‹ Les origines de l'eucharistie [microform]Chapitre 3 sur 35 · REVUE DE L HISTOIRE DES BBLIGIONS · texte numérisé non relu

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sur cette question. En tout cas Justin ne nous parle de l'eucharistie qu'en tant que rite ; elle fait partie du culte du dimanche, au même titre que la lecture des écrits des apôtres ou des prophètes, la prédication et la prière; elle en est l'élément essentiel, le couronnement. Le caractère rituel de l'eucharistie après le baptême ressort également du ch. 63 d'une façon indiscutable. 11 n'est pas question d'un repas oii l'on se rassasie, mais d'une distribution de pain et de vin coupé que les assistants absorbent et que les diacres portent aux absents. Cen^est plus que le simulacre d^un repas*. Mais ce rite est encore près de sa source. Ihia pas encore de liturgie obligatoire. Le président, nous dit Justin, prononce les prières et les actions de grâces oa-/] oûvaix-.ç aÙTw, selon son pouvoir, c'est-à-dire selon son inspiration, aussi bien qu'il le peut (ch. 67; cfr. Q6 : ètcI tuôXù). Il y avait probablement déjà des formules usuelles à l'usage des présidents peu doués au point de vue oratoire ; nous en trouverons plus loin dans un document notablement antérieur à l'Apologie de Justin. Mais on est encore libre d'en user ou de n'en pas user. Le rite n'est pas encore fixé dans une forme liturgique stéréotypée. Il a gardé la saveur particulière de son origine.

— 7° L'eucharistie, en effet^ est tout cVahord la manifestation de l union et de la solidarité qui régnent entre les chrétiens ; c'est par excellence un acte de communion ; et cette communion s'afiirme parle fait que l'on mange ensemble le pain et le vin mêlé d'eau qui constituent le fond de l'alimentation quotidienne. S'il y a quelque chose qui soit clair dans la description de Justin, c'est cela. Après avoir rappelé l'institution de l'eucharistie par Jésus lui-même et avoir déclaré que dès lors les Chrétiens se remémorent constamment les instructions reçues à cette occasion, il en donne comme preuve qu'ils s'entr'aident sans cesse : ceux qui possèdent viennent

1) Je ne comprends pas comment M. Axel Andersen peut affirmer le contraire dans un mémoire à beaucoup d'égards excellent {Das AbendmafU in den zwei ersten Jahrhundertcn nach Christiis, 2« éd., p. 87 et suiv. ; Giessen, Tôpelmann, 1906).

au secours des indigents ; aù^teuiivt àlMXoiç àzi, c'est-à-dire non pas, « nous sommes toujours réunis » — ce qui est absurde, — mais : « nous sommes les uns avec les autres », « nous sommes solidaires ». L'expression française qui m'a paru rendre le mieux la lettre du grec est : « nous nous tenons toujours les uns les autres », c'est-à-dire nous ne nous abandonnons pas réciproquement; il y a cohésion entre nous; nous ne formons qu'un seul corps.

Et aussitôt après la seconde description de l'eucharistie la même idée revient; ceux qui ont des ressources donnent chacun ce qu'il veut r— donc, non pas simplement du pain et du vin pour l'eucharistie, mais tout ce qui peut servir à la communauté, des dons en nature ou en argent. Les dons ainsi recueillis sont confiés au président et celui-ci en distribue à tous ceux qui sont dans le besoin. Il semble bien que le dépôt des offrandes a lieu à l'occasion de l'eucharistie. Si elle n'est plus qu'un simulacre de repas, un rite, elle marque toujours encore le moment où les fidèles mettent en commun leurs ressources pour que chacun ait à manger le nécessaire et que ses besoins élémentaires soient satisfaits. Plus tard, lorsque l'organisation ecclésiastique sera déjà plus administrative, TertuUien parlera d'une cotisation mensuelle (ApoL^ 39 : stips menstrua). Chez Justin, cinquante ans plus tôt, le souvenir de l'agape commune survit encore dans le rite eucharistique ; en y prenant part on subvient en même temps aux besoins des autres.

