‹ Les origines de l'épiscopat [microform]Chapitre 112 sur 163 · Voir p. 410-411 la traduction complète du passage · texte numérisé non relu

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éclatent. Le doute ici n'est pas permis. Ou bien il faut admettre, avec la plupart des historiens indépendants de la tradition catholique, l'identité des presbytres et des épiscopes, de telle sorte que la destitution des fonctions épiscopales et le retrait des fonctions presbytérales soient équivalents ; — ou bien, si l'on reconnaît avec nous à la fois la différence originelle et les rapports intimes de l'épiscopat et du presbytérat à Corinthe, il faut se rendre à l'évidence que les l'v'.ot déposés occupaient des fonctions épiscopales.

La communauté corinthienne n'est donc pas encore parvenue au régime dont nous avons constaté l'apparition dans les églises helléniques d'Asie, un peu plus tard, d'après le témoignage des Épîti^es pastorales . Mais elle est sur la voie qui la mènera à la concentration du pouvoir ecclésiastique sous la direction d'un episkopos unique. Des expériences du genre de celles que les épiscopes et les presbytres ont faites au cours de la sédition démocratique visée dans VÉpître de Clément, étaient de nature à les convaincre qu'il fallait renforcer leur pouvoir. Ils ont déjà des principes autoritaires; ils se laissent déjà assimiler au sacerdoce de l'Ancienne Alliance : ils n'ont pas encore un pouvoir effectif correspondant à leurs prétentions. Mais pour peu qu'on lise souvent aux fidèles l'Épître de leurs frères de Rome, comme l'atteste Denys de Corinthe, l'esprit public ne tardera pas à se plier aux exigences des défenseurs de l'autorité ecclésiastique. Dans les associations où le sentiment de la solidarité et de l'unité est aussi développé qu'il l'était chez les chrétiens primitifs, la lutte entre l'individualisme et les partisans de la concentration sociale doit nécessairement aboutir au triomphe de ces derniers. Les individualistes impénitents seront éliminés comme hérétiques ou schismatiques.

Le gouvernement ecclésiastique à Rome.

Ce qu'il y a de plus piquant dans VÉpîti^e de Clément, c'est que, tout en prenant fait et cause avec une énergie jusqu'alors inconnue dans la littérature chrétienne pour le principe de Tautorité ecclésiastique, il n'adresse pas le moindre reproche aux Corinthiens sur l'insuffisance de leur organisation ecclésiastique. Les chrétiens de Rome considèrent évidemment comme normale la constitution du gouvernement dans la communauté corinthienne. Non seulement c'est la collectivité de TÉglise de Rome qui écrit à la collectivité de l'Église de Corinthe, sans que rien dans la lettre trahisse l'existence d'un conducteur en chef ou d'un episkopos unique dans la communauté romaine, m.ais de plus, au cours de cette longue et fraternelle réprimande où les chrétiens de la capitale ne se gênent pas pour intervenir dans les affaires des frères de Corinthe, il n'y a pas un mot pour les encourager à remplacer la pluralité par l'unité épiscopale. Plus on lit et relit la Lettre, plus il s'en dégage nettement l'impression qu'à Rome comme à Corinthe il n'y a pas d'episkopos unique. Comment! voilà un traité de soixante-cinq chapitres, tout entier consacré à fortifier les principes d'unité, de solidarité, de charité, de soumission aux conducteurs ecclésiastiques, et il n'y a même pas une allusion lointaine à la supériorité de l'épiscopat monarchique pour le maintien de l'ordre dans l'Église, pas même le moindre indice que l'on trouve quelque chose à reprendre dans la pluralité épiscopale des Corinthiens, pas même le

moindre appel à un ordre de choses différent dans l'Église de Rome ! Dans les déclarations d'une portée générale, où l'auteur énonce des principes valables pour tous les chrétiens et non pas seulement applicables aux séditieux de Corinthe, il parle constamment de la soumission que les chrétiens doivent à leurs conducteurs et à leurs presbytres, au pluriel! Lorsqu'il rattache à Jésus-Christ et aux apôtres l'institution des épiscopes et des diacres, il en parle au pluriel, sans énoncer une parole dénotant que dans sa pensée le véritable épiscopat d'origine apostolique est individuel et uninominal ! Lorsqu'il invoque l'exemple des apôtres, notamment de Pierre et de Paul, il en parle comme de gens du passé, sans mentionner le moindre rapport entre eux et lui, sans faire valoir même de la façon la plus légère qu'il est leur successeur! En vérité, passer sous silence de telle manière, dans un pareil écrit, l'unité épiscopale, c'est avouer qu'on n'en a pas encore connaissance^ qu'elle n'existe pas encore dans la sphère ecclésiastique où l'on vit.

