Voir plus haut, p
au point d'inquiéter sérieusement le commerce des victimes destinées aux sacrifices païens \ il y a tout lieu de penser^ même en faisant la part de l'exagération du nouvelliste, que le nombre des chrétiens devait être assez considérable dans les villes qui étaient alors le véritable foyer du christianisme en voie de formation. Ces églises existent depuis une cinquantaine d'années, dans un monde où l'on est habitué de longue date à des associations religieuses privées de toute sorte, ayant chacune son administration intérieure, ses statuts, ses fêtes régulières, n'ayant aucune existence légale sous le régime impérial, mais tolérées en fait par le gouvernement ou, mieux encore, ignorées par lui tant qu'il n'en résulte aucun inconvénient pour l'ordre social ou pour la domination romaine. Et l'on s'étonne que dans l'espace d'un demi-siècle elles soient parvenues au degré d'organisation ecclésiastique, somme toute, encore très imparfait, que les, Pastorales nous permettent de reconstituer! On trouve étrange que les caractères très particuliers des principes religieux et moraux sur lesquels ces églises reposent, aient déjà provoqué des modifications très importantes des types administratifs dont les sociétés privées antérieures, grecques ou juives, offraient le modèle! Il fallait bien cependant que ces églises eussent une administration quelconque pour vivre. Elles ne pouvaient pas se contenter de reproduire l'organisation des éranes ou des synagogues, puisqu'il ne s'agissait pas de répondre aux mêmes besoins. Ya-t-il quoi que ce soit d'invraisemblable à ce que les fidèles les plus pratiques, les plus sages, les hommes d'ordre, aient été portés à renforcer l'autorité gouvernementale diins la mêlée anarchique où le christianisme menaçait de dispa-
1. Epist., xcvi, 9-10 : «Nequecivitates tantura sed vicos etiam atque agros «upei'stitionis istius contagio pervagata est. Cei-te satis constat jJiope jaaa desolata templa cœpisse celebrari et saei'a solemnia. diu intermissa repeti pastumcju.e venii'e victimarum, cujus adhucrarissimus eraptor inveniebatur. »
raître? Une expérience de quarante ans n'était-elle pas suffisante pour déterminer cette évolution de la politique chrétienne?
En vérité^ tout cela se conçoit fort aisément. On ne comprend même pas bien comment les historiens, qui prétendent retarder toute cette organisation jusqu'au milieu du second siècle, se représentent la vie de communautés relativement aussi importantes que celle d'Éphèse, pendant une centaine d'années, en dehors de toute administration régulière. Pourquoi dès lors ramener à une date très basse les documents qui nous font connaître les premières institutions administratives chrétiennes, s'il n'y a pas d'autre raison en faveur de leur origine tardive? L'époque où les Epîtres pastorales furent rédigées peut être déterminée avec une approximation suffisante par des arguments positifs ; le témoignage qu'elles nous apportent sur l'organisation des églises helléniques cadre parfaitement avec cette époque et ce milieu. Il importe seulement de l'eslimer à sa juste valeur, sans dénigrement et sans exagération. Noublions pas, dans nos reconstructions du passé chrétien, que les institutions préconisées dans ces Épîtres sont en voie de formation. Elles représentent l'ensemble des fonctions gouvernementales et administratives quei'auteur voudrait faire prévaloir dans les églises, un idéal à réaliser, non pas une situation déjà acquise. Elles dépeignent ce qui sera l'avenir prochain; elles expriment la tendance qui triomphera, — et c'est bien pour cela qu'elles ont été conservées. Elles sont donc en avance, si j'ose ainsi dire^ sur l'état réel d'églises qui étaient ellesmêmes les plus avancées, les plus développées de la chrétienté primitive. Combien d'autres n'arriveront au même point que vingt-cinq ou trente ans plus tard! Les circonstances y étant autres, le développement organique de la communauté y est différent. Nous le verrons bientôt en ce qui concerne une autre grande Église de la même époque, celle de Rome.
