Dans la première communauté de Jérusalem il semble
avoir été quotidien {Actes, p. 93 et suiv.), mais il n'en est plus ainsi ailleurs d'après tous les autres témoignages. Tous attestent que le repas eucharistique se célèbre fréquemment. Quand il y a dans les documents indication d'un jour précis, c'est le dimanche {Actes, p. 98 ; Didaché, p. 30; Pline, p. 28 ; Justin, p. 12); mais le témoignage le plus tardif, celui de Justin, prouve que la célébration régulière, le dimanche, n'exclut encore en aucune façon des célébrations occasionnelles à d'autres jours.
8. Nulle part le repas eucharistique n'a un caractère pascal. Seuls les trois évangiles synoptiques attribuent à la Gène de de Jésus avec ses apôtres un pareil caractère (p. 102 et 109).
9. Les témoignages attestent une tendance constante à régulariser la célébration du repas eucharistique, soit en condamnant les banquets où le but religieux de l'acte est négligé au profit de la bonne chère {Paul, p. 80; Didaché, p. 48 et suiv. ; Jude et 11 Pierre, p. 24 et suiv.) — soit en proscrivant les repas pris en dehors de la présidence de l'évêque ou de son délégué pour n'autoriser que des repas ecclésiastiques célébrés à jour et à heure fixes, qui deviennent de simples actes rituels (Ignace, p. 33 et suiv. ; Clément, p. 43) — soit en transformant le repas en un acte cultuel, c'est-à-dire en symbole de repas, pour échapper aux rigueurs de la loi romaine à l'égard des hétaeries ou par suite de nécessités matérielles (P/me, p. 29; Justin, p. 13 et 16; gnostiques, p. 22).
10. La transformation du repas eucharistique de la communauté en rite cultuel ecclésiastique ne supprime pas les repas eucharistiques privés entre chrétiens, mais ceux-ci sont jugés d'une façon de plus en plus défavorable par les chrétiens animés de l'esprit ecclésiastique (déjà Paul, p. 82 ; Ignace, p. 33 et suiv.; Clément, p. 44; Jude et II Pierre, p. 23 et suiv.).
11. Nulle part l'institution de l'eucharistie n'est rapportée à Jésus, excepté par Paulqm se réclame d'une révélation du Christ glorifié (p. 90 et suiv.), par Luc, qui dépend ici de
Paul (p. 105), et par Justin qui se réclame d'un évangile perdu pour nous (p. 10 et suiv.).
12. L'assimilation du pain au corps du Christ et du vin à son sang est attestée par Justin (p. 17) d'après le témoignage de son évangile, par les quatre évangiles de Matthieu, de Marc (p. UO), de Luc (p. 103) et de Jean (p. 65), par Paul (p. 75 et 85 et suiv.). Elle est complètement passée sous silence par les Actes (p. 98), par la Didaché (p. 56), par Clément (p. 45). Elle ne semble pas connue de Pline (p. 27 et suiv.). Ignace la connaît, mais il la volatilise en symbole mystique (p. 36-37), comme Paul l'avait déjà fait avant lui, quoique d'une façon différente. Ignace et le /Y" Évangile prouvent qu'il y avait; dans leur entourage des chrétiens qui ne l'admettaient pas (p. 38, p. 65). Les gnostiques la repoussaient (p. 20); certains d'entre eux pratiquaient quelque rite magique oii il s'agissait bien de sang, mais pas de celui du Christ (p. 21).
13. Nulle part, excepté chez Paul (^. 90), nous n'avons trouvé l'idée que le repas eucharistique fût une commémoration de la mort du Seigneur, pas même chez L^^c et chez /w^^m qui sont les seuls, avec Paul, à mentionner l'institution (cfr. spécialement Ignace^ p. 59; Didaché, p. 56 ; lY^ Évangile, p. 66 et passim). Justin, cependant, parle d'une commémoration de la souffrance du Christ, mais aussi d'une commémoration de l'incarnation (cfr. p. 8 et 16 sq.). Sa pensée n'est pas claire, parce qu'elle reflète des opinions originairement étrangères l'une à l'autre. Elle est en tous cas dérivée de témoignages antérieurs.
14. Dans aucun document l'eucharistie n'est présentée comme un sacrifice rédempteur ou autre dont le Christ serait le sacriticateur ou la viclime. Paul (p. 83), la Didaché (p. 54), les Actes (p. 98), YEpître aux Hébreux (p. 71), Ignace (p. 39), le IV^ Évangile (p. 66), Luc (p. 104), excluent toute idée d'un sacrifice eucharistique quelconque. Quelle que soit l'interprétation que l'on donne aux témoignages de Matthieu et de Marc sur la valeur de la Cène,
le fait seul qu'ils ignorent l'institution du repas eucharistique suffit à établir qu'ils ne songent pas à attribuer une même valeur à l'acte eucharistique qu'à la Cène (p. 196).
IS. Cependant il y a dans certains de nos documents une tendance à qualifier l'acte eucharistique de sacrifice, sans autre détermination (Didaché, p. 54), à le mettre en parallèle avec les repas sacrificiels des païens [Paul, p. 83) ou avec les sacrifices de l'Ancienne Alliance [Clément, p. 44). Mais dans aucun de ces témoignages la nature de ce rapprochement n'est précisée et là oti elle l'est un peu plus, chez Justin (p. 19), il est dit expressément que les seuls sacrifices que les chrétiens puissent offrir à Dieu sont d'ordre spirituel.
IG. Les éléments du repas du Seigneur ou de l'eucharistie cultuelle sont apportés par les fidèles pour l'usage de la communauté. Il semble ressortir de certains documents que les fidèles apportaient non seulement le pain et le vin nécessaires à la célébration, mais aussi d'autres dons en nature ou en argent (6'/eme/?^, p. 45; Montanistes, p. 22; Justin, p. 15).
17. D'après Clément (p. 44) et Justin (p. 15) les offrandes doivent êtres remises aux évêques ou au président de la communauté. Ceux-ci les présentent à Dieu, les consacrent. Ce senties oblations.
18. La valeur de la participation à l'eucharistie est considérée comme essentielle pour les chrétiens dans tous les documents étudiés, excepté dans VÉpître aux Hébreux et dans le Pasteur d'Hermas, qui n'en font aucune mention (p. 71 et p. 26). Tantôt l'absorption du pain et du vin eucharisties est censée procurer directement la vie et l'immortalité [Ignace, p. 36; iF° Évangile, p. 66; implicitement Justin, p. 17); tantôt elle est simplement l'occasion d'une commémoration des bienfaits apportés aux hommes par le (%v\?>i[Didaché, p. 49 et 34; Paul, p. 90; Luc, p. 105 et suiv. ; Justin, p. 15 et suiv.); tantôt elle procure une communion mystique avec le Christ {Paul, p. 85 et suiv.; IV Évangile,^. 66); tantôt enfin elle confère le pardon des péchés [Matthieu, p. 112; gnostiques, p. 21) ou la gnose
H 8 LES ORIGINES DE l'eUCHARISTIE
(gnosliques, p. 21 et 22). Il n'y a encore aucune doctrine générale ou commune sur ce point.
