‹ Les origines de la Confédération suisse: histoire et légendeChapitre 40 sur 41 · LES RÉCITS DE TSGHUDI · texte numérisé non relu

LES RÉCITS DE TSGHUDI

€ Les trois vallées Uri, Schwitz^et Underwalden redoutaient fort

le roi Albert, et craignaient d'avoir en lui un souverain qui leur flït défavorable : elles espéraient toutefois qu'il ne les dépouillerait pas des libertés que les empereurs et les rois, et son père Rodolphe lui-même, leur avaient données, mais qu'il les traiterait comme des hommes libres, qui avaient accepté de leur plein gré la domination de l'Empire, et qui nVaient d'obligations à remplir qu'envers les chefs de celui-ci et envers nul autre pouvoir, conformément à leurs droits de franchise. Et ne voulant pas que l'on pût se prévaloir contre eux d'aucun délai qu'ils auraient mis à reconnaître le nouveau roi et à réclamer la confirmation de leurs libertés, ils envoyèrent en août 1298 des députés auprès d'Albert à Strasbourg, pour solliciter de lui la reconnaissance et la protection de leur indépendance. Mais le roi leur fit une réponse évasive et les remit à plus tard ; ce qui fit comprendre aux Waldstâtten que, bien loin d'avoir l'intention de confirmer on d'accroître leurs libertés, il cherchait les moyens de les détacher de l'Empire et de les assujettir à sa maison. Inquiets de cette perspective, les gens des trois vallées conclurent un pacte secret pour la défense commune et le maintien de leurs libertés. € En 1299, quelque temps avant Noël, les Waldstâtten envoyèrent au roi une nouvelle ambassade pour tâcher d'obtenir ce qui ne leur avait pas été accordé l'année précédente ; car ils commençaient à s'effrayer des dispositions d'Albert et ils n'auguraient rien de bon. Leurs ambassadeurs furent de rechef congédiés avec de belles paroles et avec la promesse du prochain envoi dans les vallées de députés royaux. Albert voulait tenter de les gagner par de bons procédés et les amener ainsi à échanger la suzeraineté de l'Empire contre celle de l'Autriche ; c'est ce que les députés qu'il leur envoya, en avril 1 300, s'eflbrcèrent de leur persuader, en leur faisant entrevoir, , dans le cas où ils n'obtempéreraient pas aux désirs du roi, les effets de sa disgrâce. Les Waldstâtten répondirent d'un commun accord qu'ils ne pouvaient renoncer aux libertés qu'ils avaient héritées de leurs ancêtres, et qu'ils priaient le roi de ne pas prendre ce refus en mauvaise part. Ils ajoutèrent qu'ils étaient prêts à lui rendre, comme au chef de l'Empire, toute l'obéissance qu'ils lui devaient.

Les députés du roi étant partis, les Waldstatten comprirent qu'ils auraient dorénavant tout à craindre d'Albert ; ils résolurent donc de demeurer tous, nobles et roturiers, hommes libres et serfs, inaltérablement unis, et c'est ce qui fit leur salut.

« Cependant le roi ne savait trop comment s'y prendre pour avoir raison de gens qui lui offraient leur obéissance, et sentant bien qu'il ne pouvait employer contre eux les moyens violents, il se mit à rechercher par quelles manœuvres détoiurnées il pourrait semer la division parmi eux et les faire souffrir dans leurs intérêts, tout en leur manifestant son profond déplaisir et en leur inspirant ainsi des sentiments d'effroi. En même temps, au lieu de leur donner, ainsi qu'ils l'avaient demandé, un bailli impérial comme ceux qu'ils avaient eus auparavant, il les avait soumis, pour l'exercice de la haute justice, aux fonctionnaires autrichiens résidant à Lucerne et à Rothenbourg.

< Ce régime de mauvais rapports dura trois ans, sans produire les effets que le roi s'en était promis, mais en devenant de plus en plus à charge aux Waldstatten qui en sollicitèrent la suppression. Ce fut pour Albert l'occasion de leur déclarer que, puisqu'ils n'étaient pas satisfaits, il allait installer parmi eux des baillis auxquels ils devraient obéir en tous points comme à lui-même, et que, dans le cas où ils se comporteraient autrement, il les en punirait dans leurs personnes et dans leurs biens, en leur enlevant en outre toutes leurs libertés. Peu de jours après, le roi envoya dans les Waldstatten des baillis (Gessler, Landenberg, Wolffenschiessen) auxquels il enjognit de sévir avec la plus grande sévérité contre tous les mé&its, même les plus insignifiants, de n'accorder aucune grâce et de n'épargner personne. Ces baillis étaient des gens impitoyables et le roi qui le savait les avait précisément choisis à cause de leur dureté. Les Waldstatten eurent à souffrir de mille manières de ce détestable gouvernement, mais ils prenaient patience par crainte du roi, auquel ils n'osaient pas résister, attendant des temps plus favorables et espérant que Dieu ne tolérerait pas toujours la tyrannie d'un tel prince et qu'il finirait par l'ôter 4ui-même de ce

