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L INSTITUTION PAR JÉSUS

de Jésus n'est pas prouvée. Il ne suffirait pas de dire touchant ce point spécial, comme d'ailleurs touchant le culte en général, que l'idéal religieux de Jésus était identique à celui des plus éminents prophètes d'Israël. Certes, on a pu relever chez Amos, Osée, Isaïe, Michée et Jérémie (i), voire déjà dans les livres de Samuel (2), des paroles très dures à l'égard du culte, dont quelques-unes sont comme la condamnation non équivoque de tout sacrifice et même de toute religion rituelle. Pourtant examinées de plus près, étudiées dans leur contexte, soit immédiat, soit plus large, ces paroles rendent un autre son. Elles dénoncent l'illusion qui consiste à croire que le Seigneur se contente d'un culte purement extérieur, à proclamer la nécessité et la supériorité des bonnes dispositions morales (3). En maintes façons, le plus souvent par leur réaction énergique contre les abus, les pratiques idolâtriques qui avaient envahi la religion et par la place qu'ils ont donnée au culte dans leurs visions des destinées glorieuses d'Israël, les prophètes ont témoigné leur attachement profond aux véritables traditions liturgiques de leur peuple (4). D'ailleurs d'où leur serait venue l'idée de rejeter des institutions que la Loi réglait et présentait comme l'expression de la volonté souveraine de Jahvé (5) ? Quant à Jésus, nulle part dans les

(i) Voici les principaux passages : Am., IV, 4-5 ; V, 21-25 ; Os., VI, 6 ; Mich., VI, 6-8; IsAi., I, 11-15; Jerem., VI, 20; VII, 21-23.

(2) I Sam., XV, 22.

(3) Sur les paroles de Am., V, 25 et Jerem.. VII, 2 où il est question de la période de l'exode, voir respectivement A. Van Hoonacker, Les douze petits prophètes traduits et commentés, dans les Études bibliques, Paris, igo8, p. 250- 252, et E. ToBAC, Les prophètes d'Israël. Études historiques et religieuses, t. II, Malines, 1921, .p. 242-243, note i.

(4) La réaction contre les abus qui s'étaient introduits dans le culte apparaît dans de nombieux passages : qu'il suffise de signaler Am., II, 8 ; III, 14 ; Os., IV, 13-14 ; V, 2, 6 ; VIII, 11-13 ; X, 1-2 ; XI, 2 ; XII, 12 ; XIII, 2 ; Isai., LVII, 5-9 ; LXV, 3-7. II ; Jerem., VII. 18 ; XI, 12-13 ) XIX, 5, 13 ; XXXII, 29; XLIV; Ezech., VI, 4, 6, 13; VIII, 5-18; XVI, 18-21; XX. 7-8, 26, 28, 31 ; XXII, 9; XXIII, 37-39; Mal., VI, 1-14. — La cessation de l'exercice du culte en terre d'exil est considérée comme un malheur par Osée (IX, 4-5). Isaïe (IX, 21), Sophonie (III, 9-10) et Malachie (XXXIII, 18) ont décrit parmi les perspectives de l'avenir une extension du culte au delà des limites d'Israël, voire une extension universelle. A signaler également la prédiction de Jérémie (XXXIII, 18), les visions d'EzÉCHiEL (XL-XLVI) ainsi que les discours d'AoGÊE (I, 1-15 ;II, 1-9) et les visions de Zacharie (III; IV, 9-15).

(5) Ces dispositions concernent le sanctuaire, son ameublement, le personnel du culte, le calendrier liturgique, les sacrifices et les offrandes, les dîmes, les prémices, etc. Elles se rencontrent presqu'à chaque page de l'Exode, du Lévitique, du livre des Nombres et du Deutéronome.

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évangiles il n'approuve ni ne condamne directement le culte sacrificiel juif si florissant à son époque (i). A l'exemple des prophètes, parfois en se servant de leurs paroles, il inculque la supériorité de la vertu sur le sacrifice (2), mais rien ne fait supposer que les sacrifices lui répugnaient. Des passages tels que Matth., V, 23-24 et XXIII, 16-23, suggèrent plutôt le contraire. Enfin en ce qui concerne l'eucharistie, l'idée d'un rite de sacrifice pouvait d'autant moins répugner à Jésus qu'il l'instituait en connexion intime avec l'imminente immolation sanglante de son humanité et qu'il voulait en faire le mémorial de son oblation rédemptrice dans le sacrifice de la croix.