19. Souvent l'eucharistie est conçue, conformément à son nom, comme une action de grâces pour les dons matériels ou spirituels de Dieu aux disciples du Christ {Jtestifi^ p. 15; Didaché, p. 54 ; L^/c, p. 102).
20. D'autre part elle présente un caractère eschatologique bien marqué dans plusieurs des plus anciens témoignages, en ce sens qu'elle doit reporter les participants à la pensée de l'établissement du Royaume de Dieu sur la terre et du retour prochain du Christ [Paul^ p. 90; Liic^ p. 105; Matthieu QiMarc,^. 111 sq. ; 77® Évangile^ p. 68; Didaché^ p. 48, el impHcitement aussi dans les Actes, p. 96, au moins pour les premiers chrétiens de Jérusalem).
21. Enfin et surtout — car c'est ici la seule donnée positive sur laquelle tous les documents étudiés s'accordent en parlant de l'eucharistie, sauf le IV« Évangile (p. 68) qui évidemment ne l'exclut pas — elle est l'affirmation de l'union, de la solidarité, de la communion, de l'alHance qui existe entre les chrétiens en tant que membres d'une société nouvelle fondée et inspirée par le Christ [Justin, 14; Pline, p. 28 ; Ignace, p. 36 ; Didaché^ p. 55 ; Paul, p. 84 ; Actes, p. 95 ; Luc, p. 103 sq. ; Matthieu et Marc, p. 110 et 112; impHcitement aussi Clément).
Tels sont les éléments dont nous disposons pour essayer de reconstituer la genèse et la première évolution de l'eucharistie. Toutefois, avant d'entreprendre cet essai de reconstitution, nous devons examiner de près la valeur historique du témoignage des évangiles synoptiques. Car il semble que sur plusieurs points ils sont en désaccord avec nos autres sources, notamment en attribuant à la Cène le caractère d'un repas pascal. Et comme ils sont les seuls documents qui prétendent nous faire connaître la pensée de Jésus lui-même, puisque Paul — nous l'avons vu — en appelle à une révélation du Christ glorifié, il importe au plus haut degré de nous
rendre compte de l'autorité historique de leurs récits sur la Cène et de la relation de cette Cène avec les repas eucharistiques des premiers chrétiens. Ce qu'il y a de moins clair, en effet, dans le rapprochement des résultats que nous venons de passer en revue, c'est le rapport qu'il peut y avoir entre le repas pris par Jésus avec ses apôtres la veille de sa mort et les repas eucharistiques célébrés par ses disciples après sa mort. S'il y a eu institution des repas eucharistiques par Jésus, comme le prétend Paul, et Luc à sa suite, comment se fait-il, non seulement qu'il n'y en ait aucune trace dans presque tous les autres textes, pas même dans les évangiles de Matthieu et de Marc, mais surtout que ces repas ne rappellent en aucune façon la Cène? Et s'il n'y a pas eu institution par Jésus, comment se fait-il que la pratique du repas ou du rite eucharistique ait été dès l'origine aussi générale parmi les nombreuses variétés de là chrétienté primitive ? Si la Cène a été un repas pascal, comment se fait-il que le repas eucharistique, rattaché déjà par Paul au repas que Jésus prit avec ses apôtres la veille de sa mort et considéré de même par toute l'Eglise ultérieure, n'ait aucun caractère pascal d'après Taccord unanime des témoignages autres que ceux des évangiles synoptiques ? Et si la Cène n'a pas été un repas pascal, comment se fait-il que les évangiles synoptiques lui aient attribué ce caractère pascal ? Autant de questions auxquelles il faut essayer de donner une réponse, si nous voulons voir clair dans les origines de l'eucharistie.
'120 LES ORICrNES DE L'EUCHARISTIE
Critique des récits des synoptiques sur la Gène.
Oui, d'après les trois premiers Évangiles (voir antérieurement, p. 102 et 109). Non, d'après le IV^ Évangile (p. 58). Celui-ci, nous l'avons vu, ne parle même pas de la Cène. Il rattache à la multiplication des pains les instructions de Jésus relatives à l'eucharistie. C'est l'un des points les plus importants du conflit entre la relation historique du IV® Évangile et celle des synoptiques. Il faut choisir entre son témoignage et le leur. On ne comprend pas bien l'attitude des théologiens qui, d'une part considèrent le IV Évangile comme l'œuvre de l'apôtre Jean, c'est-à-dire du seul témoin oculaire de la vie de Jésus dont nous posséderions un témoignage direct, et qui, d'autre part, continuent à considérer la Cène comme un repas pascal et l'eucharistie comme une institution établie par Jésus à cette occasion. Ce n'est vraiment pas la peine de consacrer tant d'efforts à sauvegarder Torigine apostoHque directe du IV° Évangile, pour ne plus tenir aucun compte de son témoignage dans une question aussi capitale !
Seulement la critique biblique a solidement démontré le caractère non historique du 1V° Évangile et prouvé, à mon avis d'une façon définitive, qu'il ne saurait être l'œuvre de l'apôtre Jean. Le IV* Évangile, comme les autres et plus que les autres, est une œuvre non apostolique, composée d'après
des traditions écrites ou orales antérieures. Il a connu nos évangiles synoptiques et leur est par conséquent postérieur. Enfin il est dominé depuis le premier jusqu'au dernier mot par un mysticisme religieux et théologique, entièrement conforme à l'esprit de la philosophie judéo-hellénique de son temps, pour laquelle l'histoire n'a aucune valeur propre^ mais n'a de signification que comme allégorie ou symbole de vérités morales ou rehgieuses^
Ce sont là des conditions peu favorables à l'autorité historique de son témoignage. Pour peu que l'on soit familiarisé avec le symbohsme du IV évangéhste, on reconnaît fort bien pourquoi il a passé sous silence la Cène, quoiqu'il parle d'un repas qui a lieu la veille de la crucifixion, au cours duquel Jésus annonce à ses apôtres la trahison de Judas % et pourquoi il place la mort de Jésus l'après midi précédant le repas pascal. C'est que Jésus est pour lui l'agneau pascal véritable, dont celui du repas pascal n'était que le type prophétique. 11 l'a présenté comme tel dès le début de son récit (1. 29). Il le fait mourir au jour et à l'heure oti l'on immole l'agneau pascal et, pour que le lecteur capable de comprendre ces symboles sublimes ne s'y trompe pas, il a soin de l'avertir que les os de Jésus crucifié ne furent pas brisés, comme le furent ceux des deux larrons crucifiés à ses côtés (19. 33) ; la Loi prescrivait, en effet, de ne pas briser les os de l'agneau pascale Enfin dès le début du ch. 12 il a spécifié que l'onction de Béthanie eut lieu six jours avant Pâques, tandis que Matthieu (2G. 2) et Marc (14. 13) la placent deux jours avant Pâques, parce que le 10 Nisan était le jour 011 l'on consacrait l'agneau pascal. L'idée d'assimiler
i) Ce n'est pas ici le lieu de développer celte thèse. Je me permettrai de renvoyer le lecteur pour plus ample démonstration à mon ouvrage sur le IV^ Évangile, déjà mentionné p. 57 et au beau livre de M. A. Loisy, Le Quatrième Évangile (Pans, Picard, 1903).
