‹ Les origines de l'épiscopat [microform]Chapitre 60 sur 163 · Voir plus haut, p. 139 et p · texte numérisé non relu

Voir plus haut, p. 139 et p

» réclame de l'argent, il est un faux prophète (v. 6). » Rien dansées quelques lignes ne dénote une vocation directe et surnaturelle adressée par le Christ céleste. La Didachê est tout à fait étrangère, sur ce point comme sur tous les autres, à la sphère des idées proprement pauliniennes. L'analogie avec les évangélistes des Actes, de VÉpître aux Éphésiens et de la //® Épître à Timothée (iv. 5), est au contraire frappante. Cependant il n'y a pas identité complète. La différence de nom, à elle seule, est déjà significative; rien ne montre mieux combien l'usage et la jDortée du terme « apôtre » furent variables dans l'Église primitive ^ . Mais à la différence de nom correspond aussi une différence d'appréciation. Tandis que dans les Actes et dans VÉpître aux Éphésiens les évangélistes sont considérés comme inférieurs aux apôtres et aux prophètes, ici les apôtres sont mentionnés au tout premier rang parmi ceux qui enseignent la parole du Seigneur. De plus, ils sont mis dans le rapport le plus étroit avec les « prophètes ». L'auteur ne connaît pas de « faux apôtres » ; ceux qui dénotent par leur attitude qu'ils n'ont pas droit au titre apostolique dont ils se réclament sont de « faux prophètes », substitution d'autant plus remarquable que le terme «i^suSaTtôaToXoç est d'un usage courant dans la littérature chrétienne primitive '.

Serait-il excessif de déduire de cette particularité de langage, chez un auteur dont la rédaction est très soignée, une Conclusion de nature à éclairer le véritable caractère des apôtres dans la Didachêf Pourquoi ne parle-t-il pas de faux apôtres? Parce qu'il ne peut pas y en avoir. Les apôtres sont

1. Si nous ne nous étions pas interdit de tirer des conclusions chronologiques de la situation ecclésiastique visée par nos documents {v. s.. p. 19), il y aurait eu lieu de mentionner cet emploi du terme à-rzôa-zolo:; au lieu de £ÙayY£XtCTT:-4ç comme une preuve de la haute antiquité de la Didachê.

2. Cfr. éd. Harnack, xi. 5; // Cor., xi. 13 ; Hégésippe dans VHist. Eccl. d'Eusèbe, IV. 22. 6.

par excellence ceux qui font connaître les paroles du Seigneur, ceux qui transmettent partout les dires de Jésus qu'ils ont eux-mêmes recueillis de témoins autorisés. Au point de vue tout religieux et moral de ces chrétiens simples, également éloignés du légalisme judaïque et de la spéculation hellénistique, il n'y a pas de mission plus grande que celle-là ni de plus importante pour le bien de chaque communauté ^ . Toutefois il arrive que des missionnaires itinérants, mus par des considérations intéressées, prétendent abusivement transmettre des enseignements de Jésus, soit qu'ils veuillent se créer des bénéfices, soit qu'ils désirent répandre sous le couvert de Tautorité du Christ des idées qu'ils ont puisées dans leur propre sagesse. La Didachê met ses lecteurs en garde contre ce double danger. D'une part ils ne doivent pas recevoir comme apôtres ceux qui s'établissent dans les communautés pour vivre à leurs dépens (vv. 5 et 6). D'autre part, ils ne doivent accueillir aucune personne enseignant autre chose que les préceptes moraux et les actes religieux très simples qui ont été exposés dans les chapitres précédents* et qui sont l'enseignement même de Jésus. Tout apôtre qui prêcherait des choses contraires à celles-là ne peut pas les avoir recueillies auprès des témoins fidèles du Christ. 11 les tient d'une source impure. Il les tient de ^2i propre inspiration, qui est mauvaise. Il est donc un « faux inspiré »,

un 'J^euooTrpocprî'Cïiç et nOU Un <]^£u8aTi:ôffxoXoç.

