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CHAPITRE VIII

Origines de la connaissance de la cause externe. — La prévision motrice de reflet sensoriel et trophique est la prévision de la cause extérieure.

— Réversion du réel interne au réel externe. — IViiture du mouvement volontaire. — La prévision motrice dans l'image excentrique. — Expériences d'où elle naît. — Organisation dynamique des fonctions perceptives. — Processus en vertu desquels nous considérons comme externes les sensations initialement internes des sens. — A l'image nativement excentrique on ne peut attribuer la valeur d'une expérience.

— La valeur logique de l'expérience naît de l'essai psycho-moteur qui prédétermine l'image dans le sens. — L'image n'est pas la représentation de la chose extérieure, mais le signe de l'action causale qui la détermine. — Valeur logique de ce .signe. — La connaissance de l'objet ne consiste pas dans sa représentation : elle consiste dans la prévision des impressions (ju'il doit produire sur les sens. — Le réel extérieur est connu au moyen des signes sensoriels par lesquels il nous parle à la façon d'un langage créé par l'expérience. — Examen critique de la théorie de la connaissance représentative. — L'expérience externe ne présuppose pas la connaissance de la causalité. — Impossibilité de l'induction de la causalité dans la théorie de la connaissance représentative.

Comme lous les vcrLébrc.s, nous vivons persuadés que les sens ne réagissent pas spontanément. Nous savons tous que ce phénomène psychique que nous appelons lumière n'apparaîtrait jamais si les milieux do Tœil étaient obstrués, et ({uc rion do Icxtoriour ne parviendrait jusqu'à la rétine pour l'exciter. Les nerfs olfactifs, gustatifs, acoustiques, thermiques et tactiles ne réagiraient pas si leurs terminaisons périphériques s'étendaient dans le.^ eavilés fermées où aboutissent les nerfs de la sensibilité organique. Comment

savons-nous que les ondes qui affectent Torgane de Corii ou les bâtonnets rétiniens ne naissent pas du milieu dans lequel elles s'implantent, comme cela a lieu avec ceux de la sensibilité cardiaque ou rénale, mais qu'elles procèdent, au contraire, d'une action extrinsèque à ce milieu intra-organique? Ce qui ne fait aucun doute, c'est que nous le savons; ce qu'il nous importe de constater, c'est comment nous arrivons à le savoir.

A notre époque, il y a des savants qui renoncent à cette investigation, et, en étudiant la succession des phénomènes psychiques, en arrivent à cette illusion, que pour les décrire ils n'en ont pas besoin ; mais il y a une question de fait qui incontestablement s'impose à tous, et avec laquelle il est inutile de biaiser, car elle réapparaît toujours. Nous savons tous que nos sens ne réagissent pas d'une manière autonome ou spontanée, et que lorsqu'ils le font, nous considérons comme hallucinatoires les images qui naissent ainsi; les images saines naissent toujours d'une action extrinsèque aux sens, et cette action subsiste comme la condition absolue et nécessaire de sa possibilité, si nécessaire et absolue que si elle n'existait pas nous serions sourds et aveugles et que la sensibilité externe ne fonctionnerait pas.

Rechercher les origines de la connaissance de la causalité est tout autre chose que d'étudier ce qu'est cette même causalité. En étudiant les origines empiriques de la connaissance du réel nous ne nous sommes pas préoccupés de savoir si c'était un être, une idée, une volonté, un principe immanent d'une évolution incessante^ etc. ; notre problème était plus modeste et se réduisait à cela : Comment savonsnous quil y a quelque chose? Ainsi, nous ne nous préoccupons pas de savoir si dans Texterne la cause est un principium fiendi générateur de tous les changements possibles ou générateur de la liaison logique; la seule chose que nous nous proposons est la recherche suivante : comment savons-nous par l'expérience que nos sens ne réagissent pas spontanément?

Nous dirons en passant que l'origine empirique de la connaissance du réel et de la cause, selon nous, ne préjuge ni n'annule le problème métaphysique, comme on pourrait le croire à première vue. Le problème métaphysique subsistera tant qu'il y aura des hommes supérieurs.