2) Jean, 13. 2, 21 à 30 ; cfr. 18. 1 et suiv., qui suit immédiatement la fin des enseignements censément donnés au cours du repas,
3) Exode, 12. 46; ISombres, 9, 12. L'évangéliste renvoie lui-même à cette disposition de la Loi (19, 36).
122 LES ORIGINES DE l'eUCHARISTIB
Jésus à l'agneau n'est d'ailleurs pas de lui. Elle semble avoir été assez répandue dans la première chrétienté. Paul, nous l'avons vu, s'écrie : « Christ, notre Pâque, a été immolé*. » L'auteur des Ac^e^ (8. 30 à 35), celui dela/""^ Épître de Pierre^ 2. 22 à 25^, appliquent à Jésus la prophétie d'Ésaïe (S3), où le serviteur de l'Éternel est comparé à l'agneau que l'on mène à la boucherie. Pour le voyant de {'Apocalypse (s. 6, 12 ; 13. 8) le Christ est l'agneau qui a été immolé. Le quatrième évangéliste seborne donc à prendre dans la tradition dont il dispose une donnée assez répandue. En l'adaptant à son récit il ne pouvait évidemment pas reproduire en même temps la tradition représentée par les synoptiques, d'après laquelle Jésus mange l'agneau pascal avec ses apôtres.
Cette tradition, il la connaît ; tous les critiques sont d'accord sur ce point. Il en garde la dénonciation de Judas au cours du dernier repas de Jésus avec ses apôtres. Il reproduit, sous une forme qui lui est propre, ce qui est — nous le montrerons plus loin — l'idée centrale de la Cène d'après les synoptiques, l'idée d'union, d'alliance avec le Christ, dans ces admirables instructions et dans ces effusions mystiques incomparables du repas dit du Cénacle (14 à i7). Bien plus, il semble viser les paroles mêmes de la Cène dans l'étrange épisode du chap. 19, oti le coup de lance du soldat romain fait jaiHir du flanc de Jésus crucifié du sang et de l'eau. Ce n'est pas là, en effet, un détail sans importance à ses yeux ; il en appelle, pour le certifier, au témoignage d'un témoin oculaire dont la parole est au dessus de toute contestation, et il y voit la réalisation de la prophétie de Zacharie, 12. 10 : « ils regarderont à celui qu'ils ont percé ». Or, ces paroles n'ont aucun sens, si elles se rapportent au fait matériel qu'il vient de raconter. Mais si, conformément au symbolisme constant de sa narration, l'eau et le
1) I Corinthiens, 5. 7. Voir plus haut p. 72, Chez Paul, je le rappelle, il ne s'agit que d'une simple image littéraire.
2) Voir aussi 1 Pierre, 1. 19.
sang qui jaillissent du crucifié symbolisent les deux rites sacrés de la première chrétienté, le baptême et l'eucharistie, qu'il fallait bien rattacher d'une façon quelconque à Jésus, alors tout devient clair. D'après Paul, en effet, et d'après Luc, le repas du Seigneur était la communion au sang du Christ ; il devait être célébré en souvenir de Jésus et Paul recommande même aux fidèles de commémorer la mort de Jésus à cette occasion, ils doivent « regarder à celui qui a été transpercé ». N'oublions pas que cette relation mystique de l'eucharistie avec le Christ est rapportée par le quatrième évangéliste au jour même oti, d'après les synoptiques, Jésus prend la Cène avec ses disciples et prononce les fameuses paroles sur son corps et son sang.
Il y a donc dans le récit du IV Évangile des échos manifestes de ceux des synoptiques et de Paul. S'il écarte la Gène proprement dite, c'est-à-dire le repas pascal, c'est de propos délibéré et l'on voit fort bien pour quelles raisons il agit ainsi, tandis qu'on ne voit aucune raison pour laquelle la version des synoptiques aurait été substituée à la tradition représentée par Jean, si celle-ci était primitive. Il ne me paraît pas douteux que l'assimilation de Jésus à l'agneau d'Ésaïe ou à l'agneau pascal est un produit de la piété poétique ; mais elle doit avoir été suggérée à l'imagination chrétienne par quelque fait positif. Elle procède et ne peut procéder que du rapport qu'il y avait eu entre une fête de Pâques et la mort de Jésus, c'est-à-dire d'une concordance qui corrobore dans ses grandes lignes la version des synoptiques. Si le fait était sorti de l'image, il n'en serait pas sorti sous cette forme d'un repas pascal pris par Jésus avec ses apôtres, puisqu'un tel fait était la négation même de l'image. Jésus ne pouvait pas à la fois être l'agneau et le manger. C'est l'image qui est sortie du fait, par application naturelle du symbolisme de l'Ancien Testament à Jésus, d'autant plus que, comme nous le verrons plus tard, ce n'est pas le repas eucharistique qui a pu l'engendrer.
Ainsi le synchronisme entre la fêle de Pâques et la mort
124 LES ORIGINES DE l'bUCHARISTIE
de Jésus doit être considéré comme un antécédent de la version représentée par le IV' Évangile, non l'inverse. D'autre part, la détermination synoptique de la Cène reçoit une confirmation éclatante de l'apôtre Paul. Celui-ci affirme, en effet, que l'assimilation du pain au corps du Christ et de la coupe à son sang a été proclamée par Jésus dans un repas qu'il prit dans la nuit oti il fut livré. Nous avons vu que ce fait positif ne peut pas être considéré comme le produit de la révélation échue à Paul '. Le témoignage de Paul est de beaucoup antérieur à la rédaction des synoptiques. C'est le plus ancien que nous possédions.
Sur les deux points essentiels où le témoignage du IV^ Évangile est le plus en désaccord avec celui des synoptiques: la relation de la Cène avec une fête de Pâques et la célébration de la Cène comportant les paroles eucharistiques la veille de la mort de Jésus, c'est le témoignage des synoptiques qui est confirmé soit par la critique interne, soit par le plus ancien document que nous possédions. En dehors même de toutes les considérations d'ordre général qui annulent l'autorité historique du IV^ Évangile, nous ne pouvons donc pas hésiter à donner la préférence au témoignage des synoptiques.
Mais de ce que la tradition des synoptiques est meilleure, il ne résulte pas encore qu'elle soit bonne. Paul confirme bien, d'une manière qui me paraît irréfutable à moins de faire arbitrairement violence au texte, la célébration de la Cène par Jésus dans la nuit oii il fut trahi, mais il ne dit rien de la nature pascale de ce dernier repas ^ Et c'est justement cette identification de la Cène avec le repas pascal qui suscite de graves objections, parce que la chronologie de la Passion qui en découle paraît inadmissible. Un grand nombre de critiques ont peine à admettre que Jésus ait été arrêté
1) Voir p. 91 à 95.
