouv xal ou -/.azd/jOs;. u
^.')) Comment., lib. vu,, c. 22. « Ut est sumroaî geuus soler.tiae, alque ad oninia imilaiula alque eflicienda, quaî ab quoque trad'arilur, aplissimum. »
(6) Et tumidus Galla credulitale fruar. Martial, lib. v, ep.i.
du paganisme. Tous les Gaulois étaient idolâtres; mais il semble que chez eux le culte des faux dieux apparaisse environné de ténèbres moins épaisses. Ils avaient sti conserver mieux que d'autres le dogme de l'immortalité de l'âme, et c'en était assez de la croyance à une autre vie pour jeter au milieu de leurs erreurs quelques clartés d'une divine lumière (1). D'ailleurs, s'ils se montraient moins corrompus que les nations païennes en général, on peut dire que la cruauté de leurs sacriAces dépassait tout ce que les historiens ont raconté, sur ce sujet, des autres peuples de l'antiquité. Les Parisiens devaient être plus attachés que le reste des habitants de la Gaule à la religion des druides, car son sanctuaire le plus vénéré se trouvait au pays de.s Carnutes, auquel le Parisis touchait sur toute l'étendue de ses frontières occidentales. Chose remarquable , c'est tôt après avoir parlé pour la première fois de la Lutèce des Parisiens et de la convocation dans cette ville des différentes tribus celtiques, que César, arrêtant tout à coup sa narration, déclare qu'il lui semble convenable, arrivé là, de parler des mœurs de la Gaule et de la Germanie, pour exposer les caractères qui les distinguent; et nous voyons le grand capitaine, quittant le bruit des armes et le tumulte des camps, s'arrêter avec quelque complaisance à donner sur la religion des druides des notions qu'il se rappelait sans doute avoir recueillies pendant son séjour à Lutèce.
« Les druides, dit César (2) , sont les ministres des choses divines; ils président aux sacrifices publics et particuliers,
(1) Histoire littéraire de la France^ t. I, p. 9.
(2) Comment, de hello Gallico, lib. vi, c. 13 et seq.
et conservent le dépôt des doctrines religieuses. Le désir de l'instruction attire auprès d'eux une nombreuse jeunesse. Leur nom est environné de respect; ils connaissent de presque toutes les contestations publiques et privées. S'il s'est commis un crime, s'il s'est fait un meurtre, s'il s'élève quelque débat sur un héritage ou sur des limites, ce sont eux qui en décident; ils dispensent les peines et les récompenses. Si un particulier ou un magistrat ne défère point à leur décision , ils lui interdisent les sacrifices. Cette peine est chez eux la plus sévère de toutes; ceux qui l'encourent sont mis au rang des impies et des criminels ; on les évite, on fuit leur abord et leur entretien , comme si cette approche avait quelque chose de funeste ; s'ils demandent justice, elle leur est refusée; ils n'ont part à aucun honneur.
« Le corps entier des druides n'a qu'un seul chef, dont l'autorité est absolue. A sa mort, le premier en dignité lui succède ; si plusieurs ont des titres égaux , les suffrages des druides, ou quelquefois les armes, en décident.
« A une époque marquée de l'année, les druides s'assemblent dans un lieu consacré, sur la frontière du pays des Carnutes, qui passe pour le point central de la Gaule. Là se rendent de toutes parts ceux qui ont des diiférends,. et ils se soumettent aux jugements des druides. On croit que leur doctrine a pris naissance dans la Bretagne, d'où elle fut transportée en Gaule, et aujourd'hui , ceux qui désirent en avoir une connaissance plus approfondie, se rendent encore dans cette île pour s'y instruire.
« Les druides ne vont point à la guerre ; ils ne contribuent pas aux impôts comme le reste des citoyens ; ils sont
dispensés du service militaire et exempts de toute espèce de charges. De si grands pi'iviléges et le goût particulier des jeunes gens leur amènent beaucoup de disciples ; d'autres y sont envoyés par leurs familles. Là ils apprennent, dit-on, un grand nombre de vers, et passent souvent vingt années dans cet apprentissage. Il est défendu de les écrire, quoiqu'ils se serventdes lettres grecques pour la plupart des autres affaires j)ubliques et privées. Je crois voir deux raisons dans cet usuge : l'une est de ne point livrer au vulgaire les mystères de leur science; l'autre, d'empêcher les disciples de se reposer sur l'écriture et de négliger leur mémoire. Il arrive, en effet, presque toujours que l'on s'applique moins à retenir par cœuf ce que l'on peut trouver dans les livres. Leur dogme principal, c'est que les âmes ne périssent pas, et qu'après la mort elles passent d'un corps dans un autre. Cette croyance leur paraît singulièrement propre à exciter le courage en inspirant le mépris de la mort. Ils traitent aussi du mouvement des astres, de la grandeur de l'univers, de la nature des choses, du pouvoir et de l'influence des dieux immortels, et transmettent ces doctrines à la jeunesse.