Revenons sur nos pas et reprenons la question au point où nous l'avons laissée; puisque la connaissance de ce que l'image sensorielle est un effet déterminé, elle apparut en même temps que la connaissance du réel. Nous avons dit que ce que l'on symbolise au moyen des images est ce que l'expérience trophique nous a appris à contenir la matière nécessaire, que demande impérieusement l'organisme. Le bœuf chez qui une abstinence prolongée augmente la faim de sel, croit reconnaître ce corps par une certaine impression visuelle qu'il rectifie ou ratifie ensuite au moyen d'une image sapide qui lui est familière. Supposons que, lorsqu'il paît, l'aspect de certaines roches, ou dun caillou, lui rappelle l'aspect de la boule de sel qu'à l'étable il était habitué à lécher : il se mettra à goûter l'objet, pour savoir si c'est ou si ce n'est pas ce qu'il désire. Dans le cas affirraatif, l'excitation du nerf gustatif évoque une image au moyen de laquelle il constate qu'il se trouve en présence de quelque chose dont la sensibilité trophique accusait l'absence et qui maintenant fournit les mêmes effets qu'auparavant.

A supposer qu'il connaisse ce quelque chose, comment sait-il que c'est ce quelque chose qui a impressionné son goût?

Comment sait-il que cette sensation gustative n'a pas surgi spontanément dans sa conscience? 11 le sait au moyen du mouvement volontaire qui a poussé sa tête et l'a amené à appliquer sa langue sur un endroit donné de l'espace, car il prévoit que le signe par lequel il se représente la chose si désirée réapparaîtra à nouveau. En su|)posanl (jue par un travail antérieur cotte image n'eût pas été représentative de quelque chose, l'animal pourrait la provoquer delà môme

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manière par le mouvement; mais cette gustation serait purement interne, car elle ne serait le signe de rien de connu ; si elle apparaît maintenant pour signaler la présence d'une chose désirée, Tanimal prédétermine au moyen du mouvement l'endroit où réside ce quelque chose qui manque, et au point où réapparaît Fimage-signe il croit pouvoir trouver ce qu'il désire. Cette croyance résulte d'un processus logique très légitime et bien fondé. Tant que l'image manque, il reste dans la conscience la connaissance de quelque chose d'absent qui ne reparaîtra que jusqu'à ce que l'image surgisse et en montre la présence ; mais lorsque au moyen du mouvement elle renaît, le sujet formule l'induction suivante : cette chose qui est rendue présente au moyen de limage, est la même chose qui détermine limage.

Si le bœuf applique la langue (passons maintenant au cas négatif) sur ce qu'il soupçonne être salé, et constate qu'il n'en est rien, il n'insiste pas, il s'éloigne, et dans cette attitude il procède comme s'il raisonnait de la manière suivante : puisque limage-signe de ce qui me manque ne réapparaît pas ^ il ny a pas là ce qui la détermine.

Dans les cas cités, tant dans le cas affirmatif que dans le cas négatif, le sujet procède comme si au moyen d'expériences motrices il s'était informé que le réel est en dehors de l'organisme et où il est; mais pour que ces expériences soient véritablement instructives, il est nécessaire qu'au préalable il ait acquis la connaissance de ce qui lui manque; car si cette connaissance lui faisait défaut, alors même que l'impression sensorielle serait provoquée en un point donné de l'espace, il est clair qu'elle ne serait pas intellective, n'étant représentative de rien du tout. En réfléchissant ^ien, on comprend que, logiquement, la connaissance de ce qui calme la faim est supposée antérieure à celle de la causalité, puisque le sujet se trouve actuellement informé, au moyen de toutes les expériences motrices, de la direction qu'il doit imprimer au mouvement pour arriver à l'endroit où apparaît Timpression et non en deçà ou au delà.

De quel élément logique sera-t-il possible d'induire qu'en cet endroit réside une cause impressionnante? Comment pourrait-on affirmer que là-bas il existe quelque chose, si cette chose n'agit pas sur le nerf qui uniquement accuse reflet reçu?