2) Voir p. 72 et 77.
dans la nuit de Pâques, jugé par le Sanhédrin de grand matin, conduit devant Pilate et crucifié, eu ce premier jour des pains sans levain qui était la fête la plus solennelle du Judaïsme; que ce même jour Jésus, conduit au Golgotha, ait pu rencontrer Simon de Cyrène revenant des champs et que celui-ci ait consenti à porter la croix; que Joseph d'Arimathée ait acheté un drap morluaire et les saintes femmes des aromates; que Ton ait enfin procédé à la mise au tombeau même provisoire en ce jour sacré. Or, si Jésus n'a pas été crucifié le 13 Nisan, premier jour des azymes, la Gène qui a été célébrée la veille de sa mort n'élait pas le repas pascal et la tradition représentée par les synoptiques fait erreur, elle aussi. D'autre part, on fait observer que le récit même de la Gène dans les synoptiques ne correspond guère à ce que nous savons du repas pascal tel qu'il se célébrait chez les Juifs. Même en laissant de côté lelV^ Évangile dont l'autorité historique est insuffisante, on peut donc se demander si les synoptiques n'ont pas, eux aussi, reproduit une tradition inexacte en faisant coïncider la Gène avec le repas pascal et, par conséquent, le supplice de Jésus avec le jour même du 15 Nisan. Ces objections-là ont beaucoup plus de poids que celles tirées du IV^ Évangile. Cependant elles ne me paraissent pas décisives.
Toutes les difficultés que l'on éprouve à concilier les divers incidents de la version synoptique avec le caractère sacré du premier jour des azymes proviennent de deux causes. D'abord oh considère les récits évangéliques comme un procès verbal des événements, exact jusque dans ses moindres détails. Rien cependant n'est moins probable. Il est universellement reconnu que nos évangiles synoptiques ont été composés au moins quarante ans après les événements racontés — nous prenons expressément l'estimation la plus modérée, car il est très vraisemblable que tous trois, notamment Luc et Matthieu, ont reçu leur rédaction définitive plus tard encore. Tout le monde est d'accord à reconnaître que ces évangiles ont été rédigés d'après des sources antérieures. En ce qui
concerne les récils delà Passion, nous n'avons aucun renseignement sur la nature de ces sources*. La tradition, assurément, paraît s'être fixée plus tôt sur ces points essentiels, puisqu'il n'est guère de partie de l'histoire évangélique oti ses divers témoins présentent une concordance plus étroite. Il suffit, pour s'en rendre compte, de comparer ces récits relatifs à la Cène, à l'arrestation et à la condamnation de Jésus, avec ceux relatifs à la résurrection qui sont tous différents les uns des autres. Mais, malgré tout, il est bien difficile d'admettre que dans de pareilles conditions on puisse faire fond sur des détails tels que l'achat d'un drap mortuaire ou le fait que Simon de Gyrène revenait des champs.
En réalité nous ne savons presque rien sur les conditions dans lesquelles Jésus fut jugé, crucifié, mis au tombeau. D'après les seuls documents que nous possédons, les plus fidèles disciples sont à ce moment tellement troublés qu'ils se dispersent ; ils ne sont plus témoins des événements et le témoignage des adversaires de Jésus, de ceux qui sont à l'œuvre à cette heure tragique, nous ne le possédons pas. La tradition chrétienne elle-même, quoique fixée de bonne heure, ne sait nous dire autre chose que ceci : jugement, crucifixion, tout se fît avec une très grande rapidité, en présence d'une foule hostile, et le corps du crucifié fut déposé d'une façon toute provisoire, jusqu'à ce que le sabbat, qui suivait immédiatement ce jour de Pâques, fût passé. Et quand le sabbat est passé, le corps de Jésus a disparu. On ne sait ce qu'il est devenu. J'ai déjà indiqué dans mon livre sur Le IV^ Évangile, p. 285, qu'il ne me paraît pas possible de voir de véritables séances du sanhédrin dans la réunion matinale de quelques sacrificateurs et docteurs de la Loi chez Caïphe. Il n'y a dans les récits évangéliques aucune trace
1) Il ne semble pas qu'il y eût rien sur la Passion dans le recueil des Logia. C'est donc vraisemblablement dans l'Évangile de Marc ou plutôt dans les récits qui lui ont servi de sources que nous trouvons la plus ancienne forme évangélique de la tradition relative à la Passion. Ces récits devaient, à l'origine en tous cas, provenir de Jérusalem.
d'une condamnation régulière, mais simplement recherche des moyens de faire mourir Jésus. Les sacrificateurs le conduisent au tribunal de Pilate, non pas pour demander la ratification d'une sentence du sanhédrin, mais pour l'accuser, et c'est la foule qui réclame l'application de la peine romaine de la crucifixion (Matthieu, 26. 57 à 68; 27. 11 à 26; Marc, 14. 53 à 65; 13. 1 à \^;Luc, 22. 54, 66 à 71;23. 1 à 5, 13 à 25). Le récit de Luc, plus amplifié, plus éloigné aussi de la réalité, suppose déjà une réunion plus complète du sanhédrin (22. 66). Maison peut juger de sa précision historique, quand on voit qu'il place dans la même matinée la réunion du corps des anciens et des scribes, la dénonciation de Jésus à Pilate parles sacrificateurs, le renvoi de Jésus de Pilate à Hérode, la comparution devant Hérode, le retour de Jésus chez Pilate, une convocation des sacrificateurs, des archontes et du peuple au tribunal de Pilate, la condamnation prononcée par celui-ci, la marche de Jésus jusqu'au Calvaire situé hors de Jérusalem, tout cela de bon matin, puisqu'à la sixième heure, c'est-à-dire à midi, Jésus esl déjà en croix (23. 44) ! Nous n'exagérons donc pas en disant qu'une grande obscurité règne sur ces événements solennels. Étant données la nature et les conditions des seuls témoignages que nous possédons, il ne peut en être autrement.