Cette conception de l'apostolat se rattache intimement à celle des évangiles synoptiques dont nous nous sommes occupés plus haut. Les instructions que le premier évangéliste fait adresser par Jésus à ses apôtreti ont été rédigées

1. Ilàç 8è aTtôaToXoç Ip^ôjjievoç Tipoç ujuiàc; oe^Gvjxw wç zuptoç (xi. 4).

2. "Oç av ouv sXGwv otoà^-fi ôjJiccç xaûxa Tcàvxa xà TTpoeipïip.iva, Sé^aaGe kÙtÔv sàv 0£ auxoç ô oiSâaztov o-xpacpsLç ôtSâaxTi àXXïjV S'.oa^rjv et? xo xaxa- Xî3aat, \}.\ auxoù àxoûaifixe, elç ol xo irpoçôeTvat 8txaioc7UVY)V xat -^vôixTiv xuptou 8s^aCT0£ auxôv tîx; /ûptov (xi. 1 et 2).

dans une chrétienté analogue à celle de la Didachê ^ . On saisit, au contraire, que la simple transmission des paroles de Jésus ait paru secondaire dans les milieux où Ton attacha tout d'abord une bien plus grande valeur aux spéculations sur la nature du Christ et où le Sauveur céleste intéressait beaucoup plus que le Jésus galiléen, en sorte que les colporteurs des sentences du Seigneur y ont été placés au-dessous des apôtres ou des prophètes parlant au nom du Seigneur et sous son inspiration. Les apôtres de la Didachê sont donc bien les évangélistes des écrits pauliniens, mais la dignité reconnue à ces évangélistes dansla chrétienté syro-palestinienne d'où cet écrit émane, est autrement grande que dans les églises hellénistiques, et c'est pour cela que le nom d'apôtres leur a été conservé. Nous verrons plus loin^ comment dans la seconde Épître à Timothée le mot évangêliste prend un caractère plus ecclésiastique, parce que l'œuvre de l'organisation des églises y a pris une importance prépondérante '.

1. La Didachê, pleinement universaliste, supprime tous les éléments judéo-chrétiens qui ont été conservés dans la tradition du premier évangêliste, tels que l'interdiction d'aller vers les païens ou les samaritains (Matth., X. 5). La parfaite sobriété de l'auteur à l'égard du merveilleux et du surnaturel lui fait écarter aussi tout ce qui concerne les miracles des apôtres (Matth., x. 8). — Le caractère itinérant des apôtres (v. 11), l'interdiction de retirer aucun profit de leur enseignement (v. 8 et 9), l'oliligation de les recevoir comme le Seigneur lui-même (v. 40 : « Qui vous reçoit me reçoit »), le rapprochement même avec les prophètes (v. 20 : « Vous ne parlerez pas de vous-mêmes, mais l'esprit du Père parlera en vous »), tout cela est commun aux deux récits.

2. Pour l'élucidation de ces questions obscures il n'y a pas grand'ehose à tirer des passages de l'Histoire Ecclésiastique d'Eusèbe que l'on a coutume de citer. Partout où Eusèbe présente des considérations synthétiques et générales, non des citations ou tout au moins des extraits d'auteurs anciens, il n'a d'autre autorité que celle d'un historien du IV' siècle, passablement dénué de critique comme tous ceux de son temps, parlant de conditions ecclésiastiques qui lui sont devenues étrangères. Ainsi ^. E., in. 37 il imagine que les évangélistes des communautés primitives établissent la succession apostolique et répandent

