LES DOCUMENTS. — LA DÏÙACHÉ
S'il n'y avait eu sur une pareille table que du pain et du vin coupé d'eau, iln^est pas probable que les faux prophètes, avides de bonne chère, eussent été tentés d'en faire dresser pour satisfaire leurs désirs. Il est donc vraisemblable qu'il pouvait y avoir sur la table eucharistique un menu moins sommaire. Du moment qu'il s'agit d'un repas, et non d'un rite, ce serait une erreur de s'imaginer que la composition de ce repas dût être partout et toujours la même ; nous avons déjà vu que plus tard encore il y eut, dans certains milieux, des agapes dénoncées comme des festins. Mais le texte de la Didaché nous autorise à affirmer qu'en règle générale le repas devait être très sobre. Et, encore une fois, il ne pouvait pas en être autrement, du moment qu'il s'agit d'un repas de communauté, et non pas d'un repas privé organisé par un prophète pour un groupe de chrétiens. Même sous sa forme la plus simple un repas complet pour toute une communauté, aurait été très difficile à organiser dans une église tant soit peu nombreuse. Mais les églises syro-palestiniennes visées par la Didaché sont de petites communautés rurales, oii l'on prélève les prémices de l'aire et du pressoir, du bétail et des moutons (13. 3) et oîi, par conséquent, les repas communautaires sont encore possibles.
D'ailleurs — et ceci est essentiel — le but du repas n'est pas de banqueter. C'est un repas religieux, qui ne se transforme en dîner complet que par une véritable altération de sa nature propre. Les prières eucharistiques sont sous ce rapport très significatives : à propos du pain on doit rendre grâces, — pour le pain? non, — pour la vie et la science que Dieu a communiquées aux chrétiens pur son serviteur Jésus- (0. 3) ; à propos de la coupe, pour la sainte vigne de David que Dieu a fait connaître pa,r Jésus, c'est-à-dire rendre grâces à Dieu de ce qu'il ait fait connaître par Jésus quel est le véritable peuple de Dieu (0. ly. Après le repas, ce n'est
1) « La sainte vigne de David, ton serviteur, que tu as fait connaître par Jésus, ton serviteur. « Que l'image soit suggérée par le vin contenu dans la coupe, c'est probable. Mais il est évident que ce n'est pas la vigne en tant que
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pas non plus pour la nourriture absorbée que les convives rendent grâces, c'est de ce que Dieu habite dans leurs cœurs, de ce qu'il leur a fait connaître la science, la vie et l'immortalité par Jésus (10. 2). A tous les hommes Dieu a donné nourriture et boisson pour qu'ils en jouissent, mais ce qui est le privilège des convives, c'est que Dieu leur a donné une nourriture et une boisson spirituelles et la vie éternelle (10. 3). Voilà qui est aussi clair qu'on peut le désirer. Le repas eucharistique est avant tout un repas spirituel.
3° Le repas eucharistique est célébré le dimanche (14. 1), mais il -peut l'être aussi à d autres jours (11. 9); en effet, la table dressée à l'appel d'un prophète n'est pas la table régulière du jour du Seigneur. Mais c'est aller trop loin de prétendre que l'eucharistie fût célébrée tous les jours dans les communautés de la Didaché. Il n'y a aucune indication à ce sujet. C'eût été presque le communisme alimentaire. Une organisation de ce genre implique un ensemble de conséquences qui réagissent sur tous les détails de la vie. Nous en trouverions des traces dans les préceptes moraux et dans les autres prescriptions cultuelles ou disciplinaires de la Didaché. Il n'y en a pas. Tout au contraire, à plusieurs reprises il est parlé des obligations d'assistance à l'égard des indigents ou des coreligionnaires de passage. Le seul fait que la. Didaché
plante productive du vin que Dieu a fait connaître par Jésus. On a voulu voir ici une allusion au sang du Christ, mais sans aucune raison à l'appui. D'autres y ont vu une forme de l'assimilation de Jésus au cep de vigne, telle qu'on la trouve dans le IV^ Évangile (15. 1 : èyw d[u -^ aimskoz r\ «XY)0iv/i). Mais ce langage allégorique, qui est le propre du IVe Évangile, est tout à l'ait étranger à la Didaché; la sainte vigne de David est ici quelque chose que Dieu a fait connaître, non pas en Jésus, mais pai' Jésus ; ce n'est pas lui-même. L'explication naturelle et très simple de cette expression est fournie par l'Ancien Testament où le peuple de Dieu est à plusieurs reprises appelé « la vigne plantée par l'Éternel »; voir Esaïe, 5. 1-7 ; Jérémie, 2. 21 ; Psaume, 80. 9 et suiv. Justin Martyr dit expressément {Dial., 110) : « La vigne plantée par Dieu et par le sauveur Christ, c'est son peuple. » Par Jésus, Dieu a fait connaître quelle est la sainte vigne de David, c.-à-d. quel est le véritable peuple de Dieu, — idée très familière à l'esprit chrétien du i""" et du ii« siècle, dans la lutte avec les Juifs qui prétendaient que le peuple de Dieu, c'étaient eux et non les chrétiens.