monde. Us envoyèrent néanmoins en \ 305 auprès d'Albert une députation pour se plaindre de l'insupportable oppression exercée par les baillis ; mais leurs plaintes n'eurent d'autre résultat que d'irriter le roi et d'amener de la part des baillis un redoublement de méchanceté et de tyrannie.

« Cette même année, au commencement de l'automne, Wolfenschiessen, le bailli du roi, qui résidait au château de Rotzberg, dans le Bas-Unterwalden, s'en fut à cheval au couvent d'Engelberg; et, le lendemain, comme il en revenait, il rencontra dans une prairie, où elle travaillait, la femme d'un brave paysan appelé Conrad de Boumgarten qui demeurait à Altzelen. Altzelen est situé dans le Bas-Unterwalden, sur la route qui conduit de Stans à Engelberg^ à peu de distance du village de Wolfenschiessen, sur une colline. Cette femme était extrêmement belle, et le bailli, à la vue de sa beauté, s'enflamma d'une mauvaise passion. Il lui demanda où était son mari? La femme répondit qu'il était parti et ne se trouvait pas à la maison. Il lui demanda quand il devait revenir. La femme, ne soupçonnant pas qu'elle eût rien à craindre pour ellemême, mais redoutant que son mari n'eût commis quelque délit pour lequel le bailli voulait le punir, puisqu'il tenait si fort à savoir où il était (car elle connaissait son caractère impitoyable), la femme répliqua qu'elle crc^yait que son mari resterait quelques jours absent, mais qu'elle ignorait combien de temps. Elle savait pourtant bien qu'il était au bois et qu'il reviendrait chez lui à midi. Sur sa réponse, le bailli lui dit : € Femme, je veux entrer avec vous dans votre maison, j'ai quelque chose à vous dire. » La femme eut peur, mais elle n'osa cependant le contredire et elle entra avec lui dans la maison. Alors.il lui commanda de lui préparer un bain parce qu'il était fatigué de son voyage et tout en sueur. La femme commença à comprendre qu'il ne s'agissait de rien de bon, et elle se prit en son cœur à désirer ardemment que son mari revînt promptement du bois, et elle se mit à préparer le bain malgré elle.

( L'an du Seigneur 1307, ii y avait, dans le Haut-Unterwaiden, un brave homme, nommé Henri de Melchthal, qui demeurait dans ia vallée du môme nom ; c'était un homme sage, prudent, honorable et riche ; il était trés-considéré de ses concitoyens et il faisait tous ses efforts pour que les libertés du pays fussent respectées et qu'on ne fût point séparé de l'empire. C'est pourquoi Beringer de Landenbei^, qui était gouverneur de tout l'Unterwalden, avait contre lui beaucoup d'inimitié. Ce Melchthal possédait de beaux bœufs, et, pour un motif sans importance — il s'agissait de son fils, Arnold de Melchthal, qui avait encouru une peine pour un délit dont il ne convenait môme pas et qui, s'il eût été réel, n'aurait pas emporté une amende de 5 schillings — sous ce prétexte donc, le gouverneur envoya un estafier avec l'ordre de saisir, par manière de châtiment, la plus belle paire de bœufs, et si le vieux Henri de Melchthal voulait s'y opposer, Testafier devait lui dire que c'était l'opinion du gouverneur que les paysans devaient tirer euxmômes la charrue, et en môme temps s'emparer des bœufs et les emmener. L'estafier se comporta selon les ordres qu'il avait reçus, et, comme il attachait les bœufs, le fils du brave paysan, Arnold, qui était encore jeune, s'emporta et frappant d'un bâton la main de l'estaBer, il lui cassa un doigt, et s'enfuit immédiatement dans le pays d'Uri.

