Les origines de l'histologie
Vers la seconde moitié du xvne siècle, l’anatomie descriptive avait subi une transformation complète; les derniers progrès réalisés étaient dûs, en grande partie, aux recherches du Danois Nicolas Stenon (1638-1686). Il ne s’était pas contenté d’enrichir la science de données nouvelles, il avait encore tracé la voie à ses successeurs et pris la défense des anatomistes « contre les esprits rétrogrades qui ne comprenaient pas que des médecins pussent s’attacher à de semblables entreprises ». « Tout le monde, écrivait-il, a cherché des remèdes; peu ont cherché à connaître la structure de la partie à laquelle ils appliquent les remèdes. Or, celui qui est chargé
de rétablir un mouvement perdu dans un automate construit par un autre, doit étudier avec soin la structure de cet automate; de même, celui qui ne s’en rapporte pas au hasard pour guérir des symptômes qui lèsent 1 le mouvement naturel-, celui-là devra, autant qu’il pourra le faire à l’aide de l’industrie humaine, étudier la nature du sang, de la fibre nerveuse, de la fibre motrice ».
C’est à connaître ces choses, c’est à établir V anatomie de texture que travaillèrent les anatomistes du xvne siècle et du commencement du xvme, en particulier les trois plus célèbres, l’Italien Malpighi (1628-1694), les deux Hollandais Leeuwenhoek (1632-1723) et Ruysch (1638-1731).
De ces trois savants, dont les recherches ont servi de bases à nos connaissances actuelles, il est difficile de dire quel fut le plus industrieux. Leeuwenhoek % qui est « l’exemple le plus éclatant de ce que peuvent une volonté inébranlable et un travail
1. P.-E. Launois. — « Les origines du microscope. — Leeuwenhoek. Sa vie, son oeuvre ». Bulletins de l’Asso dation française pour V avancement des sciences, 1898.
opiniâtre », fabriquait lui-même ses microscopes et, avec eux, étudiait, sans ordre ni méthode, tout ce qu’il rencontrait, et faisait les découvertes les plus inattendues.
À l’époque où il vivait, les savants d 'Europe se groupaient, soit pour travailler en commun, soit pour se communiquer et discuter ensemble les résultats de leur recherches. Si les uns habitaient la République batave , les autres s’assemblaient en Italie ; ces deux pays étaient devenus les véritables centres du mouvement scientifique.
MALPIGH1 (1628-1694)
En 1649, à l’âge de vingt et un ans, Malpighi , ayant perdu en quelques jours son père, sa mère et sa grand’mère, se sentit fort découragé. Il abandonna les études de philosophie péripatéticienne qu’il poursuivait depuis trois ans sous la direction de Natalis, et résolut de s’adonner tout entier à la médecine.
Etant venu à Padoue , il assista aux expériences que faisait Massarias sur les animaux vivants et aüx dissections que pratiquaient les élèves de ce maître sur des cadavres humains. Au bout de quelques mois, se trouvant suffisamment au courant des procédés de la technique alors en usage, il prit, à son tour, en main la pince et le scalpel, et commença la série de recherches anatomiques qui devaient rendre son nom à jamais célèbre. Ne se contentant pas, comme ses devanciers ou ses contemporains, d’étudier la forme et les rapports grossiers des organes, il aborda résolument le problème, encore inconnu, de leur structure
Cliché L. Maës.
Statue de Malpighi, à Crevalcuore.
intime et chercha à interpréter leur fonctionnement physiologique.
C’est sur le poumon que portèrent ses premières investigations. Il s’aperçut bientôt que la masse de cet organe, qu’on désignait sous le terme 'vague de parenchyme (sang épanché à côté), différait complètement d’un caillot et possédait une structure propre, tout à fait délicate- Après avoir lavé le poumon par des injections répétées d’eau poussée dans l’artère pulmonaire, il l’insulfle, l’examine « à la lumière d’une chandelle » et reconnaît que les ramifications bronchiques se terminent dans des cavités particulières, les lobules. Ceux-ci sont accolés les uns aux autres et donnent à la surface du poumon un aspect qui se rapproche de celui d’une pomme de pin. De même, il injecte du mercure dans l’artère pulmonaire et démontre que, si les artères communiquent avec les veines, les vaisseaux sanguins ( capillaires ) ne s’ouvrent pas directement dans les vésicules, mais rampent en tous sens à leur surface.
Le premier, il a recours aux intruments
grossissants pour observer, dans le poumon de l’animal vivant, la grenouille, la marche du sang dans les vaisseaux fins qui (ont communiquer les artères avec les veines. 11 découvre ainsi un des plus importants phénomènes de la vie animale, le phénomène de la circulation capillaire , qui fait encore aujourd'hui l’admiration de tous ceux qui s'intéressent aux sciences biologiques.