La seconde cause d'erreur dans l'appréciation de la chronologie de la Passion telle que la donnent les synoptiques, c'est l'attribution du caractère pleinement sabbatique au 15 Nisan, premier jour des azymes. On part de là pour déclarer que les événements rapportés parles synoptiques n'ont pas pu se passer ce jour là, parce que tout travail était interdit. Mais rien n'est moins démontré qu'une pareille assertion. La Loi établissait une différence bien marquée entre le premier jour des azymes et le sabbat. On ne devait pas travailler ce jour là, parce que c'était un jour de fête, mais la préparation des aliments était expressément autorisée, contrairement à ce qui se passe les jours de sabbat (Exode, 12. 16). Ce n'était pas le repos strict, intransigeant, qui caractérisait la fête de
Pâques comme le sabbat; c'était l'obligaiion de manger du pain sans levain. Aussi est-il spécifié ailleurs que le travail interdit, c'est le travail professionnel (melêcbeth habôdah ; Lévitique, 23. 7; Nombres ^ 28. 18). Les pharisiens étaient probablement, sur ce point comme sur tant d'autres, plus exigeants que le restant de leurs coreligionnaires. Nous en avons un curieux exemple dans la controverse entre pharisiens et sadducéens que rapporte la Mischna de Menahoi (65'') : la Loi ordonnait d'ofirir à l'Éternel les prémices de la moisson, «le lendemain du sabbat» à l'occasion des azymes {Léviiiqtœ, 23. 11 et 15); les pharisiens pensaient que ce sabbat était le premier jour des azymes, sur quelque jour de la semaine que tombât la Pâque, mais les sadducéens se refusaient à identifier ce jour avec un sabbat et soutenaient que le sacrifice de l'orge devait être offert le lendemain du premier sabbat proprement dit, c'est-à-dire le dimanche de la semaine des azymes. Nous n'avons pas le droit de conclure de ce texte que l'interprétation sadducéenne était apphquée à Jérusalem à l'époque de Jésus, en alléguant que les sacrificateurs appartenaient en général au parti sadducéen ; ce serait téméraire*. Mais nous y voyons une preuve valable que les sadducéens n'assimilaient pas le 15 Nisan à un sabbat. Or, ce sont les sacrificateurs sadducéens qui ont condamné Jésus. En agissant comme il est rapporté au lendemain du repas pascal ils ne devaient donc pas être arrêtés par le scrupule de violer le repos sabbatique. Et à
l)Le témoignage de Josèphe est contradictoire sur ce point. Dans Ant.Jud., III. 10. 5, il dit que le sacrifice des prémices de l'orge se faisait le deuxième jour des azymes, c'est-à-dire le 16 Nisan. Mais dans Ant. Jud., XVIII. 8. 4 il dit que la fête de la Pentecôte, qui se célèbre cinquante jours après Pâques, doit être célébrée le jour après le sabbat, par conséquent le dimanche. Gomme d'après la Loi {Lévit. 23. 15 et suiv.), il fallait compter les cinquante jours de Pâque à Pentecôte à partir du lendemain de sabbat où l'on offrait le sacrifice des prémices, il prend donc ici le terme sabbat au sens strict, selon l'interprétation sadducéenne. — Philon place le sacrifice dé l'orge le jour qui suit immédiatement le premier des azymes {De Septenario, 20 ; éd. Mangey, II, p. 294). Mais on peut se demander s'il parle d'après l'usage réel ou s'il ne se borne pas à commenter le texte de la Loi tel qu'il l'entend.
partir du moment où Jésus est livré à Pilate, ce ne sont plus les Juifs qui sont les exécuteurs du drame, ce sont les agents du procurateur romain.
Mais il y a plus. Il faut en ces matières incertaines s'efforcer toujours de se placer en présence de la réalité de la vie. La fête de Pâques amenait à Jérusalem un nombre immense de pèlerins de toute la Palestine et de toutes les colonies juives. La ville sainte était bondée de monde. C'était une fête joyeuse, une fête de délivrance. Était-il matériellement possible que la population observât en de pareilles circonstances le strict repos sabbatique, comme en un sabbat ordinaire? Quand il faut héberger, nourrir, occuper des centaines de milliers de personnes, il est impossible de se dispenser de tout travail. Et à plus forte raison lorsque le lendemain de ce jour de fête est un sabbat véritable, comme c'était le cas d'après les synoptiques l'année oii Jésus fut crucifié.
L'incompatibilité entre les événeinents racontés par les synoptiques et le repos observé le premier jour des azymes n'existe donc pas de la manière rigoureuse que de nombreux critiques ont fait valoir. Nous croyons en avoir donné des preuves suffisantes. Mais alors même que nous ne les aurions pas, est-il a priori admissible qu'une tradition émanant de Jérusalem, comme celle de la Passion — car elle n'a certainement pas été élaborée dans le monde grec — qu'un auteur familiarisé avec les choses juives conmie le premier évangéliste, aient attribué au premier jour des azymes un ensemble de faits qui eussent été en opposition manifeste avec la Loi juive et la pratique de cette loi à Jérusalem? De deux choses l'une, en effet : ou bien cette tradition est fondée et alors la question est résolue par le fait même; ou bien elle est légendaire. Mais est-il compréhensible alors que l'imagination pieuse de ces chrétiens palestiniens ait forgé un récit incompatible avec les mœurs et les pratiques du milieu où ils vivaien t? Qu'on fasse aussi large qu'on voudra la part de l'imagination populaire dans la mise en scène du jugement et de la crucifixion — et cette part est considérable, l'épisode de Pilate se
130 LES ORIGINES DE l'eUCHARISïIE
lavant les mains devant la foule pour attester qu'il est innocent de ce crime ou la succession invraisemblable des événements rapportés par Luc à la matinée du 15 Nisan suffisent à le prouver — le fait môme de la crucifixion le premier jour des azymes est un élément qui ne doit pas avoir été créé par les narrateurs, surtout si le premier jour des azymes comportait pour eux le plein repos sabbatique. Pourquoi auraient-ils placé la crucifixion ce jour là? Il n'y avait aucune raison pour cela. En tous cas on ne trouve dans les récils évangéliques aucune allusion à quelque signification allégorique ou même simplement symbolique qui eût pu suggérer cette concordance. Du moment qu'elle n'est pas impossible, il n'y a aucun argument suffisant pour nous autoriser à la contester. Ce qui confirme cette conclusion en effet, c'est la pauvreté des explications qui ont été proposées, par ceux qui contestent l'historicité de la version synoptique, pour rendre plausible la formation d'une pareille légende. Les premiers chrétiens, dit M. Théodore Reinach% savaient que Jésus avait été mis à mort à Jérusalem. « Quel motif pouvait amener un Galiléenà Jérusalem? On a supposé naturellement (!) qu'il s'agissait d'une fête, et plus particulièrement de celle de Pâques, la plus importante de l'année ». Puis, reprenant une idée déjà entrevue par Strauss" , il justifie cette hypothèse dénuée de toute preuve, en alléguant qu'il fallait bien trouver une explication à la célébration de l'agape chrétienne qui se terminait par le mystère de l'eucharistie et que l'on inventa un souper pascal chrétien substitué par Jésus au repas pascal juif, en se fondant sur la comparaison déjà faite par saint Paul : « Le Christ, notre agneau pascal, a été immolé ». Et voilà tout ! Le malheur est que le repas eucharistique des premiers chrétiens n'a jamais été un repas pascal, comme l'analyse des documents nous l'a surabondamment prouvé, et que par conséquent l'explication, gratuitement attribuée aux chrétiens, n'aurait eu aucune valeur.
1) La fête de Pâques (Paris, Leroux, 1906), p. 13 et p. 15.
2) Leben Jesu, Iro éd., II, p. 413.
LA. dÈNE A-T-ELLE ÉTÉ UN REPAS PASCAL ? 131
L'explication proposée par M. Goetz * ne vaut guère mieux. Gomme les premiers chrétiens, dit-il, voyaient en Jésus l'accomplissement de tout FAncien Testament, ils furent portés à voir dans sa mort l'accomplissement du sacrifice pascal et dans son dernier repas le repas pascal, d'autant plus facilement que Jésus était en effet mort à peu près au moment otiTon immolait l'agneau pascal. C'est toujours le même procédé antiscientifique, consistant à appliquer aux synoptiques le mode d'interprétation allégorique convenant au IV Évangile. Il n'y a pas dans les synoptiques la moindre allusion à une identification de Jésus avec l'agneau pascal ou de sa mort avec le sacrifice pascal, et dans toute notre documentation nous n'avons rien trouvé qui autorisât même de très loin une semblable hypothèse, en dehors du IV" Évangile lequel est obligé justement d'altérer la tradition antérieure des synoptiques pour rendre possible sa narration symbolique.
