LE QUATRIEME ÉVANGILE
Le témoignage du IV° Évangile nous reporte approximativement vers la même époque que celui des Épîtres d’Ignace et dans le même milieu chrétien d’Asie-Mineure‘, mais la nature et les conditions de son témoignage sont bien différentes. Ignace, pauvre théologien, est un homme d'action, avant tout préoccupé du côté pratique de l’organisation chrélienne naissante; pourvu que tous les membres de chaque communauté s'unissent dans une même eucharislie avec l’évêque et les presbytres, il est satisfait. 1] ne voit pas plus loin. Le quatrième évangéliste, au contraire, n’a aucun souci d'organisation ecclésiastique. C’est un penseur, un mystique idéaliste, uniquement attaché à l'idée, ayant à cœur de prouver aux Juifs, particulièrement aux Juifs hellénisés, que la parole du Christ c’est la Parole de Dieu, rendue sensible et vivante pour tous les hommes capables de saisir la vérité. Il s’adresse à un petit groupe d'élite. Des formes
rituelles ou ecclésiastiques de l’eucharistie, il n’a cure; la
4) Le IVs Évangile est originaire de la région éphésienne et date vraisemblablement du premier quart du second siècle. Pour toutes ces questions critiques je me permets de renvoyer le lecteur à mon ouvrage sur Le IVe Évangile, son origine et sa valeur historique (Paris, Leroux), notamment p. 324 et suiv. de la 2€ édition.
seule chose qui l’intéresse, c’est de justifier pour l’esprit ce qui dans l’eucharistie, telle qu’on la pratique parmi les disciples du Christ, paraît le plus difficile à concilier avec les principes de la théologie dans laquelle il veut couler la tradition chrétienne ; et il le fait de cette façon voilée, sous cette forme enveloppée et lucide qui lui sont familières.
Le premier fait qui frappe le lecteur, c’est que le quatrième évangéliste non seulement ne mentionne pas l'institution de l'Eucharistie par Jésus, la veille de sa mort, mais passe même complètement sous silence la Cène de Jésus et de ses apôtres. I] agit ainsi de propos délibéré. On a surabondamment établi, en effet, qu'il a connu la tradition des synoptiques. Luimême décrit (ch. 43) un repas pris par Jésus avec ses apôtres, immédiatement avant son arrestation et avant la fête de Pâque, au cours duquel Jésus annonce la trahison de Judas, tout comme dans la version des synoptiques. S'il ne relate pas la Cène, c’est qu'il n’a pas voulu le faire. Nous n’avons pas à discuter ici pour quelles raisons.
Ce n’est pas qu'il ignore l'existence de l’eucharistie, ni parce qu'il ne la rattache pas à Jésus. Au contraire, il en fait l’objet d’un des chapitres les plus importants de son évangile (ch. 6) et lui fait donner par Jésus lui-même une consécration plus éclatante que dans aucun des synoptiques. Mais il la rattache au miracle de la multiplication des pains. Dès l'antiquité on a reconnu que le discours de Jésus aux Juifs après la mulliplicalion vise expressément l’eucharislie : tout le développement sur « manger la chair et boire le sang » du Christ n’a de sens que dans cette acception. Ce miracle est un signe (onustov, 6. 14), ce qui implique dans la langue de l’évangéliste qu'il faut en chercher le sens caché et la valeur profonde. L'emploi réitéré du terme ebyapiorioas (6. 11, 23), le fait que le repas de la foule a lieu aux approches de Pâque (v. 4)‘, le soin avec lequel on recueille les morceaux
1) Mème si les mots rù rxécya sont une glose introduite dans le texte, l’expression à Éoprà Tv ’Iovôaiwv suffit à désigner clairement la fête par excellence
de pain après le repas (xAgouarx, v. 13, même expression que dans la Didaché) sont autant d'indications discrètes pour mettre le lecteur sur la bonne voie. Il est probable, d’ailleurs, que déjà avant la rédaction du IV° Évangile il y avait dans la tradition évangélique une tendance à assimiler la multiplication des pains à un repas eucharistique:.
Voyons donc quel est ce discours de Jésus, dans lequel l'évangéliste expose sa conception de l’eucharistie et la jusüfie*. Il est très clair, à la condition que l’on se reporte à la théologie de l’époque et que l’or veuille bien faire abstraction de toutes les doctrines que les églises chrétiennes ont échafaudées sur ces texies, bien des siècles plus tard.
