JUSTIN MARTYR
Justin Martyr, dans des écrits d'une authenticité incontestée, composés à Rome vers le milieu du ii" siècle, fournit des témoignages de premier ordre sur l'eucharistie dans les églises catholiques de son temps. Il la décrit à deux reprises dans la l"' Apologie,ô!dihovà comme acte complémentaire du baptême, ensuite comme acte principal du culte dominical. Voici ces passages tout au long :
Ch. 63. Après ce baptême nous conduisons le converti qui a prononcé son adhésion vers ceux qui sont appelés frères, à l'endroit où ils sont réunis afin de prier en commun avec ardeur, pour eux-mêmes, pour
celui qui vient d'être éclairé et pour tous les autres dans l'univers
Quand les prières sont terminées, nous nous témoignons notre affection par un baiser. Ensuite on apporte au président des frères du pain et une coupe d'eau et de vin coupé {'jtpoafipBxy.'. tw xpcecr-wTt twv àoeXçwv àpxoç Y.2\ 'jïovripio^ 'joocTôq y.a\ -/.pap-aTOçi). Et celui-ci, après les avoir pris, loue et glorifie le Père de toutes choses par le nom du Fils et de l'Es-
1) Les mots -mX ■/pc!|j,aToi; manquent dans le c. Ottobonianus.
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prit saint et lui rend grâces abondamment (sùj^aptatiav km tcoXù izoïeXtai) de nous avoir jugés dignes de ces [bienfaits]. Et quand il a terminé les prières et l'action de grâces, toute l'assistance témoigne son assentiment en disant : Amen. Amen en hébreu signifie : « ainsi soit-il ! » Après que le président a rendu grâces et que tout le peuple s'y est associé par acclamation, ceux que nous appelons diacres donnent à chacun des assistants une part de pain eucharistie et du vin et de l'eau et en emportent pour les absents.
Ch. 66. Et cette nourriture chez nous s'appelle eucharistie. Il n'est permis à personne d'y avoir part, à moins qu'il ne croie vraies les choses que nous enseignons et qu'il n'ait reçu le bain pour la rémission des péchés en vue de la nouvelle naissance et qu'il ne vive comme le Christ l'a enseigné. Car nous ne prenons pas ces [aliments] ;comme du pain vulgaire ou de la boisson vulgaire. Mais de même que Jésus-Christ, notre sauveur, après avoir été fait chair par l'effef. d'une parole de Dieu oiàXoyou Oeou o-apy-oxor^ôs^ç ), eut une chair et du sang pour notre salut, ainsi on nous a enseigné que les aliments eucharisties par une prière dont les termes viennent de lui et qui se transforment en nourriture pour notre sang et notre chair, sont chair et sang de ce Jésus qui a été fait chair (ouxojç /,al vqv oi eù^-^ç Xoyou tcu Trap' aÙTOu eù^japicxYjOeiaav '^poor,-), è| '/jç cd{xa zal aapxeç '/.axa [j.sxaôoX'JjV xpéçovTat '/jjxwv, èy.sivou tsu cjapxoTCoi'^OsVToç 'LrjGoO y.al cap/.a 7.0,1 cà\M. èotoâ)^Or/iJ-ev eîvat). Les apôtres, en efTet, dans les mémoires composés par eux qui sont appelés Evangiles, ont raconté avoir reçu les instructions suivantes : Jésus, après avoir pris du pain et avoir rendu grâces, dit : « faites ceci en souvenir de moi, ceci est mon corps » ; et après avoir pris de même la coupe et avoir rendu grâces il dit : « ceci est mon sang », et il leur en donna à eux seuls. C'est là ce que les méchants démons ont enseigné à faire aussi, par imitation, dans les Mystères de Mithra ; car vous savez ou vous pouvez apprendre que du pain et une coupe d'eau figurent dans les cérémonies de l'initiation avec accompagnement de certaines paroles.
Ch. 67. Depuis lors, dans la suite, nous nous remémorons toujours ces choses réciproquement. Et ceux qui ont du bien viennent en aide à tous ceux qui sont dans le besoin et nous nous tenons toujours les uns les autres. Et pour toute notre nourriture nous bénissons l'auteur de toutes choses par son fils Jésus-Christ et par l'Esprit saint.
