CLÉMENT ROMAIN
Clément Romain dans l’Æpitre aux Corinthiens ne semble pas à première vue apporter de contingent à notre enquête.Il ne parle pas directement de l’eucharistie. Son témoignage cependant me paraît avoir une grande valeur. {l corrobore elcomplèle de la façon la plus intéressante celui d'Ignace.
On sait que son épiître écrite à Rome dans les toutes dernières années du 1” siècle a élé provoquée par les désordres qui troublaient la communauté chrétienne de Corinthe. Les fidèles ont deslitué Les épiscopes, parce que ceux-ci prélendaient les astreindre à de certaines règles qui ne leur convenaient pas. Les chapitres 40 à 44 nous renseignent à ce sujet :
Dieu à ordonné d'accomplir toutes choses avec ordre et à des moments déterminés (40. 1). Il a ordonné notamment que les oblalions et les services publics se fassent, non pas au hasard et en désordre, mais aux temps etaux heures fixés (<4s Te Toospopas nai Aetroupyias Emreheïodm, nat oùx ex ataxtoe Ex£hevoey yivecda, SX Gptouévors zaloois at Space) (40. 2). Lui-même à décidé dans sa volonté souveraine où et par qui ces services seraient accomplis, afin que tout se fasse saintement selon ses commandements (40. 3). Ceux donc qui font leurs oblations aux temps prescrits lui sont agréables et sont bienheu-
1) L'écrit appelé IE Épttre de Clément aux Corinthiens n'ayant aucun droit à ce titre, je désigne la I'° Epître sous le nom d’ « Épître aux Corinthiens » tout court,
reux (40. 4). Car des fonctions spéciales ont été réservées au souverain sacrificateur et une place particulière a été assignée aux sacrificateurs et des services (à:2101x) spéciaux incombent aux lévites. Quant à l’homme du peuple il est astreint aux règles pour le peuple (6 Axïxèç dylpwmos vois Aaïxoïs mpostéyuauw déderar) (40. 5). Que chacun donc adresse les actions de grâces à Dieu (syapiorsho, c’est-à-dire célèbre l’eucharistie) à son propre rang, en bonne conscience, sans enfreindre la règle fixée pour sa fonction, d’une façon vénérable (44. 1). Les différents genres de sacrifices ne se célèbrent pas n'importe où, mais seulement à Jérusalem et ici même uniquement à l'entrée du temple devant l’autel, après que l’oblalion a élé inspectée par le souverain sacrificateur et par les fonctionnaires de service (41. 2). Ceux qui enfreignent ces règles sont punis de mort (41. 3). Eh ! bien les apôtres, qui tenaient leur autorité du Christ, lequel la tenait lui-même de Dieu, ont institué partout des hommes éprouvés comme évêques et comme diacres (42. 1-4). Ils ont agi comme l'avait fait en son temps Moïse, lorsqu'il décida lesquels de ses coreligionnaires rempliraient les fonctions sacerdotales (43. 1-6). Prévoyant qu'il y aurait des compélitions pour l’épiscopat, ils ont établi des dispositions: pour que des hommes éprouvés recueillent la charge après la mort de ceux qu'ils avaient institués (44. 1-2). « Nous ne pensons pas qu’il soit juste de « destituer ceux qui ont été établis par eux ou, ensuite, par « d’autres hommes estimables avec l'approbation de toute « l’église, alors qu’ils ont rempli leurs fonctions sans repro- « che, au service du troupeau du Christ, avec modestie, avec « douceur et dignité, et que, pendant longtemps, tout le « monde en a rendu bon témoignage (44. 3). Car ce n’est pas «un petit péché, si nous destituons de l'épiscopat ceux qui « ont présenté d’une facon irréprochable et sainte les obla- « tions* ».
1) Je propose de lire émevouñy au lieu de éxôouñv, qui n'existe pas, ou de ériwouñv quine donne aucun sens acceptable.