La foule rassasiée (6. 12), impressionnée par le miracle, est portée à reconnaître en Jésus le Messie et à le faire roi. Mais il se soustrait à ces hommages (vv. 14 et 15). Elle le
des Juifs, la Pâque. Il faut bien que l’évangéliste ait une raison de mentionner ce détail, qui n’a aucune relation directe avec le récit.
1) La relation entre le récit de la multiplication dans le IVe Évangile et dans les synoptiques est évidente. Jean, 6. 10, indique le même nombre de participants que Matth., 44. 21 et Marc, 6. 44, Luc, 9. 14. De part et d'autre le récit de la marche sur les eaux est intercalé dans celui de la multiplication. Jean, 6. 30 la foule, après la multiplication (!), demande à Jésus un miracle tout comme dans Matth., 16.1 et Marc, 8. 11. — Or déjà dans les récits des synoptiques il ya comme des invitations à interpréter le repas miraculeux dans le sens d’un repas eucharistique : Matth., 14. 19, Jésus « avant pris les cinq pains et les deux poissons leva les yeux au ciel (ce qui correspond à une prière), les bénit (:516yn5ev), les rompit (xéoxc) et les donna aux disciples et ceux-ci (les distribuèrént] à la foule. » Les disciples jouent ici le rôle des diacres dans les communautés chrétiennes, Cfr., Matth., 15.36; Marc, 6. 4i et 8. 6 sqq. (où il y a même le mot syaptoraouc), Luc, 9. 16-17. — Il est dit aussi que ceux qui mangèrent étaient au nombre de cinq mille hommes environ, sans compter les femmes et les enfants (Matth., 14, 21; 15. 38). D'après le lraité :Berakhot (7. 2), mentionné plus haut, les femmes, les esclaves et les enfants ne comptent pas pour l’appréciation du nombre des convives qui prennent part au repas religieux chez les Juifs,
2) Les autres passages du IVe Évangile, où l’on a voulu voir des allusions à l'eucharistie : 4. 10, 13, 14 (l’eau qui procure la vie), 32, 34 (la nourriture du Christ est de faire la volonté de son Père), 45. 1 et suiv. (le cep et les sarments) n’ont pas de relation directe avec cette pratique. Ils doivent être évoqués cependant comme preuves de la valeur perpétuellement symbolique du langage de l’évangéliste,
rejoint à Capernaüm et lui demande par quel nouveau miracle il se trouve dans cette bourgade (v. 25). Suivant le procédé habituel de l’évangéliste Jésus ne répond pas à la question, mais amorce l'interprétation eucharistique du repas surnaturel qu'il leur a procuré la veille :
(v. 26) « Vous me cherchez, non pas parce que vous avez vu des miracles (signes), mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés. (v. 27) Procurez-vous, non pas la nourriture qui périt, mais la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle que le Fils de l’homme vous donne: car c'est lui que Dieu a marqué de son sceau ».(v. 28) Ils lui dirent donc : Comment faire les œuvres de Dieu : ? (v. 29) Jésus répondit et leur dit : « C'est ici l’œuvre de Dieu, que vous ayez foi en celui qu’il a envoyé ». (v. 30) Ils lui dirent donc : « Quel miracle (signe) fais-tu donc, toi, pour que nous voyions ce que tu fais et que nous ayons foi en toi? (v. 31) Nos pères ont mangé la manne au désert, selon ce qui a été écrit : « il leur donna à manger du pain venant du ciel ».
D'après l’£xode (16. 4 et 15), en effet, la manne était du pain que Dieu avait fait tomber du ciel. Cette idée était familière à la piété juive (Psaumes, 78. 24; 108. 40). La théologie judéo-hellénique l'avait naturellement allégorisée et voyait dans la manne le symbole du Logos ou du Verbe, par lequel Dieu nourrit les âmes’. C’est cette doctrine à laquelle l’évangéliste rattache les déclarations suivantes de Jésus. Le vrai pain du ciel, ce n’est pas la manne matérielle que Moïse donna aux Israéliles, pas plus que ce n'étaient les pains dont la foule s'était rassasiée la veille — nourriture périssable — le vrai pain du ciel, celui qu’il faut chercher parce qu'il demeure en vie éternelle (v. 27), c’est le Verbe de Dieu, et comme dans la théologie de l’évangéliste Jésus est le Verbe fait chair, le vrai pain du ciel c’est le Christ lui-même, qui est
4) L’explication de cette expression est sans intérêt pour notre enquête. Voir mon livre sur Le IVe Évangile, p. 177 (174 de la 1'e édit.).