III. — Bien loin d'être en opposition avec les idées et les enseignements du Seigneur, l'eucharistie, telle qu'elle apparaît dans les récits de l'institution, les rejoint^ ou du moins elle s'y rattache par plusieurs de ses éléments, au point que cette institution n'est pas à tous égards un acte isolé dans la vie de Jésus. Au reste, il n'est même pas impossible de faire quelques rapprochements entre certains aspects de la cène et quelques conceptions ou pratiques juives antérieures à Jésus.

En ce qui concerne le rite (3), si l'on fait abstraction de son sens profond ainsi que des formules « Ceci est mon corps »,« Ceci est mon sang », dans lesquelles ce sens s'exprime principalement, il n'y a aucun élément qui ne puisse se réclamer d'antécédents juifs, en particulier du repas pascal au cours duquel la cène chrétienne fut instituée. La célébration de la Pâque comportait, en effet, l'usage, du pain et du vin, des bénédictions et des actions de grâces, la fraction du pain et probablement aussi la distribution d'une coupe. La plupart de ces éléments, repris par Jésus au rite de la Pâque, se retrouvent d'ailleurs dans les repas religieux qui se célébraient le vendredi soir ainsi que la veille des jours de fête et où le père de famille ou le président de la confraternité religieuse (mDn) prononçait sur ime coupe de vin la bénédiction « de la sanctification du jour» (diiTI Dï^llp) (4). On

(i) Cf. O. ScHMiTZ, Die Opfeyanschauung des spdteren Judentums und die Op/eratissagen des Neuen Testamentes. Eine Untersuchung ihres geschichtlichen Verhâltnisses, Tubingue, 1910, p. 197-199, 257-259.

(2) Cf. Marc, XII, 28-34 : Matth., V, 23-24 ; IX, 13 ; XII, 7 ; XXIII, 23.

(3) Cf. supra, p. 147-155.

(4) Sur la cérémonie du Qiddoush, voir H. Lietzmann, Messe und Herrenmahl, p. 203-206.

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peut même dire que la plupart des éléments faisaient partie des repas ordinaires des juifs (i).

Dans les déclarations eschatologiques rapportées par Luc, XXII, 15-18, Marc, XIV, 25 et Matth., XXVI, 29, avant ou après la description du rite eucharistique proprement dit, les allusions à l'avènement du royaume de Dieu sont si conformes à l'enseignement de Jésus et rappellent si bien les espérances juives que les critiques indépendants eux-mêmes y reconnaissent volontiers un écho des paroles authentiques du Maître (2).

En effet le règne de Dieu, c'est, d'après les évangiles synoptiques, le thème fondamental du message de Jésus. Il s'y présente sous des traits multiples et variés, qui exigent, comme nous l'avons déjà remarqué, entre autres distinctions, celle de deux phases, l'une terrestre, l'autre céleste (3) et étemelle, cette dernière visée sinon exclusivement, au moins principalement dans les paroles eschatologiques que nous venons de rappeler (4). Le règne de Dieu était également l'objet des aspirations religieuses des juifs contemporains de Jésus. Aussi bien les anciens livres prophétiques que la littérature plus récente, les apocaljrpses et les écrits rabbiniques, étaient pleins de son annonce et de sa description.

Les croyances juives touchant l'avènement du royaume méritent d'autant plus d'être relevées qu'elles accordaient volontiers une importance considérable à l'attente du banquet messianique. Sans vouloir reprendre à notre compte les spéculations parfois très fantaisistes de Eisler, on ne peut manquer de retenir quelques-unes des données qu'il a recueillies et que déjà avant lui Spitta avait utilisées avec plus de bon sens (5).

(i) Sur les repas des juifs, voir H. L. Strack-P. Billerbeck, Kommeniar, t. IV, II" Part., p. 611-639; K!. Voelker, Mysterium und Agape, p. 5-6.; J. CovvESS, Les soi-disant analogies juives de l'eucharistie, p. 240-242, 248.

(2) Cf. supra, p. 15-16, 103-109, 175-178, 347-348. Nous y avons cité les paroles mêmes de A. Loisy, Les mystères païens, 1° édit., p. 220.

