‹ Les origines de la Confédération suisse: histoire et légendeChapitre 8 sur 41 · LES HELVETES ET LES ROMAINS · texte numérisé non relu

LES HELVETES ET LES ROMAINS

C'est dans Tétroit espace dont les hauts glaciers du Titlis, du Tôdi et des Glandes , les gigantesques dentelures des rochers du Pilate , les croupes verdoyantes du Righi et les pyramides des Mythen circonscrivent Tenceinte, qu'est née la Confédération suisse , le plus vieil État libre du monde moderne. Le noyau primitif, autour duquel s'est formé, par des accroissements successifs , ce cristal à vingt-deux £acettes , ne comprenait pas même en entier le territoire actuel des trois cantons qui, sous le nom d'Un, de Schwyz et d'Unterwaldén, figurent les premiers dans les annales des ligues helvétiques. Uri ne dépassait pas la muraille de rochers qui, ne laissant d'issue à la Reuss que par la gorge longtemps infranchissable des SchôUenen , ferme l'accès de la vallée d'Urseren. Schwyz ne s'étendait pas au delà du lac de Lowerz à l'ouest, du Pragel à l'orient et de l'Etzel au nord; Art, Eiissnacht, Gersau, Einsiedeln, la Marche

n'en faisaient point partie; et, du pays libre d'Unterwalden, il faut retrancher la vallée où fut fondé le monastère d'Engdberg.

Mais si, dans Thistoire politique de la Confédération, ces contrées sauvages et reculées apparaissent comme les premières en date, il n'en est pas de même dans l'histoire générale du territoire qui devait un jour s'appeler la Suisse. Ici, au contraire , les cantons primtife sont les derniers venus ; car tout concourt à prouver qu'ils n'ont été peuplés que longtemps après le reste du pays. On n'a, en effet, constaté sur leur sol aucun indice qui révélât l'existence d'une population indigène, antérieurement à l'occupation de l'Helvétie par les Romains, et l'on n'y a pas trouvé davantage ces vestiges irrécusables qui attestent partout où il s'est établi la présence du peuple-roi.

Aucune des constructions sur pilotis découvertes depuis quelques années dans la plupart des lacs de la Suisse n'est venue démontrer, siff les bords de celui des Quatre-Cantons, ou des petits lacs de Schwyz et d'Unterwalden, l'existence de ces tribus primitives qui , à en juger par la nature des débris que recèlent encore les stations qu'elles occupèrent, paraissent avoir tenu le plus baç degré dans l'échelle de la civiUsation. Les peuplades celtiques, dont l'histoire nous parle comme habitant l'Helvétie avant l'mvasion romaine, et dont on retrouve les vestiges sur d'autres points du territoire suisse , n'ont ici laissé nulle trace de leur pas^ge. Les monuments qui conservent le souvenu: de la domination romaine, et qui sont nombreux en d'autres lieux de l'espace compris entre les Alpes , le Rhin et le Jura , font absolument défaut sur le territoire des petits cantons. Un seul enfouissement monétaire d'une certaine importance et

quelques rares trouvailles de moimaies romaines isolées ne sauraient suffire pour attester en ces lieux rétablissement durable d'une population contemporaine de TEmpire des Césars *,

. En outre , les écrivains anciens qui ont parié des peuplades helvétiques , ou en général des populations des Alpes , ne disent rien qui soit spécialement applicable à ces agrestes régions. Les auteurs d'itinéraires de l'empire romain, qui énumèrent les diverses localités traversées par des voies de communication, se taisent entièrement sur le territoire qui comprend la plus grande partie de la Suisse orientale et les alentours du lac des Waldstàtten^ Le géographe Ptolémée , qui écrit au second siècle de Fère chrétienne, fixe la demeure des Helvètes < le long du Rhin, à partir du Jura , > tandis qu'un autre géographe anonyme qui , dans le troisième siècle , a dres^ une carte du monde romain, laisse en blanc, comme une terre inconnue, l'espace immédiatement situé au pied des Alpes dans le centre de la Suisse *.

On peut appliquer en toute confiance aux vallées d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden ce qui, pour ces temps reculés, a été dit de l'Oberland bernois : < Les tribus des Helvètes ne s'étendaient pas au delà du pied de la chaîne des Alpea^ et n'occupaient point les vallées qui en descendent du côté du nord. On ne trouve dans celles^i aucune trace quelconque, non-seulement d'établissements antérieurs aux Helvètes, mais de ceux qu'on pourrait attribuer soit à ce peuple,

^ soit aux Romains. L'histoire ne laisse pas même pénétrer le moindre rayon de lumière dans ces montagnes et ces vallées, longtemps encore après la disparition de la domi-

, nation romaine ^ > Une même situation géographique a

prolongé, pour les Waldstatten comme pour rObèrland, rère de la solitude et du silence, et ajourné, par conséquent, leur entrée dans l'histoire.

Les Romains avaient d'autant moins d'intérêt à occuper ces lieux écartés, qu'ils ne donnaient accès à aucun des passages de montagne en vue desquels ils établissaient leurs routes stratégiques et leurs postes militaires. Le S*-Gothard , qui est devenu l'une des grandes voies de communication entré le nord et le midi de l'Europe, fut longtemps inabordable par la vallée de la Reuss , et ce n'est que bien des siècles après les Romains , que la gorge étroite où s'engouffre cette rivière au-dessous du val d'Urseren , fut rendue praticable. La montagne elle-même n'a vraisemblablement reçu de dénomination, de ce côté-ci des Alpes, que lorsqu'elle est devenue accessible par son versant septentrional. Or, comme l'évêque Gothard n'a été canonisé qu'en 1132, c'est postérieurement à cette date qu'on a pu (par une raison qui nous reste inconnue)faire usage de son nom. Si le passage a été traversé avant la seconde moitié du douzième siècle , il est infiniment probable que ceux qui voulaient le franchir prenaient leur route , en venant d'Italie , non par le pays dlJri, mais par Dissentis et la vallée du Rhin antérieur, après avoir passé l'Oberalp ®.

Pour afriver dans le pays des Helvètes (auquel n'est jamais donné , par les anciens , le nom à!Hdvétie), les Romains traversaient les Alpes plus à l'ouest, par les passages qui aboutissent dans la vallée du Léman, et, plus à l'est, par ceux qui débouchent dans la partie méridionale des Grisons. Le groupe du centre leur avait paru inaccessible. Sur ces deux lignes , et sur leur prolongement jusqu'à Bâle et jusqu'au lac de Constance, on retrouve, soit dans l'étymologie

latine des noms de certaines localités, soit dans les inscriptions ou les ruines restées sur place, les indices certains de la méthode d'occupation adoptée par les Romains dans leur nouvelle conquête. D'après ces indices , on voit qu'ils s'établissaient seulement dans le voisinage de leurs voies militaires, en choisissant les endroits les mieux situés sous le rapport de la température et de l'exposition '. Cette méthode contribuait à laisser inoccupé, parce qu'il leur était inutile, un espace couvert de montagnes escarpées et de forêts impénétrables, qui ne devait être entamé qu'au moment où le reste du territoire entièrement exploité cesserait d'oiîrir a ses Habitants de suffisantes ressources et les forcerait de passer des plaines aux montagnes. Mais tel n'était pas encore , lorsque , dans la dernière partie du siècle qui précéda l'ère chrétienne, les fiomains s'emparèrent de l'Helvétie, l'étiat de la contrée.