Dans de pareilles conditions la connaissance de la causalité, au point de vue inductif, est complètement impossible; et il faut croire, conformément à la thèse spéculative, que la tendance qui nous oblige à attribuer l'impression à une condition externe, nous est imposée de l'intérieur, comme un premier principe non acquis par Texpérience, Nous avons déjà exposé, dans le chapitre précédent, que cette hypotlièse, créée pour expliquer un fait très certain qui véritablement est inexpliqué, et posée en ces termes, ne nous plaît pas et ne peut pas nous plaire, parce qu'on n'observe pas qu'à toute expérience externe se présuppose une expérimentation interne qui est son véritable fondement. Le vertébré ne peut attribuer les impressions qu'il a d'une chose extérieure, tant qu'il n'a pas acquis la connaissance de cette chose au moyen d'une expérience antérieure qui lui en signale l'existence; et, en admettant cette première connaissance fondamentale, il faut ensuite que le sujet, au moyen d'expériences de mouvement, s'assure que cette chose réside en dehors de son propre organisme, jusqu'à arriver à déterminer l'endroit où elle réside.

Le petit chien qui, par l'impression lumineuse, thermique et acoustique, arrive à se rendre compte de la présence de quelque chose, avance vivement le museau, comme si dans son intelliii^ence s'était formulée la prévision motrice qu'en tâtonnant dans l'espace il trouvera ce qui impressionne son goût et son tact buccal. Possède-t-il de la même manière cette prévision relativement aux trois premières? Se rend-iJ compte que réellement elles sont déterminées par un acte extérieur?

On peut croire (|ue la faible lueur qui briMo à l'impro-

viste dans sa conscience, que cette impression thermique dont il ne sait Torigine, puisque les régions tactiles ne se sont pas encore organisées et qu'il n'a pas acquis le sentiment du lieu ou de Tendroit affecté, que ce timbre qui résonne à ses oreilles, sont des images comparables à celles d'une légère piqûre, d'une démangeaison, si chaque fois qu'il a pris le biberon elles ont coïncidé avec l'extinction de la faim, jusqu'à devenir intellectives de cet effet. Si l'on examine ces phénomènes, on n'y trouve pas le sentiment de la causalité comme dans le goût et dans le tact buccal, sensations qui ont toujours apparu à la suite d'un mouvement. Si l'on pousse la question plus avant, on peut se demander : cette sapidité et ce tact, ont-ils été donnés originellement comme une prévision motrice? Au point de vue physiologique, nous devons reconnaître, conformément à ce que nous avons dit au chapitre iv, que le mouvement n'est pas produit avec l'intention volontaire de provoquer ces sensations ; mais qu'à force de les voir survenir à la suite du mouvement, on finit par les prendre comme un biit^ ce qui nous indique qu'il y a un certain laps de temps pendant lequel le sujet ignore qu'elles sont déterminées par une cause. Pour que cette induction puisse se formuler il est nécessaire : 1° que laddition latente centrale fournisse la conscience de leur identité; 2« qu'elles aient été interprétées comme signes de l'effet trophique; c'est seulement ainsi que l'on comprend que, quand on attend leur réapparition et que cette réapparition n'arrive pas, le stimulant trophique éveille l'impulsion motrice, et qu'en celle-ci se préformule, chaque jour avec plus de clarté, l'intention de les provoquer. Mais l'intention de provoquer l'image-signe de ce qui doit calmer la faim, consiste-t-elle seulement à savoir que ce qui calme la faim est la même chose que ce qui impressionne la bouche? Voyons donc comment le bœuf qui lèche la pierre blanche avec l'espoir d'évoquer l'image-signe de l'aliment désiré procède de la même manière que le jeune chien qui tâtonne dans l'espace