En vérité, tant que l'on n'aura pas autre chose à nous proposer, nous pouvons nous en tenir à la conclusion énoncée cidessus.
Cetteobjection tirée delà chronologie des synoptiques dans leurs récits de la Passion étant écartée, il reste à examiner l'autre grief que la critique a fait valoir contre leur récit de la Gène. Ils la présentent comme un repas pascal célébré par Jésus avec ses apôtres, mais aucun autre document delà première chrétienté n'attribue au repas du Seigneur ce caractère pascal. Gela seul suscite déjà une certaine défiance. En outre la courte description qu'ils font delà Cène. ne paraît pas d'accord avec la marche et le rituel du repas pascal, tel qu'il se célébrait chez les Juifs. De là à conclure que la Gène n'a pas été un repas pascal, que les évangélistes se sont trompés en la prenant pour tel ou bien que leurs écrits ont été inter polés à cet effet il n'y a qu'un pas.
1) Die Abendmahlsfrage in ihrer geschichtlichen EntwicMung, p. 136-139.
Je ne crois pas qu'il soit utile de discuter longtemps diverses hypothèses, telles que l'interpolation des versets 12 à 16 du chap. 14 de Marc, ou l'idée que le repas décrit par les synoptiques aurait été un repas messianique, confondu plus tard avec le repas pascal pris par les apôtres un mois après la mort de Jésus*. Car, si elles sont ingénieuses, elles
1) Cfr. F, Sp[tta,,Die urchristlichen Traditionen ueber Ursprung undSinn des Abendmahls (dans le 1" vol. des études Zur Geschichte und Litteratur des Ur Chris tentums, p. 222 et suiV.). Les vv. 12 à 16 du ch. 14 de Marc renferment les instructions de Jésus aux apôtres pour la préparation du repas pascal. M. Spitta y voit un interpolation, parce que l'évangéliste a dit au v. 2 que les sacrificateurs voulaient faire arrêter Jésus avant la fête pour éviter des troubles et parce qu'au v. 11 il a raconté que Judas cherchait une occasion propice pour livrer son Maître. Il y a donc contradiction entre le morceau des vv. 12 à 16 et ces déclarations antérieures ; il a dû être rajouté plus tard. De bonne heure en tous cas, puisque Luc (22. 7 à 13) l'a reproduit et Matthieu (26. 17 à 19) contient un épisode analogue. On cherche vainement pourquoi l'interpolaleur aurait ajouté ce passage, à moins que ce ne fût pour mettre Marc d'accord avec Luc. Mais alors il faudrait expliquer l'origine du récit chez Luc, car on ne peut pas en faire remonter la responsabilité à Paul ; celui-ci, en effet, ne mentionne pas la nature pascale de la Cène (voir p. 72 et 82). Rien dans la pratique primitive du repas du Seigneur ne pouvait suggérer une pareille idée.
M. Spitta se tire d'affaires par un échafaudage d'hypothèses qui donne le vertige. Le dernier repas pris par Jésus avec ses apôtres avant la Pâque juive est une préfiguration du repas messianique dans un sens spiritualiste (0. c. I, p. 268 à 284). Le royaume messianique, étant considéré par les Juifs comme un temps d'abondance générale, est figuré mainte fois sous la forme d'un festin (voir Esaïe, 25. 6 à 8 et dans les écrits rabbiniques), Il y a de nombreuses allusions dans les écrits chrétiens primitifs (Apoc, 7. 16; 19. 9; MaUhieu,22. 1 et suiv. ; 26. 29 ; Marc, 14. 25 ; Luc, 6. 21 ; 14. 15 et suiv, ; 22. 18 et 29 à 30). D'autre part il y avait une conception spirituaUste parallèle, où la Sagesse ouïe Verbe sont la vigne de Dieu ou la nourriture des fidèles {Proverbes, 9. 1 à 6 que l'on interprétait allégoriquement ; Sirascide, 24. 17; Jean, 6. 31 à 35 et 15. 1, à rapprocher de / Cor., 10. 3 et des passages de Philon où le Logos est la manne véritable ; voir plus haut p. 60, note 2). Jésus aurait combiné les deux courants dans ce repas prophétique, se présentant lui-même comme la nourriture véritable du futur royaume messianique. D'autre part, les apôtres, qui n'avaient pas pu célébrer le repas pascal à cause de la mort de Jésus, auraient usé d'une disposition de la Loi qui, en cas d'empêchement matériel ou rituel, permettait de faire la Pâque le 14» jour du deuxième mois vers le soir (Nombres, 9. 10 et suiv. ; Il Chron., 30, 1 à 3 et 13 à 15 j Josèphe, De bello jud.,^1, 9. 3. C'est pour cette raison qu'ils ont dû revenir à Jérusalem avant
sont dénuées de toute espèce de fondement. Dans aucun des textes relatifs à la Cène ou à l'eucharistie il n'y a la moindre allusion, si fugitive soit-elle, à quoi que ce soit de ce genre. J'en dirai autant de l'hypothèse d'après laquelle Jésus aurait célébré le repas pascal par avance, prévoyant qu'il ne pourrait pas le prendre avec ses disciples à la date régulière*. Ce sont là des combinaisons arbitraires, sans appui dans les textes, pas plus dans le IV Évangile oii le repas pris par Jésus la veille de sa mort n'a aucun caractère pascal, que dans les synoptiques où ce repas a lieu le soir du 14 Nisan, sans contestation possible, et qui ne trouvent aucune confirmation dans la tradition eucharistique.
Il faut donc se résigner à prendre la version des synoptiques telle qu'elle est, sans y substituer les inventions par lesquelles les interprètes modernes cherchent à se tirer d'affaires. Mais il faut en même temps se rappeler que ces textes ne nous donnent pas une description du repas pascal. Ce n'est pas là ce qui intéresse leurs auteurs. La seule chose qui leur tienne à cœur, c'est de rappeler ce qu'ils croient savoir du rôle de Jésus dans ce repas. C'est sous le bénéfice de cette observation qu'il faut examiner si, oui ou non, leurs récits sont inconciliables avec le rite pascal.
Nous ne possédons pas de description rituelle du repas pascal remontant à l'époque de Jésus. Nous ne pouvons nous
Ja Pentecôte, comme il ressort des Actes. Le parallélisme entre la mort de -l'agneau pascal et la mort de Jésus se présenta ainsi à leur esprit de la façon la plus naturelle et les chants pascaux glorifiant la délivrance d'Israël s'appliquèrent en quelque sorte d'eux-mêmes au Christ.