— 8° L'autre idée essentielle que Justin rattache à V institution de l'eucharistie, c'est celle d'une action de grâces (ch. 67 in.). Après avoir dépeint la sohdarité chrétienne, il ajoute: « pour toute notre nourriture nous bénissons l'auteur de toutes choses par son fils Jésus-Christ et par l'Esprit saint». Ailleurs nous retrouvons la même idée élargie et spiritualisôe : l'Eucharistie n'est pas seulement une action de grâces pour la nourriture que Dieu accorde, mais d'une fagon générale pour tous ses bienfaits, pour avoir créé le monde et tout ce qu'il renferme à cause de l'homme, pour avoir délivré les

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chrétiens de l'empire du mal {Dial. , 4l). Action de grâces, tel est bien le sens propre du mot a eucharistie ». Mais ce n'est pas uniquement pour le pain et le vin que les fidèles se partagent qu'ils rendent grâces en célébrant le rite. A propos de ces aliments particuliers ils bénissent Dieu pour toute la nourriture qu'il leur accorde et pour tous ses bienfaits matériels et spirituels. Aussi ne faut-il pas traduire au ch. 67 £TCt TcaoT'' T£ oTç 7ïpoa(E£p5[J-£0a £Ù).oYou[;<£V etc. : « pour tout ce que nous présentons en oblation nous bénissons Dieu » etc., comme si l'action de grâces portait uniquement sur les oblations ou comme si les chrétiens apportaient à l'assemblée tous leurs ahments pour les faire bénir. Une pareille interprétaLion est contraire aux textes : le verbe ■irpocçlpscôai au moyen signifie : « consommer» et il est tout simplement absurde de se représenter que dans une communauté déjà quelque peu nombreuse, comme celle de Rome, les fidèles pussent apporter au culte tous leurs aliments pour les faire bénir et les remporter ensuite chez eux. C'est pratiquement impossible. En réalité les chrétiens ont l'habitude de rendre grâces à Dieu avant et après chaque repas ; ils prononcent le benediciie ou, comme l'on dit, ils bénissent la table ; mais dans l'eucharistie de la communauté réunie ils bénissent Dieu et lui rendent grâces d^une façon plus solennelle pour leur nourriture et pour tous ses bienfaits. Ici encore le rite est un dérivé du repas religieux, l'acte rehgieux s'est développé, tandis que le repas se réduisait à une cérémonie représentative.

Pourquoi le pain et le vin coupé de l'eucharistie ont-ils une valeur particulière ?

9° Le pain de r eucharistie est un souvenir de la souffrance du Christ^ de son incarnation^ la coupe un souvenir de son sang {Dialogue, 70; 41; 117). Ces trois passages sont d'une construction difficile qui trahit le caractère encore inorganique de la pensée de Justin : l'idée générale d'action de grâces pour les bienfaits de Dieu y est associée avec celle de commémoration de l'incarnation et de la souffrance du

Christ, sans qu'il soit établi un lien entre elles. Par contre il est dit très clairement partout que l'eucharistie est une « commémoration » et non un « renouvellement » de sa souffrance. L'incarnation et la passion ont eu pour raison d'être le salut des fidèles. Ce sont les bienfaits de Dieu par excellence accordés une fois pour toutes. H convient donc de les commémorer tout particulièrement dans l'action de grâces solennelle qu'est l'eucharistie. Mais il y a plus : il y a les paroles d'institution rapportées dans les « Mémoires des apôtres ».

• — 10" Le pain et le vin de l'eucharistie ne sont pas une nourriture vulgaire', ils sont chair et sang du Christ {ch. 66). Ici surtout on ne peut se soustraire à l'impression que Justin, plein de respect pour l'enseignement transmis par les apôtres, l'a superposé à une conception de l'eucharistie qui avait d'autres origines. Nulle part ailleurs il ne parle de cette assimilation du pain à la chair et du vin au sang du Christ, et dans le seul passage où il la mentionne il éprouve le besoin de la mettre expressément sous l'autorité de la tradition apostohque ; £otâàxOY)ix£v, dit-il, au ch. 66, a il nous a été enseigné » ; c'est évidemment une des choses qu'il ne lui paraît pas possible de rejeter, mais sur lesquelles il préfère ne pas insister. L'explication qu'il en donne est à peine esquissée : de même que par la volonté de Dieu le Christ s'est incarné, c'est-à-dire a pris chair et sang pour le salut des chrétiens, de même par l'effet d'une prière spéciale la nourriture eucharistiée est la chair et le sang de ce Jésus incarné, et comme cette nourriture se transforme en chair et sang des fidèles par la digestion, ceuxci s'assimilent ainsi une nourriture divine. Justin constate le fait plutôt qu'il ne l'exphque. Si nous analysons sa pensée en faisant abstraction, comme il convient, des doctrines de beaucoup postérieures qui ont eu cours dans les églises depuis le moyen âge, il me semble qu'il n'y a qu'une manière de la comprendre : de même que le Christ s'est incarné dans la chair et le sang delà personne humaine Jésus, de même il s'incarne dans le pain et le vin eucharisties et, par le fait