Et au jour dit du Soleil il y a une réunion en un même endroit de tous ceux qui demeurent à la ville ou aux champs ; on lit les mémoires des apôtres ou les écrits des prophètes, tant qu'il y a lieu. Ensuite, le lecteur ayant cessé, le président prononce une exhortation et un appel à l'imitation de ces belles [leçons]. Après quoi nous nous levons tous ensemble et nous prions. Et, comme nous l'avons déjà dit, lorsque nous
avons cessé de prier, on apporte du pain et du vin et de l'eau, et le président fait monter [vers Dieu] de la même manière des prières et des actions de grâces, selon son pouvoir, et le peuple s'y associe en disant Amen, et l'on distribue les choses eucharistiées et chacun en a une part et il en est envoyé aux absents par les diacres. Ceux qui sont dans l'abondance et qui le veulent bien donnent chacun ce qu'il veut, selon sa propre détermination, et ce qui a été recueilli est déposé auprès du président et c'est lui même qui vient en aide aux orphelins et aux veuves et à ceux qui sont privés de ressources par suite de maladie ou de toute autre cause et à ceux qui sont dans les chaînes et aux gens du dehors qui sont de passage, bref il veille sur tous ceux qui sont dans le besoin,
La double description vise un seul et même acte cultuel, célébré tantôt après le baptême des néophytes, tantôt dans les assemblées du dimanche. Gela n'est pas contestable. On peut s'étonner de cette répétition, mais il n'y a aucune raison d'en chercher la justification dans la nature des cérémonies décrites. Dans les deux cas les éléments du rite sont les mêmes. La seconde fois, au ch. 67, Justin rappelle luimême qu'il en a déjà parlé. S'il y revient, c'est parce qu'il veut décrire complètement aussi bien le culte du dimanche que les pratiques de l'admission de nouveaux membres dans la communauté chrétienne, afin d'en montrer aux empereurs l'innocuité et de dissiper ainsi les odieuses accusations qui pèsent sur les réunions des chrétiens. On sait d'ailleurs que les répétitions ne lui coûtent guère.
Avant de dégager de ces chapitres les renseignements qu'ils renferment, il convient de citer encore les passages du Dialogue avec Tryphon qui contiennent de précieuses indications sur la conception de l'eucharistie chez Justin.
A propos du sacrifice de purification que la Loi de Moïse impose au lépreux guéri ', il s'exprime ainsi :
Dial, 41. Et l'offrande de farine qu'il est prescrit d'offrir pour ceux qui sont purifiés de la lèpre, est une préfiguration du pain de l'action
1) Lévit,, 14. 10 et suiv. Ce sacrifice comportait deux agneaux sans défaut,
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une brebis d'un an sans défaut, trois dixiènaes d'un épha de fleur de fari pétrie à l'huile et un log- d'huile.
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de grâces (eucharistie) que notre Seigneur Jésus-Christ nous a prescrit de célébrer* pour commémorer la souffrance endurée par lui en faveur de ceux qui purifient leurs âmes de toute malignité humaine, afin que nous rendions grâces à Dieu, à la fois d'avoir créé le monde, avec tout ce qu'il contient, à cause de l'homme, et de nous avoir délivrés de la perversité dans laquelle nous étions nés et d'avoir détruit entièrement les principes et les puissances* par celui qui a souffert selon sa volonté.
Ailleurs, à propos d'une prophétie d'Esaïe (33. 13-19, notamment 16) oii il est parlé du pain et de l'eau qui seront fournis au juste dans sa retraite fortifiée :
Dial. 70. Dans cette prophétie il parle manifestement du pain que noire Christ nous a prescrit de célébrer en souvenir de son incarnation pour ceux qui croient en lui et pour lesquels il a souffert, et de la coupe qu'il nous a prescrit de célébrer avec actions de grâces en souvenir de son sang.
Enfin, dans un passage où il montre que tous les chrétiens constituent le véritable sacerdoce, Justin s'exprime ainsi :
Dial. 117. Par avance Dieu déclare donc agréerions les sacrifices, offerts en ce nom, que Jésus le Christ nous a prescrits, c'est-à-dire ceux qui dans l'action de grâces (eucharistie) du pain et de la coupe sont
offerts par les Chrétiens en tout lieu de la terre ^ Moi aussi je dis
que les prières et les actions de grâces émanant des hommes dignes sont les seuls sacrifices parfaits et agréables à Dieu. Car ce sont, les seuls qu'il est recommandé aux chrétiens de célébrer, notamment dans la cérémonie de commémoration * de leur nourriture sèche et humide, où ils commémorent aussi la passion que le Fils de Dieu a soufferte à cause d'eux,
1) Il y a : ôv... I. X. uaploM-xs iroceïv. Le sens de Ttoteîv, ici comme dans d'autres passages analogues, n'est pas : « sacrifier », ce qui serait contraire aux déclarations formelles de Justin et ce qui ne se justifie guère en soi, mais: « célébrer », « accomplir », comme il est dit Matth., 26, 18 : uotà} xb •K:ao-/a et comme nous disons en français: « faire ses Pâques )>.