« La nation gauloise est en général très-superstitieuse : aussi ceux qui sont attaqués de maladies graves, et qui vivent dans les hasards des combats, immolent des victimes humaines ou font vœu d'en sacrifier. Les druides sont les ministres de "ces sacrifices. Ils pensent que la vie d'un homme ne peut être rachetée auprès des dieux immortels que par la vie d'un autre homme; ces sortes de sacrifices sont même d'institution publique. Quelquefois on remplit d'hommes vivants des espèces de mannequins
tissus en osier et d'une hauteui- colossale ; l'on y met le feu, et les victioies périssent étouffées par la flamme. Ils jugent plus agréable aux dieux le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de brigandage ou de quelque autre crime; mais lorsque les coupables manquent, ils y dévouent les innocents.
« Mercure est le premier de leurs dieux, et ils lui élèvent un grand nombre de statues. Ils le regardent comme l'inventeur de tous les arts, comme le guide des voyageurs ; c'est encore le protecteur du commerce. Après lui, ils adorent Apollon , Mars, Jupiter et Minerve. Ils ont de ces divinités à peu près les mêmes idées que les autres nations. Apollon guérit les maladies, Minerve enseigne les éléments des arts, Jupiter est le maître du ciel, Mars l'arbitre de la guerre. Souvent, quand ils ont résolu de combattre, ils font vœu de consacrer à Mars les dépouilles de l'ennemi, et, après la victoire, ils immolent le bétail qu'ils ont pris. Le reste est déposé dans des lieux consacrés, et en beaucoup de villes l'on peut voir de ces espèces de trophées- Il n'arrive guère qu'un Gaulois ose, au mépris de la religion , détourner une partie du butin ou ravir quelque chose de ces dépôts. Les plus cruelles tortures sont réservées à un pareil crime. »
Nous n'avons nullement l'intention de discuter les principaux points de cet intéressant tableau qui nous fait connaître, avec la religion des Gaulois en général, celle des Parisiens en particulier. Nous nous bornons à cette observation universellement admise, que César a donné aux divinités adorées par ces peuples des noms entièrement étrangers à la langue celtique ; il leur appliquait les noms
des dieux en honneur à Rome, suivant les rapports qu'il voyait exister entre les attributs des uns et des autres.
Le poëte Lucain, qui vivait un siècle après César, s'est heureusement inspiré des usages religieux de nos ancêtres ; ses vers sont plus précis que la prose du dictateur, et surtout plus conformes à la vérité historique. César vient de quitter les Gaules, et le chantre de la Pharsale célèbre le bonheur des peuples qui ont secoué le joug et recouvré leur liberté. Ceux qui habitent le territoire de Trêves et de Mayence, les bords du Rhône, l'âpre cime des Cévennes, les rives de la Loire, tous ont tressailli d'allégresse. « Et vous, poursuit le poëte (1), vous qui apaisez par des flots de sang humain l'impitoyable Teutatès, l'autel horrible d'Hésus, et Taranis, plus cruelle que la Diane de Tauride ! Vous par qui revivent les fortes âmes disparues dans les combats, chantres dont la louange donne l'éternité, bardes, vous ne craignez plus de répéter vos hymnes! Druides, vous reprenez vos rites barbares, vos sanglants sacrifices que la guerre avait abolis! A vous seuls il appartient de connaître les dieux ou de les ignorer. Les bois profonds sont vos asiles. Les ombres, dites-vous, ne vont point peupler le silencieux Érèbe, les profondeurs du pâle royaume de Pluton. Le même esprit, dans un monde nouveau, anime de nouveaux corps. La mort, si vos hymnes ne sont pas menteurs, n'est que le milieu d'une longue vie. Peuples heureux de votre erreur, la plus grande des
(1) Lucain, Pharsale, lib. i, v. 4i0.
Et quibus immilis placalur sanguine dire îeuiates, horronsque feiis allaribus Hesus; Et Taranis Scylhicœ non milior ara Dianœ!
terreurs, la terreur de la mort ne vous dévore pas ! Vous vous ruez au combat ; vous vous élancez sur le fer ; vos âmes embrassent la mort avec joie. Pourquoi épargner une vie qui vous sera rendue? » Voilà bien le caractère et les mœurs de nos aïeux ! Le poëte s'est fait historien, et il ne pouvait peindre avec plus de vérité le peuple gaulois avec ses bardes, ses druides, sa religion, ses dieux, Teutatès, Hésus, Taranis, et le culte barbare qui seul devait les apaiser et les rendre propices (1) .