2) Voir Philon, 11 Leg. all., 24 fin; 111 Leg. all., 59, 61; Quod det. pot. ins., 31; Quis rer. div. haer., 45 et 39 ; De profugis, 25; De migrat. Abrahami, 5. — D'autre part les rabbins affirmaient que le Messie devait renouveler le miracle de la manne. Voir mon iV* Évangile, p. 178 (175 de la 4re éd.).
LES DOCUMENTS. — LE 1V° ÉVANGILE 6l
venu du ciel et que l’on ne peut s’assimiler qu’en ayant foi en lui (c'est-à-dire en reconnaissant qu'il est effectivement le Verbe de Dieu, vv. 27 et 29).
(v. 32) Jésus donc leur dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain venant du ciel, mais c’est mon Père qui vous donne le pain venant du ciel, le véritable; (v. 33) car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde ». (v. 34) Ils lui dirent donc : « Seigneur, donne-nous toujours ce pain-là ». (v. 35) Jésus donc leur dit : « C'est moi qui suis le pain de vie; celui qui vient vers moi n'aura plus jamais faim et celui qui a foi en moi n'aura plus jamais soif; (v. 36) mais je vous l’ai dit : vous avez vu et vous n'avez pas eu foi »..... (v. 40) « Voici quelle est la volonté de mon Père, que tout homme qui contemple le Fils et a foi en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour ».
Les Juifs, entendant ces paroles qui leur paraissent étranges de la part d’un homme dont ils connaissent le père et la mère, commencent à murmurer (vv. 41 et 42). Jésus leur répond que ceux-là seuls peuvent venir à lui qui sont attirés vers lui par le Père (v. 44), et il continue ainsi :
(v. 47) « En vérité, en vérité, je vous le dis : celui qui a foi a la vie éternelle. (v. 48) Le pain de vie, c’est moi. (v. 49) Vos pères ont mangé la manne au désert et ils sont morts. (v. 50) Le pain qui est descendu du ciel, le voici, afin que si quelqu'un en mange, il ne meure point. (v. 51) C’est moi qui suis le pain vivant qui est descendu du ciel; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra pour l'éternité, et le pain que je donnerai Inotez ce futur] c'est ma chair pour la vie du monde‘ ». (v. 52) Les Juifs donc se querellèrent entre eux, disant : « Comment celui-ci peutil nous donner sa chair à manger »? (v. 53) Jésus donc leur dit : « En vérité, en vérité, je vous dis, que si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’avez pas de vie en vous. (v.54) Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour; (v. 55) car ma
4) Le Sinaïticus porte : Kat 6 Gpros dE üv éy® Jdow Ünèp The ToÙ x6Guou Cwis n odpé vou éortv. Le Vaticanus, la Vulgate, la version syriaque de Cureton, etc. ont : Üv éyo Docu n cupE pou éoriy Ünëp v. tr. x. (wc, Cette construction est mieux attestée que la précédente, mais elle est plus tourmentée que ne l’est en général le style de l’évangéliste. La pensée est la même dans les deux cas : le pain que je donne est ma chair; ce pain ou cette chair, je les donne pour la vie du monde. La lecture de divers mss. : dv yo So à oûpé pou éoriv, y éyo wow ÜTép t. Tr. x6ouou Cwnc est moins hien attestée.
chair est une vraie nourriture et mon sang est une vraie boisson. (v. 56) Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui; (v. 57) de même que le Père vivant m’a envoyé et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, celui-là vivra aussi par moi. (v. 58) C'est ici le pain qui est descendu du ciel, non pas comme en ont mangé les pères qui sont morts ensuite. Celui qui mange ce pain vivra pour l'éternité. »
Et comme cette fois une partie des disciples eux-mêmes
commencent à murmurer, Jésus ajoute en guise de conclu- SION :
(VIOLE « cela vous scandalise? (v. 62) (Que,sera-ce donc) quand vous verrez le Fils de l’homme monter où il était auparavant? (v. 63)
.C’est l'esprit qui procure la vie, la chair ne sert à rien; les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie ».
