‹ Les origines de l'eucharistieChapitre 2 sur 21 · JUSTIN MARTYR · texte numérisé non relu

JUSTIN MARTYR

Justin Martyr, dans des écrits d’une authenticité incontestée, composés à Rome vers le milieu du n° siècle, fournit des témoignages de premier ordre sur l’eucharistie dans les églises catholiques de son temps. Il la décrit à deux reprises dans la Z'° À pologie, d'abord comme acte complémentaire du baptême, ensuite comme acte principal du culte dominical. Voici ces passages tout au long:

Ch. 65. Après ce baptême nous conduisons le converti quia prononcé son adhésion vers ceux qui sont appelés frères, à l’endroit où ils sont réunis afin de prier en commun avec ardeur, pour eux-mêmes, pour celui qui vient d’être éclairé et pour tous les autres dans l’univers..…. Quand les prières sont terminées, nous nous témoignons notre affection par un baiser. Ensuite on apporte au président des frères du pain et une coupe d’eau et de vin coupé (Tpospépetat Tü mpoeotütt Tov ads po Gpros nat mornotoy ÜDatos al xpauatos1). Et celui-ci, après les avoir pris, loue et glorifie le Père de toutes choses par le nom du Fils et de l’Es-

. 1) Les mots xt xpdparos manquent dans le ce, Ottobonianus.

prit saint et lui rend grâces abondamment (edyaprotiov Ent ToÀd rouaitat) de nous avoir jugés dignes de ces [bienfaits]. Et quand il a terminé les prières et l’action de grâces, toute l’assistance témoigne son assentiment en disant : Amen. Amen en hébreu signifie : « ainsi soit-il ! » Après que le président a rendu grâces et que tout le peuple s’y est associé par acclamation, ceux que nous appelons diacres donnent à chacun des assistants une part de pain eucharistié et du vin et de l’eau et en emportent pour les absents.

Ch. 66. Et cette nourriture chez nous s'appelle eucharistie. Il n’est permis à personne d’y avoir part, à moins qu’il ne croie vraies les choses que nous enseignons et qu'il n’ait reçu le bain pour la rémission des péchés en vue de la nouvelle naissance et qu’il ne vive comme le Christ l’a enseigné. Car nous ne prenons pas ces [aliments] comme du pain vulgaire ou de la boisson vulgaire Mais de même que Jésus-Christ, notre sauveur, après avoir été fait chair par l’effet d’une parole de Dieu da hoyou 0eoù capromownbeis ), eut une chair et du sang pour notresalut, ainsi on nous a enseigné que les aliments eucharistiés par une prière dont les termes viennent de lui et qui se transforment en nourriture pour notre sang et notre chair, sont chair et sang de ce Jésus qui a été fait chair (obruc nat ray à ebyAs hdyou rod rap” abroù ebyaprorpbetoay roooh, ÉË As diua La odpues at etabonnvy Tpépoyrar LV, ÉXEÏVOU TOD capromornbévros ’Inooë xai otpra na aux Edday0mues eivai). Les apôtres, en effet, dans les mémoires composés par eux qui sont appelés Évangiles, ont raconté avoir reçu les instructions suivantes : Jésus, après avoir pris du pain et avoir rendu grâces, dit : « faites ceci en souvenir de moi, ceci est mon corps »; et après avoir pris de même la coupe et avoir rendu grâces il dit : « ceci est mon sang », et il leur en donna à eux seuls. C’est là ce que les méchants démons ont enseigné à faire aussi, par imitation, dans les Mystères de Mithra; car vous savez ou vous pouvez apprendre que du pain et une coupe d’eau figurent dans les cérémonies de l’initiation avec accompagnement de certaines paroles.

Ch. 67. Depuis lors, dans la suite, nous nous remémorons toujours ces choses réciproquement. Et ceux qui ont du bien viennent en aide à tous ceux qui sont dans le besoin et nous nous tenons toujours les uns les autres. Et pour toute notre nourriture nous bénissons l’auteur de toutes choses par son fils Jésus-Christ et par l'Esprit saint.

