LES ACTES DES APOTRES
Considéré en lui-même, à part des autres, le témoignage du livre des Actes est insignifiant ; mais, quand on le rapproche de éeux que nous avons déjà étudiés, il prend une beaucoup plus grande portée. Le terme d'eucharistie n'y paraît pas, mais nous savons maintenant que la simple xXaaiç toIj apTou désigne le repas religieux des chrétiens.
Le livre des Actes, du même auteur que le troisième évangile, date probablement des abords de l'an 80, mais il met en œuvre des documents ou des traditions, de valeur inégale, concernant les premiers groupes chrétiens de Jérusalem, d'une part, et les premières communautés en terre hellénique, d'autre part.
Sur le repas religieux chrétien à Jérusalem, dès les premiers temps après la mort de Jésus, il nous fournit les renseignements suivants :
(2. 42) Ils s'attachaient avec constance à l'enseignement des apôtres et à la communion par la fraction du pain* et aux prières.
(2. 46) Chaque jour, tous ensemble, ils étaient assidus au temple; et à la maison, rompant le pain% ils prenaient leur nourriture dans la joie et la pureté de cœur, (v. 47) louant Dieu et jouissant de la bienveillance de tout le peuple.
Ainsi les réunions communes avaient lieu dans le temple de Jérusalem et les repas fraternels, quotidiens, avaient lieu
1) IIpoçxapxcpoOvTcÇ Tï) ô'.Sa-/v) twv K7co(Tir6),wv xai -vr, xotvwvc'a r^ '/X&gei toO aprou xai Trat; Tzç(iQz\)ya.Xc. Dans le Sinaïlicus et le Cantabrigiensis on a corrigé en : rî) xotvwvb xa\ TTi xXKffEt ; même texte dans E, P, la version philoxénienne et la version arménienne. Il esl évidemment défectueux, puisque xotvwvîa reste en l'air. La Vulgate, d, la version sahidique, la Peschito impliquent le texte xotvwvta Tri; xXâffet.);, qui a la même valeur que celui que nous adoptons,
2) npo;)t-/pT£poQvxet; ô[xoOunaSbv £v tm îepw, ■/.>vù)vx£; xz xax' oixov aprov, \i.zxz').â\i.êavov xpotpYiC"-. Le Cantabrigiensis a : Ttâvil; tc Trpocrexapxépouv :v xû kpw xa\ xax' oi'xou; (•^cr)av èu'i tb aùxb xXwvxéç xe apxov....
96 RËVÙE DE l'hIST OlitE DÈS RELÎGIoNS
dans les maisons des fidèles. Nous constatons ici très clairement que la communion par la fraction du pain n'était pas un rite cultuel^ mais quelle consistait dans la participation au repas commun^ lequel avait un caractère religieux^ puisqu'on y louait Dieu.
Ce type de repas religieux quotidien, se confondant avec le repas ordinaire, correspond fort bien au genre de vie sociale qui régnait parmi les premiers chrétiens de Jérusalem : une sorte de communisme inorganique oii bénévolement on mettait tout en commun, dans l'attente du prochain renouvellement du monde lors du retour triomphant du Messie. Le repas religieux en commun fait partie de cette vie chrétienne au même litre que les prières quotidiennes et l'édification par l'instruction des apôtres. Un tel régime est possible dans les tout petits groupes de croyants exaltés qui constituent alors toute la chrétienté de Jérusalem. Ils continuent le genre de vie qui avait été celui de Jésus et de ses apôtres ou disciples les plus intimes pendant son ministère itinérant.
Ces données sont confirmées parle récit de Tinstilution desdiacres :6. t-6. Comme le nombre desdisciples augmente, la désunion commence à se manifester dans les groupes. Les hellénistes, c.-à-d. les chrétiens d'origine grecque, se plaignent de ce que l'on fasse tort à leurs veuves, c.-à-d. aux femmes sans ressources^ de leur groupe, dans le service quotidien (èv x-^ oiaxovia t-^ y.aO'/jiJ-sp'.vY)). Il y avait donc dans les repas religieux quotidiens une distribution de nourriture aux indigents. Les autres, par conséquent, apportaient ce qu'ils pouvaient ou ce qu'ils voulaient, non pas seulement pour eux, mais pour la communauté. Ces apports étaient ensuite répartis entre les assistants par les apôtres. En etïet, à la suite des plaintes des hellénistes, les apôtres décident de se décharger du service des tables (otazovsTv xpa-ÉÇa'.ç), afin de se consacrer
1) Voir mon élude sur Le rôle des veuves dans les communautés chrétiennes primitives, dans le t. I de la Bibliothèque de l'École des Hautes-Etudes, Sciences religieuses (Paris, Leroux, 1889).