2) C'est ainsi qu'il faut traduire : éàv TO: mpooeveyrévrac Tà Dopa Thc ÉTICXOT AG
Il était nécessaire de donner tout au long cet extrait, afin de bien saisir la situation. Le conflit entre les épiscopes destitués et la majorité des fidèles porte suc la présentation des offrandes à l’eucharistie. Les séditieux entendent continuer à apporter leurs offrandes quand cela leur convient et à faire des services quand cela leur plaît. Les épiscopes, au contraire, ont eu la prétention de les obliger à se présenter seulement à cerlains jours et à certaines heures qu'ils ont fixés d'avance. Ceci est parfaitement clair, On voit moins nettement si les chréliens de Corinthe prétendaient aussi célébrer des eucharislies avec ces oblalions en se passant du concours de leurs épiscopes. Il semble bien cependant qu'il en est ainsi, Au ch. 40, v. 2, ce ne sont pas seulement les oblations que Dieu, d'après Clément, interdit de faire en dehors des temps prescrits, mais aussi les Asovpyt, c'est-à-direles services de la communauté associés à ces oblalions. De quels service peulAl s'agir ici, sinon des services de l’eucharistie? Si cela n’élail pas, pourquoi Clément insisterait-il sur le fait que Dieu a fixé « où et par qui » ces services seraient accomplis (40. 3)? pourquoi en appellerait-il à l'exemple du culte lévitique? pourquoi ferait-il valoir que d’après la loi de Dieu les sacrifices ne pouvaient s’accomplir que devant l'autel du temple de Jérusalem, et non pas n'importe où (41. 2)? pourquoi intimerait-il aussi sévèrement à chacun de se tenir à sa place pour eucharislier et de ne pas s’arroger des droits qui ne lui appartiennent pas (44. 1)? pourquoi enfin prononcerail-il celte grave parole, qui retentit comme une sonnerie anticipée de cléricalisme dans ces églises primilives encore toutes démocratiques : « le laïque (c'est-à-dire le simple fidèle qui n’est revêtu d'aucune dignité
amoba) psy. Il ne s’agit pas des « dons de l’épiscopat » au sens de ydptoua Ce sens est grammaticalement inadmissible ; xpocgéoev signifie : « apporter, pré= senter » et êwpoy signifie : « don » au sens de «cadeau », Dans les LXX ve mot est employé Genèse, &. 4 pour désigner les sacrifices de Caïn et d'Abel. Cfr. Lévitique, 4, 2 ; Matth., 45. 5. Les épiscopes faisaient l’obiation des dons apportés par les fidèles à l’église pour l’eucharistie et l'assistance des indigents (vide supra, p. 15, le témoignage de Justin).
ecclésiastique) est lié par les règles des laïques » (40. 5), si ce n’est parce que les chrétiens de Corinthe, même laïques, prétendaient pouvoir se passer du concours de leurs épiscopes pour eucharistier ?
Nous nous trouvons donc à Corinthe, à la fin du 1°’ siècle, en présence d’une situation exactement semblable à celle que les Épîtres d’Ignace nous ont révélée dans les églises d'Asie Mineurce quelques années plus tard, au début du n° siècle. Le parti ecclésiastique entend régulariser et réglementer la liberté d’eucharistier qui existe dans les communautés. De même qu'Ignace fulmine contre les chrétiens d'Asie qui célèbrent des agapes ou des eucharislies sans le concours de l’évêque ou de son délégué ou en dehors du lieu de réunion officiel de l’église assimilé à un autel, de même. Clément censure sévèrement les chrétiens de Corinthe qui prétendent apporter leurs oblations et célébrer l’eucharistie en dehors des règlements établis par les évêques. Celle concordance de deux témoignages absolument indépendants l’un de l’autre est extrêmement inslruclive. C'est la même luite entre les eucharishies privées et l'eucharistie ecclésiastique.
Comment se célébrait l’eucharistie à Corinthe? Était-ce encore un repas religieux? Étail-ce déjà un rile? Clément ne le dit pas. Le mot « agape » !ne paraît même pas dans l'Épitre. Alors que tous les arguments lui sont bons pour stigmatiser la conduite des séditieux. il ne les accuse nulle part de se soustraire à la nouvelle réglementation épiscopale sur les services eucharisliques afin de pouvoir faire bonne chère dans leurs banquets religieux. C’est donc qu'il n’y avait rien à reprendre à cet égard dans leur conduite. D’autre part, l'acte eucharistique n'est pas encore pour eux un rite incorporé au culte de Ja communauté, puisqu'ils prétendent l'accomplir chaque fois qu'il convient à un certain nombre d'entre eux. La tentative des épiscopes d’en réglementer la célébration ne peut assurément pas, en elle-même, être assimilée à une intégration de l’eucharistie dans le culte régulier, mais elle y tend et doit aboutir à cette conséquence. L'Épitre
de Clément aux Corinthiens nous reporte ainsi à la même situation transitoire dont témoignent les Épîtres d'Ignace : l'agape y est déja réduite à un simple acte eucharistique, dont le parti ecclésiastique est porté à faire un rite, tandis que d'après l'usage courant c’est encore une cérémonie sociale indépendante du cuite proprement dit.
Mais tandis qu'Ignace, idéaliste et mystique, invoque à l'appui de sa thèse des considérations d'ordre spirituel et sentimental sur l'unité de la chair du Christ, la communion dans la foi et dans l'amour, l’homme d'église romain, plus positif, plus pratique, habitué par son éducation à l’autorité des textes et de la tradition, en appelle tout bonnement aux institutions cultuelles, aux 2exevs,t4 de l’Ancienne Alliance. Dieu a parlé; il a ordonné que les sacrifices lui soient offerts seulement dans son temple et par le ministère des sacrificateurs qu'il a établis à cet effet. À chaque catégorie d’entre eux il a assigné ses fonctions ; le laïque n’a qu’à se tenir à sa place. L'esprit romain s'affirme déjà ici dans toute sa puissance.