Et au jour dit du Soleil il y a une réunion en un même endroit de tous ceux qui demeurent à la ville ou aux champs; on lit les mémoires des apôtres ou les écrits des prophètes, {ant qu’il y a lieu. Ensuite, le lecteur ayant cessé, le président prononce une exhortation et un appel à limitation de ces belles [leçons]. Après quoi nous nous levons tous ensemble et nous prions. Et, comme nous l'avons déjà dit, lorsque nous

avons cessé de prier, on apporte du pain et du vin et de l’eau, et le président fait monter [vers Dieu] de la même manière des prières et des actions de grâces, selon son pouvoir, et le peuple s’y associe en disant Amen, et l’on distribue les choses eucharistiées et chacun en a une part et il en est envoyé aux absents par les diacres. Ceux qui sont dans l’abondance et qui le veulent bien donnent chacun ce qu'il veut, selon sa propre détermination, et ce qui a été recueilli est déposé auprès du président et c’estlui même qui vient en aide aux orphelins et aux veuves et à ceux qui sont privés de ressources par suite de maladie ou de toute autre cause et à ceux qui sont dans les chaînes et aux gens du dehors qui sont de passage, bref il veille sur tous ceux qui sont dans le besoin.

La double description vise un seul et même acte cultuel, célébré tantôt après le baptème des néophytes, tantôt dans les assemblées du dimanche. Cela n’est pas contestable. On peut s'étonner de cette répétition, mais il n'y à aucune raison d'en chercher la justification dans la nature des cérémonies décrites. Dans les deux cas les éléments du rite sont les mêmes. La seconde fois, au ch. 67, Justin rappelle luimême qu'il en à déjà parlé. S'il y revient, c’est parce qu'il veut décrire complètement aussi bien le culte du dimanche que les pratiques de l’admission de nouveaux membres dans la communauté chrétienne, afin d’en montrer aux empereurs l’innocuité et de dissiper ainsi les odieuses accusalions qui pèsent sur les réunions des chrétiens. On sait d’ailleurs que les répétitions ne lui coûtent guère.

Avant de dégager de ces chapitres les renseignements qu'ils renferment, il convient de citer encore les passages du Dialogue avec Tryphon qui contiennent de précieuses indications sur la conception de l’eucharistie chez Justin.

A propos du sacrifice de purification que la Loi de Moïse impose au lépreux guéri, il s'exprime ainsi :

Dial. 41. Et l’offrande de farine qu’il est prescrit d'offrir pour ceux qui sont purifiés de la lèpre, est une préfiguration du pain de l’action

1) Lévit., 44. 10 et suiv. Ce sacrifice comportait deux agneaux sans défaut, une brebis d’un an sans défaut, trois dixièmes d’un épha de fleur de farine pétrie à l'huile et un log d'huile.

de grâces (eucharistie) que notre Seigneur Jésus-Christ nous a prescrit de célébrer! pour commémorer la souffrance endurée par lui en faveur de ceux qui purifient leurs âmes de toute malignité humaine, afin que nous rendions grâces à Dieu, à la fois d’avoir créé le monde, avec tout ce qu’il contient, à cause de l’homme, et de nous avoir délivrés de la perversité dans laquelle nous étions nés et d’avoir détruit entièrement les principes et les puissances? par celui qui a souffert selon sa volonté.

Ailleurs, à propos d'une prophétie d’'£saïe (33. 13-19, notamment 16) où 1l est parlé du pain et de l’eau qui seront fournis au juste dans sa retraite fortifiée :

Dial. 70. Dans cette prophétie il parle manifestement du pain que notre Christ nous a prescrit de célébrer en souvenir de son incarnation pour ceux qui croient en luiet pour lesquels ila souffert, et de la coupe qu’il nous a prescrit de célébrer avec actions de grâces en souvenir de son sang.

Enfin, dans un passage où il montre que tous les chrétiens constituent le véritable sacerdoce, Justin s'exprime ainsi :

Dial. 117. Par avance Dieu déclare donc agréer tous les sacrifices, offerts en ce nom, que Jésus le Christ nous a prescrits, c’est-à-dire ceux qui dans l’action de grâces (eucharistie) du pain et de la coupe sont offerts par les Chrétiens en tout lieu de la terre*..……. Moi aussi je dis que les prières et les actions de grâces émanant des hommes dignes sont les seuls sacrifices parfaits et agréables à Dieu. Car ce sont les seuls qu’il est recommandé aux chrétiens de célébrer, notamment dans la cérémonie de commémoration { de leur nourriture sèche et humide, où ils commémorent aussi la passion que le Fils de Dieu a soufferte à cause d'eux.