Ce célèbre morceau renferme en apparence une contradiclion si formidable entre les déclarations spiritualistes des vv. 29, 36, 40 et 47 (le salut par la foi), 35 (la vie promise à celui qui vient vers Jésus, non à celui qui mange le pain), 63 (l'esprit seul donnant la vie) et les déclarations matérialistes des vv. 51 à 58 (il faut manger la chair el boire le sang du Christ pour avoir la vie éternelle), qu’il a été invoqué avec autant d’acharnement par les partisans du spiritualisme et par ceux du réalisme eucharistique. Plusieurs critiques modernes ont cru résoudre la difficulté en supposant que les vv. 51 à 59 sont une interpolation ajoutée au texle primitif de l’évangile ou bien que l’évangéliste aurait combiné dans ce discours eucharistique deux sources d'inspiration différente, sans parvenir à en masquer la contradiction‘. La seconde hypothèse ne résoud rien, puisque l’auteur assume la responsabilité des documents qu’il incorpore à son récit, quelle qu’en soit la provenance. La première est une manière très simple de se tirer d'affaire, mais non moins arbitraire, puis-
1) Telle est p. ex. l'opinion de M. Chastand (L'apôtre Jean et le IVe Évangile, p. 243). Il distingue deux discours originairement indépendants : I com-
prenant les vv. 26, 27, 31-35, 41, 42, 47-58 ; II comprenant les vv, 28-30, 36- 40, 43-46.
qu'il n’y a rien dans les manuscrits qui puisse l’étayer el pas d'arguments sérieux pour la justifier’.
En réalité ce discours présente une gradalion logique facilement reconnaissable, à condition de l’interpréter selon l'esprit de l’évangéliste et de ne pas perdre de vue que, comme tous les autres discours du même écrit, il s'adresse non pas aux Juifs galiléens contemporains de Jésus, mais aux Juifs hellénistes du commencement du n° siècle, qui repoussent le Christ au nom même de la théologie par laquelle l’auteur prétend justifier la foi au Christ. L’évangéliste a en face de lui des Juifs cultivés, qui connaissent l’assimilalion traditionnelle de la manne au pain venant du ciel et qui ont appris, à l’école de leurs maîtres en philosophie religieuse, qu’en réalité ce pain d’origine céleste est le Verbe de Dieu, nourrissant les âmes. Ils acceptent bien que l’on doit rechercher la nourriture qui demeure en vie éternelle (v. 27) et qu'il faut avoir foi aux envoyés de Dieu (v. 29), mais ils demandent des preuves que Jésus est cet envoyé de Dieu, et non Moïse (v. 31). Ils désirent qu’on leur donne de ce pain céleste (v. 35). Ce quiles fait murmurer, c’est que
1) Le défenseur le plus ingénieux de cette hypothèse de l’interpolation des vv. 51 à 59 est M. Spitta, professeur à l’Université de Strasbourg, dans une étude intitulée « Die urchristlichen Traditionen ueber Ursprung und Sinn des Abendmahls » dans son premier vol. Zur Geschichte und Litteratur des Urchristentums (Gültingen. Vandenhoeck Ruprecht, 1893), p. 207 à 337. Voir p. 216 et suiv. M. Spitta observe qu’au v. 59 Jésus parle dans la synagogue de Capernaüm, tandis qu’au v, 25 il parle au bord du lac; ceci n’est pas tout à fait exact; au v. 25 il v a mépav rc Oahdoons, c.-à-d. « de l’autre côté » du lac de Genesareth, et non pas « au bord du lac ». Il estime que les vv. 61 et 62 : « cela vous scandalise ? Que sera-ce donc quand vous verrez le Fils de l’homme monter où il était auparavant? » font suite au v. 50 : « Le pain qui est descendu du ciel, le voici », et non pas au morceau sur l'obligation de manger la chair du Christ. A ce comple-là nous devrions remanier tous les écrits de l’antiquité où l’auteur revient à une idée exprimée antérieuremsnt, après en avoir développé une autre qui en est dérivée. Il signale qu’au v. 51 il est parlé de Ô proc 6 Cov, tandis qu’au v. 48 il y à 6 &pros tac uns, qu'aux vv. 54 et 56 il y à tpwywy, tandis que dans le morceau précédent il y à gaysiv. Au v. 51 cependant il y a encore géyn; d’ailleurs ces différences verbales sont insignifiantes en comparaison de l’unité de ton et de style qui règne dans l’ensemble du discours.