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même, les fidèles s'assimilent sa chaii* et son sang. Ce serait, somme toute, une conception analogue à celle que nous retrouverons plus loin sous la plume du quatrième évangéliste *.

Ce que l'on ne comprend pas et ce qui prouve justement l'hétérogénéité des deux ordres d'idées, c'est pourquoi et comment un acte rituel qui est expressément et à plusieurs reprises qualifié par Justin de « commémoration» (àvàij-roatç) de l'incarnation et de la souffrance du Christ, peut être conçu en même temps comme une sorte de réincarnation perpétuelle, c'est-à-dire comme un renouvellement. Ces deux notions s'excluent réciproquement. La seconde s'estimposée en vertu de son origine apostolique, mais elle n'a pas été intégrée dans la pensée de l'auteur. Il nous est très difficile de nous remettre dans la mentalité d'un esprit habitué comme Justin à vivre dans l'allégorie et la typologie perpétuelles. L'homme qui voyait dans l'offrande de farine du sacrifice de purification offert par le lépreux le type du pain de l'eucharistie [Dial..^ 41) ou dans le sang de l'agneau pascal immolé par les Israélites en Egypte le type du sang du Christ (Dial. 40 et lli), n'éprouvait aucune difficulté à retrouver la chair et le sang du Christ dans le pain et le vin de l'eucharistie. Il n'avait non plus aucun besoin de s'expliquer ce phénomène par un changement de substance ; c'était tout simplement pour lui un changement de valeur. Pour beaucoup de ses coreligionnaires d'origine païenne, sinon pour Justin lui-même, l'idée d'absorber une chair divine était moins choquante que pour les chrétiens d'origine juive ou pour des esprits positifs modernes. Tout ce qui touche à l'incarnation dans le christianisme antique procède du paganisme bien plus que du Judaïsme. La croyance à la vertu de l'absorption d'une chair divine est très vieille.

1) Il est d'autant plus curieux que Justin ne s'appuie pas sur le témoignage du IV" Evangile, alors que cet Evangile, sur ce point comme sur plusieurs autres, correspondait beaucoup mieux à ses propres doctrines. Pour Justin cet Evangile n'était pas d'origine apostolique.

— 11° Enfin r eucharistie est pour Justin un sacrifice spirituel, par opposition aux sacrifices matériels des païens ou des Juifs [Dial.^ 117). Les seuls sacrifices agréables à Dieu sont les prières et les actions de grâces (eucharisties) des hommes de bien. Aussi sont-ce les seuls que le Christ ait recommandé d'offrir dans l'eucharistie du pain et de la coupe \ L'eucharistie est ici positivement qualifiée de Ouai'a, mais on voit en même temps qu'elle l'est uniquement en tant que prière d'action de grâces. Justin ne songe pas au sacrifice rédempteur renouvelé dans l'eucharistie. Il n'en est question nulle part '. Dieu n'a besoin ni de sang, ni de libations, ni d'encens, estil dit /" Apologie, 13 ; il faut le louer par une parole de prière et d'action de grâces, et au lieu de brûler sur l'autel les oblations qu'on lui fait, comme les païens, il convient au contraire d'en user pour soi-même et de les distribuer aux pauvres. Nous voilà ramenés à l'idée mère, à la signification essentielle, pour Justin, de l'eucharistie, à celle qui est au cœur même de l'acte rituel, à l'idée de solidarité des chrétiens entre eux et avec le Christ et d'actions de grâces envers le créateur de tous les biens et le dispensateur du salut.

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