Loin de chercher à tirer parti des avantages que la culture du bas pays aurait pu leur procurer , les Helvètes avaient préféré abandonner en masse leur sol n^tal, pour se transporter au delà du Jura dans des régions qu'ils croyaient plus favorisées et plus fertiles (52 av. J.-C). Le nombre même des émigrants (qui , joint à celui des tribus voisines associées à cet exode, n'atteignait pas le chiffre de 400,000 personnes) indique qu'une aussi faible population ne devait occuper qu'un bien petit espace sur les points du pays les plus accessibles et les mieux situés. Immédiatement chassés du sol des Gaules par les Romains, ces émigrants, rentrés de force dans leur patrie , où ils ramenaient après eux leurs vainqueurs, avaient , en retrouvant leurs foyers, perdu leur indépendance*. Réduits à une population de 110,000 fimes et mêlés à l'immigration romaine qui ne dut

12 PREMIÈRB ÉPOQUE.

pas être bien considérable, ces nouveaux sujets de l'Empire annexés à Tune des provinces des Gaules virent s'ouvrir pour eux , sous ce régime , une ère de développement et de prospérité dont on peut encore , à l'aide de l'histoire et des monuments, constater les effets, surtout dans la partie occidentale de la Suisse •.

Mais cette prospérité fat bientôt compromise par les attaques toujours plus menaçantes que dirigeaient, contre les avant-postes de l'Empire romain , les peuples de la Germanie. L'Helvétie eut particulièrement à souffrir de cette position périlleuse , et , quand les digues qu'elle-même devait protéger forent définitivement rompues, les flots d'un nouveau peuple se précipitèrent sur elle , et la domination romaine balayée de son territoire fit place à l'occupation barbare.

LES ALLÉMANS

Lorsqu'au commencement du cinquième siècle la cohue des peuples germaniques se rua sur l'Empire romain, et que chacun de ces peuples prit pour lui un lambeau différent du géant renversé , ce fat aux Suèves ou AUémans et aux Burgundes que l'Helvétie échut en partage. Les premiers s'installèrent à l'est , les seconds dans la partie occidentale du pays , et dès lors jusqu'à aujourd'hui l'histoire a vu se perpétuer , entre ces deux fractions de la Suisse, des diversités de destinées, de mœurs, de langue et de législation.

Tandis que les Burgundes, comme les Francs, trouvèrent

les contrées où ils slnstallèrent trop peuplées et trop civilisées pour faire table rase des habitants et des institutions, en sorte que, sans se fondre ratièr^nent avec les vaincus, ils en respectèrent les lois , en prirent la langue , en adoptèrent la religion et en imitèrent le gouvernement , les Allémans, au contraire, en franchissant le Rhin, rencontrèrent dans FHelvétie orientale une population moins considérable et moins civilisée, et sur laquelle Tinfluence romaine avait moins profondément agi. Us détruisirent ou expulsèrent la portion des habitants qu'ils ne purent s'assimiler , et ils asservirent le reste à leurs coutumes nationales, à leur idiome maternel, à leurs formes politiques et à leurs croyances païennes '•.

Plus grossiers dans leurs mœurs, plus ennemis des villes plus attachés à Tidolàtrie, plus épris de l'indépendance individuelle et , en même temps , de Famour de la tribu , les AUémans représentaient, mieux qu'aucun autre peuple de la même race, cette rudesse primitive et sauvage, cette liberté farouche qui caractérisent le clan germanique, et qui, sous une forme adoucie, se retrouvent chez les montagnards des petits cantons. Un écrivain moderne, qui n'a pas cherché ce rapprochement, le fait ressortir en peu de mots lorsqu'il dit des Allémans: < Ils avaient des mœurs de rustres, pour villes des villages , un grossier idiome , mais un vif sentiment de bravoure et de fidéUté **. >

La chasse, l'agriculture , le soin des troupeaux formaient leurs prmcipales occupations. Ils s'adonnaient avec passion à l'exercice du chant, < entonnant leurs airs, > a dit un écrivain qui les avait entendus lui-même , < avec une voix qui ressemblait aux cris stridents des oiseaux '^ > Ne dirait-on pas ces roulades de gosier qui font encore retentir de leurs

sons aigus les montagnes des petits cantons (Joddn)? Toujours prêts à prendre les armes et doués d'une rare intrépidité guerrière , ils étaient plutôt campés que solidement fixés dans les lieux qu'ils occupaient ; pour eux les villes étaient des prisons, et ils préféraient les habitations disse* minées aux établissements agglomérés.

Mais, tandis que les nobles, mis par la conquête ou par la munificence du roi en possession de vastes domaines qu'ils faisaient exploiter par des serfs plus ou moins nombreux, y vivaient isolés, les hommes libres, petits propriétaires, se groupaient en associations qui, à la possession allodiale et personnelle des héritages privés, ajoutaient l'usufiruit des terres communales appartenant indivisément à tous. Répartie en dizaines, en centaines et en comtés, la population libre, qui devait au roi le service militaire et l'impôt, était en outre appelée à prendre part aux assises dans lesquelles, suivant une jurisprudence déterminée par la nature et la gravité des cas, se jugeaient les causes civiles et criminelles. A la tête des trois divisions administratives dont nous venons de parler étaient placés les fonctionnaires publics, dont le principal était le comte, chargé d'exécuter les sentences rendues dans les assises qu'il présidait, et de conduire à l'armée du roi le contingent militante de son comté *'.

Cette organisation sociale, qui était évidemment plus propre à favoriser la liberté qu'à fortifier le pouvoir, se rapprochait des formes politiques dont Tacite a tracé le tableau en décrivant les mœurs des Germains, et, après avoir persisté sur le sol suisse avec peu de modifications essentielles jusqu'au treizième siècle, elle a transmis à des générations plus récentes encore, sinon les formes,

LE TERRITOIRE ET lA POPULATION. 15

du moins Fesprit qui ranimait. H n'est pas jusqu'au nom à^JMemctnni qui, dans la double étjwologie qu'on lui attribue, ne puisse recevoir de l'histoire de la Suisse primitive sa justification. Qu'il exprime, en effet, l'idée de la bravoure virile ou celle de l'union fédérative *^ les victoires et les ligues des Waldstatten en ont confirmé la double signification.