l’homme Jésus quileur parle prétende être lui-même ce pain du ciel ou pain de vie, c’est-à-dire le Verbe incarné (v. 35 à 42). Telle est cependant la thèse chrétienne de l’évangéliste. Pourquoi les Juifs ne l’acceptent-ils pas? parce qu'ils n’ont pas la foi (vv. 36, 40, 47) et ils n’ont pas la foi, parce que Dieu n’a pas exercé sur eux l'attraction sans laquelle nul ne peut venir à Christ (v. 44). Cette idée que tout bien et toute vie viennent de Dieu est l'application d’un des principes fondamentaux de la théologie judéo-alexandrine. Un premier point est ainsi établi : Christ est le pain de vie et, si les Juifs n'étaient pas incapables de saisir la vérité, ils reconnaîtraient bien que leurs pères sont morts après avoir mangé la manne; celle-ci n’était donc pas le pain de vie (v. 49).
Le vrai pain de vie, c’est celui qui délivre de la mort le croyant quien mange (v. 50). Or, comme le Christ, en tant que Verbe incarné, est lui-même ce pain, l’image poursuivie autorise à dire que c’est lui que le disciple fidèle doit manger. L’évangéliste est amené ainsi à la seconde partie de son apologie chrétienne : la justification de la pratique eucharistique chrétienne où l’on prétend s’assimiler la chair et le sang du Christ (v. 51). Il a eu soin, au préalable, de nous apprendre que se rassasier du pain du ciel, c’est venir vers Christ et que la condition d’accès à la vie éternelle, c’est d’avoir foi au Fils de Dieu. Nous sommes donc avertis. Au v. 56, après avoir énoncé sa thèse de la façon la plus crue (vv. 53-56), il a bien soin de l'expliquer encore : manger la chair et boire le sang du Christ, c’est demeurer en lui et l’avoir demeurant en soi, c'est l'unité mystique dont il décrira si bien plus loin la nature toute morale (ch. 45 et 47. 21 sqq.), c’est l'assurance de la vie éternelle (v. 58). Cette parole n’en reste pas moins dure à entendre (v. 60). Et ici, ce ne sont plus seulement les Juifs, c’est une partie des disciples du Christ eux-mêmes qui murmurent (v. 60 et 61). Que diront-ils donc, quand ils verront le Fils de Dieu remonter dans le séjour céleste (v. 62), c'est-à-dire quitter la chair pour rentrer dans la sphère de l'esprit? N’ont-ils donc pas encore compris le sens profond,
la valeur intime de cette communion à la chair et au sang du Christ ? S'ils avaient la foi, ils sauraient que ce qui donne la vie, c'est l'esprit, que la chair ne sert à rien, que les paroles du Christ sont loutes esprit et vie (vv. 63, 64).
Tout cela n’a aucun sens intelligible pour des paysans de Galilée. Tout cela devient clair à l’adresse des Juifs hellénistes qui acceptent les prémisses théologiques de l’évangéliste, mais auxquels répugne la doctrine de l’incarnation et que révolte l'assimilation chrétienne du pain de vie à la chair du Christ. Si le IV° Évangile ne nous apporte aucun témoignage sur l'institution du repas eucharistique par Jésus, il renferme un témoignage de premier ordre sur la valeur accordée à l’eucharislie dans la petite élite des chrétiens mystiques d'Asie, qui ont fondu la tradition évangélique dans la théologie judéo-hellénique de leur temps et qui ont établi ainsi pour de longs siècles les fondements de la doctrine de l'Église grecque. Voici, en effet, ce qu'il nous apprend :
1° L'eucharistie est rattachée à un repas, où les disciples de Jésus ont mangé du pain et des poissons. — Pour l'évangéliste elle n'est pas encore un rite du culte. Les aliments de ce repas sont de la nourriture périssable (vv. 26 et 27). Ils n'ont pas de valeur. La seule chose qu'il faille rechercher, c’est le pain de vie que donne le Christ.