Celte assimilation des épiscopes et des diacres aux sacrificateurs el léviles de l’Ancienne Alliance implique /'assimilation des oblations et des eucharisties chrétiennes à des sacrifices, que nous avons signalée chez Justin‘. Mais hâlons-nous d'ajouter qn’elle n’est pas encore poussée bien loin ni approfondie. C'est plutôt un argument d'avocat employé par Clément pour justifier sa thèse cléricale de l'autorité des épiscopes qu'une thèse théologique mürement réfléchie. En d’autres termes, ce qui lui tient à cœur, c’est bien plutôt la discipline ecclésiastique que le caractère sacrificiel de l’eucharistie.
Aussi n'y a-t-il chez lui, pas plus que chez Ignace, la moindre allusion au caractère expiatoire de ce sacrifice eucharistique. Les oblations sont des dons (So), voilà tout. Apportées par les fidèles elles doivent être présentées par les dignitaires
1) Vide supra, p. 19.
de la communauté sous peine de n'avoir aucune valeur. Mais, même pour le sacerdotaliste Clément, il ne s'agit que d'une présentation, c'est-à-dire d’une consécralion à Dieu qui confère à l’oblation un caractère sacré‘. En quoi consistaient ces dons ? Clément ne le dit pas. La nature générale de l’expression semble exclure l’idée que c'étaient simplement du pain el du vin; ils comprenaient probablement {oute sorte de choses qui pouvaient être uliles à la communauté, comme nous l’avons déjà constaté chez Justin.
Contrairement à Ignace, Clément ne ditrien de l'assimilation des éléments de l'eucharistie à la chair et au sang du Christ. Assurément il n'était pas obligé d’en parler, puisqu'il ne dis cute pas la nature de l’eucharistie. On ne saurait par consé quen! Lirer de son silence des conclusions rigoureuses. Il n’en est pas moins étrange qu'il n'ait pas invoqué cet argument à l'appui de sathèse que seuls les dignitaires pouvaient célébrer une eucharistie agréable à Dieu. C'était tout indiqué. Je suis donc plutôt tenté de supposer qu'il ne l’admettait pas ou, en tous cas, qu'il n’y attachait pas grande importance.
Ce qui est plus significatif encore, c’est que, pas plus qu'Ignace, Clément ne mentionne l'institution de l'eucharistie par Jésus. Ici nous pouvons bien affirmer qu'il n’en avait pas connaissance. Ce Romain, qui invoque, par analogie avec l’Ancienne Alliance, de prétendues règles laissées par les apôtres pour la désignation des dignitaires ecclésiastiques — règles qu'il aurait sans doute élé bien embarrassé de préciser — n'aurait pas manqué d'en appeler à l'institution de l’eucharistie par Jésus et de signaler l’ordre donné aux apôtres de renouveler ce repas en souvenir de leur Maître, s’il en avail eu connaissance.
1) 36. Jésus-Christ est lui-même roy apyispéa tv noocpopoy hu&v, Îl est celui qui les consacre à Dieu, non pas la victime.
LA DIDACHÉ
Le témoiguage de la Didaché a pour nous une valeur de premier ordre. Coulemporaine des écrits de Clément el d'Iguace, puisque sous la forme où nous la possédons elle doit remonter aux abords de l'an 100, elle a, surtout dans ses parties les plus anciennes un parfum du terroir chrétien primitif comme ilne s'en trouve guère que dans les meilleurs éléments des évangiles synopliques. Aucune influence de l'esprit grec, aucune déformation sous l’action d'un système théologique, rabbinique ou alexandrin. S'il y a chance de trouver une altestation de la pratique eucharistique dans les communautés galiléennes du r° siècle, c'estici.
Je transcris littéralement les passages qui nous intéressent :
9. 1. Au sujet de l'action de grâces (eucharistie), rendez grâces (eucharistiez) ainsi :
V.2. d'abord au sujet de la coupe : nous te rendons grâces, 6 notre Père, pour la sainte vigne de David, ton serviteur, que tu nous as fait connailre par jésus, ton serviteur. A toi soit gloire pour l’étermité!
V. 2. (ensuite) au sujet du morceau de pain rompu : nous te rendons grâces, à notre Père, pour la vie et la science que tu nous as fait connailre par Jésus, ton serviteur. A toi soit gloire pour l'éternité!
