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Les origines de l'eucharistie

Ces pages, comme l'indique le titre courant, sont le tirage à part de trois articles qui ont paru dans la Æevue de l'Histoire des Religions, livraisons de juillet-août et de septembreoctobre 1907 et livraison de janvier-février 1908. Ces articles sont nés des études que j'ai dirigées pendant l’année 1906- 1907 dans ma conférence sur la Littérature chrétienne et l'Histoire de l'Eglise, à la section des Sciences religieuses de l'École pratique des Hautes Études, à la Sorbonne. L'intérêt qu'y ont pris les élèves et les auditeurs m'a déterminé à en publier la substance. Peut-être d’autres que les étudiants de notre École ou les lecteurs habituels de la Revue de l'Histoire des Religions pourront-ils faire leur profit de celte enquête, soit qu'ils en acceptent les conclusions, soit qu'ils utilisent simplement les interprétations des textes pour les discuter et pour en déduire des thèses différentes.

Le présent travail paraîtra peut-être à quelques-uns refléter trop fidèlement ses origines. C’est de propos délibéré que je lui ai conservé un cerlain caractère pédagogique. Pour des professionnels de l’exégèse biblique ou de la première histoire chrétienne il aurait pu, sans inconvénient, être abrégé de moitié. 1] m’a paru que, traitant un pareil sujet, je ne devais pas craindre de viser un public plus étendu et par conséquent moins familiarisé avec les textes. J'ai donc fait une large part à l'exposé et à la discussion des documents, même des plus connus, et je n’ai pas hésité à revenir sur des idées déjà énoncées toutes les fois que cela me paraissait nécessaire pour la clarté de l'exposition.

Puisse cette modeste publication contribuer pour sa part au réveil des études critiques sur la Bible et l’antiquité chrélienne dans les pays de langue française.

Paris, le 20 mars 1908.

La question dont nous allons nous occuper a été déjà souvent traitée. Depuis la Réformation les controverses entre catholiques et protestants ou entre luthériens et réformés ont suscité de nombreux travaux sur les origines historiques de la messe ou sur la nature propre et la signification de la Sainte-Cène. Et depuis l’avènement de la critique biblique indépendante, un grand nombre de dissertations ont porté sur les récits des Évangiles ou sur les passages des Épilres de Paul, qui nous rapportent l'institution du repas du SeigNnEUr (rù xuprardv Deirvov)

Je ne m'attarderai pas à justifier la publication d’une étude de plus sur ce même sujet. Si elle paraît aux juges compétents n’ajouter rien d’intéressant aux résultats déjà acquis el ne répaudre aucune clarté nouvelle sur la question, par la manière dont notre enquête est menée, ils la Jetteront au panier de l’oubli où dorment d’un sommeil paisible tant d’autres dissertations consacrées au même problème. En tout cas, elle pourra, j'en ai l'assurance, rendre service aux lecteurs, moins familiarisés que les théologiens ou les historiens professionnels de l'antiquité chrétienne avecles travaux techniques en ces matières, spécialement aux lecteurs de langue française, pour lesquels la littérature technique elle-

1) Je m'abstiens d’énumérer et de discuter ces travaux antérieurs, On en trouvera une très bonne bibliographie raisonnée, surtout pour les ouvrages allemands, dans le premier fascicule de Das Abendmahl im Zusammenhany mit dem Leben Jesu und der Geschichte des Urchristentums, par Albert Schweilzer (Tubingen, Mohr, 1901-1902, eu trois fascicules).

même est assez rare:. Car, tout en conservant à cet essai un caractère strictement scientifique, je me suis efforcé d’apporter la plus grande clarté dans l'exposition des idées et la. discussion des textes, de manière à pouvoir me faire comprendre de tout lecteur instruit.

Il n’y a pas de pièces nouvelles à verser au procès. L'enquête historique ne peut tirer sa valeur que de la manière dont l’historien utilise les textes connus. Deux principes m'ont guidé à cet effet : le premier, c'est de me désintéresser complètement des doctrines et des théories que les églises ont élaborées ultérieurement sur ces textes. Non seulement il n’y a pas lieu de rechercher si les résultats oblenus par l’analyse des documents confirment ou infirment telle ou telle conception ecclésiastique de la Messe ou de la Sainte- Cène; cela va de soi pour l'historien. Mais il faut même, en lisant les textes, faire abstraction de ces doctrines qui, par l'autorité qu’elles ont acquise, risquent perpétuellement de s’interposer entre les documents et leur interprèle. Pour expliquer des paroles écrites au 1° ou au 11e siècle de notre ère 1l n’est d’aucune utilité de se demander comment les ont comprises des théologiens du rv°, du xr° ou du xvi° siècle, bien plus soucieux de répondre aux besoins dogmatiques ou religieux de leur temps que de faire de l’exégèse indépendante. Il faut les replacer dans le milieu religieux et social qui les a inspirées, les analyser en elles-mêmes, mais aussi les comparer avec les autres témoignages de même ordre qui proviennent de ce même milieu. Car ils s’éclairent réciproquement et seule la comparaison nous permet de contrôler les analyses de chaque document particulier.