2° L’équation pain = chair, vin =sang du Christ, dans l'eucharistie, est déjà établie dans les groupes chrétiens d'Asie, mais elle n'est pas admise par tous. — Cela concorde avec le témoignage contemporain d’Ignace. L’équation existe, mais le sens et la valeur en sont encore flotlants. Le quatrième évangéliste nous apprend que même parmi les disciples du Christ il y en a qui protestent contre elle, et cela n’a rien que de bien naturel dans un milieu saturé d’idéalisme alexandrin et de docétisme. Il n’est pas nécessaire de supposer que cette assimilation du pain et du vin à la chair et au sang soit, dans le IV° Évangile, d'origine paulinienne ; car elle existe aussi dans la tradition synoptique, connue de l’évangéliste, et la valeur qu’il accorde au pain de vie est tout autre que
celle que lui attribue l’apôtre Paul ; celui-ci — nous le verrons — fait du repas eucharistique une commémoration de la mort du Christ et l'expression de l’unité entre les chrétiens. Au contraire pour le quatrième évangéliste :
3° L’eucharistie n'a aucune relation avec la mort du Christ et n'a à aucun degré le caractère d'un sacrifice ou de commémoration d'un sacrifice. — Non seulement il supprime toute mention de l'institution par Jésus la veille de sa mort pour rattacher son plaidoyer eucharistique à la multiplication des pains, mais 1] n’y à aucune allusion à la mort du Christ dans tout le discours. Cela concorde, d’ailleurs, avec sa conception de l’œuvre du Christ : celui-ci sauve les hommes, non par sa mort, mais par son incarnalion. Le pain de vie, ce n’est pas la chair de la Passion, c’est la chair du Logos incarné et vivant.
4° Le pain et le vin de l'eucharistie procurent la vie éternelle à ceux qui ont la foien scellant leur union mystique avec le Christ vivant. — Nous retrouvons ici l’idée du pain de vie, de la nourriture qui donne la vie, — non pas la vie matérielle, mais la vie supérieure, — idée que nousavons déjà constatée chez Ignace et dans la Didaché, seulement ici elle est plus fouillée, comme il convient de la part d’un grand esprit. Tout le discours analysé plus haut est le développement de la pensée exprimée ici : Si Dieu ne vous a pas donné la foi, vous ne pouvez pas venir vers le Christ, reconnaître en Christ le pain de vie ni vous assimiler ce pain, de manière que Christ demeure en vous et vous en lui.
5° Le pain et le vin sont chair et sang du Christ en tant qu'instruments de la communication de la vie. — Le sens mystique du discours eucharistique s’impose à quiconque le lit sans parti-pris. Supposer que l’auteur ait prétendu faire dire à Jésus que, pour avoir part à la vie, il fallait absorber de la véritable chair matérielle et du véritable sang matériel du Christ, et lui ait fait dire ensuite, comme conclusion : « la chair ne sert à rien », c’est lui prêter gratuitement une absurdilé etimputer à ce grand idéaliste une thèse matéria-
à ef
liste contre laquelle toute sa pensée proteste. Mais nier qu’il ait entendu présenter le pain et le vin comme étant effectivement chair et sang du Christ, ce n’est pas moins faire violence au texte. C’est dans l’analogie fournie par la théologie de l’évangéliste qu’il faut chercher la vraie signification de ce qui est pour nous, lecteurs modernes, une contradiction, parce que nous vivons dans une atmosphère intellectuelle tout autre, mais ce qui estenréalité une application parfaitement logique et normale de ses principes. La Lumière et la Vie viennent, pour lui, toujours et partout de Dieu, qui est Esprit et Vie, par le Verbe, qui est le chemin, la vérité et la vie. Dans l’eucharistie également, c’est l'Esprit seul qui doune la vie et c’est par la foi seule qu'on peut la saisir. Mais en Christ — c’est là la thèse centrale de l'Évangile, pour laquelle il a été écrit — en Christ le Verbe, qui est Lumière et Vie, s’est manifesté sous les espèces de la chair, afin de permettre aux hommes de saisir, sous cette forme plus accessible à leur faiblesse, la Lumièreet la Vie ; de même les aliments de l’eucharistie, qui sont la nourriture demeurant en vie éternelle, sont la manifestation du Verbe sous les espèces du pain et du vin, ils sont, après qu'il est remonté dans la sphère de l'esprit, sa chair et son sang, correspondant à la chair et au sang du corps dans lequel il s'est incarné. Le Verbe s’y incarne en quelque sorte à nouveau. Ils ne cessent pas pour cela d’être pain et vin, et cependant ils font office de chair et de sang. Durant l’incarnalion ce n’était pas la chair dans laquelle le Verbe a vécu qui communiquait la Vie, c'était le Verbe lui-même, l'Esprit seul; de même dans l’incarnation eucharistique ce n’est pas le pain ou le vin qui donnent la vie, mais l'Esprit quis’incarne en eux. Il y a làune grande et belle conception mystique, entièrement conforme aux idées fondamentales de l'évangéliste et qui deviendra la base de la doctrine eucharistique dans l’Église grecque.