2) Il s'agit des Puissances malfaisantes, c. à d. de tous les êtres surhumains mauvais dont la foi des premiers chrétiens peuplait le monde (démons, etc.), comme contre-partie des êtres surhumains bienfaisants (anges, etc.).
3) J'ai suivi le texte de l'édition Otto, Les variantes ne changent pas la portée du passage.
4) Il y a littéralement : « dans la commémoration de leur nourriture sèche et humide, où ils commémorent ». — A rapprocher de ce passage P" Apol., 13.
On sent bien en lisant ces déclarations qu'il n'y a pas encore ici un système arrêté au sujet de l'eucharistie. Si la description du rite, tel qu'il se célébrait à Rome et sans doute aussi dans la généralité des églises vers le milieu du second siècle, est suffisamment claire, la signification de l'eucharistie ne s'est pas encore fixée. Il y a dans les interprétations de Justin des éléments distincts, encore flottants, et c'est là justement ce qui constitue pour nous la valeur de son témoignage. Car, s'il en est ainsi pour un chrétien élevé à l'école de la philosophie et qui cherche à rendre compte de sa foi d'une façon rationnelle, à combien plus forte raison devaitil en être de même pour la masse des chrétiens moins cultivés.
Sous le bénéfice de cette observation nous pouvons dégager de ces textes les conclusions suivantes :
— i" Le mot eucharistie , qui signifie proprement « action de grâces » sert déjà dans le langage chrétien à désigner, par métonymie, les aliments eux-mêmes pour lesquels les fidèles rendent grâces (7''" Ap.^ 66 in, : -q 'vpofQ aur^ xalei'zai ^ap' -rnu^
ehy^apia-zia) .
— 2° D'après ce même passage la participation à r eucharistie est exclusivement réservée à ceux qui ont reçu le baptême et qui vivent selon les préceptes du Christ. Les néophytes y sont reçus immédiatement après l'ablution baptismale (6o in.) ; l'admission à l'eucharistie est le complément du baptême. On n'est entièrement membre de la communauté chrétienne qu'après y avoir participé. C'est l'acte central et essentiel du culte, le cœur même de la vie dans l'église.
L'eucharistie est ainsi un rite sacré, inaccessible aux profanes, mais ce n'est pas encore un rite secret dont la connaissance soit interdite à quiconque n'est pas initié, comme dans les Mystères des religions païennes. 11 le deviendra plus tard et dès lors les auteurs chrétiens ne se permettront plus de décrire la cérémonie. Justin n'éprouve encore aucun scrupule de ce genre : il raconte tout aux empereurs. Il n'y a
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chez lui encore aucune trace d'enseignement ésotérique : on doit le constater, afin de reconnaître dès le début qu'il ne faut pas chercher de ce côté la genèse du rite qui nous occupe.
Il résulte aussi de ce même passage que, théoriquement tout au moins, on pouvait être exclu de l'eucharistie : pour y participer il faut, en effet, vivre selon les préceptes du Christ et non seulement « promettre » de vivre ainsi. Mais Justin, pas plus que les autres écrivains chrétiens primitifs, ne nous donne de renseignements sur les conditions de la disciphne à cet égard. Il est probable que, sous le couvert de l'intransigeance des principes, elle s'accommodait en pratique aux dispositions de la communauté dans chaque cas individuel.
