‹ Les origines de l'eucharistie [microform]Chapitre 28 sur 35 · LES DOCUMENTS. — LES ÉVANGILES DE MATTHIEU ET DE MARC · texte numérisé non relu

LES DOCUMENTS. — LES ÉVANGILES DE MATTHIEU ET DE MARC

« sang de l'alliaQce » aurait été introduite dans le texte. Il n'y a rien, ni dans l'histoire évangélique, ni dans les documents de l'ancienne littérature chrétienne, qui ait pu suggérer cette glose. Si l'on avait voulu faire une addition, il eût été naturel de prendre la formule de Luc et de Paul : r?]? •/.aiv^ç ha^'A^rlç, la nouvdle alliance. Mais celle-ci, nous l'avons vu, est elle-même une correction, car jamais la plupart des scribes n'auraient modifié en o^yM^v^qq tout court une addition qui établissaitl'harmonie générale des témoignages bibliques, alors que le Staôôy.Y]? tout court ne correspondait à rien dans les autres écrits. A mon avis il n'y a d'autre solution acceptable que de conserver le texte attesté par les manuscrits.

Le texte étant ainsi dûment établi, voici l'analyse du témoignage qu'il contient. Je rappelle encore une fois que, pour le moment, il ne s'agit que de le dégager, sans en discuter la valeur historique.

1 " Pour Matthieu et Marc la Cène est un repas pascal [Matth . , 26. il, 18, 19; Marc, 14. 12, 14, 16). Que ce soit à tort ou à raison, le sens des récits n'est pas douteux. De plus il s'agit bien d'un véritable repas, quoiqu'il ne soit fait mention que du pain et du vin. Car Jésus désigne celui qui doit le trahir en disant {Matth., v, 23 ; Marc, v. 20) : « celui qui plonge la main dans le plat avec moi ». Il y a donc un plat contenant des mets préparés. On sait que les Arabes encore aujourd'hui placent sur la table le plat ou la marmite qui contient la nourriture et que chacun à son tour y plonge la main pour en retirer, soit avec les doigts, soit à l'aide d'un instrument, le morceau qu'il va manger. C'est ainsi que Jésus mangeait avec ses disciples. Gomme Jésus distribue lui-même le pain, ce n'est donc pas du pain que le traître prend dans le plat oti il plonge la main. D'ailleurs, le pain n'est pas servi dans un plat creux. Ce détail a son importance, comme nous le verrons plus loin. Il est certain également que la boisson est du vin, puisque Jésus dit qu'il ne boira plus « de ce produit de la vigne » {Matth., v. 29 ; Marc^ v. 52).

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2° A la fin de ce repas les convives chantent des hymnes {Matth., V. 30; i)!/«rf, v. 26). Nous savons, en effet, par ailleurs qu'au cours du repas pascal on chantait divers psaumes.

y Matthieu et Marc ne mentionnent aucune institution de repas religieux. Les seuls convives sont les douze {Matth., V. 20 ; Marc, v. 1 7). C'est à eux seuls que Jésus donne l'ordre de prendre et de manger le pain qu'il leur tend et de boire à la coupe. Il n'y a pas un mot trahissant de la part de Jésus l'intention que ce repas soit renouvelé ultérieurement, sinon après l'établissement du Royaume de Dieu.

4° Pour que le repas ait sa valeur^ il faut que tous mangent du même pain et boivent à la même coupe ; c'est donc un repas de communion. Il faut noter, en effet, l'insistance des évangélistes à spécifier que tous boivent à la coupe {Matth.^ v. 27 ; Marc, V. 23). C'est cela qui établit entre eux le lien qu'il s'agit de sceller et qui donne à la cérémonie sa valeur.

5° Le pain est le corps de Jésus, la coupe est son sang répandu à ïintention ou en faveur dan grand nombre de personnes (Tcepl ou ûTcsp toaXwv £y.7^uvv6[;,evov ; Matth., vv. 26 et 28 ; Marc, vv. 22 et 24). Il n'y a aucune autre détermination du sens que les évangélistes attachent à cette double équation, dont il n'est question nulle part ailleurs dans leurs écrits. Pour tout lecteur qui n'est pas hanté par les interprétations dogmatiques de l'Église ultérieure, il est évident que les auteurs n'ont pas voulu dire que Jésus, étant à table avec ses apôtres et leur tendant du pain et une coupe de Yin, leur tendait ainsi réelleet matériellement son corps et son sang, soit le corps même qui était attablé et le sang qui circulait dans ce corps. Une pareille interprétation est tout bonnement absurde et nous n'avons aucune raison d'attribuer une pareille absurdité, soit à Jésus, soit aux évangélistes. Mais pour ceux que l'attachement au dogme fait passer par dessus l'absurdité, nous ajoutons les observations suivantes : le mot è-/.xuvv6iJ-£vov est un participe présent ; Jésus ne parle pas de son sang « qui va être répandu », mais « de son sang qui est répandu ». Or à ce moment son sang coulait encore dans son corps; il ne peut donc

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pas s'agir de ce sang. Toute la description implique que Jésus mange et boit avec ses disciples; au v. 29 de Matthieu, 25 de Marc il dit : « Je ne boirai plus désormais de ce produit de la vigne » jusqu'à l'avènement du Royaume de Dieu. Si « ce produit de la vigne », c'est-à-dire le vin, est au v. 28 le sang de Jésus, il doit l'être aussi au v. 29. On aboutirait ainsi à cette monstruosité que d'après nos deux évangélistes Jésus aurait mangéson propre corps et bu son propre sang ! Enfin, il est inadmissible que Jésus, attablé avec ses disciples juifs, lésait invités à boire du sang véritable, puisque rien n'était plus formellement interdit aux Juifs et nous savons que les premiers chrétiens de Jérusalem, y compris les apôtres, restèrent à cet égard soumis aux prescriptions de la loi juive. Les évangélistes, en tout cas l'auteur du premier évangile, connaissaient parfaitement les prescriptions de la Loi à cetégard. On ne saurait donc concevoir que les paroles attribuées par eux à Jésus dans une circonstance aussi solennelle eussent à leurs yeux un sens contraire à ces prescriptions. L'interprétation réaliste de l'Église du Moyen Age est ici inacceptable.