« La théorie de Harvey, écrit Ranvier i, sur la circulation du sang, avait soulevé de nombreux contradicteurs. Le jeu des valvules du cœur et des veines, le synchronisme de la pulsation cardiaque et de la pulsation artérielle, le gonflement des veines au-dessus d’un point comprimé, leur laissaient encore des doutes dans l’esprit, parce qu’ils ne comprenaient pas comment le sang, poussé dans les artères par le cœur, pouvait y revenir par les veines. Il fallait supposer une communication périphérique entre ces deux ordres de vaisseaux, et cette communication, Harvey n’avait pu
1. L. Ranvier. — « Leçons d’anatomie générale sur le système musculaire ». Paris, 1880, p. 6.
l’établir. Mais ils furent à bout d’arguments, lorsqu’en 1661, Malpighi fit, du même coup, la découverte du réseau et de la circulation capillaire. »
« La méthode qu’il a suivie, pour y arriver, mérite de nous arrêter un instant, parce qu’elle est intéressante en ce sens que le grand anatomiste italien, qui n’avait à sa disposition que des instruments d’optique très insuffisants, n’a pu faire une observation directe. Il s’est vu dans l’obligation de tourner la difficulté et de faire deux observations suc* cessives, qu’il a ensuite combinées pour atteindre d’une manière complète l’objet de ses recherches, Ayant ouvert, par une incision, la cavité abdominale d’une grenouille, Malt*iGHi vit le poumon, gonflé par l’air, s’échapper à travers les lèvres de la plaie. L’examinant alors attentivement, à l’œil nu et à la loupe, il put reconnaître, dans les artères, un courant sanguin allant du tronc vers les petites branches ; tandis que, dans les veines, le cours du sang était en sens inverse. Il croyait d’abord que, au sortir des artères, pour gagner les veines, le liquide sanguin
traversait un espace irrégulier, une sorte de lac creusé dans le parenchyme organique. Mais, ayant posé une ligature à la base du poumon gorgé de sang et ayant abandonné cet organe à la dessication, il put en retrancher des lames minces, assez transparentes et assez faciles à manier pour les maintenir au moyen d’une pince porte-insectes au foyer de son microscope. Les examinant alors par transparence, il put suivre exactement la distribution des vaisseaux et reconnaître qu’entre les artères et les veines il existe un réseau complet et admirable de vaisseaux capillaires. De ces deux observations, il a conclu que le sang traverse, dans l’intérieur des organes* des vaisseaux extrêmement fins disposés en réseaux ».
Les microscopes dont se servait Malpighi étaient du type de ceux qui, inventés par Zaccharias Janssen et Leeuwenhoek, avaient été importés en Italie. Ces instruments étaient bien imparfaits; mais, maniés par d’habiles chercheurs, ils leur permettaient d’obtenir des résultats inespérés.
Dans Malpighi, le médecin ne pouvait se
séparer de l’anatomiste ; aussi le voit-on tirer les déductions les plus logiques des découvertes qu’il vient de faire, et les appliquer à l’étude des maladies du poumon. Comme physiologiste, il cherche à expliquer l’action que l’air, venant du dehors, exerce sur le sang dans l’appareil de la respiration. D’après lui, l’air, qui pénètre dans les vésicules pulmonaires, les dilate et agite le contenu des vaisseaux qui cheminent sur leur surface extérieure. Il en résulte « un mélange plus complet des liqueurs qu’ils renferment ». Il compare les effets produits par l’air sur le sang à ceux que provoquent les mains d’un boulanger pétrissant de la farine avec de l’eau et formant une masse de pâte homogène. « Si/nile qui in die videmus, dum farina in massam com pingitur » et plus loin « at enim eam exacte
misceamus , crebia tundimus manu ». Mal-
pighi ne pouvait mieux interpréter les actes intimes de l’hématose : la chimie n’était pas née, et il fallait attendre les immortelles découvertes de Lavoisier pour comprendre le rôle que joue l’oxygène dans les phénomènes les plus importants de la vie.
Étudiant le placenta et sa circulation, Mal pighi l’assimile au poumon et lui attribue, avec juste raison, les mêmes fonctions.
La langue parut à l’anatomiste italien un organe digne de ses recherches. On discutait encore, en effet, sur la constitution de ce prolongement ; les uns le considéraient comme un muscle, les autres comme une glande. II lui fut facile, en en étudiant la structure, de distinguer les muscles de l’étui qui les renferme et de constater la présence de formations glandulaires. Si le corps charnu est formé par des fibres longitudinales, transversales ou obliques plus ou moins intriquées les unes dans les autres, l’enveloppe est remarquable par les saillies ou papilles qui hérissent sa surface. Ces papilles, de formes et de dimensions variées, sont recouvertes par un tissu qu’il appelle papillaire ; les nerfs viennent s’y terminer et se rendent dans les organes du goût.