LES DuCLiAlL.NTS. LUS ACTLS ij i
entiôremeni: à la prière et à l'instruction des fidètes, et sur leur proposition on procède à l'élection de sept diacres, dont les noms décèlent la provenance hellénique. Voilà un commencement d'organisation, de division du travail, qui semble avoir correspondu à l'avènement d'une majorité helléniste dans ce petit monde chrétien de Jérusalem.
La mise en scène de ces récits peut être discutée, mais il n'y a aucune raison sérieuse de contester la valeur historique du fond même. L'auteur que l'on appelle Luc a mis en œuvre ici des documents qu'il tenait sans doute de Jérusalem et il n'a pas dû en modifier la teneur essentielle, pour l'excellente raison que le type de vie qu'il dépeint ici n'a pas pu lui être inspiré d'ailleurs. Il n'était praticable que dans de petits groupes d'exaltés. 11 ne fut pas reproduit ailleurs, parce qu'il n'était pas réalisable sans une complète désorganisation de la vie professionnelle et des conditions matérielles de la vie sociale. A Jérusalem même il aboutit bientôt à la misère noire et disparut en tout cas après la destruction de la ville en 70. Luc n'a pas pu inventer plus tard une situation qui n'existait plus de son temps. Il a simplement idéalisé un état de choses que nous reconstruirions tel par hypothèse, si nous n'avions pas son témoignage formel à l'appui.
La seule fois oti il soit encore question de « la fraction du pain » ailleurs dans les Actes, c'est dans un des fragments oii le narrateur parle à la première personne du pluriel et reproduit probablement le récit d'un témoin oculaire : 20. 7-12. L'apôtre Paul rejoint à Troas des compagnons d'œuvre qui l'y ont devancé :
(v. 7) Le premier jour de la semaine, comme nous étions réunis pour rompre le pain, Paul qui avait l'intention de partir le lendemain, s'entretint avec eux et il garda la parole jusqu'à près de minuit, (v. 8) Il y avait un bon nombre de lampes dans la chambre haute où nous
étions réunis [suit Tineident d'Eutychus] (v. 11) Puis il remonta, il
rompit le pain et en mangea, et il causa encore beaucoup jusqu'au jour, après quoi il s'en alla.
Ce passage, de provenance toute différente des précédents,
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confirme l'essentiel de leur témoignage : la fraction du pain est un repas que Paul prend en commun avec les chrétiens de Troas et à l'occasion duquel il leur donne d'abondantes instructions, soit avant, soit après. Ce repas a lieu le dimanche soir. Une s'agit plus ici du repas quotidien. Bien entendu, il est fort possible et même probable que les chrétiens de Troas bénissent le pain et le vin à chacun de leurs repas et rendentgrâce après l'avoir pris. Mais la "/.Xàaiç tou apxou proprement dite, ce n'est plus cela, c'est le repas commun des chrétiens réunis. Ils le prennent dans une chambre haute ; il n'y a pas encore de temple ni même de heu de réunion spécialement affecté à cet usage. Nous avons là rimage exacte de la transition entre le repas religieux privé quotidien et le repas religieux public dominical. Mais ni ici, ni précédemment ^ il n'y a la moindre trace d'un sacrifice^ dun repas pascal^ de r assitnilation du pain à la chair ou au corps du Christ^ ?ïi la moindre indication que les chrétiens agissent ainsi pour se conformer à une institution établie par Jésus.
Ceci est d'autant plus curieux à constater, que nous allons trouver dans l'Évangile rédigé par le même auteur une image bien différente de la Cène instituée par Jésus. Il y a là, ce me semble, une preuve très forte que cet auteur n'a pas arrangé la teneur des renseignements qu'il nous fournit dans les Actes, de manière à les faire concorder avec les documents qu'il met en œuvre ailleurs ou avec un type qu'il lui aurait plu d'accréditer.