— 3° Justin rapparie à Jésus l'instUiUion de l'acle eucharistique (7'e Ay,^ 06), mais son témoignage ici est dépendant de celui des Évangiles ou Mémoires des apôtres. Il importe de noter que les termes de la citation invoquée par Justin ne se retrouvent textuellement dans aucun de nos évangiles actuels. Ni Matthieu, ni Marc n'ont les mots, essentiels en l'espèce : « faites ceci en souvenir de moi ». Luc (22, 19), les a, mais dans un tout autre contexte^ \ d'ailleurs la comparai-
1) Texte de Justin: xbv 'r/)(7o0v Xaêôvxa apTOV sù^apKrr/ÎCTavTa eitteiv • toOto Tcoteïxe Ec; T-))v àvà(Avr|0-t'v |aou, toOto Èctti to cà)(j,a [j,ou • 7ca\ tô uox'/ipiov ô[j.otwç Xa6ôvTa y.a'i £u-/aptcrT-^ffavTa e'hteïv • toOtÔ êaTt to m.\i.à. [j.ou ' "/.a\. |j.ôvotç auxoîç (AExaSoOvat. — Texte de Luc : y.di la^MV aptov £u-/api<jTY)ffa? ïy.laazv -/.ai EOwy.sv aùxoi; >iYMV • ToOxô Ècmv xb crw|j.â (j.ou xô viûp ûiJ.wv otôôjj.Evov • xoOxo nrotEÏXE eiç è\):i\v avap-v/jccv . -/a\ xb vroxripiov wa-aûxo)ç (J.sxà xb S£t7tvr,cfac, Xéywv • xoOxo xb uox'/iptov •/) v.ai,vf\ ciia.^r\v.-f\
Ev xw aï[i.aii jj-ou, xb ÛTtsp uij.ô)v É7.xvivv6[j.£vov. — Nous discuterons plus loin la teneur du texte de Luc, mais il est clair que ce n'est pas celui que cite Justin. — Les derniers mots de Justin : « eL il leur en donna à eux seuls » font-ils encore partie de la citation ou sont-ils une réflexion ajoutée par l'auteur pour montrer que dès l'origine la participation à l'eucharistie est réservée aux seuls membres de la communauté ? La première hypothèse paraît plus probable. Étant données les mœurs religieuses particularistes du monde antique, il n'était pas nécessaire de justifier la limitation de l'admission au repas sacré. Cela paraissait tout naturel. L'Évangile cité par Justin insistait vraisemblablement sur le fait que c'étaient les apôtres seuls qui avaient pris part à la Cène et non tous les disciples.
LES DOCUMENTS. — JUSTfN MARTYR 11
son des nombreuses citations évangéliques de Justin avec les textes correspondants de nos Évangiles ne permet pas de supposer que l'Évangile dont il se servait fût notre Évangile de Luc. Il lisait donc probablement l'histoire évangélique dans une rédaction analogue, mais non identique à celles de nos synoptiques. Si cette opinion est fondée, il en résulterait que l'institution du repas eucharistique par Jésus qui, dans l'état actuel de nos documents, n'est mentionnée que par Paul et par Luc, l'était aussi dans cet Évangile, perdu pour nous, que cite Justin. Dès l'abord nous apprenons ainsi combien sont variables et incertaines les expressions de la littérature évangélique relatives au fait capital de l'institution. — ^"Z-^.y aliments euchcmstiques sont dupain et du vin coupé d'eaii^ et non du pain et de Feau, comme on l'a soutenu. La communion avec de l'eau seule, sans vin, était pratiquée dans certains groupes de tendance ascétique, mais elle était l'exception, « contraire à la règle de l'Eglise », comme le dit expressément Clément d^Alexandrie^ et rien n'autorise à supposer qu'elle fût pratiquée à Rome à l'époque de Justin. L'expression du ch. (>i> de la ./'" Apologie : « une coupe d'eau et de vin coupé (u'oaToç -/.al y,çà\jrj.xoq) est bizarre assurément et peut-être est-ce une altération du texte originel. Peut-être aussi l'insistance de Justin à faire valoir la proportion de l'eau dans le contenu de la coupe tient-elle à la même cause, à laquelle nous avons déjà rattaché la double description du rite eucharistique, au désir manifeste de mettre en pleine lumière, combien les païens avaient tort d'imputer aux chrétiens des orgies dans leurs réunions cultuelles. En tout cas Justin à la fin du ch. 65 et au ch. 67 parle expressément de vin et d'eau ; il n^y a aucune raison de statuer ici des interpolations^ La vérité, c'est que, en dehors de ces passages
1) Stromates, I, 19, 96, à propos des Enkratites, Gfr. aussi Epiphane, Panarion, XXX. 16 (gnosliqiies judéo-chrétiens); XLII. 3 (iMarcion); XLVI. 2 (Tatien); XLVIL 1 (Enkratites).
