‹ Les origines de l'eucharistie [microform]Chapitre 26 sur 35 · REVUE J5E L HISTOIRE DES RELIGIONS · texte numérisé non relu

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16, 19, 20 combiné avec 17, 18, 21. Enfin, dans la version syriaque dite de Gureton le texte se suit ainsi : 16, 19, 17, 18, 21.

Le 'caractère commun de toutes ces variantes, c'est de ne conserver qu'une seule coupe. Le texte occidental supprime la seconde, la Peschito la première ; les autres combinent de façons diverses la première et la seconde, de manière à n'en avoir qu'une. Il me paraît clair que de part et d'autre on a obéi au désir de faire disparaître du texle sacré ce que l'on considérait comme une scandaleuse hérésie. Aussi je ne m'explique pas la faveur dont jouit aujourd'hui auprès de certains critiques le texte occidental de ce passage. S'il est, en effet, le texte originel, il faut que le texte de la presque totalité des manuscrits grecs soit le fruit d'une interpolation. Se représenle-t-on les copistes introduisant de gaieté de cœur une seconde coupe dans le texte de Luc, alors que l'usage rituel, tel qu'il est attesté dès la plus haute antiquité, n'en comportait qu'une et que les évangiles de Matthieu et de Marc n'en mentionnent qu'une! C'est, dit-on, sous l'influence du texte de Paul dans / Corinthiens ; Luc avait placé la coupe avant le pain^ ce qui était contraire à l'usage ; on a voulu rétablir la coupe après le pain et l'on a emprunté pour cela le texte de Paul. Mais les scribes qui tenaient si fort à l'ordre rituel auraient-ils introduit une seconde coupe dans le récit de Luc? A tant faire que de modifier le récit de Luc, ils auraient en même temps supprimé la première ; sinon leur but n'eût pas été atteint et pour corriger une hérésie rituelle ils en auraient ajouté une autre encore bien plus grave. De plus, à supposer qu'une pareille bévue ait été commise, comment s'exphquet-on qu'elle ait acquis assez d'autorité pour prévaloir sur le texte originel dans la presque totalité des manuscrits grecs ? Au contraire, la variété des textes qui suppriment le scandale des deux coupes atteste d'une façon décisive le travail de correction entrepris sur le texte primitif; les uns suppriment la première, les autres la seconde, d'autres encore les fusionnent, mais de façons différentes, et aucune de ces cor-

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rections n'a acquis assez d'autorité pour prévaloir. Enfin les tentatives mêmes des latins d et c et de la version sinaïtique pour fusionner les vv. 17 et 18 avec 19 prouvent qu'il y avait, antérieurement, un texte avec deux coupes.

Celui-ci est donc certainement le bon. S'il a pu scandaliser de braves chrétiens choqués dans leur piété liturgique, on ne comprend pas que des historiens modernes n'en reconnaissent pas la supériorité. Pour Luc, en effet, la Cène est un repas pascal (22, 7, 8, 11, 13, 15); or le repas pascal comportait plusieurs coupes. Bien loin de s'étonner qu'il en mentionne deux, on serait, au contraire, en droit de lui reprocher de n'en mentionner que deux.

Et ce texte de Luc, ainsi dûment établi, est pour le fond, dans les versets les plus controversés (18, 19 et 20) une simple combinaison de la tradition de Marc et de celle de Paul. Le V. 18 est presque littéralement reproduit d(î Tï/arc, 14, 25; le V. 19 est presque littéralement reproduit d'après I Cor.^ 11, 24, avec la simple addition du mot o[o6|j,svov après To aS)\}À [J.OU To uTTsp 0[j.wv. Et le V. 20, commencé d'après / Cor., 11, 25, est terminé d'après Marc, 14, 24 (xo ûTCsp u[;.wv ou T.oXXm s77,uvv6p,£vov), après suppression du second ordre de « faire ceci en mon souvenir » que donne Paul. Ce n'est pas à des habiletés de copistes que l'on peut attribuer cette combinaison si bien dosée. Elle correspond exactement à la nature du troisième évangéliste, historien travaillant d'après des sources {Luc, 1, 3). L'élude critique de son évangile atteste le grand usage qu'il a fait de l'Évangile de Marc (que ce soit sous sa première forme ou sous sa forme définitive) ; le livre des Actes atteste qu'il a utilisé des documents émanant de compagnons de route de Paul. Dans le récit capital delà Cène il a, comme en maint autre endroit, fondu les deux relations antérieures dont il disposait. Ce qui distingue son récit de celui des deux autres synoptiques, lui vient manifestement de Paul. Or, nous savons maintenant que dans cette tradition paulinienne il y a une part de révélation, d'interprétation paulinienne s'appliquant aux faits que l'apôtre a appris

