L INSTITUTION PAR JESUS
immédiats de la vie et des enseignements de Jésus, les croyances attestées par les récits de I Cor., XI, 23-25 et Marc, XIV, 22- 25. Enfin, que chez les Douze les croyances ne soient que le terme d'une évolution radicale de la foi, les explications psychologiques proposées par la critique indépendante ne parviendront jamais à l'accréditer. Tout converge donc vers une même conclusion qui rejoint et ratifie le témoignage des narrations bibliques : l'eucharistie conçue comme un rite sacramentel, sacrificiel et mystérique est une institution qui a pour auteur Jésus lui-même.
II. — Écartons dès l'abord une objection d'ordre général, une sorte de fin de non-recevoir qu'opposent souvent à cette conclusion des auteurs plus ou moins inféodés aux écoles libérale et eschatologique. Il n'aurait pu venir à l'idée de Jésus, affirment-ils, de fonder une religion extérieure ni d'instituer des rites nouveaux. Selon les uns, l'avènement du Royaume par lui annoncé était imminent et ne laissait plus de place à l'exercice d'une liturgie terrestre différente de celle qui existait déjà ; d'après les autres, l'idée même d'un culte externe, en particuHer celle d'un sacrifice rituel, répugnait aux sentiments et à l'enseignement du Maître. Cet enseignement, en continuité historique avec ceux des plus grands d'entre les prophètes d'Israël, n'aurait connu et admis que la seide religion tout intérieure de l'esprit et du cœur, sans autre manifestation qu'une vie morale irréprochable.
A entendre formuler l'objection, on remarque immédiatement qu'elle relève de l'esprit de système. Elle est solidaire des conceptions un peu simphstes, si répandues dans les milieux indépendants, touchant les idées et le message de Jésus. Combien plus complexe apparaît l'attitude du Maître dans les évangiles. C'est bien à tort que la critique indépendante fait preuve de tant de méfiance à l'égard de leur témoignage. Certes, au cœur de la prédication de Jésus figure la bonne nouvelle que le Royaume de Dieu est proche, mais toutes les paroles concernant le Règne ne s'intègrent que dans une synthèse qui distingue deux phases du Royaume, l'une terrestre, l'autre céleste, et qui, dans la première, admet à côté d'une réalité spirituelle et intérieure la société visible des fidèles qu'est l'Église (i). Dans un
Cf. A. Lemonnyer, Théologie du Nouveau Testament, p. 27-44.
tel enseignement l'idée d'un culte nouveau, loin de détonner, est toute naturelle.
C'est encore à juste titre qu'on a mis en lumière l'élévation de la doctrine morale de Jésus (i), l'importance que lui-même y a attachée, le relief qu'y obtiennent la pureté du cœur et l'amour de l'homme envers Dieu et envers son prochain. Il est non moins vrai que le Maître a dénoncé la fausse piété des Pharisiens, scrupuleusement attentifs à mille menues observances mais souvent oublieux des injonctions les plus impérieuses de la conscience et des préceptes les plus fondamentaux de la Loi. Mais tout cela suffit-il à faire de Jésus le protagoniste d'une religion exclusivement intérieure ? Il serait assez étrange que, sur le point de commencer son ministère, ce prétendu adversaire de tout rite se soit fait baptiser par Jean dans le Jourdain (2). On* ne s'expliquerait pas davantage sa conduite à l'égard des parties cultuelles de la Loi et des traditions religieuses de son peuple (3). Si parfois il se montre assez indépendant, par exemple quant à l'observation du repos sabbatique, s'il a prédit la fin du Temple et de son culte, par contre, il a visité les s5magogues, il monta à Jérusalem à l'occasion des fêtes principales, mangea la Pâque, se rendit au Temple et en chassa les vendeurs et les changeurs qui le profanaient. De même, aux premiers jours de l'Éghse, les chrétiens ont continué à participer aux exercices du culte juif. De l'antinomie contenue dans l'attitude de Jésus vis-à-vis du culte, nous n'avons voulu indiquer que quelques traits ; eUe reste une énigme tant qu'on refuse' à voir dans le Maître le fondateur d'une religion et d'une liturgie nouvelles. Au reste, c'est comme tel qu'il apparaît dans les évangiles, car non seulement il y laisse entrevoir ou y annonce une économie religieuse nouvelle, mais il institue, outre l'eucharistie, un second rite, le baptême chrétien (4).
A l'égard du sacrifice rituel en particulier, l'hostilité absolue
(i) Sur la morale prêchée par Jésus, voir H. Weinel, Biblische Théologie des Neuen Testaments, 4<' édit., p. 87 et suiv.
(2) Marc, I, 9-1 1 ; Matth., III, 13-17 ; Luc, III, 21-22.
(3) On pourra trouver l'indication des principaux textes qui reflètent cette attitude de Jésus dans P. Feine, Théologie des Neuen Testaments, 4^ édit., p. 24-29, et H. Weinel, Biblische Théologie des Neuen Testaments, 4^ édit., p. 82-85.
(4) Cf. Matth., XXVIII, 19 ; Marc. XVI, 16 ; Ioh., III, 22, IV, 1-2. — Voir J. COPPENS, Baptême, dans le Dictionnaire de la Bible. Supplément, t. I , col. 871-924, surtout col. 920-921.