1) Il ya : ôv... I. X. rapédwue mouetv. Le sens de moueiv, ici comme dans d’autres passages analogues, n’est pas : « sacrifier », ce qui serait contraire aux déclarations formelles de Justin et ce qui ne se justifie guère en soi, mais : « célébrer », « accomplir », comme il est dit Matth., 26, 18 : nou vo nécya et comme nous disons en français : « faire ses Pâques ».

2) IL s’agit des Puissances malfaisantes, c. à d. de tous les êtres surhumains mauvais dont la foi des premiers chrétiens peuplait le monde (démons, etc.), comme contre-parlie des êtres surhumains bienfaisants (anges, etc.).

3) J'ai suivi le texte de l'édition Otto. Les variantes ne changent pas la portée du passage.

4) Il y a littéralement : « dans la commémoration de leur nourriture sèche et humide, où ils commémorent », — A rapprocher de ce passage Jre Apol., 13,

On sent bien en lisant ces déclarations qu’il n’y a pas encore ici un système arrêlé au sujet de l’eucharistie. Si la description du rite, tel qu’il se célébrait à Rome etsans doute aussi dans la généralité des églises vers le milieu du second siècle, est suffisamment claire, la signification de l’eucharistie ne s’est pas encore fixée. Il y a dans les interprétations de Justin des éléments distincts, encore flottants, et c'est là justement ce qui constitue pour nous la valeur de son lémoignage. Car, s’il en‘est ainsi pour un chrétien élevé à l’école de la philosophie et qui cherche à rendre compte de sa foi d’une façon rationnelle, à combien plus forle raison devaitil en être de même pour la masse des chrétiens moins cultivés.

Sous le bénéfice de cette observation nous pouvons dégager de ces textes les conclusions suivantes :

— 1° Le mot evcharistie, qui signifie proprement « action de grâces » sert déjà dans le langage chrétien à désigner, par métonymie, les aliments eux-mêmes pour lesquels les fidèles rendent grâces (/"° Ap., 66 in. : à teoph aürn xaheïrat map” pi edyaptotia).

— 2° D'après ce même passage la participation à l'eucharishe est exclusivement réservée à ceux qui ont reçu le baptème et qui vivent selon les préceptes du Christ. Les néophytes y sont reçus immédiatement après l’ablution baptismale (65 in.) ; l'admission à l’eucharistie est le complément du baptême. On n’est entièrement membre de la communaulé chrétienne qu'après y avoir participé. C’est l'acte central et essentiel da culte, le cœur même de la vie dans l'église.

L’eucharistie est ainsi un rite sacré, inaccessible aux profanes, mais ce n'est pas encore un rite secret dont la connaissance soit interdite à quiconque n’est pas initié, comme dans les Mystères des religions païennes. Il le deviendra plus tard et dès lors les auteurs chrétiens ne se permettront plus de décrire la cérémonie. Justin n’éprouve encore aucun scrupule de ce genre : il raconte tout aux empereurs, Il n’y a

chez lui encore aucune trace d'enseignement ésotérique : on doit le constater, afin de reconnaîlre dès le début qu'il ne faut pas chercher de ce côté la genèse du rite qui nous occupe.

Il résulte aussi de ce même passage que, théoriquement tout au moins, on pouvait être exclu de l’eucharistie’: pour y participer il faut, en effet, vivre selon les préceptes du Christ et non seulement « promettre » de vivre ainsi. Mais Justin, pas plus que les autres écrivains chrétiens primitifs, ne nous donne de renseignements sur les conditions de la discipline à cet égard. Il est probable que, sous le couvert de l'intransigeance des principes, elle s’accommodait en pratique aux dispositions de la communauté dans chaque cas individuel.