Les Allémans formaient politiquement moins un corps de nation fortement uni, qu'une confédération de tribus semblables, et quand ceux d'entre eux qui s'étaient établis près du Mein furent vaincus, sur la fin du cinquième siècle» par Clovis, roi des Francs, les peuplades qui occupaient la Suisse orientale et les Grisons se placèrent, pour échapper au même sort, sous la protection du roi des Ostrogoths, le fameux Théodoric. Mais quarante ans plus tard, cette protection leur ayant fait défaut^ ils furent contraints de subir la domination des monarques firancs qui, à la même époque, mirent dans leur dépendance le royaume des Burgundes, dont Qenève était la capitale (536).

Dès le miUeu du sixième siècle tout le territoire qui forme aujourd'hui la Suisse faisaitvdonc partie intégrante de la monarchie mérovingienne, et, quand celle-ci se fat morcelée en trois royaumes, on vit de nouveau les rois de Bourgogne étendre leur domination jusqu'à la rive gauche de la Reuss, tandis que les souverains d'Austrasie durent exercer leur autorité sur la partie orientale du sol helvétique, occupée par les Allémans. Ces derniers, depuis qu'ils avaient perdu leur indépendance politique, avaient cependant conservé à leur tête un chef ou des chefs qui portaient le titre de duc, et qui, tout en relevant nominalement des rois francs, conservaient au peuple conquis , dont les lois particulières

aTaient été respectées, une autonomie proportionnée à la faiblesse même des monarques suzerains. Cette période de rhistoire des Allémans est, du reste, couverte d'un voile épais» Tout ce que Ton en peut recueillir se résume dans ce double £ait que,d'une part, Torganisation iatérieure dont nous avons plus haut marqué les principaux traits fut maintenue, et que, de l'autre , le christianisme prit, dans le duché d'Âllémanie, la place du culte païen.

C'est, en efifet, dans la première moitié du septième siècle que, sur Tordre des rois Clotaire II et Dagobert I, fut rédigée, sous la forme où elle nous est parvenue, la loi des Allémans, dans laquelle on retrouve, à côté de dispositions d'une autre origine, tous les traits de l'état social que nous venons d'esquisser ''. Cest alors aussi que des missionnaires partis d'Irlande apparaissent au milieu de ce peuple, et que saint Gall , qui fut en Suisse le plus illustre champion de cette pieuse croisade, construit l'ermitage d'où la foi nouvelle devait rayonner dans tout le territoire soumis à la juridiction spirituelle de l'évêché de Constance '•. Vers le même moment, la portion de ce territoire située entre la Seuss, le Rhin, le lac de Constance et les Alpes, recevait le nom officiel de Thurgau (Thurgovie), ou comté de la Thur * \ Cette dénomination administrative comprenait, par conséquent, comme la dénomination ecclésiastique dont nous venons de parler , les trois vallées qui entourent le lac des Waldstatten , mais qui n'avaient pas encore reçu à cette époque, sinon leurs premiers habitants , du moins les premiers éléments de leur organisation sociale.

On ne voit, en effet, jusqu'au septième siècle rien qui atteste, dans ces régions, l'existence d'une société ou d'une communauté régulièrement constituée, rien, par conséquent,

qui permette de les faire entrer dans le domaine de Thistoire ; elles sont donc, pour celle-ci, comme si elles n^étaient pas. Deux raisons militent principalement contre Tidée d^une population installée de vieille date en ces lieux reculés : Ce sont, d'un côté, l'état encore sauvage du sol, et de l'autre, l'absence de toute trace de la propagande chrétienne.

Divers témoignages établisserit que, dans la partie de la Suisse où s'étaient installés les Allémans, de vastes forêts, des marais profonds, d'immenses solitudes couvraient encore au commencement du septième siècle, non-seulement les lieux que n'avaient occupés ni les Helvètes, ni les Romains, mais aussi des portions de territoire qui, précédemment civilisées, avaient été dévastées par l'invasion barbare. A l'extrémité du territoire helvétique, vers le lac de Constance, de grands bois peuplés de bêtes féroces existaient de chaque côté des routes que les Romains avaient construites. Il en était de même près du lac de Zurich , dont la rive septentrionale était, il est vrai, parcourue par une voie romaine, mais où une forêt d'une immense étendue couvrait encore au huitième siècle la contrée avoisinante. Du côté du sud, une vaste solitude (eremm)^ qui a donné son nom au couvent de Notre-Dame des Ermites , occupait le haut plateau qui fopne aujourd'hui le centre du canton de Schwyz, et à la même époque l'Oberland et le pays de Glaris étaient aussi entièrement dépourvus d'habitants *^

C'est ce qui explique comment, au rebours de ce qui se passait dans l'ouest, le nord, et le sud-est de la Suisse actuelle, on ne rencontre encore au septième siècle, dans Je centre du même pays, aucun de ces établissements religieux, ermitages ou couvents, qui servaient de berceau d'abord, puis de centre à la propagation des doctrines chrétiennes

au milieu des barbares, païens ou convertis. Ni les missionnaires venus d'Irlande, ni leurs disciples immédiats, dont on peut constater sur les bords du Rhin la présence et l'activité, n'ont laissé, soit dans les Waldstâtten, soit dans les vallées des Alpes qui les avoisinent immédiatement, aucun vestige de leur passage *^ C'est qu'ils n'y trouvaient personne à qui prêcher l'Evangile. Quand les AUémans s'y sont établis, vers la fin de la dynastie mérovingienne, ils étaient déjà chrétiens, et ils y ont porté avec eux leurs nouvelles croyances ; car, lorsque l'on voit les Waldstâtten poindre sur l'horizon de l'histoire, la période du paganisme est dès longtemps passée.

Il est donc permis de croire, si l'on veut rester sur le terrain de la vraisemblance historique, que ce n'est pas avant la première moitié du huitième siècle qu'a dû commencer à s'opérer le peuplement définitif des trois vallées. Ce n'est même qu'au milieu du neuvième, que se rencontrent pour la première fois, dans un document authentique où il est fait mention des < églises > du pays d'Uri, les indices qui attestent, d'une manière certaine, l'existence d'une population sédentaire établie dans les alentours de ce qu'on appelait alors < le grand lac *®, > et de ce qu'on nomme aujourd'hui le lac de Luceme ou des Quatre-Cantons. Avant les tentatives de colonisation qui devaient rendre habitables ces espaces inoccupés, ils ont pu de tout temps servir de passage, de retraite ou d'exil à des individus isolés; mais, nous le répétons, nul vestige historique, antérieur au neuvième siècle, ne trahit l'existence en ces lieux d'établissement de quelque importance, tandis que, dès lors, et jusqu'au quinzième siècle, on peut suivre, en voyant se créer de nouvelles églises, les progrès du peuple-

ment graduel des < pays forestiers, > ou des Waldstâtten, et ce nom générique dit assez quel en était le caractère primitif. Ce lent et successif accroissement de la population achève de démontrer, soit les difficultés que de telles contrées devaient offrir à qui tentait de s'y établir, soit la certitude presque complète qu'avant les derniers temps de la dynastie mérovingienne aucun eflfort collectif ne fut fait pour les occuper.