S56 LES ORIGINES DE l'ÉPISCOPAT
Enfin que de choses manquent encore dans l'organisation ecclésiastique des Pastoi'ales! Si l'idée d'orthodoxie est déjà née par réaction contre l'anarchie religieuse et morale, l'absorption des fonctions spirituelles par les dignitaires ecclésiastiques commence seulement, les notions de sacrement, de fonctions sacramentelles, de sacerdoce, de succession épiscopale, d'Église catholique, l'opposition du clergé et des laïques n'existent pas encore dans les communautés qu'elles nous font connaître. Elles sont la préface des Épîtres d'Ignace bien plus que le premier manifeste du système ecclésiastique catholique. Celui-ci est né à Rome. Il ne verra le jour que plus tard.
§5 lies Doeuincnts d'origine occidentale.
la f^ épître de pierre
l'épître aux hébreux. — l'épître de clément romain
aux chrétiens de corinthe
Nature des documents. — La P^ Epître de Pierre. L'Épttre aux Hébreux.
Parmi les documents qu'il nous reste à analyser pour épuiser la série des témoignages sur l'organisation des églises chrétiennes primitives à la fin du premier et au commencement du second siècle, VÉpître de Clément Romain aux chrétiens de Corinthe est de beaucoup le plus important.
Personne ne conteste qu'elle ait été écrite à Rome. Au contraire, l'origine occidentale de la /^® Épître de Pierre et de VÉpître aux Hébreux, toutes deux antérieures à la Lettre de Clément Romain, est mise en doute par plusieurs critiques. Cependant, comme l'origine romaine du premier de ces deux écrits canoniques est pour le moins très vraisemblable, comme le second est adressé à des chrétiens de Rome, s'il n'émane pas de cette ville, il convient de les étudier ensemble. S'il existe quelque part des témoignages authentiques, directs, .sur la chrétienté de Rome au premier siècle de notre ère, c'est là qu'il faut les chercher.
Mais il ne faut pas s'attendre à faire une moisson aussi
abondante que dans les Épitres pastorales. Celles-ci sont réellement déjà des traités ecclésiastiques. Les deux encycliques dont l'une porte en tête le nom de l'apôtre Pierre, tandis que l'autre, anonyme, a été attribuée plus tard à l'apôtro Paul, sont des écrits religieux, dogmatiques, parënétiques, où les questions proprement ecclésiastiques sont à peine effleurées. Très intéressantes comme témoignages des .dispositions qui régnaient dans la communauté romaine en ces temps reculés, elles ne nous apportent que de maigres renseignements siu' l'organisation primitive des églises occidentales. Leur témoignage a une valeur plus négative que positive; elles nous apprennent quelles institutions ecclésiastiques n'existaient pas encore plutôt qu'elles ne nous éclairent sur celles qui fonctionnaient déjà.
La /!'*' Épîtrede Pierre se présente dans le canon du Nouveau Testament comme une lettre de l'apôtre Pierre, écrite à Babylone par Sylvanus et adressée aux chrétiens dispersés à travers les provinces du Pont, de la Galatie, de la Cappadoce, de l'Asie et de la Bithynie, pour les exhorter à demeurer fidèles au Christ malgré les souffrances imméritées qui risquent de lasser leur constance\ Seules, les personnes étrangères aux moeurs littéraires du monde juif et chrétien de cette époque" peuvent se croire liées par la mention du nom de l'apôti'e Pierre dans la suscription. La IP Épitre porte également en tête le nom du même apôtre et cependant, à moins d'être décidé d'avance à n'admettre aucun pseudépigraphe dans le recueil sacré, il n'y a pas un critique sérieux pour en reconnaître l'origine apostolique. D'ailleurs le soin
1. / Pierre, i. 1; v. 12-13. — i. 6-7; ii. 12; m. 16; iv. 5, 12-13, 19; V. 9-11.
2. 3'ai, après beaucoup d'autres, cherché à faire comprendre ces mœurs littéraires, si différentes des nôtres, dans une conférence sur VApocab/psG cPHèiioch, publiée par la Revue des Études Juioes (n" 54, octobre-décembre 1893), p. viii et suiv., à laquelle je me permets de renvoyer le lecteur.
que met le rédacteur à se nommer, en finissant, et à se décerner un brevet de fidélité, sufliraitdéjà à écarter l'idée que cette lettre émane de l'apôtre Pierre en personne'. Il n'est pas douteux que l'on ait affaire à l'œuvre d'un écrivain élevé à l'école paulinienne, familier avec quelques-unes des épitres de l'apôtre des Gentils, mais déjà étranger aux âpres controverses que celui-ci avait dû soutenir contre les judaïsants'.