La découverte des papilles de la langue et de leurs fonctions est, pour Malpighi, l’occasion de recherches plus étendues sur la peau et les organes du tact. La surface de la peau
est hérissée de saillies entourées et recouvertes par une formation comparable à celle qu’on rencontre à la surface de la langue, le corps réticulaire. « Ce corps réticulaire (l’épiderme) est noir chez le nègre et transparent chez le blanc; la peau qui est au-dessous (le derme) est blanche chez tous les deux ». La macération permet de décomposer le corps réticulaire en couches superposées : les plus superficielles sont serrées et résistantes, les plus profondes, moins tassées, deviennent, par imbibition, molles et diffluentes. Ce sont ces dernières qui forment les assises de l’épiderme auxquelles nous donnons aujourd’hui le nom de corps muqueux de Malpighi ou de stratum malpighien. Il montre aussi que la peau renferme, dans son épaisseur, des glandes conglobèes , formées de canaux excrétoires et sécrétoires, « destinées à séparer de la masse du sang les matériaux de la transpiration ».
La moisson de découvertes que fit Malpighi sur les autres viscères qu’il observa, fut non moins abondante que celle que lui avait procurée l’étude du poumon. Le foie, par
exemple, était considéré, depuis Erasistrate, « comme une masse de sang épanché hors de ses couloirs ». Galien avait cependant remarqué qu’il . était friable, et Glisson avait constaté sur sa surface l’existence de lignes disposées en aréoles; mais on ne savait rien de sa structure intime. L’ayant dépouillé de son enveloppe, Malpighi reconnaît qu’on peut facilement le subdiviser en un grand nombre de lobules (in quam plurimos lobulos dividitur ) et qu’ils forment, par leur assemblage, une véritable glande conglomérée. Ayant injecté les vaisseaux de l’organe, il lui est facile de les distinguer les uns des autres et de constater qu’un certain nombre d’entre eux se terminent autour des lobules. Il reconnaît les communications qui existent entre la veine-porte et la veine-cave inférieure et arrive à la conclusion suivante : « glanduloses acinos, quibus hepatis moles excilatur , medium esse inter asportantia et dèferentia vasa ».
Non content d’étudier le foie sur des cadavres d’hommes ou d’animaux, Malpighi entreprend une série d’expériences physiologiques les plus variées. Chez le chien, il lie
les veines qui de l’intestin se .rendent au foie, et constate qu’elles ne se remplissent pas de chyle. Ligaturant le canal hépatique, il voit la bile s’accumuler au-dessus de l’obstacle; incisant le canal cystique ou la vésicule, il remarque que la bile continue à s’écouler dans l’intestin.
Eustachi avait étudié la structure du rein, mais ses descriptions étaient fort incomplètes. Malpighi les reprend et remarque tout d’abord que la substance de l’organe n’est pas homogène et qu’on peut la subdiviser en un nombre variable de lobes, distincts les uns des autres chez le fœtus humain et demeurant séparés chez un certain nombre d’animaux parvenus à l’âge adulte. A la périphérie de chacun de ces lobes, il constate la présence de petites glandes qui se continuent par les conduits urinaires disposés en faisceaux coniques et rayonnés, allant de la périphérie à une région centrale percée d’orifices, comme la pomme d’un arrosoir. Il injecte les artères du rein et voit qu’elles se divisent en une forêt de rameaux; à l’extrémité de ces ra-
meaux pendent, comme des pommes sur les
branches .d’un arbre, les grains glanduleux ( quœ sanguineis vcisis atro liquore turgidis in speciosœ arboris formant productis, veluti poma appenduntur ). Ayant pu, en poussant un liquide coloré par l’artère émulgente, remplir les grains glandulaires, il admet que les glandes du rein communiquent directement avec les vaisseaux. Connaissant aujourd’hui, dans ses moindres détails, la disposition histologique de ces grains glandulaires et leurs relations avec les vaisseaux, nous leur conservons le nom de glomèrules de Malpighi , en souvenir de celui qui les a découverts.
« Dans sa description de la rate , écrit Portal1, Malpighi procède de l’extérieur à l’intérieur, et des objets qui sont fort apparents à ceux qui le sont moins; ainsi, il va du connu à l’inconnu, méthode judicieuse et qui devrait servir de modèle à tous ceux qui ont de nouveaux faits à nous transmettre ». Il en décrit tout d’abord la membrane d’enveloppe et les prolongements qu’elle envoie de la périphérie vers le centre, prolongements qui servent de