— 3° Justin rapporte à Jésus l'institution de l'acte eucharistique (l'e A p., 66), mais son témoignage ici est dépendant de celui des Évangiles ou Mémoires des apôtres. Il importe de noter que les termes de la citation invoquée par Justin ne se retrouvent textuellement dans aucun de nos évangiles actuels. Ni Matthieu, ni Marc n’ont les mots, essentiels en l'espèce : « faites ceci en souvenir de moi ». Luc (22, 19), les a, mais dans un tout autre contexte’ ; d’ailleurs la comparai-

1) Texte de Justin: rov ’Incodv xa6ôvra äprov ed yaniorisavra eimeiv + robro moieïre els Thv Gvduvnoiv pou, vor Éom To cou pou xaï To norhotoy duolwe XaGOvTA x at edyaprorhoavra elmeïv: vobré êote td afé ou xak mLévots auroïc ueradobvar. — Texte de Luc : xoù Au6dv &prov evyapiorous Éxhacev 4at Édwuev adtoic XÉYwV* rodré Éctuv vd cœué pou vo ÜnÈp duov Dudbpevoy * Todro moreite elc ENV AVduVnouve xaù To ToTAgLoy DoabtTwc pet To CeurVAcat, ÉYWY * TOÙTO TO TOTAPLOV N XALV HN] Sva0xn êv ro afpurti pou, vo dnèp dov Éxyvwouevoy. — Nous discuterons plus loin la teneur du texte de Luc, mais il est clair que ce n’est pas celui que cite Justin. — Les derniers mots de Justin: « et il leur en donna à eux seuls » font-ils encore partie de la citation ou sont-ils une réflexion ajoutée par l’auteur pour montrer que dès l’origine la participation à l’eucharistie est réservée aux seuls membres de la communauté ? La première hypothèse paraît plus probable. Étant données les mœurs religieuses particularistes du monde antique, il n'était pas nécessaire de justifier la limitation de l’admission au repas sacré. Cela paraissait tout naturel. L'Évangile cité par Justin insistait vraisemblablement sur le fait que c’étaient les apôtres seuls qui avaient pris part à la Cène et non lous les disciples,

son des nombreuses citations évangéliques de Justin avec les textes correspondants de nos Évangiles ne permet pas de supposer que l'Évangile dont il se servait fût notre Évangile de Luc. Il lisait donc probablement l’histoire évangélique dans une rédaction analogue, mais non identique à celles de nos synoptiques. Si cette opinion est fondée, il en résulterait que l'institution du repas eucharistique par Jésus qui, dans l’état actuel de nos documents, n’est mentionnée que par Paul et par Luc, l'était aussi dans cet Évangile, perdu pour nous, que cite Justin. Dès l’abord nous apprenons ainsi combien sont variables et incertaines les expressions de la littérature évangélique relatives au fait capital de l'institution.

— 4° Les aliments eucharistiques sont du pain el du vin coupé d'eau, et non du pain et de l’eau, comme on l’a soutenu. La communion avec de l’eau seule, sans vin, était pratiquée dans cerlains groupes de tendance ascétique, mais elle était l’exception, « contraire à la règle de l'Église », comme le dit expressément (Clément d'Alexandrie‘ et rien n'autorise à supposer qu'elle fût pratiquée à Rome à l’époque de Justin. L'expression du ch. 63 de la Z"° Apoloyie : « une coupe d’eau et de vin coupé (ÿaros za xpduaroc) est bizarre assurément et peut-être est-ce une altération du texte originel. Peut-être aussi l’insistonce de Justin à faire valoir la proportion de l’eau dans le contenu de la coupe tient-elle à la même cause, à laquelle nous avons déjà rattaché la double description du rite eucharistique, au désir manifeste de mettre en pleine lumière, combien les païens avaient tort d’imputer aux chréliens des orgies dans leurs réunions cultuelles. En tout cas Justin à la fin du ch. 65 et au ch. 67 parle expressément de vin et d’eau ; il n’y a aucune raison de statuer ici des interpolations*. La vérité, c’est que, en dehors de ces passages

1) Stromates, I, 19, 96, à propos des Enkratites. Cfr. aussi Epiphane, Panarion, XXX. 16 (gnostiques judéo-chrétiens); XLII, 3 (Marcion); XLVI. 2 (Tatien); XLVII. 1 (Enkratites).