V. 4. De mème que ce morceau de pain était dispersé sur les collines ct qu'ilest devenu un après la réunion (des grains de blé qui le constituent), que de même ton église soit réunie des limites de la terre dans ton royaume. Car à toi est la gloire et la puissance par Jésus-Christ pour l'éternité!
V. 5. Que personne ne mange ni ne boive de votre eucharistie, sinon ceux qui ont été baptisés au nom du Seigneur. Car c’est à ce propos que le Seigneur a dit : « Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens ».
10. 1. Après que vous vous serez rassasiés (littéralement : remplis), rendez grâces ainsi :
V. 9. Nous te rendons grâces, à Père saint, pour ton saint nom, que tu as faii demeurer dans nos cœurs, et pour la science (gnose) et la foi
LES DOCUMENTSe —— LA DIDACHÉ 47
el l’immortalité que tu nous as fait connaître par Jésus, ton serviteur. A toi soit gloire éternellement !
V. 3. C’est toi, Souverain tout puissant, qui as créé toutes choses à cause de ton nom, qui as donné nourriture et boisson aux hommes pour qu'ils en jouissent, afin qu’ils te rendent grâces; mais à nous tu as donné nourriture spirituelle et boisson et vie éternelle par ton serviteur.
V, 4. Avant tout nous te rendons grâces de ce que tu es puissant, toi. À toi soit gloire éternellement!
V. 5. Souviens-loi, Seigneur, de ton église pour la délivrer de tout mal et pour la rendre parfaite dans ton amour. Et réunis-la, sanctifiée, des quatre points cardinaux (littéralement : des quatre vents) dans ton royaume que tu as préparé pour elle. Car à toi est la puissance et la gloire éternellement!
V. 6 Que la grâce vienne et que ce monde passe! Hosanna au dieu de David ! Si quelqu'un est saint, qu’il vienne! S'il ne l'est pas, qu'il fasse repentance. Maran atha! Amen !
V. 7. Laissez les prophètes reñdre grâces comme ils voudront,
41.9. Tout prophète qui dresse une table en état d'inspiration, ne mangera pas (lui-même) de ce qu’elle porte. Sinon, c'est un faux prophète.
44.1. Quand vous serez réunis le jour du Seigneur, rompez le pain et rendez grâces, après avoir au préalable confessé vos fautes, afin que votre sacrifice soit pur.
Il y a ici une riche moisson d'observations à recueillir :
1° L'eucharistie est ici un véritable repas, quoique le nom d’ «agapes » ne soit pas prononcé, Les mols pr 5 éprar- 0%va, « après vous être remplis ou rassasiés » sont formels. Il est tout à fait arbitraire de séparer les chap. 9 el 16 ct de dire que dans le premier il s'agit de l'agape et daus le second de l’eucharistie. Il est dit expressément au début du ch. 9 : « Au sujet de l'eucharislie eucharisuez ainsi ». Il s’agit d’un seul et même acle religieux, rangé dans une même catégorie avec le baptême, les jeûnes et la prière (ch. 7 et 8). Le ch. 9 mentionne les prières à prononcer au début du repas, le ch. 10 celles qui doivent être dites à la fin. Il n'y a pas lieu de discuter une autre interprétation, tant celleci s'impose. La seule objection qui ait une valeur, c’est celle qui se fonde sur l'appel de ch. 16, v. 6 : « si quelqu'un est
saint, qu'il vienne! S'il ne l’est pas qu'il fasse repentance ». Ces paroles, dit-on, ne conviennent pas à la fin de l’eucharistie; dans la liturgie ultérieure l'exclusion des indignes précède le rite eucharistique, elle n'aurait pas de raison d’être après. Assurément. Mais il n’est pas question ici de l'exclusion des indignes. Il en est parlé ailleurs : la confession des fautes, la réconciliation des chrétiens qui ont des différends entre eux, doit avoir lieu avant l'eucharistie (voir 44. 1 où il faut lire : ps£oponoynsiueve. et v. 2) et déjà au ch. 9. v. 5 il a été dit sous une forme très énergique que seuls sont admis ceux qui ont reçu le baptême chrétien. L'appel final du ch. 40. v. 6 ne vise plus l'admission au repas, mais l'entrée dans l’Église. Cela ressort nettement du contexte : la prière qui termine l’eucharistie a un caractère eschatologique très marqué; on prie Dieu de réunir des quatre points cardinaux dans son Royaume l’Église sanctifiée; on Lui demande que le monde présent passe; on acclame le retour du Messie glorifié sur la terre et l’on ajoute : « ceux qui sont saints, qu'ils viennent », c'est-à-dire qu'ils se joignent à elle: « quant à ceux qui ne le sont pas, qu'ils fassent repeulance », pour être dignes d’y entrer. Ilne s’agit pas ici de pénitence pour les chrétiens qui ont commis des fautes, mais de l’appel à la repentance que la prédication évangélique adresse à tous les hommes pour leur salut.