< Stouffach était un homme de sens, et il avait aussi

une femme pleine de sagesse et de sagacité, qui s'aperçut vite qu'il avait quelque chagrin dont il ne voulait pas lui faire part. Elle aurait pourtant vivement désiré connaître quelle était la cause de sa peine, et elle s'y prit si bien qu'il s'ouvrit à elle sur ce que le bailli lui avait dit, et sur la perspective de le voir bientôt lui enlever sa maison et tout son bien. Quand elle eut appris cela, elle lui dit : c Mon cher mari, tu sais qu'il y a dans le pays plus d'un brave citoyen qui se plaint des exactions du bailli ; crois-moi, il y a aussi à Uri et dans l'Unterwalden beaucoup de gens de bien auxquels pèse ce joug tyrannique ; car tous les jours nous entendons parler

des plaintes que leur arrache Toppression. Ce serait donc une bonne chose que quelques-uns de vous qui auraient confiance les uns dans les autres, se réunissent en secret pour s'entendre sur les moyens de se débarrasser de ce malfaisant pouvoir, en se promettant une assistance réciproque et une protection conforme à ce qui est juste ; Dieu ne vous abandonnera certainement pas et il vous aidera à mettre un frein à l'injustice, si vous Tinvoquez du fond du cœur. >

€ Stouffach ne s'ouvrit qu'à un seul homme d'Uri, le respectable Walther Fiirst. Celui-ci lui parla d'Arnold de Melchthal, comme d'un brave et intelligent jeune homme. On le convoqua donc aussi, et ces trois hommes, Walther Fùrst d'Uri, Wernher de Stouffach de Schwitz et Arnold de Melchthal d'Unterwalden, tombèrent d'accord de réclamer le secours de Dieu et de risquer l'entreprise. Se liant alors par un serment prêté devant Dieu et les Saints, ils prirent entre eux l'engagement suivant : c Chacun recrutera secrètement dans sa vallée ses parents, ses amis et d'au* très hommes de confiance, pour avoir leur aide et leur appui, en les associant à l'alliance et au serment, afin qu'ils coopèrent à reconquérir l'ancienne liberté, à renverser la tyrannie des baillis et leur mauvais gouvernement, à se protéger mutuellement devant la justice et à risquer leur vie pour l'œuvre commune. Toutefois chaque vallée n'en continuera pas moins de rendre au saint empire romain l'obéissance qui lui est due, et chacun remplira les obligations auxquelles il est tenu, soit envers des couvents, soit envers des seigneurs, envers des nobles ou des roturiers, envers des gens du pays ou des étrangers, selon l'ancien usage, pour autant que ceux à qui ils doivent ces services n'entreprendront point de les

priver de leurs libertés contre le droit Il est aussi entendu que,

s'il arrive quelque chose qui rende une conférence nécessaire, les trois se convoqueront réciproquement et se réuniront de nuit près du Mytenstein, qui est dans le lac, au-dessous du Seelisberg, dans un endroit qui s'appelle au Rûdlin, et que, si Dieu leur accorde la

grâce de voir leur association s'accroître, chacun d'eux amènera avec lui, au dit Riidlin, deux ou trois compagnons, ou davantage, choisis parmi les hommes sages et prudents qui seraient entrés dans Talliance § Cette alliance fut, pour la première fois,

conclue et jurée dans le pays d'Uri par les trois braves citoyenssus-nommés, et c'est de là qu'est sortie la confédération.

.... «Tell se tenait caché, mais il informa immédiatement Walther Fûrstet d'autres confédérés qu'il avait tué le bailli, ce qui fut aussi promptement et secrètement communiqué aux confédérés d*Unterwalden. Il y avait à Uri, parmi les confédérés secrets et parmi les citoyens qui ne savaient rien de l'alliance, beaucoup de gens qui étaient irrités de la conduite inhumaine tenue par le bailli envers Tell, lorsqu'il l'avait forcé d'abattre la pomme de dessus la tête de l'enfant et qu'ensuite il l'avait emmené prisonnier hors du pays. Les confédérés, en particulier, ne prenaient pas leur parti de ne pouvoir venir au secours de Tell qui était un des leurs, mais ils le blâmaient en même temps de ne s'être pas soumis pour le moment à Tordre du bailli relatif au chapeau, et de n'avoir pas pris patience jusqu'à l'époque adoptée entre eux d'un commun accord, puisqu'ils étaient convenus de ne rien entreprendre isolément, de crainte de se nuire les uns aux autres. On convoqua cependant une réunion nocturne au Rûdlin pour savoir si l'on voulait avancer le terme fixé ; mais on s'en tint à la résolution précédente, car il n'y avait plus que six semaines à attendre, durant lesquelles on recruterait un nombre toujours plus grand de confédérés; chacun devant demeurer pendant ce temps patient, tranquille et inactif. . . ^

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