Le remplacement de cette dynastie par celle des Carolingiens, qui avaient déjà mis fin au duché d'AUémanie, fit disparaître ce qui pouvait rester encore aux Allémans d'indépendance partielle, en assimilant leur pays, sous le rapport administratif, à toutes les autres provinces de l'Empire des Francs (748—752). L'institution des comtés et des comtes fat maintenue, la condition des diverses classes de la société ne subit pas de changement, mais au lieu d'avoir affaire à des chefs nationaux quoique subordonnés, ce fut au pouvoir central représenté par des commissaires du prince (missi dominici)^ que les fonctionnaires pubUcs durent rendre compte. Le système gouvernemental des Carolingiens, qui a trouvé dans les capitulaires de Charlemàgne et de Louis le Débonnaire son expression authentique et définitive, s'étendit du Jura aux Alpes sur toutes les parties du territoire que s'étaient partagé quatre siècles plus tôt les Burgundes et les Allémans. L'activité

j et l'inftuence civilisatrice de ce gouvernement se firent, en

particuher, sentir dans les contrées de la Suisse qu'occupait la population d'origine allémanique, et nous croyons qu'on peut, selon toute vraisemblance, attribuer aux premiers Carolingiens la plus grande part d'influence sur la colonisa-

I sationdes Waldstâtten".

Les encouragements donnés par le souverain au déJWchement et à la culture des terres; l'accroissement naturel de population qui en fut la suite; l'intérêt que trouvaient les nobles à développer l'exploitation de leurs vastes propriétés; la pieuse muniâcence qui les portait à s'en défaire pour la dotation des couvents ; le zèle de ces maisons religieuses pour agrandir leurs propres domaines et en tirer fructueusement parti ; le désir chez les classes inférieures (Je la population libre d'échapper à la pauvreté ou à l'oppression ; — tout concourait alors à étendre de proche en proche l'occupation du sol. Les espaces inhabités devinrent le séjour de populations nouvelles, ou, pour mieux dire, ils procurèrent à la population allémanique déjà existante des étabhssements nouveaux.

H ne subsiste, en effet, nulle trace historique de peuplades étrangères qui, à cette époque ou plus tôt, auraient pénétré, en passant, pour ainsi dire, sur le corps des habitants du pays circonvoisin, dans l'enceinte inoccupée des Waldstâtten, dont ils auraient fait de temps immémorial des oasis de liberté. La légende, stimulée par un amour-propre national plus excusable qu'éclairé et servie par une érudition fantastique, la légende a rêvé pour les populations de ces petites vallées, comme pour celle du HasU ", des origines chimériques et dont une saine interprétation historique a fait justice. Il n'y eut ici rien d'insolite, ni d'exceptionnel. Les analogies de tout genre qui, pour les habitudes, les institutions, la langue, existent entre les témoignages concernant les Allémans et les plus anciens renseignements relatifs aux petits cantons, ces analogies complètent et corroborent jusqu'à l'évidence les autres données de l'histoire; sans parler des ressemblances non moins frappantes qui se montrent, dès

Torigine, entre les populations d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden, et celles de Lucerae, Glaris et Zoug.

On peut donc affirmer que le peuplement des Waldstatten s'est opéré selon les règles. Ici, comme ailleurs, à mesure que la place vint à manquer dans les contrées plus heureusement situées, on se rapprochait, par un mouvement naturel et irrésistible, de l'intérieur des régions alpestres. Ce serait ainsi qu'à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire dans la seconde moitié du huitième siècle, les hautes vallées, qui devaient devenir le berceau de la Confédération suisse, auraient reçu les premiers rudûnents d'une population stable et définitive •'.

LA COLONISATION DES WALDSTiETTEN

On peut assigner à la colonisation des Waldstatten trois origines principales : l'intervention royale, celle des seigneurs et dés couvents, et les entreprises individuelles ou collectives des pionniers appartenant à la classe des hommes Ubres. Cette triple origine n'est pas seulement attestée par ce que nous savons de l'état des choses au point de départ, elle correspond encore à l'état des choses que nous trouvons au point d'arrivée. C'est elle qui rend compte des diversités que laissent entrevoir, tout en marchant vers l'indépendance, les trois pays d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden. A défaut de témoignages historiques, la condition civile des personnes et la possession des l&iens de commune suffiraient pour révéler les formes différentes sous lesquelles s'est opéré dans les Waldstatten l'établissement des colons de race allémanique.

Chacune des trois causes que nous venons de signaler plus haut a simultanément ou successivement concouru, sans doute, à peupler chaque vallée ; mais il est vrai de dire aussi que, dans chaque vallée. Tune de ces causes a prédommé sur les autres. Ainsi, c'est l'action royale qui s'est fait surtout sentir dans le pays dlJri; celle des grands propriétaires, laïques ou ecclésiastiques, dans les vallées d'Unterwalden; celle des hommes libres à Schwyz.

De là il ne faut point conclure que, dans le premier de ces petits territoires, il n'existât pas dès l'origine, à côté des colons établis sur la portion du sol attribuée au domaine î royal, des individus de condition Ubre qui possédaient en propre, d'après les stipulations des lois carolingiennes, les terres qu'ils avaient eux-mêmes défrichées à leurs périls et risques; mais le gros de la population était formé de ces honunes du roi (fiscdiniX qui, tout en rentrant dans la classe générale des serfs, y occupaient un rang supérieur et se rapprochaient à bien des égards de la condition des personnes libres. Ces mêmes hommes, devenus ensuite les ressortissants d'une abbaye de femmes, trouvèrent dans les privilèges accordés à cette abbaye une nouvelle cause d'émancipation, tandis que les hommes Hbres, pour obtenir de leur côté les avantages attachés aux immunités de ce monastère, se rangèrent peu à peu sous sa dépendance.