2° Le repas eucharistique est un repas d'une simplicité élémentaire, dont le caractère est avant tout sprrituel. La Didaché ne mentionne pas d’autres aliments que du pain et de la boisson, sans spécifier laquelle. Y en avait-il d’autres? C'est possible. Il est dit, en effet, au ch. 14, v. 9, que le prophète qui fera dresser une table, par où il faut entendre sans doute une table eucharistique, ne devra pas manger de ce qu'il y aura dessus. Celte prescription, comme plusieurs autres du même genre, est destinée à proléger les communautés contre les faux prophètes qui cherchent à bien vivre à leurs dépens".
4) Voir les versets 8 à 12.
S'il n’y avait eu sur une pareille table que du pain et du vin coupé d’eau, il n’est pas probable que les faux prophètes, avides de bonne chère, eussent été tentés d’en faire dresser pour satisfaire leurs désirs. Il est donc vraisemblable qu’il pouvait y avoir sur la table eucharistique un menu moins sommaire. Du moment qu'il s’agit d’un repas, et non d'un rite, ce serait une erreur de s’imaginer que la composition de ce repas dût être partout et toujours la même ; nous avons déjà vu que plus tard encore il y eut, dans certains milieux, des agapes dénoncées comme des festins. Mais le texte de la Didaché nous autorise à affirmer qu’en règle générale le repas devait être très sobre. Et, encore une fois, il ne pouvait pas en être autrement, du moment qu’il s’agit d’un repas de communauté, et non pas d’un repas privé organisé par un prophète pour un groupe de chrétiens. Même sous sa forme la plus simple un repas complet pour toute une communauté, aurait été très difficile à organiser dans une église tant soit peu nombreuse. Mais les églises syro-palestiniennes visées par la Didaché sont de petites communautés rurales, où l’on prélève les prémices de l’aire et du pressoir, du bétail et des moutons (13. 3) et où, par conséquent, les repas communautaires sont encore possibles.
D'ailleurs — et ceci est essentiel — le but du repas n’est pas de banqueter. C’est un repas religieux, qui ne se transforme en dîner complet que par une véritable altération de sa nature propre. Les prières eucharistiques sont sous ce rapport très significatives : à propos du pain on doit rendre grâces, — pour le pain? non, — pour la vie et la science que Dieu a communiquées aux chrétiens par son serviteur Jésus (9. 3); à propos de la coupe, pour la sainte vigne de David que Dieu a fait connaître par Jésus, c’est-à-dire rendre grâces à Dieu de ce qu’il ait fait connaître par Jésus quel est le véritable peuple de Dieu (9. 2):. Après le repas, ce n’est
1) « La sainte vigne de David, ton serviteur, que tu as fait connaître par Jésus, ton serviteur. » Que l’image soit suggérée par le vin contenu dans la coupe, c’est probable, Mais il est évident que ce n’est pas la vigne en tant que
pas non plus pour la nourriture absorbée que les convives rendent grâces, c’est de ce que Dieu habite dans leurs cœurs, de ce qu’il leur a fait connaître la science, la vie et l’immortalité par Jésus (10. 2). A tous les hommes Dieu a donné nourriture et boisson pour qu'ils en jouissent, mais ce qui est le privilège des convives, c'est que Dieu leur a doùné une nourriture et une boisson spirituelles et la vie éternelle (10. 3). Voilà qui est aussi clair qu'on peut le désirer. Le repas eucharistique est avant tout un repas spirituel.
3° Le repas eucharistique est célébré le dimanche (A4. 1), mais il peut l'être aussi à d'autres jours (11° 9); en effet, la table dressée à l'appel d’un prophète n’est pas la table régulière du jour du Seigneur. Mais c’est aller trop loin de prétendre que l’eucharistie fût célébrée tous les jours dans les communautés de la Didaché. 1 n’y a aucune indication à ce sujet. C'eût été presque le communisme alimentaire. Une organisation de ce genre implique un ensemble de conséquences qui réagissent sur tous les détails de la vie. Nous en trouverions des traces dans les préceptes moraux et dans les autres prescriptions cultuelles ou disciplinaires de la Didaché. Il n’y en a pas. Tout au contraire, à plusieurs reprises il est parlé des obligations d'assistance à l'égard des indigents ou des coreligionnaires de passage. Le seul fait que la Didaché plante productive du vin que Dieu a fait connaître par Jésus. On a voulu voir ici une allusion au sang du Christ, mais sans aucune raison à l'appui. D’autres y ont vu une forme de l'assimilation de Jésus au cep de vigne, telle qu’on la trouve dans le [IVe Évangile (45. 1 : éyw eue h äurehoc n &knôuvh). Maïs ce langage allégorique, qui est le propre du IVe Évangile, est tout à fait étranger à la Didaché ; la sainte vigne de David est ici quelque chose que Dieu a fait connaître, non pas en Jésus, mais par Jésus ; ce n’est pas lui-même, L’explication naturelle et très simple de cette expression est fournie par l'Ancien Testament où le peuple de Dieu est à plusieurs reprises appelé « la vigne plantée par l'Éternel »; voir Esute, 5. 1-7 ; Jérémie, 2. 21; Psaume, 80. 9 et suiv. Justin Martyr dit expressément (Dial., 440) : « La vigne plantée par Dieu et par le sauveur Christ, c'est son peuple. » Par Jésus, Dieu a fait connaître quelle est la sainte vigne de David, c.-à-d. quel est le véritable peuple de Dieu, — idée très familière à l'esprit chrétien du 1% et du ne siècle, dans la lutte avec les Juifs qui prétendaient que le peuple de Dieu, c'étaient eux et non les chrétiens.