2) Thèse soutenue par M. Harnack (Brod und Wasser, die eucharistischen Elernente bel Justin^ dans Texte und Untersuchungenz. Gesch. d, altchristlichen
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d'inspiration apologétique, Justin n'accorde aucune importance à la nature du liquide contenu dans la coupe, pas plus d'ailleurs que les autres témoins que nous entendrons plus loin. Les chrétiens, en eucharistiantle pain et le vin, rendent grâces pour leur « nourriture sèche et humide » {Diai., 117) sous la forme des deux éléments fondamentaux du repas, le pain, comme aliment, le vin coupé d'eau, qui est la boisson habituelle dans l'antiquité. Les fidèles de tendance ascétique peuvent supprimer complètement le vin, sans que cela change rien à la valeur propre de la communion; mais ils rompent avec l'usage général, cela suffit à les rendre condamnables. Le mélange d'eau et de vin est si bien un simple usage sans raison proprement rituelle que plus lard, lorsqu'on veut combattre la communion ascétique avec de l'eau, on est obligé d'inventer une justification symbohque du vin coupé pour en montrer la nécessitée
— 3° IJ eucharistie est célébrée le dimanche [ch. 67) et à d'autres occasions, notamment après le baptême de néophytes (ch. G3), mais il n'y a aucune trace de sa célébration quotidienne. Il ne faut pas se laisser induire en erreur à cet
Litteratur, VU. 2). Il suit au ch, 65 la lecture du c. Ottobonianus qui supprime les mots xa\ 7.paiJ.aToç, observe qu'en dehors des deux ch, de la J'" Apologie Justin ne parle nulle part du vin de l'eucharistie, même là où l'on devrait s'y attendre, et signale deux passages où les copistes ont substitué oïvov à ovov, âne {BiaL, 69 et i'« Apol., 54). Ils ont donc bien pu rajouter oïvoç àuôwp à la fin du ch. 65 et au ch. 67. Dépouillée de la prestigieuse érudition dont M. Harnack Ta entourée, on voit combien cette argumentation est précaire. Aussi bien il n'y a plus insisté dans la suite. Quant à Texpression -noù v.pâ[).ai:o!; du ch. 65 je serais disposé à en admettre l'authenticité, parce qu'il me paraît beaucoup plus facile d'expliquer qu'un copiste l'ait supprimée comme faisant double emploi que de supposer qu'il l'ait rajoutée. Si le scribe avait voulu faire disparaître le scandale d'une communion avec de l'eau seule, il aurait ajouté o'i'vou et non -/pâij.aToç, d'après le bon sens et d'après l'analogie des expressions semblables employées à deux reprises par Justin un peu plus loin.
1) Cyprien dit: « Offerri aqua sola non potest quomodo nec vinum solum potest ; nam si vinum tantum quis offerat, sanguis Christi incipit esse sine nobis; si vero aqua sit sola, plebs incipit esse sine Christo ». Le vin représente le sang du Christ, l'eau le peuple chrétien, le mélange la communion des deux,
égard par la description de la solidarité chétienne au début du ch. G7. Quand Justin dit: xal crûv£7[j,£v àW-riXoiç âsl, il n'entend pas que les chrétiens vivent dans le communisme et prennent tous leurs repas ensemble. Nulle part dans ses écrits il n'y a la moindre allusion à une organisation sociale de ce genre. Or, ce n'est pas là un détail sans importance : l'usage de manger en commun, comme dans un monastère, détermine tout un ensemble de dispositions communautaires régissant la vie entière. Jamais Justin n'en parle. Il raconte, tout au contraire, dans ce même ch. 67, que la réunion de tous les chrétiens a lieu le dimanche; c'est ce jour-là et ce jour-làseulement que les fidèles s'assemblent, de la campagne et de la ville, pour célébrer en communie culte, dont l'eucharistie est l'élément essentiel. Les uns donc habitent la campagne^ les autres la ville. Gela seul suffit déjà à nous convaincre qu'ils ne se réunissent pas quotidiennement pour prendre leur repas en commun.
— 0° D'ailleurs r eucharistie décrite par Justin est un rite, un acte cultuel, et non un banquet. Il y avait sans doute encore des « agapes^ » ou banquets religieux chez les chrétiens au milieu du ii" siècle, mais Justin n'en fait pas mention. Seraitce simplement parce qu'il lui paraissait plus prudent de ne pas en parler dans une Apologie adressée aux empereurs, à cause de leur caractère illégal? Ou bien n'est-il pas beaucoup plus vraisemblable d'admettre que Justin n'en parle pas, parce que les communautés chrétiennes y avaient renoncé en tant que communautés, justement pour ne pas tomber sous le coup de la loi, et que les agapes ou banquets fraternels entre chrétiens ne subsistaient plus qu'à titre privé, entre groupes de fidèles? Nous aurons l'occasion de revenir
1) A l'intention des lecteurs peu familiarisés avec ces études je rappelle que l'on appelait agapes des repas en commun qui avaient un caractère religieux, où l'on bénissait le pain et le vin et les eucharistiait, c'est-à-dire que l'on rendait grâces pour le pain et le vin. L'eucharistie proprement dite s'est en quelque sorte détachée de l'agape pour devenir un rite du culte. L'un des objets de notre étude sera justement de rechercher le mode de cette transformation.