Comme le âombre des serfs appartenant à des seigneurs laïques était extrêmement faible dans la vallée d'Un, et tendit toujours à diminuer, les hommes de l'abbaye et les hommes hbres durent donc former dans ce petit territoire une population à laquelle les habitudes d'une administration réguUère et douce imprimaient un caractère de sage mode-

ration, tandis que rhomogénéité et Taccord de ses membres préparaient leur future indépendance. Si, d'un côté, les faits ultérieurs de Thistoire confirment cette appréciation, de Tautre, Texistence constante de biens communaux indivisément possédés par Tensemble des habitants d'Uri, montre que, dès Torigine, ceux-ci composèrent une peuplade compacte, dont Tunité doit être cherchée dans la colonisation royale qui en fut le principe et comme le noyau central ".

 Schwyz, le même phénomène de biens communaux, indivisément possédés par tout Tancien pays» dénote aussi une unité originelle. Mais ici les hommes libres ne sont pas l'accessoire comme à Uri; ils forment, au contraire, l'élément primitif et principal de la population. Les documents, comme les faits de l'histoire, l'attestent avec évidence, et ils conduisent à penser que ce furent des individus ou des groupes d'hommes de condition Ubre encore épars dans la société allémanique, qui vinrent s'établir successivement ou en masse au pied des Mythen, dans le lieu qui porta primitivement le nom de SuuUes. Tous les traits qui caractérisent l'esprit d'indépendance dpnt les Âllémans, parmi les Germains, offiraientie type le plus marqué, sont empreints dans ce qu'il nous est donné de savoir du développement de cette petite peuplade. L'impatience de toute usurpation, le goût des coups de main, l'amour de l'égalité, l'esprit d'exclusion poussé jusqu'à ses dernières Umites, le sentiment plus vif de son droit que de celui des autres, ont laissé dans les destinées du peuple de Schwyz des traces trop profondes pour qu'on ne doive pas faire remonter, jusqu'aux origines mêmes de sa formation, des dispositions qui se manifestent dès sa première apparition dans l'histoire.

Les libres Schwyzois ont eu à côté d'eux, en petit nombre, des ressortissants de monastères ou des serfs de grands propriétaires nobles, mais ils ont toujours formé, quelles que fussent les obligations politiques que leur imposait leur situation particulière, une société d'hommes entièrement indépendants dans leur état civil, et qui se sont peu à peu assimilé, pour la conquête des libertés dextout genre, le reste des habitants du sol. Dans cette conquête, ils ont fait preuve d'une persévérance et dWe résolution qui, couronnées enfin d'un glorieux succès, sont devenues le fondement de cette Confédération à laquelle ils ont mérité de donner leur nom ".

Quant au pays d'Unterwalden, on n'y retrouve pas un principe d'unité primitive semblable à celui qui se rencontre dans les vallées de Schwyz et d'Uri. Sa division en deux territoires distincts et le morcellement des biens communaux entre chaque paroisse, ainsi que le nombre considérable des propriétés nobles et ecclésiastiques qu'on y découvre dès les premiers temps, attestent que ce fut surtout par l'intervention des monastères et des grands seigneurs, que ce pays fut peuplé. La classe des roturiers de condition libre y est peu considérable, tandis que la petite noblesse y tient beaucoup plus de place que dans les deux autres vallées. Le fractionnement du sol et l'état de dépendance où se trouvait le gros de la population eurent pour effet de retarder à Unterwalden, plus qu'à Uri et à Schwyz, la fondation d'une communauté libre. Aussi, dans toute l'histoire du développement politique des Waldstàtten, les vallées de Samen et de Stanz occupent-elles une position secondaire, qui résulte de ce que ce fut seulement sous l'influence des deux pays voisins que, peu à peu, leurs habitants parvinrent à con-

quérir une émancipation à laquelle leur organisation originelle ne les avait pas préparés *•.

Du reste, ce n'est pas avant le milieu du treizième siècle, que l'on découvre les traces d'une sorte d'alliance entre ces trois peuplades qui, jusques alors, paraissent avoir suivi chacune, sans l'intervention ni l'appui de leurs futurs confédérés, le cours de leur humble destinée. Loin donc de confondre les trois pays dans une conmiune histoire, c'est au contraire séparément les uns des autres qu'il faut d'abord les étudier. De cet isolement réciproque on ne doit cependant pas conclure que chacune de ces vallées, s'appartenant à elle-même, n'avait rien à démêler avec le reste du monde, et que c'est uniquement dans son développement intérieur qu'il faut chercher les causes des vicissitudes de son histoire.

Bien loin qu'il en fût ainsi, rien n'est plus propre à placer sous un faux jour les origines historiques des Waldstàtten, que de les détacher des événements contemporains et des institutions de ce vaste empire germanique, dans le sein duquel les futurs < Petits Cantons > étaient alors absorbés. Quand l'histoire commence à s'occuper d'eux, au Ueu de les trouver en possession d'une existence indépendante et d'une autonomie immémoriale, elle les surprend, au contraire, dans une condition politique et sociale toute semblable à celle des territoires dont ils étaient entourés.

Malheureusement, la rareté des documents historiques dignes de foi rend l'étude de cette première période de leurs annales singulièrement imparfaite. Jusqu'au treizième siècle, la route n'est éclairée que de lueurs intermittentes, et c'est comme à tâtons que l'on s'avance, si, du moins, au lieu de prendre la fantaisie pour guide, on s'en tient aux témoi-

gnages des documents contemporains, qui seuls méritent de trouver créance auprès d'esprits sérieux. A l'excessive parcimonie des informations succèdent, dans le treizième siècle, des sources de renseignements un peu plus abondantes, qui dispensent une lumière fort incomplète encore, mais dont les rayons éclairent pourtant d'un jour plus vif et plus sûr, l'époque où furent véritablement semés les germes de l'affranchissement politique, dont la victoire du Morgarten fut l'épanouissement.

Ces sources, toutefois, ne nous révèlent que des aspect:i très-généraux de la situation, et elles ne valent que par les déductions qu'on en tire ; elles ne fournissent aucun de ces traits individuels, elles ne nous font connaître aucune de ces figures, qui animent les récits de l'histoire et en rehaussent l'intérêt. Dans la suite de notre exposition, comme nous avons dû nous y résigner jusqu'ici, les personnages que nous aurons à mettre en scène seront donc surtout des populations, et presque jamais des individus.

LA CONSTITUTION INTÉRIEURE DES WALDSTjETTEN

jusqu'au COlOCEirCEMBlIT su TBBIZIÊIIII BIËCTE.