(3) Cf. supra, p. 373. Voir également A. Lemonnyer, Théologie du Nouveau Testament, p. 27 et suiv.

(4). Cf. supra, p. 177.

(5) Voir supra, p. 7-8, 8-15. Dans ce qu'elles ont d'exagéré, les affirmations de R. Eisler ont été réfutées par H. Lietzmann, Jûdische Passahsitten und der a.(fiy.6^E'V0<;. Kritische Randnoten zu R. Eislers Aufsatz Ûber <i-Das letzte Abendmahl », dans la Zeitschrift fiir die neutestamcntliche Wissenschaft und die Ktmde der âlteren Kirche, 1926, t. XXV, p. 1-5 ; A. Marmorstein, Miscellen. I : Das letzte Abendmahl und der Sederabend, ibid., 1926, t. XXV, p. 249-253 ; J. Cop- PENs, Les soi-disant analogies juives de l'eucharistie, p, 242-246,

De plus, outre la foi au banquet eschatologique, on retiendra certains thèmes pascaux touchant le pain du Messie et le vin de sa vigne merveilleuse, puis les croyances en l'eau, le vin et la manne messianiques. Retenons ici comment Goguel lui-même(i) insiste sur la place que l'image du repas occupe dans la tradition apocalyptique du judaïsme « à laquelle l'évangile fait tant d'emprunts » (2) et dans l'enseignement de Jésus. Dans les plus anciens textes, prophétiques et sapientiaux, les termes de repas et de nourriture sont des images plutôt que des idées précises ; « cependant l'image, par sa persistai;ice, devait tendre à se transformer en une conception réaliste*; c'est ce qui paraît s'être introduit dans le courant apocalyptique » (3). Or, tel a été aussi le cas dans les évangiles et dans la tradition de Jésus. Quoi de plus expressif qu'une parole comme Luc, XIV, 15 : « Heureux celui qui mangera du pain dans le royaume de Dieu. » (4) Aussi l'auteur de conclure, : « Il ne serait pas légitime sans doute de dire que Jésus a identifié le Royaume à un banquet, il faut dire seulement qu'il a eu très nettement l'idée d'un banquet messianique. » (5)

L'idée de l'avènement du royaume et celle du banquet messianique ne sont pas les seules qui rattachent l'eucharistie à l'enseignement de Jésus. Plusieurs autres notions, d'allure plus doctrinale, complètent le rapprochement.

Il y a d'abord l'idée d'alliance qu'exprime la formule de bénédiction récitée par Jésus sur la coupe de vin.« L'idée d'aUiance, remarque Goguel (6), se trouve à la base même de la piété de Jésus» ; et plus loin il observe que l'argumentation de W. Brandt et W. Wrede contre les paroles to aîjjia (jiou Tviç oia(ir\'K-r\<; est bien fragile(7). Il y a ensuite et surtout toute la théologie de la valeur rédemptrice de la mort de Jésus, qui prépare et amorce dans les évangiles le mystère sacrificiel de l'eucharistie. Cette connexion entre la doctrine de la rédemption et les paroles eucharistiques

(i) M. Goguel, L'eucharistie, p. 54-57.

(2) M. Goguel, L'eucharistie, p. 54.

(3) M. Goguel, L'eucharistie, p. 55.

(4) Sur les textes relatifs au banquet messianique lire Th. Philips, Die Verheissung der heiligen Eucharistie nach Johannes, Paderborn, 1922, p. 24-28, 28-32, 32-34.

(5) M. Goguel, L'eucharistie, p. 57.

(6) M. Goguel, L'eucharistie, p. 40.

{7) M. Goguel, L'eucharistie, p. 84-85.

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a été montrée à plus d'une reprise aussi bien par les exégètes catholiques que par les auteurs protestants conservateurs. Il est superflu de refaire ici une fois de plus cette démonstration. Pour reprendre en la retournant, une affirmation de Loisy, Jésus lui-même a enseigné la théologie paulinienne de la rédemption et c'est à lui que remonte l'économie du mystère chrétien (i).