Le second principe dont je me suis inspiré, c’est de suivre

1) Parmi les travaux en langue francaise je me borne à signaler : La doctrine de la Sainte-Cène, Essai dogmatique, par M. Paul Lobstein, professeur à la Faculté de théologie de Strasbourg (Lausanne, Bridel, 1889) et Ætudes d'histoire et de théologie positive, 2e série, L’eucharistie, la présence réelle et la transsubstantiation, par M. Pierre Batiffol, recteur de l’Institut catholique de Toulouse (Paris, Lecoffre, 1905).

la méthode régressive. Je ne suis pas parti des textes des Évangiles ou de la L° £pitre aux Corinthiens, qui nous rapportent l'institution de la Cène. L'interprétation de ces texteslà, surtout pour ce qui concerne les Évangiles, est, en effet, la partie la plus discutée de notre enquête. Il m’a paru préférable de prendre comme point de départ la description de l’eucharistie que nous donne Justin Martyr, vers le milieu du n° siècle, puis de remonter le cours des témoignages et de n’aborder l'étude critique des textes évangéliques qu'après avoir dégagé des autres documents, à la fois ce qui les distingue et ce qui leur est commun. Ces documents sont indépendants les uns des autres; il n'y en a pas deux dont les témoignages soient absolument semblables. Il me paraît — et c’est là ce qui constitue le caractère distinctif de mon étude — que cette méthode permet de mettre en claire lumière les diverses conceptions du repas du Seigneur qui ont eu cours dans la chrétienté primitive et de reconnaître ce qui, à travers leurs divergences, ressort comme le fond commun à toutes. C’est ce fond commun qui doit être originel. Les divergences sont la caractéristique individuelle des témoins, de leur entourage, de leur tendance. On doit procéder ici comme lorsqu'il s’agit de reconnaître l’archétype de diverses familles de manuscrils : en écartant successivement ce qui est particulier à chacune d'elles, on retient comme texle primitif ce qui leur est commun à toutes.

Une fois en possession de ces éléments communs et par conséquent originels, nous serons beaucoup mieux armés pour faire la critique des témoignages propremeut évangéliques, sans recourir aux procédés arbitraires de correction des textes, dont on fait un si grand abus dans l’ordre de nos travaux. Après avoir demandé à Justin Martyr, aux anciens gnostiques et montanistes, à l’Épître de Jude et à la Il° de Pierre, au Pasteur d'Hermas, à Pline-le-Jeune, à Ignace d’Antioche, à Clément Romain, à la Didaché, au IV° Évangile, à l'Épître aux Hébreux, à l’apôtre Paul, aux Actes des Apôlres et à l'Évangile de Luc, aux Évangiles de Matthieu

mn REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

et de Marc: ce que chacun d'eux nous apprend sur le repas eucharistique, el avoir reconnu les facteurs communs à ces diverses relations, nous pourrons reprendre avec de solides critères l'examen des renseignements essentiels fournis par les Évangiles, les seuls documents après tout qui prétendent nous donner une relation historique des origines de l’eucharistie, mais dont la rédaction tardive, de seconde ou de troisième main, ne permet pas d'accepter le témoignage sans un rigoureux contrôle. Dès lors il nous restera à faire la contre-épreuve, c'est-à-dire à tenter de reconstruire l’évolution primitive de l’eucharistie dans la chrétienté antique avant la constitution de la première Église catholique.

D'autre part, il ne m’a pas semblé opportun de prendre notre point de départ plus bas que l’époque de Justin Martyr, par exemple chez Irénée ou chez Clément d’Alexandrie*. Ce que j'appellerai l’évolution spontanée de l’eucharistie est déjà achevé au milieu du second siècle. Plus tard les écrits du Nouveau Testament, particulièrement le recueil des quatre Évangiles, ont déjà acquis une certaine autorité canonique. On se réfère aux Lextes évangéliques pour justifier les pratiques el les interprétalions de l’acte eucharistique. La théologie s'en empare; l’évolution dogmatique prend son essor. C'est l'histoire de la doctrine eucharistique et de la liturgie qui commence, une histoire de formation secon-

1) Je ne me suis pas astreint à l’ordre strictement chronologique des textes. Pour la clarté de l’exposition il a paru préférable de s’en écarter à mainte reprise, p. ex. en traitant le témoignage de Paul avant celui des évangiles synoptiques ou le témoignage du IVe Evangile après celui de Clément Romain et de la Didaché, alors que la régression chronologique aurait comporté un ordre différent.

2) M. K. G. Goetz, dans un des meilleurs ouvrages sur la question qui nous occupe, Die Abendmahlsfrage in ihrer geschichtlichen Entwicklung (Leipzig, Hinrichs, 1904 ; une seconde édition vient de paraître), le seul, à ma connaissance, qui ait adopté la méthode régressive, a perdu le bénéfice de cette méthode en prenant son point de départ dans le moyen âge et en mêlant à l’enquête sur les origines une histoire de la question eucharistique à l’époque dela

Réformation. Il en est résulté une certaine confusion entre l’histoire du dogme et l’histoire de l’acte cultuel primitif.

daire. Déjà Justin Martyr en appelle aux « Mémoires des apôtres », mais seulement à titre de confirmation d’une partie de son récit; la description détaillée qn’il donne de l’eucharistie est encore indépendante du témoignage évangélique. Bientôt il en sera autrement. La phase des origines est close.

Analyse des documents.

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