LA VALLÉE D'XJRI

Nous avoils vu que c'est seulement à partir du huitième siècle que Ton peut constater avec quelque vraisemblance les débuts de l'installation, sur le sol des Waldstâtten, d'une population sédentaire. H n'y a donc rien d'étonnant à ce que ce soit vers le milieu de ce siècle qu'apparaisse pour la première fois la désignation géographique de l'une des trois vallées, celle d'Uri, et que ce soit au milieu du neuvième que l'on rencontre un document qui permette d'envisager cette même vallée comme étant devenue depuis un certain temps le séjour d'une société de colons allémaniques définitivement constituée, n en est à peu près de même pour rUnterwalden , tandis que pour Schwyz les témoignages historiques font absolument défaut jusque dans la dernière partie du dixième siècle, où le nom de cette vallée figure, à propos des propriétés qui s'y trouvent situées, dans

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l'inventaire des biens d'un couvent. C'est donc Uri qui, suivant l'ordre chronologique, se présente le premier sur la scène de l'histoire, non cependant pour y jouer un grand rôle, puisque la première fois qu'il en est question, c'est comme servant de lieu d'exil à un abbé, et la seconde, comme servant de dotation à un monastèra

En 732, le duc d'AUémanie Théodebald, se trouvant en lutte avec Charles Martel, s'empara de la personne d'Eto, abbé de Reichenau, qui avait pris parti pour le maire du palais, protecteur de son couvent. Cinq ans plus tôt, Théodebald avait déjà, pour le même motif, expulsé de Reichenau l'abbé Pirminus prédécesseur d'Eto ; mais Pirminus, demeuré libre, avait été en Alsace fonder de nouveaux monastères. Le duc d'AUémanie prit un moyen plus efficace pour se défendre contre les menées du nouvel abbé, et, afin de le mettre hors d'état de lui nuire, il le relégua à Uri (in Uraniam) *. On doit en conclure que, bien loin d'être dès longtemps peuplée, cette vallée était encore assez peu habitée et assez sauvage, pour que Théodebald la considérât comme un lieu favorable à son dessein. L'exil dans la solitude pouvait seul rendre son adversaire impuissant. Du reste cet exil dura peu, et le persécuteur d'Eto succomba la même année devant la puissance de Charles Martel. C'était le prélude de l'asservissement complet des ducs d'AUémanie, qui furent bientôt (74d) dépouillés par les Carolingiens de leur dignité ducale et très-probablement de leurs propriétés. Est-ce comme provenant de ces confiscations, est-ce comme territoire inoccupé, que la vallée d'Uri devint une des portions du domaine royal, et reçut sa part des soins que la nouveUe dynastie domiait au défrichement des terres et au développement de la population * ? Nous l'ignorons.

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Ce qui est certain, c'est qu'en 853, le roi Louis le Gennanique, petit-fils de Charlemagne, — voulant donner une marque de sa royale faveur au monastère de femmes qui existait < dans le bourg de Zurich, là où reposent les corps de saint Félix et de sainte Régula, martyrs de Christ, > et dont sa fille, la princesse Hildegarde, était abbesse, — lui fait donation de son domaine < situé au dit Zurich, dans le duché d'AUémanie, dans le comté (pagys) de la Thur ou Thurgau, avec toutes ses appartenances et dépendances. > C'est dans celles-ci que se trouve compris le district ou < petit canton > d'Uri (pagéUtis Ur<miœ)^ < avec les églises, les maisons, les serfs des deux sexes, les terres de toutes espèces, les impôts et redevances, > en un mot, < tout ce qui, dans ces lieux, dit le monarque, forme notre propriété et sert à notre usage. > Cette donation n'était cependant pas tellement absolue, qu'elle dépouillât le souverain du droit de disposer au besoin, selon son gré, des biens qui avaient été concédés au monastère, comme le fit effectivement Louis le Germanique lui-même.

Le roi ajoute dans son diplôme < que sa très-chère fille Hildegarde doit donner tous ses soins à améliorer et à accroître les propriétés qui lui sont remises. > 11 ordonne enfin < que nul juge public, ni comte, ni aucun fonctionnaire quelconque, ne s'arrogent dans les lieux susnommés, et au sujet d'aucune des choses qui s'y rapportent, la moindre juridiction sur les hommes, tant libres que serfs, qui y habitent, et qu'ils s'abstiennent d'exiger d'eux des cautions, des tributs, ou des amendes, et d'exercer contre eux quelque violence, attendu qu'en ces lieux tout doit demeurer à perpétuité sous la protection royale et l'administration des avoués qui y sont établis *. >

L'abbaye impériale, dont cet acte de munificence forme la charte de fondation, a disparu depuis plus de trois siècles, tandis que le petit territoire, dont il lui était fait cadeau, a dû à cette libéralité même l'origine d'une indépendance qui dure encore.

Le document que nous venons de citer plaçait, en effet, ceux des gens de la vallée d'Uri qui relevaient de l'abbaye de Zurich dans une situation privilégiée, en les enlevant à la juridiction souvent oppressive des officiers royaux. H leur assurait l'avantage de former ainsi un groupe distinct dans l'ordre administratif, et de ne se trouver mêlés ni confondus avec le gros de la population du comté voisin. Le bénéfice de cette immunité devait peu à peu s'étendre aux habitants de toute condition qui vivaient là à côté d'eux. La suite de cette histoire démontre effectivement qu'en donnant aux religieuses de S*-Félix et S*®-Régula < le petit canton d'Uri, > Louis le Germanique ne lui avait transmis que les biens, les redevances et les individus appartenant au domame royal. Il existait dans la vallée d'autres terres, d'autres propriétés, d'autres personnes, que celles dont le roi se trouvait en possession. Autrement, comment le diplôme de fondation aurait-il invité l'abbesse (ce qui était tout à fait dans l'esprit de la législation carolingienne et ce qui eut effectivement lieu) à agrandir < les terres mêmes > qui lui étaient concédées (ut loca ipsa attgmentando provehat) ? Seulement il est permis de penser, et la succession des faits le démontre clairement, que la portion de la vallée octroyée à l'abbaye de Zurich formait la partie principale du pays d'Uri. Dès lors, le régime spécial auquel elle était soumise devait peu à peu s'établir tout naturellement dans le reste de la contrée, comme on voit sur d'autres points de l'Em-

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pire, les franchises accordées aux ressortissants d'une église ou d'un couvent formellement étendues à tous les hommes de condition libre habitant au milieu d'eux*. Or ce régime, nous l'avons dit, était un régime de privilège, seule origine alors possible d'un régime de liberté.

Tandis que les populations soumises au droit commun, dans l'empire germanique, étaient astreintes envers les fonctionnaires publics à des obUgations, que l'esprit d'usurpation de ces derniers rendit toujours plus onéreuses, jusqu'au moment où elles se transformèrent, par l'hérédité des charges, en un véritable état de sujétion poUtique, les subordonnés des couvents royaux jouissaient de prérogatives et d'exemptions qui les enlevaient à ce péril et qui leur assuraient, à côté des souverainetés sécuUères, une existence indépendante. < Les droits que conférait l'immunité, dit un historien profondément versé dans ces matières, produisirent des résultats de la plus grande importance pour tout le développement intérieur des pays qui en étaient dotés : déjà au neuvième siècle on voit que le Mundat (c'est le nom qu'on donnait au territoire qui possédait l'exemption) et la Grafschaft (le comté) représentent deux organisations opposées *. > Ces paroles peuvent s'appliquer directement à Uri et elles donnent la clef de son histoire.