recommande de se réunir pour rompre le pain en commun le dimanche implique que l'on n'avait pas coutume de le faire tous les jours.
Personne n'aurait songé à faire cette supposition, si les prières eucharistiques de la Didaché ne rappelaient pas les prières des repas juifs. Il importe de nous expliquer à leur sujet. Nous sommes ici au cœur même du problème.
4° Les prières eucharistiques de la Didaché sont une ébauche de liturgie eucharistique chrétienne d'après le type des prières en usage dans les repas juifs. Leur caractère liturgique ressort de la forme même; il suffit de les relire, avec leurs doxologies répétées (9. 2, 3. 4; 10. 2, 4, 5), leur parallélisme et la teneur même de leur contenu. Cependant ellesn’ont pas encore un caractère rituel, obligatoire. Les prophètes, qui sont capables de parler d'inspiration, sont libres de ne pas s’en servir. Elles sont destinées aux braves chrétiens de ces petites communautés rurales, qui avaient besoin qu'on leur signalât bien exactement ce qu'il fallait dire, parce qu'ils n’auraient pas su s’en tirer par eux-mêmes convenablement.
Elles ont un caractère juif et archaïque très prononcé. Elles sont certainement parmi les morceaux les plus anciens de la Didaché. Le Christ y est qualifié de maïs 005, « serviteur de Dieu », tout comme David (9. 2, 3; 10. 2,3). La formule : « Hosanna au Dieu de David », la conservation des mots araméens « Maran atha » (« que le Seigneur vienne »), à la fin du ch. 10, en sont des preuves très fortes. D'ailleurs quiconque est un peu familiarisé avec la genèse des prières liturgiques sait que, toujours et partout, elles sont une adaptation à des besoins nouveaux de types de prières en usage dans le milieu religieux où elles ont pris naissance. Nous avons ici une liturgie primitive en formation, non encore obligatoire, qui n’est autre chose qu'un modèle de prières du genre familier aux chrétiens d’origine Juive et qu’on leur recommande de préférence à d’autres.
Ce type de prières, c’est en effet celui qui était en usage
52 RÊVUE DE L'IHSTOIRE DES RELIGIONS
dans les repas religieux chez les Juifs. Nous ne connaissons pas les formules complètes de ces prières à l’époque où le christianisme naquit en Palestine, mais nous savons qu'il y en avait. Notre meilleure source à cet égard est le traité des Derakhôt ou des formules de bénédiction, aucommencement de la Mishna dans le Talmud de Jérusalem’. Ce traité, éomposé au début du mr° siècle après J.-C., est une codification des décisions des docteurs juifs sur les divers cas où il faut appliquer ou modifier les formules de bénédiction afférentes aux diverses circonstances de la vie, notamment aux repas. Les formules elles-mêmes n’y sont pas données #r extenso; elles sont désignées simplement par leurs paroles initiales, parce qu’elles sont connues de tous les lecteurs. Elles sont depuis longtemps fixées. Si le traité lui-même est de la casuistique rédigée au 1° siècle, les prières auxquelles cette casuistique s'applique sont de beaucoup antérieures. Il n’est pas Léméraire de supposer qu’elles élaient déjà en usage deux à trois cents ans plus tôt, dans cette population juive de Palestine dont on connaît par ailleurs la piété formaliste, ou tout au moins qu'il y en avait de semblables. Le fait est dûment certifié pour le rituel du repas pascal, dont nous nous occuperons plus loin.