Le quatrième évangéliste, sur ce point comme sur d’autres, est en avance sur son temps. Avec lui nous nous sentons, plus qu’avec aucun autre témain, loin des premières origines,
en plein idéalisme échappant au contact des réalités. Aussi :
6° Aucune trace chez lui de la notion d'actions de grâces dans l'eucharistie, ni de celle de solidarité entre les chrétiens. — L'idée même exprimée par le mot « eucharistie » a disparu. Le repas mystique n’est plus une action de grâces pour les biens matériels et spirituels. Et ce qui est plus curieux encore, l’idée retrouvée partout ailleurs que la participation au même pain et à la même coupe sont le symbole et le gage de l'union ou de la solidarité entre les chrétiens, ne paraît pas davantage chez lui. Le pain de vie assure l'union du fidèle et du Christ, mais il ne représente pas l’union des fidèles entre eux pour ne former qu’un seul corps. La chair du Christ s’est substituée au corps du Christ. Et cependant personne n’a décrit en termes plus saisissants l’union mystique entre les chrétiens que le quatrième évangéliste. Quelle différence avec Zgnace pour lequel, au contraire, cette notion est centrale dans l’eucharistie ! C’est qu'Ignace est paulinien bien plus que johannique. Quelle différence avec la Didaché! lei il est rendu grâces pour la vie et pour l’immortalité (9.3 ; 10. 2), mais pour la vie et l’immortalité que Dieu a fait connaître par son servileur Jésus; ce n’est pas le Christ qui est luimême la vie, de telle sorte que pour s’assimiler cette vie il faille s’assimiler Christ lui-même, comme dans le IV° Évangile. Les chrétiens de la Didaché absorbent, eux aussi, une nourriture spirituelle, mais l’eucharistie est pour eux la commémoralion de ce bienfait et non son intégration sans cesse répétée dans l’absorption du pain mystique. Autant de témoins, autant d'acceptions différentes du même acte religieux primitif. Mais ici comme ailleurs la pensée du quatrième évangéliste dépasse de beaucoup celle des autres.
7° Le discours eucharistique a conservé une note eschatologique, dans la répétition fréquente des mots : « et moi je le ressuscilerai au dernier jour » (vv. 39, 40, 44, 54). Il s’agit, en effet, de justifier aux yeux des Juifs que le Christ leur donne le pain dela vie, que Moïse n’a pas donnéà leurspères, morts après avoir mangé la manne. L’évangéliste fait appel à
la croyance traditionnelle juive en la résurrection aussi bien qu'à l’idée judéo-hellénique de la vie éternelle, la seule logique dans sa théologie. Je me suis expliqué ailleurs au sujet de cette contradiction‘. Ce qu’il importe de noter ici, c’est que nulle part ailleurs dans son évangile le rappel de la résurrection comme couronnement final n'est marqué avec autant d'insistance. Nous avons le droit d’en conclure que dans la pratique eucharistique dont il nous a laissé l'apologie, cette croyance à un rétablissement final était nettement énoncée ; autrement l’évangéliste n'aurait pas accentué à ce point ce qui, après tout, est un élément étranger à sa pensée. Sous une autre forme nous avons trouvé la même idée dans la Didaché. La convergence sur ce point de deux documents d'inspiralion aussi radicalement différente dénonce ici un élément important pour notre enquête.