Les origines de l'Université de Douai d'après des documents inédits
MEMBRE DE LA SOCIETE D’AGRICDLTORE , SCIENCES ET ARTS DE DOUAI, BIBLIOTHÉCAIRE-ARCHIVISTE DE LA MEME VILLE.
Faire connaître, d’après des documents inédits, les efforts longtemps infructueux que la ville de Douai a faits pour obtenir une université, les causes et les influences qui ont particulièrement concouru à l’érection de cette université, et enfin les détails les plus curieux de son installation : voilà le but du mémoire que je présente à cette honorable et savante réunion.
Dès le xie et le xne siècle, Douai voyait fleurir une école célèbre dans le cloître de la collégiale Saint-Amé; et, au milieu du siècle suivant , l’université de Paris lui offrait un collège où ses fils étaient reçus avec des faveurs toutes particulières, la Sorbonne; car, Messieurs (vous permettez à un Douaisien de le rappeler ici avec orgueil) , cet antique collège dans lequel enseignent maintenant les professeurs les plus illustres de la capitale et qui accueille en ce jour les savants de toute la France, a une origine douaisienne. C’est Robert de Douai qui, en i2Ôo, légua pour le fonder, la somme de îoôo livres parisis 1. L’exécuteur testamentaire fut un ancien chanoine de Cambrai, Robert de Sorbon, qui laissa son nom à cette école. Parmi les trois premiers professeurs de la Sorbonne, deux étaient de Douai2, et, en 1270, sept de leurs com-
1 « Robertus Duacensis. . . mille et quinquaginta libras parisienses reliquit ad «opus quorumdam scholarium quos intendebat facere studentium in theologia «ex consilio magistri Roberti de Sorbona.» (Du Boulay, Historia Universitatis Parisiens is, t. III, p. 223.)
2 Dom Félibien et dom Lobineau, Description de Paris, t. I, p. 329.
patriotes étaient inscrits parmi les seize étudiants. Au xrve et au xye siècle , nous trouvons encore un grand nombre d’élèves de la même ville A Sous la domination française, Douai avait donc des écoles et dans son enceinte et dans la capitale.
Quand les ducs de Bourgogne et les princes de la maison d’Espagne dominèrent dans la Flandre, leurs rivalités avec le roi de France tendirent à éloigner de l’université de Paris les étudiants des Pays-Bas. D’un autre côté, les habitants de l’Artois, du Hainaut, du Cambrésis et de la Flandre wallone ou française par le langage, n’aimaient pas à envoyer leurs jeunes gens dans l’université flamande de Louvain; aussi, en i53o, plusieurs notables de ce pays demandèrent à l’empereur Gbarles-Quint l’érection d’une seconde université 1 2.
Aussitôt, dès les premiers mois de l’année i53i, les échevins de Douai firent présenter à Bruxelles, par le conseiller de la ville Jean Dablaing, une supplique dans laquelle ils disaient : « Gomme « icelle ville de Douay est l’une des anchiennes et principales de « la conté de Flandre, de grande spatiosité et ample circuit, seroit « fort expédient instituer audit Douay une estude générale et «université fameuse, en laquelle polroient estre endoctrinez ès « lettres, bonnes mœurs et vertus, les subgects de nos pays; et ne « seroit besoing à ceux de la langue thioise (flamande) se trans- « porter ès imiversitez hors nostre pays, pour apprendre le lan- « guaige franchois, duquel l’on use au dit Douay, et les deniers « des estudians rester dans l’Estat 3. »
L’Empereur, par un mandement daté du 6 septembre i53o, ayant ordonné au gouverneur de la Flandre et au grand bailli du Hainaut de faire une enquête à ce sujet, ceux-ci lui répondirent, le 9 décembre suivant : « Nous sommes chacun séparément fait « informer à gens de bien et d’estime. Et après bon et meur dis- « cours faict entre nous, qui sommes vos principaulx officiers des