Il est plus difficile de trouver quelques lointains antécédents aux idées sacramentelles, mystico-sacramentaires proprement dites. Le rite de la Pâque juive et la théologie pascale offrent peu d'éléments à comparer, hormis les idées générales de sacrifice et peut-être de mystère, bien que la thèse de J. Pain soit, à ce sujet, dépourvue de valeur historique (2). Par contre, les traditions et les spéculations juives sur la manne offrent plus d'intérêt surtout si on les replace dans le cadre des miracles de la multiplication des pains et du discours johannique sur le pain de vie. Il n'est pas besoin de reprendre l'exégèse tendancieuse des eschatologistes, notamment d'A. Schweitzer, pour discerner dans le miracle des pains une certaine anticipation de la cène et du festin messianique. Enfin, quant à la présence de Jésus dans les éléments sacramentels, on ne peut manquer de souligner les promesses réitérées du Seigneur au sujet de sa présence prolongée au milieu des siens jusqu'à la fin des temps. Si l'on tient compte de ce que les anciens concevaient difficilement une présence purement spirituelle, on conçoit d'autant plus aisément que les apôtres ont compris que le Seigneur attachait d'une manière spéciale cette présence aux éléments matériels d'un rite, d'un sacrement.

En tenant compte de ces diverses traditions, on est naturellement amené à penser que la vie de Jésus, loin d'exclure la cène (3), s'oriente très bien vers une institution de l'eucharistie.

IV. — Toutefois en rapprochant ainsi l'eucharistie de quelques thèmes de l'enseignement de Jésus ainsi que de certaines idées ou pratiques répandues à son époque, nous restons encore à une distance considérable de la profonde originalité de l'institution nouvelle. On chercherait en vain, et c'est bien volontiers

(i) Voir supra, p. i8.

(2) Sur J. Pain, voir supra, p. 51, note 5.

(3) Voir supra, p. 17-19.

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que nous le soulignons, dans la religion juive ou dans les cultes païens un véritable prototype de l'eucharistie. Ce serait également une grave erreur que d'admettre avec Goguel (i) que « pour comprendre la cène, il n'est pas nécessaire de faire intervenir d'autres notions que celles qu'on trouve dans l'enseignement de Jésus d'après les évangiles synoptiques ». Dans le ministère et la vie du Maître, l'institution de l'eucharistie constitue avec la mort rédemptrice à laquelle elle se rattache intimement, le point culminant et la révélation suprême du Nouveau Testament.

L'originalité de la nouvelle institution, nous l'avouons sans ambages, ne laisse pas de créer une réelle difficulté. On peut se demander, en effet, si une mentalité juive était susceptible de recevoir un enseignement aussi plein de mystère. Comment Jésus a-t-il été compris des apôtres quand, à la dernière cène, il leur présenta le pain et le vin avec les formules eucharistiques, entendues non pas dans un sens purement symbolique, mais dans toute la rigueur d'un réalisme sacramentel ? Comment a-t-il pu être compris lorsqu'il enjoignit aux siens de réitérer le rite nouveau en sa mémoire ? Une réponse à ces questions doit nécessairement tenir compte du fait que les récits bibliques de l'institution sont des relations succinctes, qui ne transmettent que l'essentiel. Ce laconisme, très regrettable pour nous, s'explique aisément si l'on observe que les destinataires des écrits étaient des chrétiens fréquentant la cène, et ayant par conséquent reçu une instruction préalable assez ample touchant le sujet. Sans aucun doute, l'enseignement oral auquel saint Paul fait allusion dans I Cor., XI, 23, aura été plus développé que la brève narration qu'il nous a laissée. Rien ne permet de nier, au contraire, tout porte à croire qu'à la dernière cène les paroles énigmatiques : « Ceci est mon corps », « Ceci est mon sang », auront été accompagnées d'un commentaire suffisant pour faire entrevoir leur sens exact, la richesse de leur contenu. Ensuite, il faudrait pouvoir saisir sur le vif l'attitude du Maître en cette heure suprême. Qui nous décrira les sentiments profonds et complexes dont elle était l'expression ? Depuis le jour où il avait choisi ses apôtres, Jésus n'avait cessé d'acquérir sur eux, malgré leur inintelligence fréquente, un ascendant sans cesse croissant. Le voici au terme de son ministère, où

(i) L'eucharistie, p. 37.