Il y a là un grand déploiement d'érudition et plus d'une observation utile à noter pour l'intelligence de la tradition représentée par le IV^ Évangile. Mais il n'y a aucun rapport entre les récits des synoptiques et ces constructions entièrement arbitraires. Il ne suffit pas d'inventer une combinaison qui se tient tant bien que mal, puis de déclarer que les choses ont dû se passer de la sorte. Il faut encore trouver un point d'appui dans les textes. Or, il n'y a nulle part la moindre trace de ce repas pascal postdaté ni d'une préfiguration de repas messianique dans le dernier repas de Jésus ou dans le repas du Seigneur de la première tradition chrétienne,
1) Voir Beyschlag, Das Leben Jesu, I, 372, cité par Spitta, 0. c, I, p. 215.
le représenter que d'après celle du traité de la Mischna dit Pesach, 10, dont les éléments importants étaient certainement déjà consacrés par une longue tradition ^ L'ordre du repas était le suivant ; préparation de la première coupe, bénédiction prononcée sur le vin, bénédiction du jour de fête% absorption de la première coupe, présentation et bénédiction des hors d'œuvre (laitue), élévation et bénédiction du pain, le pain misérable, sans levain, mangé par les Pères à la sortie d'Egypte, introduction de l'agneau pascal. Tout ceci n'est que préparatoire. Vient ensuite une instruction du père de famille en réponse à une question de son fils : « en quoi cette nuit se distingue -elle des autres ? » Le thème de cette instruction était fourni par Deutéronome^ 26. 5 à 11 % rappelant la sortie d'Egypte sous la protection de l'Éternel, l'attribution au peuple d'Israël du pays où coulent le lait et le miel, et le caractère joyeux de la fête. Ensuite on chantait les Psaumes 113 et 114 (ou le premier seul), qui glorifient l'Éternel. L'absorption de la seconde coupe inaugurait le repas proprement dit. Quand celui-ci était terminé il y avait une nouvelle partie liturgique. Avant la troisième coupe il y avait une prière d'actions de grâce qui se terminait par l'énoncé des espérances messianiques, et après cette coupe on chantait les Psaumes 113 à
1) Cfr. Ad. Merx, Die vier kanoniscfien Evangelien nach ihrem altesten bekannten Texte, II, 2, p, 416 et suiv.
2) Nous avons déjà dit qu'il y avait désaccord sur Tordre de ces deux bénédictins entre les disciples de Schammaï et ceux de Hillel ; v. s. p. 53. Il faut rapprocher les indications relatives au commencement du repas de celles qui sont données dans le traité Berakhôt, 6, pour les repas en général. Le repas pascal, en effet, n'en est qu'une application plus étendue et plus solennelle.
3) (c Mon père était un Araraéen nomade ; il descendit en Egypte avec peu de gens, et il y fixa son séjour ; là il devint une nation grande, puissante et nombreuse. Les Égyptiens nous maltraitèrent et nous opprimèrent, et ils nous soumirent à une dure servitude. Nous criâmes à l'Éternel, le Dieu de nos pères. L'Éternel entendit notre voix et il vit notre oppression, nos peines et nos misères. Et l'Éternel nous fît sortir d'Egypte à main forte et à bras étendu... Il nous a conduits dans ce lieu et il nous a donné ce pays oii coulent le lait et le miel. »
118, exprimant la confiance en l'Éternel et glorifiant sa miséricorde inlassable, puis le Psaume 136 « Louez l'Éternel, car il est bon » ou quelque autre analogue. Après quoi venait la quatrième coupe \
En quelle mesure ce rituel, décrit dans la Mischna et interprété à la lumière des usages plus modernes encore des Juifs européens, était-il en usage du temps de Jésus ? Nous ne pouvons pas le savoir, et encore moins s'il était pratiqué par tout le monde, notamment par ceux qui n'étaient pas de la stricte observance. On peut cependant admettre, sans trop de témérité, que les parties essentielles tout au moins de ce programme étaient déjà appliquées généralement en Palestine au début de notre ère. Et c'est cela seul qui nous importe, puisque^ encore une fois, les évangolistes n'ont aucun souci de nous donner une description rituelle du repas.
Quand on aborde les textes avec un esprit autre que celui d'un commissaire priseur, on ne voit véritablement pas en quoi la Gène telle qu'elle est décrite dans les synoptiques ne pourrait pas avoir été un repas pascal. Dans Luc nous trouvons très fidèlement la disposition générale de la fête : une partie liturgique avant le repas, avec bénédiction de la coupe d'abord, puis du pain, et avec des explications de Jésus sur le sens de celte réunion avec ses apôtres ; le repas proprement dit; puis une seconde partie, postérieure au repas iljsm 10 âeiTiv^aat, v. 20), OÙ Jésus passe une nouvelle coupe et où il est nettement question de l'avenir, de l'alliance entre Jésus et ses apôtres, des récompenses réservées aux apôtres dans le Royaume de Dieu (v„ 24 à 30) ; ce qui correspond parfaitement au caractère essentiellement messianique delà seconde partie du rituel dans le repas pascal. Matthieu et Marc sont moins explicites ; ils reproduisent moins exactement l'ordre des bénédictions, mais ils distinguent, eux aussi
1) M. Merx, 0. c, p. 425, pense qu'il y avait ensuite des chants et des rondes.
cependant, la bénédiction du pain et celle du vin ; ils ont conservé, eux aussi, le souvenir d'insiructions eschalologiques et messianiques adressées par Jésus à ses apôtres après le repas, concernant soit l'alliance de Jésus avec ses apôtres, soit leur réunion ultérieure à de nouveaux repas dans le Royaume de Dieu {Matth., 26. 28 et 29; Marc, 14, 24 et 25). Et mieux que Luc ils ont noté que la fête se terminait joyeusement par des chants religieux (ûp-^^aavTeç, vv. 30 et 26). Enfin nous avons déjà observé (v. s. p. 193) que la parole de Jésus : « celui qui plonge la main dans le plat avec moi » prouve que d'après la version des deux évangélistes il y avait sur table autre chose que du pain, comme le comporte le repas pascal.
La seule conclusion que l'on soit autorisé à tirer de cette comparaison des récits des évangélistes avec le rituel du repas pascal, c'est qu'il ne leur importait guère de montrer que ce repas avait bien été un repas pascal dans les règles. Sa signification et sa valeur ne résidaient pas pour eux dans son caractère spécifiquement pascal, mais bien plutôt dans le fait qu''il avait été le dernier repas pris par Jésus avec ses apôtres.
En l'absence de toute preuve du contraire nous nous croyons donc autorisé à considérer le dernier repas pris par Jésus avec ses apôtres comme un repas pascal. Il s'agit maintenant de rechercher s'il nous est possible de reconnaître à travers le témoignage des synoptiques ce qui s'est passé réellement à cette occasion.