Or, le traité Berakhôt atteste (6. 1) qu'il y avait des formules de bénédiction particulières pour les différentes espèces d'aliments : pour les fruits on disait : « Sois loué, créateur des fruits de l’arbre » etc.; toutefois le vin était
4) Voir Traité des Berakhôt du Talmud de Jérusalem et du Talmud de Babylone, traduit en français par Moïse Schwab (Paris, Maisonneuve, 1871). Berachoth, der Mischnatractat « Segenssprüche », ins Deutsche übersetzt und unter besonderer Berücksichtigung des Verhältnisses zum N. T. mit Anmerkungen versehen, par Paul Fiebig (Tübingen, Mohr, 1906). Voir aussi : Ed, von der Goltz. Tischgebete und Abendmahlsgebete in der altchristlichen und in der griechischen Kirche (Leipzig, Hinrichs, 1905) et l’édition de Ja Didaché publiée par M. Paul Sabatier, à Paris, chez Fischbacher. MM. von der Goltz et Fiebig ont utilisé aussi divers formulaires de prières en usage chez les Juiis à des époques beaucoup plus tardives. Je ne me crois pas autorisé à en faire état dans cette enquête,
l’objet d’une bénédiction spéciale qui commençait ainsi : « Sois loué, créateur du fruit de la vigne »; pour le pain on disait : « Sois loué, toi qui as fait sortir Le pain dela terre » etc. D’après le ch. 7. 1, dès que trois personnes ont mangé ensemble, elles doivent rendre grâces en commun. Il y a donc des prières de bénédiction et de reconnaissance avant et après le repas. I Y avait aussi des formules de bénédiction pour les jours de fête, notamment pour le sabbat, où l’on rappelait les bienfaits de Dieu à l’égard de son peuple. Les docteurs n'étaient pas d'accord sur l’ordre respectif de ces diverses prières : l'école de Schammaï plaçait la bénédiction du jour après celle du vin, l’école de Hillel préconisait l’ordre contraire (8. 1).
Si nous rapprochons ces renseignements des prières eucharistiques de la Didaché, nous constatons que le contenu de ces prières est bien authentiquement chrélien, mais que le moule est non moins authentiquement juif : avant le repas eucharistique (où, nous l'avons vu, le pain et le vin seuls figurent d’une façon normale) prière de bénédiction pour le vin et pour le pain; après le repas action de grâces. C'est ainsi que faisaient les Juifs pieux, lorqu'ils prenaient des repas en commun, etaux jours de fête religieuse ces prières se compliquaient d’autres où étaient rappelés les actes de Dieu célébrés à cette occasion. C’est exactement ce que font les chrétiens de la Didaché. {ls n’insistent pas sur les biens matériels — le pain et le vin — mais ils rendent grâces pour les bienfaits que Dieu leur a dispensés par son serviteur Jésus et ils le prient de réaliser pour son Église le triomphe qu’Il lui à promis. Nous verrons plus loin que les prières du repas pascal renferment aussi cet élément eschatologique.
On reconnaîtra que si les prières de la Didaché sont modelées sur le type des prières en usage dans les repas collectifs juifs, il ne s'ensuit pas que les repas eucharistiques eussent lieu tous les jours. Leur contenu les rapproche plutôt du type de prières que les Juifs disaient aux repas collectifs des jours de fête, puisque ce ne sont pas tant les aliments pour lesquels
il est rendu grâces que les bienfaits de Dieu pour le salut des membres de l’Église.
5° n'y a rien dans ces prières qui se rapporte de près ou de loin à un sacrifice. La Didaché cependant n’a pas échappé à la hantise de l’assimilation de l’eucharistie à un sacrifice : au ch. 44, v. 1 il est recommandé aux fidèles de confesser leurs transgressions avant de célébrer l’eucharislie le dimanche, «fafin que votre sacrifice (bus) soit pur ». Et c’est par un appel à une parole du prophète Malachie que cette recommandation est justifiée, procédé assez rare dans la Dedaché. Il n’est pas improbable que l’expression et la citation aïent été ajoutées au texte primitif, avec lequel elles ne cadrent pas du tout. Il y a plusieurs autres passages dans cet écrit qui suggèrent le même soupçon. Mais si cette solution paraît arbitraire, et que l’on conserve le terme comme authentique, il faut bien reconnaître qu'il s’agit ici d’un rapprochement purement superficiel et extérieur. L'idée même de l’eucharistie en tant que repas religieux spirituel exclut complèlement l'idée de sacrifice. Il n’y a même aucune notion d'oblation. Le témoignage des prières est décisif à cet égard.