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son autorité sur le groupe intime de ses disciples était à l'apogée. Dans ces circonstances, quelle ne fut pas la force suggestive des gestes, des regards, voire de l'accent de voix de Jésus ?

D'ailleurs, autant les prétendus parallèles juifs sont insuffisants comme vrais antécédents de la cène, autant, par les quelques aspects qui les rapprochent de l'eucharistie, ils ont pu servir d'amorce, de point d'attache à la nouvelle révélation et constituer ainsi une certaine préparation à l'enseignement eucharistique de Jésus (i). Cela est surtout vrai, si le Seigneur luimême, comme le rapporte le quatrième évangile (2), s'y est en partie appuyé pour ouvrir les intelligences des apôtres et les préparer directement par la promesse formelle du pain de vie. Certes, de nombreux auteurs ont contesté l'historicité des discours johanniques, en particulier du discours touchant le pain eucharistique (3). Mais comment soutenir que cette belle page de l'évangile a été créée de toutes pièces? Elle présente plutôt d'excellentes garanties de valeur historique. Déjà on pourrait faire observer que d'après loH., VI, 4 (coll. 22), l'enseignement fut donné par Jésus peu avant la Pâque, et d'autre part que certains thèmes du discours, tel celui de la manne, figurent de fait dans l'haggadah pascale. Nous préférons faire remarquer combien il est naturel que Jésus ait fait la promesse de son grand don, au moins dans un groupe intime de disciples fidèles.

Ces considérations, les seules que l'on puisse faire valoir du point de vue purement historique, sont-elles pleinement suffisantes à expliquer comment, à la dernière cène, les apôtres ont pu comprendre l'institution faite par Jésus? Nous n'oserions l'afiirmer. Rappelons plutôt que c'est à l'action de l'Esprit que le Nouveau Testament lui-même attribue la pleine intelligence de l'enseignement de Jésus (4).

(i) Voir ] .CoFPENS, Les soi-disant analogies juives de l'eucharistie, p. 238-248.

(2) loH., VI, 22 et suiv. Cf. supra, p. 224 et suiv.

(3) Sur les objections contre la valeur historique des discours du quatrième évangile et les réponses qu'on peut y opposer, cf. E. Jacquier, Histoire des livres du Nouveau Testament, t. IV, 5" édit., Paris, 1921, p. 229-261. Pour l'examen successif de chacun des discours, en regard des difficultés présentées par Loisy, voir M. Lepin, La valeur historique du quatrième évangile, t. II : Les discours et les idées, Paris, 1910. Sur la valeur historique du discours sur le pain de vie, cf. M. Lepin, op. cit., p. 30-42 ; M.-J. Lagrange, Évangile selon saint Jean, p. 195-196 ; L'évangile de Jésus-Christ, p. 215-217 ; Th. Philips, op. cit., p. 24-120.

(4) Cf. loH., XIV, 26 ; XVI, 12-14. Voir Th. Zahn, Grundriss der neutestamentlichen Théologie, p. 49.

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Quant à la pensée de Jésus, c rtes, d'un point de vue rationaliste c'est le faire déraisonner que de lui prêter une conception mystico-sacramentaire. Mais du point de vue de la foi tout s'explique, et c'est bien le cas de le dire ici, le mystère de la divinité de Jésus, de l'économie de l'incarnation, est la lumière qui éclaircit tout. Et l'on comprend que le quatrième évangile, dans le grand discours eucharistique, ait uni étroitement la foi en l'incarnation du Fils de Dieu et celle en la chair de Jésus, pain sacramentel de vie. Pour nous-même il suffit d'avoir démontré qu'au point de vue historique seule l'attribution à Jésus d'une conception mystico-sacramentaire paraît conforme aux textes et qu'elle seule rend historiquement intelligible la foi des Douze et les origines du rite l'eucharistique. Où l'exégèse indépendante doit altérer le sens des textes ou poser un mystère insoluble, l'histoire et la foi s'éclairent mutuellement, celle-là posant le fait de l'acte et de la croyance surnaturels du Maître, celle-ci le transposant sur le plan d'une économie de salut qui l'explique, et qui, sans supprimer le mystère, l'intègre merveilleusement dans la mission et le ministère providentiels de Jésus.