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recommande de se réunir pour rompre le pain en commun le dimanche implique que l'on n'avait pas coutume de le faire tous les jours.
Personne n'aurait songé à faire cette supposition, si les prières eucharistiques de la Didaché ne rappelaient pas les prières des repas juifs. Il importe de nous expliquer à leur sujet. Nous sommes ici au cœur même du problème.
4° Les prières eucharistiques de la Didaché sont une ébauche de liturgie eucharistique chrétienne d'après le type des prières en usage dans les repas juifs. Leur caractère liturgique ressort de la forme même; il suffit de les relire, avec leurs doxologies répétées (9. 2, 3. 4; 10. 2, 4, 5), leur parallélisme et la teneur même de leur contenu. Cependant elles n'ont pas encore un caractère rituel, obligatoire. Les prophètes, qui sont capables de parler d'inspiration, sont libres de ne pas s'en servir. Elles sont destinées aux braves chrétiens de ces petites communautés rurales, qui avaient besoin qu'on leur signalât bien exactement ce qu'il fallait dire, parce qu'ils n'auraient pas su s'en tirer par eux-mêmes convenablement.
Elles ont un caractère juif et archaïque très prononcé. Elles sont certainement parmi les morceaux les plus anciens de la Didaché. Le Christ y est quahfié de %caq OeoîJ, « serviteur de Dieu », tout comme David (9. 2, 3; 10. 2, 3). La formule : « Hosanna au Dieu de David », la conservation des mots araméens « Maran atha » (« que le Seigneur vienne »), à la fin du ch. 10, en sont des preuves très fortes. D'ailleurs quiconque est un peu familiarisé avec la genèse des prières liturgiques sait que, toujours et partout, elles sont une adaptation à des besoins nouveaux de types de prières en usage dans le milieu religieux oh. elles ont pris naissance. Nous avons ici une liturgie primitive en formation, non encore obligatoire, qui n'est autre chose qu'un modèle de prières du genre famiher aux chrétiens d'origine juive et qu'on leur recommande de préférence à d'autres.
Ce type de prières, c'est en effet celui qui était en usage
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dans les repas religieux chez les Juifs. Nous ne connaissons pas les formules complètes de ces prières à l'époque oij le christianisme naquit en Palestine, mais nous savons qu'il y en avait. Notre meilleure source à cet égard est le Inuté des Berakhôt ou des formules de bénédiction, au commencement de la Mishna dans le Talmud de Jérusalem ^ Ce traité, composé au début du m^ siècle après J.-G. , est une codification des décisions des docteurs juifs sur les divers cas oii il faut appliquer ou modifier les formules de bénédiction afférentes aux diverses circonstances de la vie, notamment aux repas. Les formules elles-mêmes n'y sont pas données in extenso\ elles sont désignées simplement par leurs paroles initiales, parce qu'elles sont connues de tous les lecteurs. Elles sont depuis longtemps fixées. Si le traité lui-même est de la casuistique rédigée au iii^ siècle, les prières auxquelles cette casuistique s'applique sont de beaucoup antérieures. Il n'est pas téméraire de supposer qu'elles étaient déjà en usage deux à trois cents ans plus tôt, dans cette population juive de Palestine dont on connaît par ailleurs la piété formaliste, ou tout au moins qu'il y en avait de semblables. Le fait est dûment certifié pour le rituel du repas pascal, dont nous nous occuperons plus loin.
Or, le traité ^emMd/ atteste (6. 1) qu'il y avait des formules de bénédiction particuhères pour les différentes espèces d'aliments : pour les fruits on disait : « Sois loué, créateur des fruits de l'arbre » etc.; toutefois le vin était
1) Voir Trdiié des Berakhôt du Talmud de Jérusalem et du Talmud de Babylone, traduit en français par Moïse Schwab (Paris, Maisonneuve, 1871). JBerachoth, der Mischnatractat « Segenssprmhe «, ins Deutsche ùbersetzt uncl unter besonderer Beriicksichligung des Verhâltnisses zum N. T. mit Anmerkungen versehen, par Paul Fiebig (Tùbingen, Mohr, 1906). Voir aussi : Ed. von der Goltz. Tischgebete und Abendmahlsgebete in der altchristlichen und in der griechischen Kirche (Leipzig, Hinrichs, 1905) et Téditioa de ]a Didaché publiée par M. Paul Sabatier, à Paris, chez Fisclibacher. MM. von der Goltz et Fiebig ont utilisé aussi divers formulaires de prières en usage chez les Juifs à des époques beaucoup plus tardives. Je ne me crois pas autorisé à en faire état dans cette enquête.