OU que reniant qui tend à impressionner sa bouche en cherchant le télin maternel; la seule chose qui difTérencie ces états consiste dans le plus ou moins d'habileté qu'ils ont dans ces mouvements : car, tandis que lanimal adulte procède avec une précision admirable, en s'adaptant à la cause impressionnante, celui qui, par manque d'expérience, n'a pas encore acquis la maîtrise de ses muscles, procède avec une hésitation visible. Cependant chez les uns et chez les autres l'intention de reproduire des images déjà connues est manifesle, car elle est la représentation vive de l'efTet trophique attendu. Cette tendance à coordonner les contractions musculaires de façon que le sens soit mis sous l'action immédiate de l'excitant dont naîtra limage-signe de laliment naît de Tantécédent trophique qui la détermine. En supposant que cette condition physiologique n'existât pas et que l'individu ne sentît pas le besoin de reproduire les images qui lui annoncent la présence de ce que l'organisme réclame, on ne comprend pas quel mobile pourrait pousser le sujet à fixer les directions visuelles, et, en général, à mettre les sens sous le domaine de l'innervation psycho-motrice, zone de liaison entre ceux-ci et ceuxlà. Il est logique et naturel de considérer que les impulsions au mouvement sont obéies avec le dessein préconçu de fournir à l'organisme ce qu'il réclame; ot de là vient que, dans celte période initiale des fonctions perceptives, tout se subordonne à ce besoin suprême, et que le sujet se préoccupe seulement de connaître ce qui lui convient. Nous avons dit que connaître l'aliment, ce n'est pas connaître des objets : c'est fixer des images représentatives de l'eiret trophique et non des corps extérieurs isolés; et comme il y a le besoin de pouvoir reproduire des images quand il convient, le sujet, au lieu d'attendre passivement qu'elles réapparaissent par hasard ou sans qu'il sache comment, cherche sans cesse à arriver à les reproduire au moyen du mouvement. En nous pénétrant bien de la nature de la vie inlollective naissante, nous comprenons que le sujet ne sait pas

que la chose qui le nourrit existe parce qu'il la touche, irims qu'il la touche et la touche de nouveau chaque fois qu'il en a besoin, car il sait que cela est dû à ce qu'elle contient Fahment désiré. L'odeur, la saveur, le son, la couleur, sont d'abord considérés comme signes de ce qui nourrit, avant de l'être comme signes de l'objet; et comme ces signes n'apparaissent que jusqu'à ce que l'absent devienne présent, il ne peut les considérer comme spontanés, pas même dans cette phase purement interne de l'expérience trophique, car bientôt se répète le fait qui lui apprend que quand ce qui nourrit est absent il ny a pas de signes, et que quand il y en a il est présent. Cette impulsion à la réversion extérieure d'une expérience purement interne est déterminée par l'innervation psycho-motrice. A mesure que le sujet arrive à provoquer dans les sens ces images-signes qui lui dénoncent la présence de l'aliment, de plus en plus s'affermit la certitude qu'elles ne sont pas spontanées, mais déterminées par cet aliment même, et de là la tendance invincible à considérer les images comme signes de cet aliment.

Hume a dit, avec la loyauté qui le caractérise, que la tendance qui pousse à rapporter le phénomène à sa cause (et un phénomène est toujours ce qui nous apparaît sous forme d'images), étant instinctive, ne pouvait logiquement s'expliquer. Il avait raison de le croire ; il n'avait pas raison de croire que l'instinct est une force aveugle. V instinct qui pousse le vertébré à attribuer l'image à sa cause est un raisonnement dont les données sont imposées par l'excitation périphérique. Le sujet, lorsqu'il rapporte l'image à sa cause, admet comme valable une conclusion fondée sur une expérience si rigoureuse, que jusqu'à présent les physiciens et les chimistes n'en ont pas trouvé de meilleure. L'image est un phénomène qui s'est manifesté antérieurement à un effet trophique; et comme il est toujours arrivé que cet effet survenait derrière cette image, on a fini par se représenter celui-ci par celle-là. D'un côté on sait que

l'efTeL Irophique ne doit pas survenir tant que ne réapparaissent pas ces signes, et cette prévision lient à ce qu'on se souvient qu'il en a été toujours ainsi; d'autre part on sait que lorsque ces signes réapparaîtront, Teslomac accusera sensoriellement la présence de quelque chose qu'il n y avait pas auparavant; et la perception de celte chose préexiste dans la conscience trophique sous forme d'appétit, avec tant de clarté, qu'elle règle la quantité de suc psychique qui doit commencer la digestion. En supposant arbitrairement que les termes de cette série, logiquement liés, se succèdent sans l'intervention du mouvement, le sujet ignorera que ces phénomènes sont déterminés par une chose extérieure, c'est-à-dire par une cause. Mais, à supposer qu'ils soient provoqués intentionnellement par Texpérience motrice, comment le sujet peut-il alors douteique ce qui détermine Timage-signe de ce qu'il perçoit sous la forme d'appétit est la même chose que ce qui impressionne sa sensibilité gastrique, et que ce qui impressionne sa sensibilité gastrique est la même chose que ce qui ultérieurement introduira dans l'organisme ce qui lui manque?