Argumentum e silentio, diront les épiscopalistes, et par conséquent de faible valeur! On ne peut pourtant pas demander à Clément une déclaration formelle portant que l'épiscopat monarchique n'existe pas encore dans son Église. Nous ne voyons pas ce qu'il pourrait y avoir de plus significatif que cette ignorance continue de l'épiscopat uninominal, partout où la logique la plus élémentaire et l'intérêt évident de la cause exigeraient qu'il en parlât. Toute sa conception ecclésiastique tend au renforcement de l'autorité^, à la subordination des fidèles envers leurs conducteurs; et l'institution qui, par excellence, répond à ce besoin, serait de parti pris passée sous silence! Toute sa lettre est une admonestation aux fidèles de Corinthe au nom de la communauté romaine, plus fidèle à la véritable tradition apostolique; et Tunité épiscopale qui, dans l'espèce, eût été l'élément essentiel de cette tradition romaine, ne serait même pas mentionnée! Assurément cela n'est pas un seul instant admissible. Le simple

rapprochement avec des écrits de même tendance ecclésiastique, mais émanant d'un milieu où l'épiscopat uninominal existe déjà, par exemple avec les Epitres pastorales et les Éptires d'Ignace, suffit à éclairer notre foi à cet égard. Et si à ces arguments négatifs on ajoute les arguments positifs fournis par la Z*"® Épître de Pierre et par VÉpître aux Hébreux, si l'on considère que ces deux écrits, antérieurs à la Lettre de Clément, non seulement ignorent comme celle-ci l'épiscopat monarchique à Rome, mais attestent formellement l'existence d'une collectivité de conducteurs ou d'épiscopes dans la communauté romaine, des TupeaSûtEpot ÈTTiaKoiroùvrei; ou des YjYO'%^'^0' au pluriel, on ne pourra se soustraire à la conclusion que tous les témoignages directs et contemporains sur l'organisation de la chrétienté romaine à la fin du premier siècle sont unanimes à lui attribuer une pluralité d'administrateurs et non un episkopos unique.

Cette conclusion est contraire à la tradition généralement admise qui statue une succession épiscopale régulière sur le siège romain depuis saint Pierre jusqu'à nos jours. Ceux-là mêmes qui se renferment dans un doute prudent au sujet de l'épiscopat romain de Pierre, sont enclins à parler deTévêque de Rome, Clément, comme si ce personnage avait été réellement episkopos unique de la communauté romaine en son temps. Si l'on a bien voulu suivre la laborieuse analyse des documents chrétiens primitifs à laquelle nous avons procédé, on reconnaîtra que, sans excei3tion aucune, ils ignorent l'institution de l'épiscopat monarchique par les apôtres et que, par conséquent, le principe général, dont la succession épiscopale ininterrompue sur le siège romain depuis l'apôtre saint Pierre n'est que l'application la plus illustre, est manifestement contraire à tous les témoignages du premier siècle. Il faudrait des raisons ou des textes d'une valeur historique considérable pour justifier une exception à cette thèse générale en faveur de la communauté romaine primitive. Or, que venons-nous, de constater? C'est que les textes chrétiens

d'origine romaine remontant au premier siècle de notre ère, bien loin d'apporter le moindre indice en faveur de cette exception, s'accordent à parler du gouvernement des communautés chrétiennes en des termes qui excluent absolument l'existence de l'épiscopat monarchique ou même simplement uninominal. A l'encontre de ces témoignages d'une autorité évidente quelles sont les raisons que l'on fait valoir à l'appui de la tradition romaine? Des catalogues épiscopaux dont les éléments les plus anciens sont au moins de cinquante ans postérieurs à la rédaction de VÉpîire de Clément aux Corinthiens, des listes d'évêques qui émanent d'auteurs dépourvus de tout esprit critique, entièrement dominés par leurs préférences ecclésiastiques, convaincus que chaque église a été de tout temps gouvernée par un évêque unique comme de leur temps et persuadés que le salut de la chrétienté véritable, engagée dans une formidable lutte avec les hérétiques, est directement intéressé à la reconstitution de cette succession épiscopale, en laquelle ils voient la seule garantie efficace de la vérité chrétienne ! En toute autre matière il semblerait plaisant que l'on pût hésiter entre deux catégories de témoignages historiques d'une valeur aussi inégale. Mais dans cette question les passions théologiqueSj les prétentions ecclésiastiques, sont intervenues pour fausser le jugement des historiens. La tradition devait être vraie en dépit de toutes les objections, parce que l'intérêt de l'Église le voulait ainsi.