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l'objet d'une bénédiction spéciale qui conimençait ainsi : « Sois loué, créateur du fruit de la vigne » ; pour le pain on disait : « Sois loué, toi qui as fait sortir le pain de la terre » etc. D'après le ch. 7. 1, dès que trois personnes ont mangé ensemble, elles doivent rendre grâces en commun. Il y a donc des prières de bénédiction et de reconnaissance avant et après le repas. Il y avait aussi des formules de bénédiction pour les jours de fête, notamment pour le sabbat, oti l'on rappelait les bienfaits de Dieu à l'égard de son peuple. Les docteurs n'étaient pas d'accord sur l'ordre respectif de ces diverses prières : l'école de Schammaï plaçait la bénédiction du jour après celle du vin, l'école deHillel préconisait l'ordre contraire (8. 1).
Si nous rapprochons ces renseignements des prières eucharistiques de la Didaché^ nous constatons que le contenu de ces prières est bien authentiquement chrétien, mais que le moule est non moins authentiquement juif : avantle repas eucharistique (où, nous l'avons vu, le pain et le vin seuls figurent d'une façon normale) prière de bénédiction pour le vin et pour le pain ; après le repas action de grâces. C'est ainsi que faisaient les Juifs pieux, lorqu'ils prenaient des repas en commun, et aux jours de fête religieuse ces prières se compliquaient d'autres oti étaient rappelés les actes de Dieu célébrés à cette occasion. C'est exactement ce que font les chrétiens de la Didaché. Ils n'insistent pas sur les biens matériels — le pain et le vin — mais ils rendent grâces pour les bienfaits que Dieu leur a dispensés par son serviteur Jésus et ils le prient de réaliser pour son Église le triomphe qu'il lui a promis. Nous verrons plus loin que les prières du repas pascal renferment aussi cet élément eschatologique.
On reconnaîtra que si les prières de la Didaché sont modelées sur le type des prières en usage dans les repas collectifs juifs, il ne s'ensuit pas que les repas eucharistiques eussent lieu tous les jours. Leur contenu les rapproche plutôt du type de prières que les Juifs disaient aux repas collectifs des jours de fête, puisque ce ne sont pas tantles aliments pour lesquels
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il est rendu grâces que les bienfaits de Dieu pour le salut des membres de l'Église.
5° Il rCy a rie?i dans ces prières qui se rapporte de près ou de loin à un sacrifice. La Didaché cependant n'a pas échappé à la hanlise de l'assimilation de reucharistieà un sacrifice : au ch. 14, V. 1 il est recommandé aux fidèles de, confesser leurs transgressions avant de célébrer l'eucharistie le dimanche, «fafin que votre sacrifice (ouata) soit pur ». Et c'est par un appel à une parole du prophète Malachie que cette recommandation est justifiée, procédé assez rare dans la Didaché. Il n'est pas improbable que l'expression et la citation aient été ajoutées au texte primitif, avec lequel elles ne cadrent pas du tout. Il y a plusieurs autres passages dans cet écrit qui suggèrent le même soupçon. Mais si cette solution paraît arbitraire, et que l'on conserve le terme comme authentique, il faut bien reconnaître qu'il s'agit ici d'un rapprochement purement superficiel et extérieur. L'idée même de l'eucharistie en tant que repas religieux spirituel exclut complètement l'idée de sacrifice. 11 n'v a même aucune notion d'oblation. Le témoignage des prières est décisif à cet égard.