Les mêmes critères qui servent à distinguer les faux apôtres des vrais doivent également permettre de discerner les bons et les mauvais prophètes. Et ce n'est pas l'une des moindres originalités de la Didachê que de préconiser une méthode aussi pratique pour se garder des exploiteurs ou des propagateurs de doctrines nuisibles. C'est à leur conduite qu'il faudra les juger bien plutôt que d'après leurs paroles : « Ne vous mêlez pas, est-il dit au ch. ix, de mettre à l'épreuve » ou de juger tout prophète parlant sous l'inspiration de )) l'esprit; car tout péché sera pardonné, mais ce péché-là ne » sera pas pardonné (v. 7). Cependant tout homme qui parle en )) esprit n'est pas (par cela même) prophète, mais seulement » s'il a la manière d'être du Seigneur. C'est à la conduite que » l'on connaîtra le faux prophète du prophète (véritable) » (v. 8). Tout prophète qui en état d'inspiration ordonne de )) dresser une table, ne prend j)as part au repas à moins d'être » un faux prophète (v.9). Tout prophète enseignant la vérité » qui ne fait pas ce qu'il enseigne est un faux prophète (v.ll). » Mais tout prophète éprouvé et (reconnu) véritable, qui orga- )) nise des assemblées en vue du mystère du monde et qui n'en- » seigne pas de faire ce qu'il fait lui-même ^ ne doit pas être

l'Écriture, C'est le point de vue ecclésiastique du IV siècle qui s'étale ici; ce n'est pas la vérité historique. La seule chose qui ressorte clairement de ce récit, c'est le sens flottant du nom « apôire » dans les documents dont il disposait (ff. E., I. 12; voir plus haut, p. 136-137). 1. Passage obscur dont le sens est très discuté : Ilà; os irpocp-^'CTfjç

8s8txa<T[j.£voc;, àXirjÔJvoç, uotojv s?ç jjtua-xvîptov xofffjnyvov ÏY.y.'kr\(y[ci.z Il me

semble qu'il s'agit ici des prophètes qui réunissent les fidèles pour les entretenir des destinées du monde, c'est-à-dire pour faire connaître les secrètes dispositions du plan divin relatives à la transformation ou à la destruction du monde. L'allusion aux anciens prophètes corrobore cette interprétation; eux aussi, ils se proposaient très souvent de faire connaître au peuple fidèle les plans de l'Éternel à l'égard du monde, et tous les apoealypticiens à leur suite, qui passaient également pour des prophètes. L'auteur de la Didachê, dont nous avons déjà relevé l'eschatologie réservée, ne devait pas voir d'un bon œil ces dissertations apo-

» jugé par vous; car il a son jugement auprès de Dieu. Les » anciens prophètes, en effet, ont agi de la même façon » (v. 11). Quant à celui qui dit en esprit: Donne-moi del'ar- » gent ou d'autres choses, neTécoutez pas; mais si c'est pour » d'autres besoigneux qu'il recommande de donner, personne » ne doit le condamner (v. 12). »

Il ne saurait y avoir aucun doute sur la nature de ces prophètes. Ce sont des inspirés, semblables à ceux que nous avons déjà rencontrés dans les communautés pauliniennes et palestiniennes'', et l'estime dont ils sont entourés n'est pas moindre, parce qu'ils sont les organes de l'esprit divin. Il est interdit aux fidèles de les juger; les fidèles sont incompétents et s'exposeraient au danger de commettre le péché irrémissible contre le Saint-Esprit ^ Les prophètes ne sont pas astreints aux formes habituelles du culte; après l'eucharistie ils peuvent rendre grâces comme bon leur semble'. Ils donnent des ordres, prescrivent des agapes, organisent des collectes. Cependant cette liberté absolue ne laisse pas de présenter des inconvénients . Si tous les prophètes étaient vraiment inspirés par l'esprit de Dieu, il n'y aurait qu'à les écouter avec recueillement. Malheureusement il n'en est rien. La Didachê nous apprend que, même dans ces paisibles

calyptiques où le gnosticisme se glissait facilement. Il ne peut pas cependant les interdire. Il se borne à exiger que les fidèles laissent à Dieu le soin de juger de pareilles prophéties et qu'ils s'abstiennent de suivre l'exemple de ces prophètes engagés sur un terrain dangereux. — Voir dans l'éd. Schaâ les diverses interprétations, toutes différentes de celle-ci.

Page 1