2) Thèse soutenue par M. Harnack (Brod und Wasser, die eucharistischen Elemente bei Justin, dans Texte und Untersuchungen z, Gesch. d. altchristlichen

d'inspiration apologétique, Justin n’accorde aucune importance à la nature du liquide contenu dans la coupe, pas plus d’ailleurs que les aulres témoins que nous entendrons plus loin. Les chréliens, en eucharistiantle pain et le vin, rendent grâces pour leur « nourriture sèche et humide » (Dial., AA7) sous la forme des deux éléments fondamentaux du repas, le pain, comme aliment, Le vin coupé d’eau, qui est la boisson habituelle dans l’antiquité. Les fidèles de tendance ascétique peuvent supprimer complètement le vin, sans que cela change rien à la valeur propre de la communion; mais ils rompent avec l'usage général, cela suffit à les rendre condamnables. Le mélange d’eau et de vin est si bien un simple usage sans raison proprement rituelle que plus tard, lorsqu'on veut combattre la communion ascétique avec de l’eau, on est obligé d'inventer une justification symbolique du vin coupé pour en montrer la nécessité‘.

— 5 L’eucharistie est celébrée le dimanche (ch. 67) et à d'autres occasions, notamment après le baptême de néophytes (ch. 68), mais il n’y a aucune trace de sa célébration quotidienne. Il ne faut pas se laisser induire en erreur à cet

Litteratur, VII. 2). Il suit au ch. 65 la lecture du c. Ottobonianus qui supprime les mots xot xpéuuroc, observe qu’en dehors des deux ch. de la Jre Apologie Justin ne parle nulle part du vin de l’eucharistie, même là où l’on devrait s’y attendre, et signale deux passages où les copistes ont substitué oïvoy à üvov, êne (Dial., 69 et Ie Apol., 54). Ils ont donc bien pu rajouter oîvos à Üwp à la fin du ch. 65 et au ch. 67. Dépouillée de la prestigieuse érudition dont M. Harnack l’a entourée, cn voit combien cette argumentation est précaire. Aussi bien il n’y a plus insisté dans la suite. Quant à l'expression xai xpdyaroc du ch. 65 je serais disposé à en admettre l’authenticité, parce qu’il me paraît beaucoup plus facile d’expliquer qu’un copiste lait supprimée comme faisant double emploi que de supposer qu'il l'ait rajoutée. Si le scribe avait voulu faire disparaître le scandale d'une communion avec de l’eau seule, il aurait ajouté otvou et non xpäuaroc, d’après le bon sens et d’après l’analogie des expressions semblables employées à deux reprises par Justin un peu plus loin.

1) Cyprien dit : « Offerri aqua sola non potest quomodo nec vinum solum potest; nam si vinum tantum quis offerat, sanguis Christi incipit esse sine nobis; si vero aqua sit sola, plebs incipit esse sine Christo ». Le vin représente le sang du Christ, l’eau le peuple chrétien, le mélange la communion des deux.

égard par la description de la solidarité chétienne au début du ch. 67. Quand Justin dit: xx oûvesue &Akthorc àat, il n’entend pas que les chrétiens vivent dans le communisme et prennent tous leurs repas ensemble. Nulle part dans ses écrits il n’y a la moindre allusion à une organisation sociale de ce genre. Or, ce n'est pas là un délail sans importance : l'usage de manger en commun, comme dans un monastère, détermine tout un ensemble de dispositions communautaires régissant la vie entière. Jamais Justin n’en parle. Il raconte, tout au contraire, dans ce même ch. 67, que la réunion de tous les chrétiens a lieu le dimanche; c’est ce jour-là et ce jour-là seulement que les fidèles s’assemblent, de la campagne et de la ville, pour célébrer en commun le culte, dont l’eucharistie est l'élément essentiel. Les uns donc habitent la campagne, les autres la ville. Cela seul suffit déjà à nous convaincre, qu'ils ne se réunissent pas quotidiennement pour prendre leur repas en commun.

— 6° D'ailleurs l'eucharistie décrite par Justin est un rite, un acte cultuel, et non un banquet. y avail sans doute encore des « agapes' » ou banquets religieux chez les chrétiens au milieu du u° siècle, mais Justin n’en fait pas mention. Seraitce simplement parce qu'il lui paraissait plus prudent de ne pas en parler dans une Apologie adressée aux empereurs, à cause de leur caractère illégal? Ou bien n'est-il pas beaucoup plus vraisemblable d'admettre que Justin n’en parle pas, parce que les communautés chrétiennes y avaientrenoncé eu Lant que communautés, Justement pour ne pas tomber sous le coup de la loi, et que les agapes ou banquets fraternels entre chréliens ne subsistaient plus qu'à titre privé, entre groupes de fidèles? Nous aurons l’occasion de revenir