Les nombieux ouvrages parus en ces dernières années et les théories nouvelles, audacieuses et le plus souvent opposées à nos croyances traditionnelles, nous ont sollicité à étudier les origines de l'eucharistie, sacrement et sacrifice. Nous avons entrepris ce travail en contact étroit avec le mouvement des études bibliques et comparatives que le problème des origines de l'eucharistie a provoquées. En dressant l'inventaire des opinions récentes, en faisant l'histoire de l'exégèse protestante et indépendante, en signalant les fluctuations de cette exégèse, les trésors de science et d'ingéniosité dépensés à soutenir les conclusions les plus divergentes, nous avons, en partie, retracé l'histoire des études bibhques en ce dernier quart de siècle et souligné les conclusions qui paraissent se dégager comme certaines du conflit des opinions et des idées les plus disparates.

Il n'est pas étonnant qu'un travail d'exégèse aussi soutenu ait rendu plus intelligible le sens des textes. L'interprétation catholique des Livres saints, tout en marquant son opposition à nombre de conclusions critiques, n'a qu'à gagner en utilisant à son profit les ressources d'érudition accumulées par les écoles rivales. Nous çspérons ne pas avoir manqué à cette invitation, et c'est d'une lumière nouvelle, pensons-nous, que la vérité ancienne des passages eucharistiques s'est éclairée au cours d'un commentaire préoccupé de suivre de près le sens littéral des textes. Il nous est ainsi apparu que la doctrine eucharistique du Nouveau Testament se détache, par contraste, de l'arrièreplan des croyances religieuses non chrétiennes auxquelles d'aucuns ont espéré la mélanger. D'autre part nous avons cru pouvoir utiliser ceri:aines notions nouvelles, telle celle de mystère, pour traduire l'enseignement eucharistique néo-testamentaire en un langage qui s'inspire à la fois de la terminologie de l'Église ancienne et de certains courants d'opinions qui se sont frayé la voie dans les milieux catholiques. Le terme « mystère » nous a paru d'une valeur traditionnelle authentique, d'un contenu

riche et d'une aptitude très grande à exprimer certains aspects du dogme eucharistique.

Entre toutes les conclusions, celle qui confirme la croyance traditionnelle catholique en la présence substantielle du Christ, est pour nous la plus importante. Le Christ a promis sa présence ininterrompue à l'Église. Sans doute, les fidèles s'unissent à lui par la foi et par le sacrement du baptême, principes d'une existence surnaturelle, qui est la vie elle-même de Jésus communiquée. Cette première présence s'établit par le contact spirituel de la puissance du Seigneur ressuscité. Mais il y a en plus la présence réelle et substantielle du Seigneur' dans l'eucharistie, le sacrement par excellence, le sacrifice commémoratif de la passion, l'ahment des âmes pour la vie étemelle, la présence sans cesse continuée du Sauveur au milieu des fidèles.

On comprend tout de suite l'importance d'un tel rite et d'une telle croyance dans la liturgie et le credo de l'Église. On saisit aussi la transcendance d'une doctrine qui impose à un degré si élevé la foi au surnaturel. « Cette parole est dure, et qui peut l'entendre ? » Sans doute, la raison doit s'incHner devant un mystère qu'elle est impuissante à dévoiler. «Mais que Dieu, qui a donné la vie au monde par son Fils, ne l'ait pas retiré tout à fait du monde, qu'il l'y rende présent, que cette chair qui l'a sauvé continue à le nourrir, cela paraît digne de sa bonté et une suite du dessein de l'Incarnation. C'est aussi le seul sens de l'Écriturej comme l'admettent aujourd'hui des incrédules, soucieux de pénétrer le sens propre des textes, sauf à en récuser l'autorité. » (i)

N'ayant pas à décrire les harmonies du dogme eucharistique, nous nous contentons de les avoir brièvement rappelées dans la forme sobre mais expressive, sous laquelle elles sont énoncées par Lagrange. Il nous aura suffi d'avoir montré que la foi catholique correspond au seul sens vrai de l'Écriture et que,d'un point de vue strictement historique, le Christ lui-même en est le seul auteur responsable. Par conséquent, cette autorité admise, le chrétien est celui qui croit au Christ, et dont la foi au Christ se manifeste par la croyance au mystère de sa présence réelle que réalise l'eucharistie.

(i) M.-J. Lagrange, L'évangile de Jésus-Christ, p. 224.

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