1 Archives de la ville de Douai , Inventaire analytique de M. Guilmot. Passim.
2 Valère-André, Fasti Academici Lovanienses , p. 89; Séguier, Laurea Belgica ord. Prœdicatorum , p. 1 15 à 1 17.
3 Archives de la ville de Douai , Mandement de l’empereur Charles-Quint à M. de Gavre , en date du 6 septembre i53o.
« pays de Flandres et Hainnau et povons avoir connoissance des « aultres en Artois , nous semble que la ville de Douay en tous « endroicts est la plus seure et convenable, et avec ce compétem- « ment douée de rivières, églises, collégiales, fertilité de pays à « l’environ, et fondée de facultez et richesses, pour ladite univer- « sité et estude générale des sept arts libéralles, droictz canon et « civil, et médecine 1. *>
On espérait à Douai; mais on apprit, par une lettre du conseiller Jean Dassonneville, qui était chargé de suivre et de presser l’affaire à Bruxelles, que, le 10 janvier i532, la ville et l’université de Louvain avaient écrit à l’Empereur pour s’opposer à l’érection d’une seconde université dans les Pays-Bas 2. Après avoir décidé par une délibération consignée dans le Registre aux Consaux qu’il fallait : « Poursieuvre et mener à fin la dicte univer- « sité, considéré que ce soit ung bien înextimable, » le magistrat de Douai écrivit de son côté à Gharles-Quint et dépêcha successivement à Bruxelles Jean Dablaing, Robert Lefebvre, procureur fiscal de l’Empereur, et Antoine deRantre, procureur général de la ville. De longues répliques furent produites par la* cité flamande, et, non moins ardente à la lutte, la cité française répondit par des solutions en forme de duplicgues plus longues encore. Durant dix mois les deux parties présentent requête sur requête, et mémoire sur mémoire; les procureurs, les scribes, les messagers à pied et à cheval font continuellement la route de Bruxelles à Douai et de Douai à Bruxelles. Les archives et les Registtxs aux Comptes du domaine, qui nous donnent les détails les plus circonstanciés, nous apprennent aussi qu’alors, comme aujourd’hui, les raisons les plus solides n’étaient pas toujours considérées comme suffisantes. Sans parler des influences mises en mouvement, rappelons que trois ponchons de vin de Beaune, du prix de 66 livres de Flandre, furent donnés en présent, l’un à M. le trésorier géné-
1 Archives de la ville de Douai, Béponse de M. de Gavre à l’Empereur, en date du 9 décembre 1 53 1 . Procès-verbaux de l’Enquête , etc.
2 Archives de la ville de Douai, Lettres missives de Jehan Dassonneville aux échevins, en date du 22 décembre i53i , et une autre pièce qui est jointe à cette lettre.