1) A l'intention des lecteurs peu familiarisés avec ces études je rappelle que l’on appelait agapes des repas en commun qui avaient un caractère religieux, où l’on bénissait le pain et le vin et les eucharistiait, c’est-à-dire que l’on rendait grâces pour le pain et le vin. L’eucharistie proprement dite s’est en quelque sorte détachée de l’agape pour devenir un rite du culte, L'un des objets de notre étude sera justement de rechercher le mode de cette transformation,

sur cette question. En tout cas Justin ne nous parle de l’eucharistie qu’en tant que rite; elle fait partie du culte du dimanche, au même titre que la lecture des écrits des apôtres ou des prophètes, la prédication et la prière; elle en est l'élément essentiel, le couronnement. Le caractère rituel de . l’eucharistie après le baptême ressort également du ch. 63 d’une façon indiscutable. Il n’est pas question d’un repas où l’on se rassasie, mais d’une distribution de pain et de vin coupé que les assistants absorbent et que les diacres portent aux absents. Cen’est plus que le simulacre d’un repas:. Mais ce rite est encore près de sa source. //n'a pasencore de liturgte obligatoire. Le président, nous dit Justin, prononce les prières et les actions de grâces &on dévaurs aùr®, selon son pouvoir, c’est-à-dire selon son inspiration, aussi bien qu'il le peut (ch. 67; cfr. 65 : & rei6). Il y avait probablement déjà des formules usuelles à l'usage des présidents peu doués au point de vue oratoire ; nous en trouverons plus loin dans un document notablement antérieur à l’Apologie de Justin. Mais on est encore libre d'en user ou de n’en pas user. Le rile n’est pas encore fixé dans une forme liturgique stéréotypée. Il à gardé la saveur particulière de son origine.

— T° L'eucharistie, en effet, est tout d'abord la manifestation de l'union et de la solidarité quirègnent entre les chrétiens ; c'est par excellence un acle de communion ; et cette communion s'affirme par le fait que l’on mange ensemble le pain et le vin mêlé d'eau qui constituent le fond de l'alimentation quotidienne. S'il y a quelque chose qui soit clair dans la description de Justin, c’est cela. Après avoir rappelé l'institution de l’eucharistie par Jésus lui-même et avoir déclaré que dès lors les Chrétiens se remémorent constamment les instructions reçues à cette occasion, il en donne comme preuve qu'ils s’eutr'aident sans cesse : ceux qui possèdent viennent

1) Je ne comprends pas comment M. Axel Andersen peut affirmer le contraire dans un mémoire à beaucoup d’égards excellent (Das Abendmahl in den zwei ersten Jahrhunderten nach Christus, 2° 6d., p. 87 et suiv.; Giessen, Tôpelmann, 1906).

au secours des indigents ; cévesuev &kX@hoi &e!, C'est-à-dire non pas, « nous sommes toujours réunis » — ce qui est absurde, — mais: «nous sommes les uns avec les autres », « nous sommes solidaires ». L'expression française qui m'a paru rendre le mieux la lettre du grec est: « nous nous tenons toyjours les uns les autres », c'est-à-dire nous ne nous abandonnons pas réciproquement ; il y a cohésion entre nous; nous ne formons qu’un seul corps.

Et aussitôt après la seconde description de l’eucharistie la même idée revient; ceux qui ont des ressources donnent chacun ce qu’il veut — donc, non pas simplement du pain et du vin pour l’eucharistie, mais tout ce qui peut servir à la communauté, des dons en nature ou en argent. Les dons ainsi recueillis sont confiés au président et celui-ci en distribue à tous ceux qui sont dans le besoin. Il semble bien que lé dépôt des offrandes a lieu à l’occasion de l’eucharistie, Si elle n’est plus qu'un simulacre de repas, un rite, elle marque loujours encore le moment où les fidèles mettent en commun leurs ressources pour que chacun ait à manger le nécessaire et que ses besoins élémentaires soient satisfaits. Plus tard, lorsque l'organisation ecclésiastique sera déjà plus administralive, Tertullien parlera d’une cotisation mensuelle (4Apo/., 39 : stips menstrua). Chez Justin, cinquante ans plus tôt, le souvenir de l’agape commune survit encore dans le rite eucharistique ; en y prenant part on subvient en même temps aux besoins des autres.