Nous n'avons pas l'intention de discuter ici la valeur des divers catalogues des papes \ Ces documents sont de beau-

1 . Dans l'abondante littérature sur ces questions très compliquées il y a lieu de signaler tout particulièrement les travaux de M. l'abbé Duchesne, Étude sur le Liber Pontificalis (Paris, 1877) et Le Liber Po/iîît/îca/is (édition avec introduction et commentaire; Paris, 1886), ceux de Lipsius, Chronologie der rœmischeii Bischœfe (Kiel, 1869), et ses Neue Studien zur Papstckronologie, dans les Jahrbûcher fur protestaniische Théologie de 1879 et 1880; — dans ce même recueil (année 1878) un mémoire dé M. Erbes : Flavius Clemens ooii Rom utid

coup postérieurs à l'époque dont nous nous occupons; il serait contraire à la méthode que nous nous sommes imposée de les étudier dès maintenant. Il suffira de rappeler que le plus ancien témoignage relatif à la première succession épiscopale romaine nous est fourni par Irénée à la fin du second siècle (175 à 189). Fort soucieux de prouver aux hérétiques que leurs spéculations étaient beaucoup moins anciennes et moins sûres que celles de l'Église orthodoxe, il en appelle à la transmission régulière de la vérité chrétienne, depuis les apôtres jusqu'à son temps, dans la plus grande, la plus ancienne et la plus illustre des communautés apostoliques, celle de Rome, par la succession ininterrompue des évêques. Les bienheureux apôtres ont confié à Linus la fonction de

l'épisCOpat (t:-^; £7rt(T/.07:^<; XEi-û'opytav £V£)(^£Îptaav). A LinuS SUCCèdc

Anenklêtus. Après celui-ci le troisième qui reçoit en partage l'épiscopat depuis les apôtres est Clément. A Clément succède Euariste. Et l'énumération continue jusqu'à Éleuthère, contemporain de la rédaction du traité Contre les Hérésies. Irénée, non seulement connaît les noms des évêques de Rome depuis les apôtres, il sait aussi de quelle façon ils ont gouverné et ce qu'ils ont enseigné, puisqu'il conclut que la tradition des apôtres et la prédication de la vérité ont été transmises intactes par ces évêques jusqu'à son temps'. Qui veut trop prouver ne prouve rien. En se portant garant

das aelteste Papstoerseichniss ; — l'ouvrage de M. Harnack, Die Zcit des Ignatius und die Chronologie der Antiochenischen Bischœfe (1878), à compléter par Die aeltesten christliehen Datiriingen und die Anfaenge eiiier bischœ/lcehen Chronologie in Rom, dans Sitztingsb. d. k. Preussischen Ak. d. Wissenscha/ien (1892, p. 617 etsuiv.); — enfin l'étude remarquable de l'évêque Lightfoot, dans Apostolic Fathers, I, Clément of Rome, 1" vol., p. 201 à 345.

1. Adv. Haer., III. 3. 3; cfr. Eusèbe, H. £"., v. 6, qui a conservé le texte grec du morceau le plus important. — Voici la conclusion d'Irénée : x-^J aÙT^ tqcÇei xal z-^ aùx-ri StSajj^'rj 'q x£ àTtb tS)v àitoffxôXwv £v xfi ly.y.'Xrii'.a. rapâSoai^ xal xo xf,!; àXïiBetaç •lir'ipo^iKx, xaTrjvxiQKev elç "fiftôci;.

de l'uniformité de la tradition représentée par les évêques de Rome, Irénée trahit le caractère dogmatique et Tintéret apologétique de son raisonnement. Quiconque est tant soit peu au courant de l'histoire apostolique, sait ce qu'il faut penser de cette prétendue uniformité de la tradition léguée par les apôtres. Or, si la seconde partie de la thèse énoncée par Irénée est aussi manifestement contraire à la réalité historique, quelle garantie avons-nous que la première ne soit pas également un produit de son apologétique? En mettant les choses au mieux, il nous a conservé la tradition qui avait cours dans l'église de Rome de son temps, c'est-à-dire un peu plus de soixante-quinze ans après la mort de Clément. On avouera que c'est là une bien faible autorité pour annuler le témoignage indirect, il est vrai, mais suffisamment clair, d'un document contemporain de ce même Clément. Que l'on compare, en effet, la manière dont l'auteur de l'Épître adressée par l'Église de Rome à celle de Corinthe parle des apôtres Pierre et Paul et de l'institution de l'épiscopat par les apôtres en général, avec la thèse de la succession épiscopale depuis les apôtres, telle que la soutient Irénée, et l'on verra à quel point la notion de l'épiscopat monarchique est encore étrangère à la conception ecclésiastique de Clément.

Mais Irénée n'a-t-il pas eu un prédécesseur dans la série des témoins qui garantissent la succession des évêques de Rome ? Cet Hégésippe dont Eusèbe a conservé des fragments et qui nous est déjà connu par son zèle à établir la concordance des enseignements épiscopaux à travers la chrétienté du second siècle', n'a-t-i'l pas profité du séjour qu'il fît à Rome sous l'épiscopat d'Anicet, peu avant l'an 160, pour dresser une liste des évêques de la communauté romaine? C'est possible, mais ce n'est pas probable, et en tous cas, si elle a existé, cette liste ne peut être d'aucune utilité puisque

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