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par simple tradition historique. Cette part n'acquiert pas plus d'autorité, en tant que témoignage historique, du fait qu'elle a été endossée par Luc, puisque celui-ci l'accepte justement sous le bénéfice de l'autorité de Paul.

Mais Luc a dû en outre disposer encore d'autres sources, car ce n'est ni Paul ni Marc qui ont pu lui suggérer les deux coupes, à en juger du moins par les écrits que nous avons d'eux. Comme ce détail, qui ne figure nulle part ailleurs à notre connaissance, paraît être de quaHté excellente, puisqu'il s'accorde beaucoup mieux avec la nature de repas pascal que Luc attribue à la Cène tout comme Matthieu et Marc, il y a lieu de le conserver et d'y voir la preuve que l'autre source ou les autres sources où Luc a puisé, n'étaient pas dépourvues de valeur.

Sous le bénéfice de ces observations, voici maintenant l'analyse du témoignage de Luc :

i" La Cène estun repas pascal: 22, 7, 8, 11, 13, 15. Nous verrons plus loin, en faisant la critique de la tradition enregistrée par les évangiles synoptiques, ce qu'il faut penser de cette assertion, mais il est incontestable que telle est l'idée de Luc. Il semble du reste être dépendant de Marc sur ce point; car son récit de la préparation du repas pascal par les apôtres concorde presque complètement avec celui de Marc (14, 12 à 16).

2° L" eucharistie ^ clans ce repas^ cest la prière cï action de grâces ou de bénédiction^ prononcée par Jésus au début du repas sur la coupe de vin, puis sur le pain (22. 17 et 19, les deux fois eùxapia-uôaaç) suivant l'usage du repas religieux juif*. Pour la coupe qu'il passe après le repas (v. 20) il n'est plus fait mention de prière eucharistique; en effet, nous savons par le traité des Berakhôt déjà cilé (6. 5), que la bénédiction prononcée sur le vin avant le repas dispensait d'une nouvelle bénédiction sur le vin qui était servi après le repas. Sur ce point le témoignage de Luc a une valeur indépendante de ceux de Marc ou de Paul.

1) Voir plus haut, p. 52 et suiv.

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3" Le pain est assimilé au corps du Christ donné pour les apôtres : toutô ïqv.v xo aw'j-à [J.OU xo uTuàp ùf^awv §io6[;-£Vov (22. 19). Les b^iXq auxquels s'adresse cette parole sont, d'après le v. 14, les apôtres. La dépendance à l'égard du témoignage de Paul résulte ici de la lettre même du texte ; l'addition du terme 3to6[;-£vov, qui est le bien propre de Luc, n'ajoute rien au to uTCÈp 6[j.ô)v de Paul ; c'est une simple correction de style, Luc écrivant le grec mieux que Paul.

Malheureusement Luc ne nous offre pas comme Paul une série de textes pour nous éclairer sur le sens qu'il attribue à cette équation : pain =: corps du Christ. Le plus simple serait assurément de supposer qu'il l'interprétait de la même manière. Mais cela ne s'impose pas, car le livre des Actes prouve que si Luc a utilisé des documents de provenance paulinienne, il n^a pas compris grand'chose à la théologie ni surtout au profond mysticisme de l'apôtre. Un bon petit récit de miracle a pour lui beaucoup plus de valeur que la plus belle des pensées pauliniennes. Il est donc fort possible qu'il ait pris la lettre sans l'esprit. Ce qui ressort par contre clairement de ce même livre des Actes, nous l'avons vu, c'est que Luc ne voyait dans le repas eucharistique qu'une simple xXâcTtç Tou apxou en commun, c'est-à-dire une communion exprimée par le fait de manger ensemble le même pain. [1 serait donc déraisonnable de supposer qu'il ait prêté à Jésus une autre pensée, lorsqu'il raconte l'institution de ce repas eucharistique.