— 8° L'autre idée essentielle que Justin rattache à l'institution de l'eucharistie, c’est celle d'une action de gräces (ch. 67 in.). Après avoir dépeint la solidarité chrétienne, il ajoute: « pour toute notre nourriture nous bénissons l’auteur de toutes choses par son fils Jésus-Christ et par l'Esprit saint». Ailleurs nous retrouvons la même idée élargie et spiritualisée : l’Eucharistie n’est pas seulement une action de grâces pour la nourriture que Dieu accorde, mais d’une façon générale pour tous ses bienfaits, pour avoir créé le monde et tout ce qu'il renferme à cause de l’homme, pour avoir délivré les

chrétiens de l'empire du mal (Dial., 41). Action de grâces, tel est bien le sens propre du mot « eucharistie ». Mais ce n’est pas uniquement pour le pain et le vin que les fidèles se partagent qu'ils rendent grâces en célébrant le rite. A propos de ces aliments particuliers ils bénissent Dieu pour toute la nourriture qu'il leur accorde et pour tous ses bienfaits matési et spirituels. Aussi ne faut-il pas traduire au ch. 67 mäoi ve os rooopcpéela ebhoyoëuey ec. : « pour tout ce“que nous présentons en oblation nous bénissons Dieu » etc., comme si l’action de grâces portait uniquement sur les oblations ou comme si les chrétiens apportaient à l'assemblée tous leurs aliments pour les faire bénir. Une pareille interprétation est contraire aux textes : le verbe xpocoécschx au moyen signifie: « consommer » et il est tout simplement absurde de se représenter que dans une communauté déjà quelque peu nombreuse, comme celle de Rome, les fidèles pussent apporter au culte tous leurs aliments pour les faire bénir et les remporter ensuite chez eux. C’est praliquement impossible. En réalilé les chrétiens ont l'habitude de rendre grâces à Dieu avant et après chaque repas; ils prononcent le benedicite ou, comme l’on dit, ils bénissent la table : mais dans l’eucharistie de la communauté réunie ils bénissent Dieu et lui rendent grâces d’une façon plus solennelle pour leur nourriture et pour tous ses bienfaits. Ici encore le rite est un dérivé du repas religieux, l'acte religieux s’est développé, tandis que le repas se réduisait à une cérémonie représentative.

Pourquoi le pain el le vin coupé de l’eucharistie ont-ils une valeur particulière ?

9° Le pain de l'eucharistie est un souvenir de la souffrance du Christ, de son incarnation, la coupe un souvenir de son sang (Dialoque, 70 ; A1; 117). Ces trois passages sont d’une construction difficile qui trahit le caractère encore inorganique de la pensée de Justin : l’idée générale d'action de grâces pour les bienfaits de Dieu y est associée avec celle de commémoration de l'incarnalion et de la souffrance du

Ge

Christ, sans qu'il soit établi un lien entre elles. Par contre il est dit très clairement partout que l’eucharistie est une « commémoration » et non un « renouvellement » de sa souffrance. L'incarnation et la passion ont eu pour raison d’être le salut des fidèles. Ce sont les bienfaits de Dieu par excellence accordés une fois pour toutes. Il convient donc de les commémorer tout particulièrement dans l’action de grâces solennelle qu'est l’eucharistie. Mais il y a plus: il y a les paroles d'institution rapportées dans les « Mémoires des apôtres ».

— 10° Le pain et le vin de l’eucharistie ne sont pas une nourriture vulgaire; ils sont chair et sang du Christ(ch. 66). Ici surtout on ne peut se soustraire à l’impression que Justin, plein de respect pour l’enseignement transmis par les apôtres, l’a superposé à une conception de l’eucharistie qui avait d’autres origines. Nulle part ailleurs il ne parle de cette assimilation du pain à la chair et du vin au sang du Christ, et dans le seul passage où il la mentionne il éprouve le besoin de la mettre expressément sous l'autorité de la tradition apostolique ; Edéy0auev, dil-il, au ch. 66, «il nous a été enseigné » ; c’est évidemment une des choses qu'il ne lui paraît pas possible de rejeter, mais sur lesquelles il préfère ne pas insister. L'explication qu’il en donne est à peine esquissée : de même que par la volonté de Dieu le Christ s’estincarné, c’est-à-direa pris chair et sang pour le salut des chrétiens, de même par l'effet d’une prière spéciale la nourriture eucharistiée est la chair et le sang de ce Jésus incarné, et comme cette nourriture se transforme eu chair etsang des fidèles par la digestion, ceuxci s'assimilent ainsi une nourriture divine. Justin constate le fait plutôt qu’il ne l'explique. Si nous analysons sa pensée en faisaut abstraction, comme il convient, des doctrines de beaucoup postérieures qui ont eu cours dans les églises depuis le moyen âge, il me semble qu’il n’y a qu’une manière de la comprendre : de même que le Christ s’est incarné dans la chair et le sang de la personne humaine Jésus, de même il s’incarne dans le pain et le vin eucharistiés et, par le fait