6° Le caractère essentiel de l'eucharistie dans la Didaché est d'être unrepas d'actions de grâces pour les bénédictions spirituelles accordées aux chrétiens (voir plus haut, observation 2). Les fidèles commémorent ces bénédictions, car ce n'est pas l'absorption du pain et du vin qui leur fait connaître quel est le vrai peuple de Dieu (la sainte vigne de David) ou qui leur donne la yvwacç, c'est-à-dire la connaissance profonde delà volonté de Dieu à leur égard, de son plan providentiel. Ici encore nous sommes sur un terrain purement juif. Mais n'y a-t-il pas quelque chose de plus au ch. 10 v. 3, oia il est parlé de nourriture spirituelle et de vie éternelle? Ne trouvons-nous pas ici un témoignage analogue à celui de Justin et d'Ignace, pour lesquels les aliments eucharisties n'étaient pas de la nourriture vulgaire ? N'est-ce pas l'absorption de ce pain et de ce vin qui procure cette nourriture spirituelle et qui confère la vie éternelle? En aucune façon. Ces bienfaits^
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là sont aussi de ceux que Dieu a accordés dans sa grâce parson serviteur (l^^apîaw); c'est un rappel d'un acte accompli une fois pour toutes dans le passé et pour lequel les fidèles bénissent Dieu à chaque eucharistie. Il n'y a ici aucune idée mystique d'une vertu communiquée aux fidèles par le pain et le vin eucharisties. Le mysticisme de la Didaché est ailleurs et sous une forme très belle.
T Le pain de l'eucharistie dans la Didaché est le symbole de Vunion entreles chrétiens qui ne doivent former quuns'-ul corps. Le fragment de la prière d'action de grâces à propos du pain (9. 4j est peut-être ce qu'il y a de plus original et de plus instructif dans le témoignage que nous analysons. De même que le pain rompu parles communiants a été fait de grains de blé qui ont poussé sur les collines à l'état dispersé et qui sont devenus un seul objet, un seul corps (èyévôxc; sv), en mêlant leur farine dans ce pain unique, de même l'Église, c'est-à-dire l'assemblée des chrétiens, recrutée de partout, même des extrémités de la terre, ne doit former qu'un seul tout dans le Royaume de Dieu. Voilà qui est capital. L'idée que les chrétiens ne forment qu'un seul corps n'est donc pas seulement un concept de la théologie mystique paulinienne, qui assimile l'Église au corps du Christ, ou de la théologie johannique dont l'idéalisme alexandrin proclame l'unité de l'esprit et de la vie dans le Père, dans le Verbe et dans les fidèles. Elle existe indépendamment de ces conceptions savantes, interprétations rabbiniques ou philosophiques de l'évangile ; nous la trouvons ici à l'état fruste en quelque sorte, sous la forme d'image et non d'allégorie, conforme au génie hébraïque, c'est-à-dire sous une forme qui a toutes les apparences d'une provenance plus authentiquement palestinienne. Ce témoignage de la Didaché, en effet, ne saurait être dérivé de celui de Paul ou de celui du quatrième évangéliste ; il y a un abîme entre la notion du christianisme tout évangélique de la Didaché et celles des deux grands penseurs qui ont donné à l'Évangile ses premières 'expressions théologiques. Il a sa valeur propre. L'idée qu'il représente est la même que celle
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que nous trouverons chez Paul et chez le quatrième évangéliste ; c'est la forme en laquelle elle est rendue qui seule diffère. On est donc autorisé à penser que l'idée est antérieure aux diverses expressions, indépendantes les unes des autres, sous lesquelles elle nous est parvenue.
Et ce qui complète l'originalité et la valeur de ce témoignage, c'est qu'il est indépendant également de celui des évangiles synoptiques. Car :
8° // ny a dans l' eucharistie de la Didaché aucun souvenir de l'institution par Jésus, aucune trace cTune commémoration de la mort de Jésus, aucune allusion à la chair ou au corps et au sang de Jésus. Voilà encore un ensemble de constatations extrêmement importantes et qui ne sont pas sujettes à discussion. Il y avait donc tout un groupe d'églises, dans la région même où la religion chrétienne est éclose, pour lesquelles la chair et le sang de Jésus étaient sans aucune relation avec Teucharistie*.
1) Si l'on veut voir ce que ce même texte est devenu, lorsqu'on a voulu le mettre d'accord avec les écrits du Nouveau Testanaent et la dogmatique de l'Eglise à la fin du iii° siècle, il n'y a qu'à lire les passages correspondants des Constitutions apostoliques (VU, 25) : « Nous te rendons grâces, ô notre Père, pour la vie que tu nous a fait connaître par Jésus, ton serviteur, par lequel tu as créé toutes choses et tu veilles à toutes choses, et que tu as envoyé afin qu'il devînt homme pour notre salut, auquel tu as permis de souffrir et de mourir et que tu as ressuscité pour le glorifier selon ton bon plaisir, que tu as lait asseoir à ta droite et par lequel tu nous a promis la résurrection d'entre les morts... Nous te rendons encore grâce, ô notre Père, pour le précieux sang du Christ qui a été répandu pour nous, et pour son précieux corps dont nous réalisons ici les répliques, lui-même nous ayant prescrit d'annoncer sa mort », etc.