ral, l’autre à messire Desmaretz, maître des requêtes au conseil privé, et le troisième à Baudouin le Gocq, procureur général. Une lettre d’Antoine de Rantre, datée du 23 septembre i532, prouve que le procureur général ne fut pas insensible au présent : « Ayant demandé, dit l’envoyé de la ville, s’il veut vins vielz ou «nouveaux, le procureur, prendant ce de bonne part, déclaira « mieulx avoir de bon vielz, avec nouveaux quand la saison «viendroit; et vinsmes ensuite, ajoute la lettre, en bonne con- « versation 1. » ,
Tout cela, mais surtout, j’aime à le croire, l’argumentation solide des mémoires fournis par la ville de Douai , produisit son effet. Le 16 novembre i532, le conseil privé décida, par appointement interlocutoire, « que messire Georges de Themsicke feroit « une enquête sur les faictz et dires de ceulx de Douay et de Lou- « vain. »> L’absence de l’Empereur et les préparatifs du départ retardèrent le commissaire impérial, qui n’arriva à Douai que le 7 février i533. Le lendemain 8, avec les échevins et le lieutenant de la gouvernance, ii parcourut les remparts, et trouva que la ville « estoit bien bonne, belle et forte, de bon air, nette, mu- « nie d’artillerie, assize en plats pays de tous costez. . . » Le g, l’on monta au beffroi; et, après avoir considéré l’étendue, la situation et les monuments de Douai, Georges de Themsicke déclara «qu’elle estoit moult belle, commodieuse et propice pour «faire ce qui appartient à collèges, maisons, bourses et pédago- « gies. » Le îo, les députés de Louvain, comparaissant en vertu de l’exploit qui leur avait été signifié par huissier, refusèrent de répondre, et ils se retirèrent pour ne plus reparaître. Du n au i4 se firent de nouvelles excursions et des conférences avec les notables de la cité et les abbés des monastères voisins; et, en partant, Georges de Themsicke dressa un procès-verbal, très-intéressant, quoique très-long, qui se termine par ces mots: «Par « ce que dict, est démontré que icelle ville de Douay est très-con- « venable et propre à l’érection et construction de l’université re-
1 Archives de la ville de Douai, Registre aux Consaux, i452 à i532, folio 2 5o verso; Registre au Compte du Domaine, î 5 3i à i532, p. 116, 1 24, 1 25, 126, 129; plusieurs pièces, notamment les Mémoires de Louvain et de Douai.
« quise. » Les échevins offrirent en présent à Georges deThemsicke et à son secrétaire, Louis Zoète, la somme de 4oo florins
Il nous arrive souvent de parler contre les lenteurs administratives et l’esprit bureaucratique de notre siècle; l’histoire des démarches de la ville de Douai relatives à l’université pourrait prouver, s’il en était besoin, que les choses n’allaient guère mieux au bon vieux temps. Malgré tant de lettres et de mémoires, malgré plusieurs enquêtes, toutes favorables, malgré trois nouvelles suppliques expédiées en i533 et en i534, malgré les sollicitations incessantes du procureur Antoine de Rantre, malgré l’influence du comte de Rœux, maître d’hôtel de l’empereur et gouverneur de la Flandre, il fut impossible d’obtenir, non pas que l’on fondât l’université, mais que le conseil privé s’occupât du procès pendant entre Douai et Louvain à ce sujet1 2. Les Registres au Compte nous apprennent qu’en i538 ou i53g, le procureur Jacques Hanotel fit en vain de nouvelles démarches dans ce but3. En i5Ô2, quand, après une nouvelle délibération du magistrat de la ville et sur les instances des notables et des prélats de la contrée, le procureur François Dubois et l’échevin Nicolas d’Aousl se furent transportés à Bruxelles et eurent décidé la régente à requérir une décision du conseil privé, pendant longtemps on chercha inutilement le dossier : «Il fallut, disent «les Comptes, grandes paines et sollicitudes pour recouvrier les « pièches perdues dudit procès.» Elles furent enfin découvertes chez messire Thiébaut Gottereau , maître des requêtes 4.
Le résultat fut le même. Les démarches, tant de fois renouvelées depuis 1 53 1 , n’aboutirent pas encore en i552; mais du moins elles prouvaient une fois de plus que Douai , que la Flandre fran-
1 Archives de la ville de Douai, Compte du Domaine, 1 5 3 i à i532, p. i$i et 1 4 6. Lettre d’Antoine de Rantre aux échevins.
x Archives de la ville de Douai , Inventaire des pièces relatives à l'enquête de Georges de Themsicke , dressé en 1552.
1 Archives de la ville de Douai, Compte du Domaine , i538 à 1 53g, fol. 1 36-
4 Archives de la ville de Douai , Procès-verbal de la visite de Georges de Tlicmsicke à Douai, et pièces qui y sont relatives; Registre aux Consaux, î 53 1 à 1062, p. 4 ; Compte du Domaine, 1 552 à 1 553 , p. 1 22 , 1 25 , 117.