Lorsque les Romains eurent conquis la Gaule, ils ne s'arrêtèrent pas un instant à l'idée d'arracher les habitants à leurs superstitions. Rome avait l'habitude de ne s'occuper de religion qu'autant que les dieux pouvaient venir en aide à sa politique : aussi laissa-t-elle les Gaulois libres de se prosterner aux pieds de leurs idoles, à la seule condition pour les vaincus d'offrir une part de leur encens aux divinités des vainqueurs, et d'associer ainsi, sur leurs autels, aux dieux de la Gaule les dieux du Capitole. Toutefois sa complaisance ne fut pas sans bornes ; elle fit dispai-aître les sacrifices humains, dont l'usage barbare inspirait l'horreur, et les Césars s'appliquèrent à ruiner l'ancienne corporation des druides, dont le pouvoir absolu serait demeuré un embarras sérieux et un danger permanent pour la domination romaine. Pline l'Ancien raconte
(l) Teutalès, en celtique Tut-tat, père des hommes, paraît avoir été désigné par César sous le nom de Mercure, qu'il dit être le plus grand des dieux de la Gaule et présider à toutes les entreprises. Hésus, en celtique eiizus, horrible, rappellerait Mars, le dieu des combats, celui qui inspire l'épouvante. Taranis, du celtique iarza, éclater comme le tonnerre, serait Minerve, Bellone, Diane, ou le nom d'une autre déesse très-redoutée.
que l'on conservait encore de son temps le souvenir des victimes humaines offertes autrefois dans les Gaules; il dit que le gouvernement de Tibère délivra le pays de ses druides, et il ajoute (1) : « Nul ne peut assez apprécier ce que l'on doit aux Romains pour avoir détruit un culte mystérieux qui du meurtre, d'un homme faisait l'acte le plus religieux (2) . »
Les peuples de la Gaule semblaient se prêter sans trop de résistance aux efforts tentés par les empereurs pour les . civiliser. Nous n'avons pas à en étudier les causes. Les Parisiens s'occupaient activement de navigation, et leur trafic les lit plus tard connaître jusque sur les côtes de la Syrie (3). Pendant que son commerce prospérait et que les Romains n'exigeaient pas un impôt trop pesant, Lutèce ratifiait d'assez bonne grâce l'alliance requise entre leurs divinités et les siennes. Les mariniers parisiens formaient une corporation déjà florissante au temps des premiers Césars, et à cette époque ils donnèrent un magnifique témoignage de l'état apaisé des esprits et des dispositions pacifiques de leur capitale.. Sous le règne- de Tibère, ils bâtirent un temple à l'extrémité de l'île, à l'endroit même oii s'élève aujourd'hui Féglise métropolitaine de Notre-Dame; dans ce sanctuaire, les autels et les statues attestaient une harmonie parfaite entre les idées religieuses des Romains . et celles des Parisiens, et sur les bas-reliefs le ciseau des sculpteurs avait, en signe d'union et de concorde, accolé
(1) Pline l'Ancien, Hht. natur., lib. xxx, c. 4.
(2) Suivant Suétone, de Cœsar,, lib. v, e. 23, ce ne fut que sous l'empr-reur Claude que l'on abolit entièrement dans les Gaules la cruelle religion des druides.
(3) Le Beuf, Hisi. de Paris, t. 1, avertis., p. 17, édit. de Cocheris.
dans un mélange bizarre les dieux de Rome et les divinités celtiques (1).
Là se dressait un autel (2), et chacune de ses faces montrait tour à tour Jupiter (fig. 1) sous les traits d'un personnage majestueusement drapé dans les larges plis de sa toge, tenant un sceptre d'une main et appuyant l'autre surl'angle de son trône; le taureau symbolique des druides (fig. ^), le tarvos trigaranus (3) environné de branches de gui et surmonté, comme l'indique son nom, de trois grues, dont l'une sur la tête et les deux autres sur le dos; Vulcain (fig. 3), demi-nu, ramenait d'une main un pan de sa tunique, et portait de l'autre une paire de tenailles ; enfin Esus (fig. Il) apparaissait vêtu du costume gaulois, armé d'une hache et coupant le gui sacré. Nous reconnaissons vraiment là le dieu de notre paysj tel que nous l'ont dépeint Lucain, Lactance et les autres auteurs anciens, et de plus il se livre à l'une des cérémonies les plus solennelles
(1) Chacun peut voir au musée de Cluny les débris de ce monument, découverts en ilil, sous le chœur de la cathédrale, pendant rpie l'on creusait un caveau pour la sépulture des archevêques. Ces précieux vestiges de l'aucienue religion du Parisis ont largement fourni matière aux investigations des archéologues, de Leibnitz eulre autres, et du savant Eccard. Leur sagacité s'est parfois trouvée en défaut. Nous avons pris de leurs recherches ce qui nous a paru la vérité, laissant les hypothèses aux esprits curieux qui voudraient les étudier dans la dissertation sur les antiquités celtiques qui précède l'Histoire de Paris de Félibien et de Lobiueau.