C'était pour jouir également des bénéfices de l'immunité, quand elle ne leur était pas expressément concédée, que les hommes libres vivant dans les mêmes lieux se décidaient le plus souvent à abdiquer leur Uberté personnelle et à devenir les tenanciers et les vassaux du monastère privilégié, en se recommandant, c'est-à-dire en lui faisant hommage de leurs biens, qu'ils recevaient ensuite de lui pour les posséder &i précaire. Entre eux et le couvent s'éta-

blissaient alors ces rapports mutuels de* services et de protection qui formaient, à tous les degrés, Tessence du système féodal S'ils se plaçaient ainsi dans un état de dépendance personnelle, cette dépendance entraînait pour eux moins d'inconvénients que l'isolement dans la liberté, et, dans tous les cas, les abus de pouvoir étaient bien moins à craindre de la part d'une abbaye, surtout d'une abbaye de femmes, que de la part de seigneurs temporels ou d'of&ciers du prince. Ce qui était vrai pour les tenanciers libres, l'était également pour les serfs attachés à la glèbe. Le servage n'entraînait point, pour les paysans des monastères royaux, les mêmes conséquences que pour les serfs des couvents non privilégiés, ni surtout que pour ceux des grands propriétaires laïques. Il leur assurait, au contraire, des avantages et des garanties, dont l'organisation si facilement oppressive de la société féodale rehaussait encore l'miportance ^ Ce qui se passait ailleurs se passa de même dans le pays d'Uri.

D'après le diplôme qui en attribuait la majeure partie à l'abbaye de Zurich, et qui, de siècle en siècle, fut confirmé par les successeurs de Louis le Germanique, les habitants, tant de condition libre que de condition serve, établis sur les terres du dit couvent, relevaient, — quant à la possession et à l'exploitation de ces terres, — de l'abbesse de Zurich ; — quant à l'administration publique et à la juridiction civile et criminelle — des avoués de l'abbaye ; — quant à la dépendance politique, — de la souveraineté impériale.

Le couvent de Zurich exerçait, comme propriétaire foncier, ses droits seigneuriaux par l'entremise d'intendants de son choix (Meyer)^ chargés de percevoir les revenus de ses domaines, d'exiger les dîmes, corvées, prestations et rede-

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vances d'usage, et de rendre la justice lorsqu'il s'agissait de quelqu'un des cas qui rentraient alors dans la compé* tence de tout seigneur terrien. Dans les assises domaniales, où l'on jugeait d'après les us et coutumes en vigueur dans chaque localité, tous les < hommes du couvent > (Got" tesh(mdeut€)j tant libres que serfs, intervenaient pour attester les précédents de cette tradition juridique. Les serfs possédaient, de plus, des droits civils et personnels (celui, entre autres, d'acquérir et de vendre) qui les élevaient fort au-dessus des conditions du servage ordinaire, et qui tendaient encore à les rapprocher des hommes libres, ce qui ne contribuait pas peu à faire des éléments divers de la population un tout compacte et bien uni \

L'avoué (advocatus, Kastvogt) de l'abbaye, — choisi par l'abbesse ou par le roi, et dont la charge, d'abord personnelle, devint ensuite héréditaire comme tous les offices publics et passa de la maison de Nellenbourg dans celle de Lenzbourg, puis de Zâhringen, — l'avoué de l'abbaye avait pour mission, d'un côté, de faire respecter les droits de l'abbesse, et, de l'autre, de protéger les hommes du couvent. Il devait, en particulier, les représenter dans les occasions où ils auraient dû comparaître, en personne, et hors de chez eux, devant les comtes ou fonctionnaires pubUcs. Deux fois l'année, il tenait dans le pays même d'Uri sous le tilleul d'Altorf, des assises publiques, où les causes civiles et criminelles étaient jugées par les vassaux et les employés du couvent réunis en jury ; mais le prononcé et l'exécution de la sentence demeuraient réservés à l'avoué lui-même, qui percevait à son profit une portion des taxes et des amendes payées dans la vallée *.

L'autorité royale ou impériale n'abdiquait cependant

point ses droits de haute suzeraineté ; elle pouvait toujours les exercer directeiûent sur toute l'étendue de l'Empire, en évoquant à elle telle ou telle question, ou même en modifiant l'état politique de telle ou telle contrée. Mais on ne trouve alors, en ce qui concerne Uri, nul exemple de cette intervention suprême. On ne voit pas davantage que le rétablissement du duché d'Allémanie (917) ait eu, pour la condition intérieure de la pauvre vallée, ni pour celle des autres Waldstâtten, la moindre conséquence. Le seul diplôme royal où il s'agisse de ce petit territoire est une charte d'Othon le Grand (952), par laquelle il confirme à l'abbaye de Zurich, non-seulement les biens, les droits et les immunités dont elle jouissait, en vertu de la donation de Louis le Germanique, mais encore la libre propriété, aux mêmes conditions, d'acquisitions nouvelles faites par le couvent. Dans le nombre de ces acquisitions se trouvent deux locaUtés de la vallée d'Uri, Burglen et Silenen, qui ont été achetées, dit le roi, « toutes les deux en notre présence •. » Ceci est une des preuves qui démontrent qu'une portion seulement de la vallée avait été originairement concédée au monastère de S*-Félix et S*'-Régula, et que les abbesses de celui-ci cherchaient, selon l'invitation de Louis le Germanique, à y arrondir leur domaine. Mais les agrandissements qu'il reçut n'embrassèrent jamais tout l'ensemble du pays, et, à côté des propriétés de l'abbaye, il en subsista constamment d'autres, moins considérables il est vrai, entre les mains de grands et de petits propriétaires, laïques ou religieux, roturiers ou nobles *®.