6° Le caractère essentiel de l'eucharistie dans la Didaché est d'être un repas d'actions de grâces pour les bénédictions spirituelles accordées aux chrétiens (voir plus haut, observation 2). Les fidèles commémorent ces bénédictions, car ce v’est pas l'absorption du pain et du vin qui leur fait connaître quel est le vrai peuple de Dieu (la sainte vigne de David) ou qui leur donne la yvücw, c’est-à-dire la connaissance profonde de la volonté de Dieu à leur égard, de son plan providentiel. Ici encore nous sommes sur un terrain purement juif. Mais n'y a-t-il pas quelque chose de plus au ch. 40 v. 3, où il est parlé de nourriture spirituelle et de vie éternelle? Ne trouvons-nous pas ici un témoignage analogue à celui de Justin et d’'Ignace, pour lesquels les aliments eucharistiés n’élaient pas de la nourriture vulgaire ? N'est-ce pas l'absorption de ce pain et de ce vin qui procure cette nourriture spirituelle et qui confère la vie éternelle? En aucune façon. Ces bienfails-
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LES DOCUMENTS. — LA DiDACHE hii
là sont aussi de ceux que Dieu a accordés dans sa grâce par son serviteur (yzpiow), c’est un rappel d’un acte accompli une fois pour toutes dans le passé et pour lequel les fidèles bénissent Dieu à chaque eucharistie. Il n’y a ici aucune idée mystique d’une vertu communiquée aux fidèles par le pain et le vin eucharistiés. Le mysticisme de la Didaché est ailleurs et sous une forme très belle.
1° Le pain de l'eucharistie dans la Didaché est le symbole de l'union entreles chrétiens qui ne doivent former qu'uns'ulcorps. Le fragment de la prière d’aclion de grâces à propos du pain (9. 4) est peut-être ce qu’il y a de plus original et de plus instructif dans le témoignage que nous analysons. De même que le pain rompu par les communiants a été fail de grains de blé qui ont poussé sur les collines à l’état dispersé et qui sont devenus un seul objel, un seul corps (2y£verc 2), en mêlantleur farine dans ce pain unique, de même l'Église, c'est-à-dire l’assemblée des chrétiens, recrutée de partout, même des extrémités de la terre, ne doit former qu’un seul tout dans le Royaume de Dieu. Voilà qui est capital. L'idée que les chrétiens ne forment qu’un seul corps n’est donc pas seulement un concept de la théologie mystique paulinienne, qui assimile l'Église au corps du Christ, ou de la théologie johannique dont l’idéalisme alexandrin proclame l'unité de l'esprit et de la vie dans le Père, dans le Verbe et dans les fidèles. Elle existe indépendamment de ces conceptions savantes, interprétations rabbiniques ou philosophiques de l’évangile ; nous la trouvons ici à l’état fruste en quelque sorte, sous la forme d'image et non d’allégorie, conforme au génie hébraïque, c'est-à-dire sous une forme qui a toutes les apparences d’une provenance plus authentiquement palestinienne. Ce témoignage de la Didaché, en effet, ne saurait être dérivé de celui de Paul ou de celui du quatrième évangéliste ; il y à un abîme entre la notion du christianisme tout évangélique de la Didaché et celles des deux grands penseurs qui ont donné à l'Évangile ses premières expressions théologiques. Il a sa valeur propre. L'idée qu’il représente est la même que celle
que nous trouverons chez Paul et chez le quatrième évangéliste ; c’est la forme en laquelle elle est rendue qui seule diffère. On est donc autorisé à penser que l’idée est antérieure aux diverses expressions, indépendantes les unes des autres, sous lesquelles elle nous est parvenue.
Et ce qui complète l'originalité et la valeur de ce témoignage, c’est qu'il est indépendant également de celui des évangiles synoptiques. Car :
8 [n'y a dans l'eucharistie de la Didaché aucun souvenir de l'institution par Jésus, aucune trace d'une commémoration de la mort de Jésus. aucune allusion à la chair ou au corps et au sang de Jésus. Voilà encore un ensemble de constatations extrêmement importantes et qui ne sont pas sujettes à discussion. Il y avait donc tout un groupe d’églises, dans la région même où la religion chrétienne est éclose, pour lesquelles la chair et le sang de Jésus étaient sans aucune relation avec l’eucharistie!.
1) Si l’on veut voir ce que ce même texte est devenu, lorsqu'on a voulu le mettre d'accord avec les écrits du Nouveau Testament et la dogmatique de l'Église à la fin du nre siècle, il n’y a qu’à lire les passages correspondants des Constitutions apostoliques (VII, 25) : « Nous te rendons grâces, Ô notre Père, pour la vie que tu nous a fait connaître par Jésus, ton serviteur, par lequel tu as créé toutes choses et tu veilles à toutes choses, et que tu as envoyé afin qu'il devint homme pour notre salut, auquel tu as permis de soufirir et de mourir et que tu as ressuscité pour le glorifier selon ton bon plaisir, que tu as jait asseoir à ta droite et par lequel tu nous a promis la résurrection d’entre les morts... Nous te rendons encore grâce, ô notre Père, pour le précieux sang du Christ qui a été répandu pour nous, et pour son précieux corps dont nous réalisons ici les répliques, lui-même nous ayant prescrit d'annoncer sa mort », etc,
LES DOCUMENTS. — LE IV° ÉVANGILE y!