De nouveau se pose ici une question préalable dont il faut tenter la solution, parce que tout le reste en dépend. Pour les évangélistes ce repas est le dernier que Jésus ait pris avec ses apôtres. Il n'y a pas de raison de le contester. Mais
les convives avaient-ils conscience au cours de ce repas que c'était le dernier? Je ne le pense pas et, par conséquent, Jésus n'a pas pu leur parler un langage qui inipliquât sa mort immédiate. Gela ressort, clairement à mon avis, de toute la trame des récits évangéliques. Les disciples ne s'attendaient pas à la mort imminente de leur maître ; ils sont préoccupés de la venue prochaine du Royaume messianique sur la terre. A Gethsémané ils s'endorment sans inquiétude ; quand Jésus est arjrêlé ils sont profondément surpris ; leur bouleversement est tel qu'ils perdent la tête et se dispersent ; ils croient tout perdu et demeurent atterrés ; les premières personnes qui viennent leur parler de la résurection de Jésus leur causent de la stupéfaction ; il est clair que Jésus ne leur avait rien annoncé de pareil.
A ces assertions on oppose, il est vrai, quelques paroles attribuées par les évangélistes à Jésus, dans lesquelles il leur aurait annoncé sa mort et sa résurrection Mais dans desdocumentsrédigés longtemps après les événements qu'ils racontent, les paroles ont beaucoup moins de valeur que les faits, puisqu'il est manifeste que ces paroles on pu s'altérer plus aisément ou bien, d'une façon en quelque sorte fatale, être accommodées aux événements. A partir du moment oii la mort et la résurrection de Jésus devinrent la pierre angulaire de l'édifice construit par la foi des premiers chrétiens — et il en fut ainsi presque tout de suite — on ne pouvait pas supposer que Jésus n'eût pas prévu ces événements. Ce dont il faut s'étonner, ce n'est pas qu'il y ait dans les évangiles quelques passages où Jésus annonce sa mort et sa résurrection, c'est qu'il y en ait si peu. Les faits, au contraire, les événements ont, indépendamment de la manière subjective dont ils sont présentés, une valeur plus grande pour l'historien, surtout lorsque ces faits vont à l'encontre des idées ou des croyances des narrateurs. Or la croyance des évangélistes est formelle ; ils sont convaincus que la mort et la résurrection de Jésus sont la réahsation d'un plan divin et qu'elles ont été prédites dans l'Ancien Testament. Pour qu'un
nombre de faits aussi considérable que ceux énoncés cidessus aient surnagé dans une rédaction tardive, en flagrante opposition avec la tendance qui inspire les narrateurs, i) faut bien qu'ils se soient imposés à eux. Même dans la version du IV*^ Évangile les apôtres paraissent ne rien comprendre à la mort de leur maître.
Il n'est pas excessif d'en conclure que Jésus lui-même, à supposer qu'il prévît l'issue fatale de son ministère, n'a pas donné dans ses enseignements une place importante à sa mort et à des espérances de résurrection. Nous n'avons pas à résoudre ici la question beaucoup plus difficile concernant la nature des sentiments intimes de Jésus sur le mode de réalisation de son œuvre, c'est-à-dire sur les modalités de l'établissement du Royaume de Dieu. [1 faut nous en tenir à ce que nous apprennent les évangiles, et cela suffit amplemenls pour notre enquête.
Il résulte, en effet, de ce que nous venons de constater, que Jésus n'a certainement pas, au cours de la Cène, donné des instructions sur la célébralion de repas analogues par les disciples après sa mort. // n'y a pas eu institution du repas du Seigneur ou de l'Eucharistie. Matthieu et Marc ont raison de ne pas en parler, pas plus que le IV Évangile. Luc, en suivant Paul sur ce point, s'est laissé induire en erreur, pour n'avoir pas distingué ce qui était venu à Paul par voie de révélation de ce que celui-ci tenait delà tradition de Jérusalem \ Et il n'est donc plus étonnant que nous n'ayons trouvé nulle part dans nos autres documents une mention de l'institution, excepté chez Justin, qui l'apuisée à une source évangélique.
A plus forte raison Jésus n'a-t-il pas pu inviter ses disciples à commémorer sa mort dans les repas eucharistiques. Les évangiles ont raison de ne rien affirmer de pareil, pas même celui de Luc, qui n'a pas suivi jusqu'au bout la thèse paulinienne. Ici encore ils s'accordent avec tous nos autres
1) Voir antérieurement p. 94, 105 et 115, n° 11.
témoins, à l'exception de Paul, qui se réclame à cet égard d'une révélation K
Les deux idées qui se dégagent nettement du récit des trois évangiles synoptiques sont celles d'une alliance entre Jésus et ses disciples et de la venue prochaine du Royaume de Dieu ^ Une s'agit pas de « nouvelle alliance » substituée à « l'ancienne», — ce qui est encore un produit de la théologie et de la révélatien pauliniennes, enregistré à tort par Luc — , mais d'alliance tout court, c'est-à-dire d'une union librement consentie entre deux contractants, et d'alliance en vue du Royaume de Dieu. Les deux idées sont solidaires. Il n'y a pas lieu de s'arrêter aux déterminations complémentaires dont l'expression varie suivant les évangélistes et dont on peut suivre le développement progressif en comparant les textes.
Or, ces deux idées me paraissent être les plus naturelles du monde et les plus appropriées à la circonstance, à tel point que si nous ne les trouvions pas énoncées dans les textes nous serions amenés à les stipuler par hypothèse nécessaire. Le repas pascal, en effet, n'était pas un simple rite liturgique ; c'était dans toute la force du terme un banquet religieux. Sur la trame rituelle, fixée parla tradition, se répandaient les instructions du père de famille expliquant la nature de la fête, précisant le souvenir des bénédictions de l'Éternel que l'on célébrait ce soir là, ainsi que les conversations des convives et les joyeuses assurances d'avenir que la foi indomptable de l'âme juive a su parer de couleurs d'autant plus chaudes que la réalité du temps présent était plus sombre. Si nous cherchons à reconstituer ce qu'a dû être le repas pascal de Jésus et de ses disciples les plus intimes, en ce moment critique de son ministère oîi il vient affirmer dans le sanctuaire même du judaïsme sacerdotal, en face des suprêmes autorités religieuses de son peuple, l'avènement
1) Voir ci-dessus p. 116, n"* 13.
2) Voir antérieurement p, 104 et suiv., p. 110 et suiv.
prochain du Royaume de Dieu qu'il a mission de fonder sur
terre, nous ne pouvons pas hésiter un instant à reconnaître
qu'à cette occasion, plus qu'à toute autre, il a dû être question
entre eux de la réalisation de leurs espérances et des gages
que leur assuraient les bontés du Père céleste envers son
peuple dans le passé. C'était là l'âme même de la fête de
Pâques *. Le commentaire du fragment classique du Deutéro-
nome, 26. 5-1 \ , était Tillustration de la puissance de l'Éternel
qui, d'un petit peuple misérable, avait fait une grande nation,
qui avait délivré l'opprimé et qui devait bientôt assurer
à ses fidèles la délivrance suprême en établissant sou règne
de paix, de justice et d'amour d'une façon définitive. Les
Psaumes chantés avant et après le repas suggéraient les
mêmes pensées : la louange de l'Éternel {Ps. 113 et 136),
dont la bonté et la fidélité sont inlassables (11^ . 1 et 117) ; il
est juste et miséricordieux, il veille sur les petits et sur les
humbles, les relève et leur assure le salut (113. 7 et 8 ; 114 ;