Voilà, quant à l'état général du pays d'Uri, pendant la première période de son histoire, tout ce que l'on peut savoir, ou, pour mieux dire, tout ce que Ton peut légitime-

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ment conjecturer. Les événements proprement dits, les incidents de la vie publique font, en revanche, presque entièrement défaut. Une discusssion entre des halntants de la vallée et l'abbaye de Zurich, au dixième siècle ; un litige entre les gens d'Un et ceux de Glaris à la fin du douzième ; c'est tout ce que les documents historiques nous révèlent, pendant cette longue période, sur l'existence de la chétive peuplade, dont les annales ont presque toujours été aussi stériles que le sol même qu'elle occupe. Dans les deux occasions dont nous venons de parler, c'est la défense de leurs droits qui met en scène les habitants d'Uri, et, quoique l'objet ne soit pas d'un ordre bien relevé, — puisqu'il ne s'agit, d'un côté, que de redevances agricoles, et, de l'autre, que de limites tracées dans les hautes régions des Alpes, où ne se hasardent encore aujourd'hui que de hardis chasseurs de chamois, — ces droits n'en sont pas moins ceux qu'avait le plus à cœur cette population de p&tres. La fermeté avec laquelle elle maintient, soit en face des prétentions de ses supérieurs, soit en face des empiétements de ses voisins, ce qu'elle regarde comme ses biens légitimes et héréditaires, cette fermeté dénote à la fois un esprit foncièrement indépendant et un sentiment très-vif des intérêts communs. A ces traits, on reconnaît les ancêtres des futurs fondateurs d'une libre confédération.

Voici, en peu de mots, les deux incidents qui, comme un rayon de lumière pénétrant dans une obscure caverne, illuminent d'une passagère lueur l'histoire d'Uri en ces temps reculés. L'an 955, Burchard, avoué de l'abbesse de Zurich, exigeait d'habitants de la vallée (inhabitcmtes Uroniœ) tenanciers de l'abbaye, qu'ils se soumissent à un nouveau dénombrement des dtmes fait par lui, sans

doute à Toccasion d'un plus grand développement donné à Texploitation du sol (decmacionem quesivU). Les vassaux, par Torgane de deux des leurs, Cumpold et Liuterich, repoussèrent les prétentions de Tavoué, en constatant, conformément au droit et à la loi de leurs pères, par le moyen d'une enquête, que c'était à eux qu'il appartenait de procéder à ce dénombrement (adversus Ultmi patrum nostrorum jure et lege cowtestati sumus ndbis hoibendam). Après avoir montré (si du moins nous comprenons bien la phrase), quels étaient les fonds de terre sur lesquels on pouvait racheter la dlme, et quelle était la redevance en cire et en huile due annuellement à Tabbaye, ils consentent (leur droit étant ainsi établi et leurs obligations précisées), à « amener dans une grange, pour en nourrir jusqu'à la mi-mai les agneaux donnés en dlme, la dixième partie des foins récoltés dans les lieux où ne peuvent arriver ni chars, ni chevaux ". >

On peut voir dans ces détails la preuve des récentes conquêtes faites dans les hauts pâturages des Alpes d'Uri, jusque-là inexploités, puisqu'ils ne payaient pas encore la dime. De là on peut également conclure qu'il ne s'était pas encore écoulé un très-long laps de temps depuis qu'avait conunencé le défrichement . des parties basses de la vallée, opération qui devait nécessairement précéder l'occupation des alpages, seule ressource importante de ce pauvre pays et presque seule raison d'être de sa population. Quoi qu'il en soit, les tenanciers de l'abbaye de Zurich, voulant que les obligations réciproques demeurent exactement fixées, signifient à l'avoué l'arrangement convenu, selon la teneur d'un acte en bonne forme, passé à Uri en présence de dix-neuf témoins, dont les noms, conmie ceux de Cumpold

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et de Liuterieh, ont une physionomie essentiellement germanique. Aussi est-il difficile, pour le dire en passant, de n'y pas reconnaître l'un des signes de l'origine allémanique de cette population, dont le caractère tenace et les mœurs rustiques se laissent, de même, si clairement entrevoir soùs l'aride langage d'un document officiel. Mais ce que ce document nous laisse surtout discerner, et ce qui nous importe davantage, c'est que déjà il existait à Uri un groupe d'hommes qui se trouvaient en possession de privilèges qu'ils savaient défendre contre toute usurpation.

Vers la fin du douzième siècle, en 1196, à la suite de conflits qui paraissent avoir existé de longue date entre les gens d'Uri et ceux de Glaris, relativement à des rectifications de frontières sur les confins du Schàchenthal et de la

vallée de la Linth, un compromis intervient, auquel le comte palatin de Bourgogne, Othon, fils de l'empereur Frédéric Barberousse, accorde < son consentement, parce qu'il est, dit-il, l'avoué de Glaris > (ejtcs consensu, quia ipse est advccatKS Claronensis). La vallée de Glaris était, comme celle d'Uri, une propriété ecclésiastique, qui appartenait au couvent des religieuses de SecMngen et dont l'avouerie se trouvait entre les mains du comte Othon. C'est ce qui explique l'intervention de celui-ci, destinée à sanctionner une transaction que les ressortissants de Seckingen n'avaient pas seuls l'autorité de conclure. H aurait dû en être de même pour Uri; mais ce qui semble indiquer que tel n'a cependant pas été le cas, et que les habitants de la vallée ont pu agir par eux-mêmes, sans avoir besoin de la ratification de leur supérieur, le duc de Z'âhringen, avoué du couvent de Zurich, c'est que le diplôme du fils de l'empereur ne fait aucune mention de celle-ci, et tient e*" '^ '^^e pour

suffisante Tadhésion des gens d'Un. Si cette conclusion est exacte, il en résulterait qu'ils avaient assez pris Thabitude de s'entendre sur la défense de leurs intérêts, pour que Ton consentît, d'une part, à leur permettre de les régler en commun, et, de l'autre, à traiter directement avec eux sans ultérieure sanction *^.

Ce n'est pas à dire, néanmoins, qu'ils fussent déjà entrés en possession des droits constitutifs d'une véritable commune, ou d'attributions analogues à celles dont jouissaient les villes qui, dans l'Empire, possédaient un régime municipal indépendant. Au début du treizième siècle (1210), nous les trouvons encore dans la même condition légale où les avait placés la charte de Louis le Germanique. L'abbaye de Zurich exerce toujours ses droits seigneuriaux dans la vallée, et son avoué conserve la juridiction supérieure que lui avait conférée le diplôme de 853. Mais il est probable que les gens d'Uri, grâce à leur éloignement du couvent suzerain, grâce à l'isolement où les plaçait la situation peu accessible de leur territoire, grâce au relâchement des liens de subordination que devaient faire respecter des employés pris sur les lieux mêmes, il est probable, disons-nous, que peu à peu les gens d'Uri en étaient venus à agir avec une sorte d'autonomie dans les aiBFaires d'un intérêt purement local. Cette autonomie avait eu probablement pour point de départ une organisation analogue à celle qui se montre, à cette époque, sur divers points de l'Empire, et qui réunissait en une même corporation ( Marlcgemssenschaft ) les copropriétaires des biens communaux^ ^ Les circonstances particulières où se trouvait la vallée d'Uri lui permirent de profiter, mieux qu'on ne put le faire ailleurs dans les campagnes, de ces rudiments

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