' Peut-être peut-on tirer quelque instruction sur ce point du récit de l'apparition aux disciples d'Emmaiis (24. 13 à 35) ? Après avoir fait route avec Jésus et avoir longuement conversé avec lui, sans le reconnaître, ils s'attablent avec lui vers le soir : Jésus prend le pain, le bénit, le rompt et le leur distribue ; à ce moment seulement ils le reconnaissent, mais à l'instant même il disparaît de devant leurs yeux (vv. 30 et 31). Le narrateur ne veut-il pas insinuer que dès lors c'est le pain qui est son corps? Mais il faut bien avouer que nous ne sommes pas beaucoup plus avancés par cette insinuation. On

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ne doit pas demander à un homme épris de merveilleux comme Luc une précision réaliste comme celle que réclame l'esprit critique moderne. Il admet sans difficulté que Jésus marche et cause pendant toute une journée avec ses disciples, quelques jours après sa crucifixion, sansqu'ilsle reconnaissent, parce que leurs yeux sont bouchés. Quand il lit dans ses documents que Jésus a dit du pain delà Cène : « Ceci est mon corps pour vous », il n'en est pas davantage troublé et il n'éprouve aucun besoin de se l'expliquer. Les critiques devraient bien une fois pour toutes apprendre que tout le monde n'a pas l'esprit fait comme eux.

4" La coupe est la nouvelle alliance dans le sang du Christ répandu en faveur des apôtres (2<i. 20). Luc est ici, nous l'avons vu, dépendant de Paul et de Marc, mais pour l'essentiel, c'est de Paul ; car l'essentiel ici, c'est l'idée de la ?iouvelle alliance scellée par le sang du Christ, par opposition à l'ancienne, ce qui est du Paul tout pur. Dans sa combinaison des deux sources il a abouti à cette forme étrange : to xoTvîpcov

•^ '/MiTci Qic/MiV.'q Iv Tw aXiJ.yA [xou, xo £/,'/uvv6[A£Vov (et non tw i7.yy-)^0]J.bnù),

Il est trop bon helléniste pour avoir fait une faute de grammaire grossière par inadvertance : en rapportant èy.'/uwéij.svov à xo-cfjp'.ov et non à alVa-c-, il entend dire que c'est la coupe qui est répandue pour les apôtres et non le sang : « cette coupe répandue pour vous est la nouvelle alliance dans mon sang ».0r ceci — toute question de miracle mise à part — n'a aucun sens, si on le prend dans l'acception matérielle réaliste. Une coupe n'e,y/pas une alliance ; elle représente ou symbolise une alliance, 6t dans l'espèce elle symbolise l'alliance qui a été scellée par le sang de Jésus. Dans la combinaison des textes de Paul et de Marc, il a donc conservé le sens de celui de Paul (v. s. , p. 173). Il résulte de là que :

5° // n'y a aucune céléhralion de sacrifice dans la Cène de Luc. Le sang, en effet, dans la tradition paulinienne, vise le sacrifice de consécration accompli une fois pour toutes par Jésus et qui ne se renouvelle pas. Le complément naturel de cette]conception^chez Paul est l'invitation à commémorer la

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mort da Christ, chaque fois que l'on prend le repas du Seigneur. Or, chose curieuse, Luc ne reproduit pas celte partie du témoignage de Paul ; il n'y a chez lui aucun appel à la commémoration de la mort du Christ dans le repas eucharistique. Ici, comme précédemment, il semble avoir reproduit les termes de son document, sans beaucoup réfléchir à leur portée.