(2) Albert Lenoir, Statistique monumentale de Paris, époque romaine, p. 27 et 28.
(3) Ces deux mots qui ont si bien exercé les savants nous paraissent simplement empruntés à la langue celtique. Tarvos n'est autre que farv ou taro, taureau, et trigaranus est composé de tri, trois, et de garan,.Qïue. Cet oiseau était consacré aux dieux protecteurs de l'agri-r culture.
du vieux culte druidique. Laissons parler Pline l'Ancien : « Les druides, dit-il, ces mages gaulois, ne connaissent rien de pliis sacré que le gui et les arbres sur lesquels il croît, surtout lorsque c'est un chêne qui le porte, car alors ils s'accordent à le regarder comme un don du ciel. Aussi, quand ils l'ont trouvé, ordonnent-ils une ïète religieuse pour le cueillir ; ils l'appellent d'un nom signifiant qu'il guérit tous les maux, et ils le présentent comme un remède à toute espèce de poison. On s'assemble en grande pompe au pied de l'arbre privilégié, les sacrifices et les festins sacrés se préparent. Deux taureaux blancs sont amenés liés pour la première fois par les cornes ; le prêtre, vêtu d'une robe blanche, monte sur le chêne et se sert d'une serpe d'or pour couper le gui. La plante est reçue sur une toile blanche, et l'on immole les victimes en priant le dieu de rendre prospère le don qu'il a fait. » La pierre du musée de Cluny reproduit exactement le récit de Pline (1) , et le dieu Ésus prend lui-même la peine de couper la plante mystérieuse dont il veut faire présent aux habitants du Parisis (2).
Un autre autel de même forme et de même caractère unissait également sur ses quatre faces deux dieux romains et deux divinités gauloises. Castor (fig. 5), sous les traits d'un jeune cavalier revêtu d'une cuirasse avec le
(1) Hist. natur., lib. xvi, c. 9b,
(2) Le gui est une plaate parasite de la famille des loranthées ; il croit sur la plupart des arbres, mais on le rencontre assez rarement sur le chêne, parce que la dureté de l'écorce ne lui permet pas d'y implanter ses racines. Peut-être dans celle piaule fragile, d'un vert sombre, aux tiges multiples, grêles, noueuses et entrelacées, et recevant la vie d'un tronc vigoureux, les druides offraient-ils à nos aïeux un symbole de notre frêle existence soutenue et nourrie par Ja divinité.
manteau militaire par-dessus, tenait une lance de la main gauche et saisissait de la droite les rênes de son coursier ; une seconde figure en tout point semblable à celle-ci, mais sans nom, ne pouvait être que Pollux (fig. 6). Aux deux frères, rangés au nombre des dieux par les Grecs et. les Latins, correspondaient deux divinités protectrices ou deux génies familiers de nos ancêtres : Cernunnos (1) aux larges épaules, au front chauve, à la longue barbe, aux sourcils froncés, se montrait coiffé de deux oreilles de chat, d'une paire de cornes, et dans chacune d'elles était passé un anneau : Sévi ri os (2) se tenait dans la même attitude qu'Ésus, seulement la hache était remplacée par une sorte de goupillon, et ici le dieu gaulois semblait un enchanteur qui fascine un serpent (iïg. 7 et 8).
Une inscription gravée sur un bloc de pierre indiquait à la postérité que sous le règne de Tibère les mariniers parisiens avaient érigé ce temple à Jupiter (fig. 9). Afin de ne pas rester eux-mêmes inconnus, il avaient eu soin de prendre place dans ce monument et de s'y faire représenter en trois groupes distincts de jeunes gens portant des lances et des boucliers (fig. 10}, d'hommes mûrs armés de la même manière (3), et de vieillards sans armes (fig. 11 et 12).
Des hommes nus ou revêtus du costume militaire, des femmes également nues ou vêtues à la romaine, se voyaient
(1) Cernunnos viendrait peul-ôire du celtique kern, cornes, Dieu cornu.