même, les fidèles s’assimilent sa chair et son sang. Ce serait, somme toute, une conception analogue à celle que nous retrouverons plus loin sous la plume du quatrième évangéliste *.

Ce que l’on ne comprend pas el ce qui prouve justement l’hétérogénéilé des deux ordres d'idées, c’est pourquoi et

comment un acte rituel qui est expressément et à plusieurs.

reprises qualifié par Justin de «commémoration » (véuvas) de l’incarnation et de la souffrance du Christ, peut être conçu en même temps comme une sorte de réincarnation perpétuelle, c’est-à-dire comme un renouvellement. Ces deux notions s’excluent réciproquement. La seconde s’estimposée en vertu de son origine apostolique, mais elle n’a pas été intégrée dans la pensée de l’auteur. Il nous est très difficile de nous remettre dans la mentalité d’un esprit habitué comme Justin à vivre dans l’allégorie et la typologie perpétuelles. L'homme qui voyait dans l’offrande de farine du sacrifice de purification offert par le lépreux le type du pain de l'eucharislie (Dial, 41) ou dans le sang de l’agneau pascal immolé par les Israélites en Égypte le type du sang du Christ (Dial. 40 et 111), n'éprouvait aucune difficulté à retrouver la chair et le sang du Christ dans le pain et le vin de l’eucharistie. Il n’avait non plus aucun besoin de s’expliquer ce phénomène par un changement de substance ; c'était tout simplement pour lui un changement de valeur. Pour beaucoup de ses coreligionnaires d’origine païenne, sinon pour Justin lui-même, l’idée d’absorber une chair divine était moins choquante que pour les chrétiens d’origine juive ou pour des esprits positifs modernes. Tout ce qui touche à l’incarnation dans le christianisme antique procède du paganisme bien plus que du Judaïsme. La croyance à la vertu de l'absorption d’une chair divine est très vieille.

1) Il est d’autant plus curieux que Justin ne s'appuie pas sur le témoignage du IV* Evangile, alors que cet Evangile, sur ce point comme sur plusieurs autres, correspondait beaucoup mieux à ses propres doctrines. Pour Justin cet Evangile n’était pas d’origine apostolique.

— 11° Enfin l'eucharistie est pour Justin un sacrifice spirituel, par opposition aux sacrifices matériels des paiens ou des Juifs (Dial., AA7), Les seuls sacrifices agréables à Dieu sont les prières et les actions de grâces (eucharisties) des hommes de bien. Aussi sont-ce les seuls que le Christ ait recommandé d'offrir dans l’eucharistie du pain et de la coupe ‘. L’eucharistie est ici posilivement qualifiée de Ovstz, mais on voil en même temps qu'elle l’est uniquement en tant que prière d’action de grâces. Justin ne songe pas au sacrifice rédempteur renouvelé dans l’eucharistie. Il n’en est question nulle part*. Dieu n’a besoin ni de sang, ni de libations, ni d’encens, estil dit Z'° Apologie, 43 ; il faut le louer par une parole de prière et d'action de grâces, et au lieu de brûler sur l'autel Les obla-tions qu’on lui fait, comme les païens, il convient au contraire d’en user pour soi-même et de les distribuer aux pauvres. Nous voilà ramenés à l’idée mère, à la signification essentielle, pour Justin, de l’eucharistie, à celle qui est au cœur même de l'acte rituel, à l’idée de solidarité des chrétiens entre eux et avec le Christ et d'actions de grâces envers le créateur de tous les biens et le dispensateur du salut.

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