C'est qu'en réalité, sous l'influence de ses autres documents, il se représente la situation sous un tout autre aspect que Paul. Pour lui, nous l'avons vu, la Cène est un repas pascal ; s'il avait eu l'idée d'y attacher une notion de sacrifice, il aurait dû assimiler le Christ à l'agneau pascal. Or, chez lui pas plus que chez Matthieu et Marc, il n'y a la moindre trace d'une assimilation de ce genre*. Jésus fait bien allusion à sa mort prochaine (22. 15, 22), mais en même temps il annonce formellement qu'il s'attablera de nouveau avec ses disciples, pour manger la Pâque avec eux et pour boire du jus de la vigne avec eux quand le Royaume de Dieu sera réalisé (22. 16 et 18). L'alliance, consacrée par le sang du Christ, n'est donc qu'un acte du drame tout terrestre qui aura son dénouement dans l'avènement définitif du Royaume.

6° La Cène a donc ipour Luc un caractère nettement escfiatologique. — Jésus dans ce repas consacre son alliance avec ses disciples en vue de sa réalisation définitive dans un avenir prochain. L'élément eschatologique, dont nous avons encore trouvé la trace chez Paul, mais comme élément acces- ' soire et qui n'est pas indispensable, est, au contraire, au premier plan chez Luc, comme chez Matthieu et Marc.

T Luc, comme Paul^ contrairement à Matthieu et à Marc^ affirme ï inslitutio7i du repas eucharistique par Jésus. — La seule différence, c'est que Paul répète le « faites ceci en mon souvenir » à propos du pain et à propos du vin (i Cor., 11. 24

1) Dans lelVe Évangile Jésus est assimilé à l'agneau pascal, naais on se rappelle que, par contre, pour le quatrième évangéliste, Jésus ne prend pas de repas pascal avec ses disciples et que, par conséquent, l'analogie avec l'agneau pascal n'a exercé aucune influence sur sa conception du repas eucharistique.

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et 25), tandis que Luc ne le mentionne qu'à propos du pain 22. 19). Détail insignifiant. Tout au plus pourrait-on y voir un exemple de plus de l'importance plus grande que l'on semble avoir attachée, dans la chrétienté primitive, au pain qu'à la boisson dans le repas religieux.

LES ÉVANGILES DE MATTHIEU ET DE MARC [Matthieu, 26. 17-30; Marc, 14. 12-26)

Matthieu et Marc ont des récils de la Cène parallèles. Après avoir raconté, de façons différentes, la préparation du repas pascal par les disciples, ils disent l'un et l'autre que, le soir étant venu, Jésus s'attabla avec les douze et que pendant le repas il leur annonça qu'il serait trahi par l'un d'eux « qui plongeait la main dans le plat avec lui » [Matth., v. 23 ; MarCj V. 20). Puis ils continuent ainsi :

Matthieu.

(v. 26) Goname ils mangeaient, Jésus prit du pain ' et ayant prononcé la bénédiction* il le rompit et le donna aux disciples et dit : « Prenez, mangez; ceci est mon corps t>

(v. 27) Et ayant pris une coupe ^ il rendit grâces et la leur donna, disant : « Buvez en tous;

(v. 28) car ceci est mon sang de l'alliance % répandu à l'intention

Marc.

(v. 22) Gomme ils mangeaient, \V prit du pain et ayant prononcé la bénédiction, il le rompit et le leur donna et dit : « Prenez*; ceci est mon corps. »

{v.23)Etayant pris une coupe*, il rendit grâces et la leur donna, et tous en burent.

(v. 24) Et il leur dit : a Ceci est mon sang de l'alliance^ répandu en faveur de beaucoup.

\) Quelques mss. ont tov ap-rov, le pain.

2) Les mss. A, r, A, Il ont sùxaptaTviffaç au lieu de eùXoyyicraç, variante sansimportance, ces mots étant interchangeables.

3) Quelques mss. ont o 'Iyio-oOç.

4) Un certain nombre de mss, ajoutent : çâyete, mangez.

b) Quelques mss. ont dans les deux textes : xb uoTYiptov, Ja coupe, 6) ToOto yâp èc-riv rb al[jt.a [xou t/jç 8ia9iQX-/); rb irepl •reoWwv £X);uvv6,u.evov, Matthieu, Marc supprime yàp et porte en général : to èx-/uvv6(i£vov ÙTiàp •jïoXXwv, mais dans plusieurs mss. ÛTclp est remplacé par Trspi ou l'ordre des mots est interverti. — Dans les deux évangiles les mss. A, F, A, H ont -niç xatvrj; 8ta8rjxY|ç, « de la

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