D'ailleurs cette interprétation est en opposition flagrante avec la signification que les évangélistes attribuent à la Cène.

6" Pour Matthieu et Marc la Cène est V affirmation sensible de l'alliance de Jésus aoec ses disciples, qui est consacrée par le sang du Christ, en vue de leur réunion ultérieure dans le royaume de Dieu [Matth., vv. 28 et 29; if^rc, vv. 24 et 25). 11 n'est nullement question ici de « nouvelle alliance » opposée à l'ancienne. D'après la version de nos deux évangélistes Jésus sait qu'il va être trahi et qu'il va mourir ; le repas qu'il prend avec ses apôtres est sans doute son dernier repas avec eux. 11 exprime donc par un acte sensible de communion Talliance qui existe entre eux et lui, et, comme toute alliance dans l'antiquité chez les juifs comme chez les païens est consacrée par le sacrifice d'une victime, il présente le pain comme le corps, le vin comme le sang qui consacrent cette alHance, et il leur dit : « Je n'en boirai plus avec vous » (Matthieu, v. 29) jusqu'àce jour où l'alliance sera accomphe,

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jusqu'au jour où le royaume de Dieu en vue duquel elle est conclue sera réalisé. Cette alliance n'est pas pour les seuls apôtres ; le bénéfice s'en étendra à beaucoup de personnes. Matthieu en détermine l'efticacité avec un peu plus de précision : elle assure le pardon des péchés (v. 28) ; mais au fond ces paroles n'ajoutent rien à ce qui est déjà compris dans la conception de Marc. Ici comme dans de précédents témoignages, il s'agit clairement d'un acte de consécration accomph une fois pour toutes et nullement d'un sacrifice qui doive se renouveler.

Pour nos deux évangélistes la Cène est u?î repas de communion ou d^ alliance des apôtres entre eux et avec Jésus, avec un caractère nettement eschatologïque. — Quelle est la valeur historique de leur témoignage? C'est là une question très délicate, qui doit faire l'objet d'un examen particulier.

Tableau des résultats obtenus par l'analyse

des documents.

Notre analyse a porté sur quinze documents, ou groupes de documents,, en grande partie indépendants les uns des autres et répartis sur l'espace d'un siècle, de l'an 50 environ à l'an 150. Nous ne sommes donc pas aussi dépourvus de témoignages sur la première tradition et les premières institutions chrétiennes que l'on se plaît parfois à le proclamer. Il y a beaucoup de questions posées par Thisloire politique, religieuse ou sociale de la société gréco-romaine à la même époque, sur lesquelles on serait bien heureux d'en avoir seulement la moitié autant.

Avant d'aller plus loin dans notre enquête il convient de grouper les résultats obtenus, afin de nous rendre compte de ce qu'ils ont de commun malgré leurs nombreuses divergences. C'est la condition indispensable, trop souvent néghgée jusqu'à présent, pour aborder l'étude critique du témoignage des évangiles synoptiques sur la Gène. Je résume ces résultats sous les rubriques suivantes :

1. Nous n'avons trouvé aucune trace d'un enseignement ésotérique rattaché à l'eucharistie.

2. La dénomination la plus ancienne de l'acte que nous étudions est : to "/.upiaxàv BsTtîvov « le repas du Seigneur » ou /.Xaatç Tou apxou « fraction du pain ». Le terme ej^aptcrTîa « action de grâces » ou le verbe correspondant s'appliquent d^abord à la prière, par laquelle les fidèles rendent grâces pour les aliments et pour les bienfaits spirituels que Dieu leur dispense. Ils s'étendent bientôt au repas sacré dans son ensemble (Ignace, p. 33 et suiv. ; Didaché, p. 47) ; le nom eucharistie sert même à désigner par métonymie les aliments sacrés (Didaché^ 9. 5; Justin, F*' ApoL, 66; v. s. p. 9).

3. L'eucharistie est à l'origine un repas religieux collectif, qui doit être d'une grande simphcité parce que sa valeur réside dans sa signification rehgieuse et non dans la jouissance des aliments (témoignage de Paul^ v. s. p. 79, 80, 84; Didaché, p. 47 à 50; Ac/e5,p. 96; Piine, p. 31-32; IV Évangile, p. 65).

4. L'élément essentiel, indispensable, de ce repas est du pain (tous les témoignages) ; il y a aussi probablement toujours de la boisson, quoiqu'elle ne soit pas toujours mentionnée. La nature de cette boisson ne paraît pas avoir eu grande importance, puisqu'elle n'est pas spécifiée en plusieurs cas. C'était en général du vin coupé d'eau, parfois aussi de l'eau pure [Justin, p. H ; gnosLiques, p. 20 et suiv.). Le repas peut aussi comporter d'autres mets [Synoptiques, p. 109; P«w/, p. 80; IV^ Évangile,^. 65; Montanistes, p. 23; Jiide et II Pierre, p. 24).

è>. La participation à ce repas est réservée aux seuls membres de la communauté [Justin, p. 9; Didaché, p. 48, et d'une façon indirecte tous les témoignages).

6. Il peut être indépendant du culte proprement dit [Actes, p. 95 et 98; Paul, p. 81 et suiv. ; Pline, p. 28), comme aussi il peut y être associé [Didaché, p. 50, et indirectement Ignace et Clément).

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