1. / Pierre, v. 12, où Sylvanus déclare écrire pour Pierre et se fait décerner un brevet de fidélité, afin de bien établir que l'on peut avoir confiance en lui. Plusieurs critiques n'hésitent pas à attribuer la lettre à ce Sylvanus, qu'ils identifient avec le personnage du même nom mentionné par l'apôtre Paul parmi ses disciples à côté de Timothée [II Cor., I. 19; / Thess., i. 1; II Thcss., 1. 1) et qui Joue un rôle assez important dans les Actes (Silas = Sylvanus). Y oir Handco/nmeniar, t. III, p. 117, par M. von Soden. — Ce n'est là qu'une hypothèse, puisque ce nom a pu être porté par d'autres. On ne s'explique pas bien pourquoi un disciple de Paul, écrivanD à des communautés en partie fondées par Paul, s'abriterait sous l'autorité de Pierre pour écrire à des chrétiens d'origine païenne, à moins que cette énumération de provinces asiatiques, auxquelles rien dans la Lettre ne se rapporte spécialement, ne soit là que pour figurer les chrétiens des provinces en général.
2. Sur les rapprochements entre / Pierre et les Épitres aux Romains et aux Éphésiens, voir l'article Pierre de M- Sabatier dans VEnct/clopèdie des Sciences reiicjieuses de Lichtenberger, t. X, p. 620-621 (les rapprochements signalés par M. Sabatier et par d'autres avec VÉpitre de Jacques ne nous paraissent pas probants). Le style est paulinien. — Le paulinisme de Tauteurest assez semblable à celui àès Actes. M. Reuss {Bible, Les Épitres catholiques, p. 168) dit fort justement :« On )) s'aperçoit facilement que l'auteur a appris son christianisme à cette » école [la théologie paulinienne], et ce qui l'en rapproche, ce ne sont » pas quelques lambeaux épars et décousus, c'est l'ensemble des con- » ceptions, c'est le système que nous y reconnaissons partout, mais avec » cette réserve importante que l'idée mère, celle de la justice par la foi, » dans le sens que Paul y attache, en d'autres termes, que l'élément » mystique en a disparu. » — Sur les rapports de terminologie entre les discours des Actes, qui sont l'œuvre propre du rédacteur, et /Pter/'c, voir von Soden, //«/if/co/»/)?(.'n^ar, p. 111. — Dans la vieille version syriaque, la Peshito, VÉpître de Pierre figure avec les Actes entre VEpitre d.e Jacques et / Jean.
L'auteur se donne pour un presbytre'; nulle part il ne fait la moindre allusion à ses relations personnelles avec Jésus; la tradition ëvangélique galiléenne lui est inconnue. Il est nourri de lalecture de l'Ancien Testament dans-la Version des LXX, à tel point que sa terminologie en dérive constamment ^ Il vit à une époque où le christianisme a déjà pris une certaine extension et où les fidèles ont déjà eu à souffrir de la part des païens pour la cause du Christ'. C'est justement la crainte que ces souffrances prolongées ne les fassent désespérer du retour tant promis du Christ, qui le détermine à rédiger son encyclique. De pareilles épreuves ont pour but de mettre à l'essai la solidité de leur foi ; la fin de toutes choses est proche ; le moment du jugement est venu et c'est par la maison de Dieu qu'il commence*.
Assigner une date à ces exhortations si générales est bien délicat. Elles sont postérieures à la mort de l'apôtre Pierre, puisqu'elles sont écrites en son nom sans être de lui ; elles sont antérieures à l'activité littéraire de Papias et à VÉpitre aux Philippiens de Polycarpe'. L'hypothèse la plus vraisemblable est de les attribuer à la même période qui vit ôclore les autres écrits de la même famille, spécialement les Actes, après l'an 80. Les allusions répétées aux souffrances
1. V. 1 : ô (T'JiJLTrpso-ê'Jxepof; xal [xàp-uç xwv zoù XptaToi5 TraÔTjfJiâTcov.