(2) CeUe inscription est fruste, et tous les efforts tentés pour la rétablir n'ont amené aucun résultat satisfaisant.
(3) Les deux inscriptions plus ou moins frustes des derniers groupes ne nous paraissent pas avoir été expliquées avec plus de bonheur. Voir la dissertation citée plus haut.
dans d'autres bas-reliefs ; mais il est aujourd'hui difficile de dire si ces images sculptées représentaient des dieux ou de simples mortels (1).
Ce. temple n'était, pas le seul qui existât dans la vieille Lutèce en l'honneur des faux dieux. Les Parisiens élevèrent au milieu de la Cité deux sanctuaires, dont l'un portait le double caractère de la religion et de la politique associées dans les figures syrabohques qui décoraient la façade, les autels et les bas-reliefs (2); l'autre, plus religieux, affirmait le progrès des idées romaines dans le Parisis, car on l'avait exclusivement consacré aux dieux des vainqueurs, à Mercure, à Maïa, à Apollon et à Horus (3). D'ailleurs, le même discrédit semblait se répandre également sur les dieux nationaux parmi le reste des Parisiens. Ici, sur la rive droite, à peu de distance de la Seine et vis-à-visde Lutèce, on bâtissait un temple à Cybèle (4); là, dans la presqu'île formée par la Marne, près dé Saint-Maur, le dieu Sylvain avait' un autel, son culte et ses prêtres (5).
(1) Ces quatre groupes sont en fort mauvais état; on. voit encore deux nu trois lettres au-dessus de l'un d'eux, sans qu'il soit possible d'en tirer aucun indice. — Statistique monumentale 'de Paris, p. 29.
(2) Cette découverte se fit en 1829, dans la Cité, sous l'église Saint- Landry. — Dulaure, Hist. de Paris, u' période, § ii. — Le Beuf, nouvelle édition par Cocheris, t. I, p. 192. — Statistique monumentale de Paris, p. -13.
(3) Dulaure, id. — Grivaud, Recueil des monuments antiq., t. II, p. 127, pi. lo. En 1784 on construisait les bàlimenis du palais de juslice, rue de la Barillerie, vis-à-vis la sainte Chapelle, lorsque l'on déterra ce monument. — Statistique monumentale de Paris, p. 14.-
(6) C'était au bout de la' rue Coquillière, vis-a-vis l'église Saint-Eùstache. En creusant, en 1675, on trouva' une tèie de Cybèle en bronze." Dulaure, id., § m. — Caylus, Recueil d'antiquités, t. II, p. 379. — Statistique monumentale de Paris, p. 32.
(5) Voici l'inscription commémorative de ce fait, découverte d'afls
La Providence marchait à l'accomplissement de ses desseins, car cette confusion de toutes les idées religieuses ne tarda pas à jeter un trouble salutaire dans l'esprit des Parisiens. L'association singulière de tous ces dieux avait ébranlé des convictions jusque-là profondément enracinées ; le premier souffle de l'incrédulité passa des rives du Tibre aux bords de la Seine, et les vieilles croyances se détachèrent peu à peu de l'âme du peuple, comme l'on voit, aux premiers froids d'automne, le vent enlever une à une les dernières feuilles des grands chênes. Les vainqueurs , qui riaient eux-mêmes de leur religion , pouvaient amonceler les ruines ; mais la place restait vide, et sur les autels désolés ils n'édifiaient rien. Les Parisiens s'étaient d'abord contentés de ce que nous pourrions appeler un premier essai de la liberté des cuites, puis ils avaient vu sans se révolter leurs dieux mis à l'écart, et ils assistèrent froidement h l'inauguration des temples que l'on consacrait aux divinités des vainqueurs ; ils gardèrent la même impassibilité le jour où saint Denys et ses héroïques compagnons arrivèrent dans des cryptes ou des souterrains prêcher un dieu inconnu. La grâce triompha ientement de ces résistances; enfin le soleil de la Gaule
celle presqu'île, à la Varenne. Le Beuf, Jlist. du diocèse de Paris, t. V, p. 103, croit devoir la rapporier à l'an 200 de noire ère.
COLLEGIVM .
SILVANI . RESÏ .
ITVERVNT . JI .
AURELTUS . AUG .
LIB . HÏLARUS .
ET MAGÎNUS . CRYP .
TARIUS . CURATORES .
éclaira des temps meilleurs, l'on vit tomber des sanctuaires que Lutèce païenne désertait, et sur leurs ruines, avec leurs débris, s'élevèrent les magnifiques églises où Paris chrétien viendra peu à peu s'agenouiller au pied des autels du vrai Dieu.