En réalité, Fanimal, dans l'action do manger, éprouve trois effets distincts qui ont été unifiés par un processus logique préétabli, rendant présente une chose qui était absente. 11 est impossible d'inférer de chacun de ces trois effets la connaissance de cette chose absente; mais de leur association vient naturellement Tinduclion de ce qui manque; et si le sujet, dans ces conditions, remarque (jue ce qui lui manque est rendu i)résent au moyen du mouvement, alors il acquiert la prévision ou la capacité de pouvoir déterminer de nouveau les effets qu'il avait éprouvés d'autres fois sans savoir comment; maintenant, [)ar le seul fait qu'il peut les provoquer de nouveau, il sait «luand il les éprouvera, car il sait quels mouvements il doit exécuter pour y arriver, et de là naît la connaissance empirique de la causalité. Un animal qui ne pourrait exécuter de mou-

vemenls volontaires, et qui par cela ignorerait comment il doit mouvoir les muscles de sa bouche pour provoquer le contact du tétin sur ses lèvres, une certaine sapidité, une certaine impression thermique qui lui annoncent la présence de Taliment, peut connaître cette chose; mais il ne peut se rendre compte qu'elle est extérieure, parce qu'il lui manque Félément réversif de cette expérience interne ; mais quand Texpérience motrice viendra lui démontrer qu'il n'est pas impuissant, et qu'au lieu d'avoir à attendre passivement que surviennent ces images et ces sensations gastriques, pour apprendre la présence de l'aliment, il peut compter sur des moyens puissants pour amener leur réapparition toutes les fois que cela lui conviendra, alors il considère l'aliment comme une chose extérieure dont il doit s'approcher d'une manière appropriée, pour que de nouveau réapparaissent ces images, ces sensations gastriques et cet effet trophique ultérieur, qui apparaissaient auparavant sans qu'il sût quand et comment ils devaient apparaître. Par une semblable réversion, le réel interne devient le réel externe, et la cause de la vie intellective du sujet subit une transformation radicale. Auparavant, quand il avait faim, le contact imprévu du tétin, la sapidité ou l'impression thermique lui annonçaient la présence de l'aliment; maintenant il désire ce contact et précoordonne les contractions musculaires d'où résulte la succion, avec l'intention manifeste de faire réapparaître ces signes, ces effets gastriques et trophiques, car il a acquis la prévision motrice qu'il y a une chose qui les détermine comme il les déterminait auparavant quand cette prévision n'existait pas encore.

Si auparavant l'image d'une couleur blanche lui présageait un certain malaise trophique et celle d'une couleur rouge un bien-être, maintenant de l'intérieur il y a une impulsion qui le pousse à remuer les yeux et à entreprendre l'apprentissage laborieux de l'accommodation visuelle pour que l'image rétinienne corresponde à ce qu'il désire. Il y

a eu un temps où l'altéré, lorsqu'il éprouvait la fraîcheur et le contact de l'eau qui coulait dans sa bouche, savait que sa soif serait élanchée, car il l'avait déjà constaté; mais il est venu un temps où, mieux instruit par l'expérience trophique qu'auparavant, il cherchait, lorsque la soif le harcelait, la chose absente qui devait impressionner sa bouche; et quand il percevait au loin son murmure ou l'entrevoyait, pénétrée par la lumière comme un cristal, il savait que ce qui impressionnait ainsi ses yeux et ses oreilles était la même chose qui impressionnait sa bouche d'une certaine manière, et aussi la môme chose qui déterminait dans son organisme tel effet trophique. Les petits geais, qui au sortir de l'œuf ouvrent désespérément leur bec et avalent les morceaux de viande que la mère y dépose, savent à peine, dans les premiers temps, que ce qu'ils mangent est quelque chose d'extérieur; mais à mesure que la chose qu'ils ingèrent est attribuée à l'extérieur au moyen d'une odeur, au moyen de la perception d'un battement d'aile qui annonce son arrivée, il se formule dans leur intelligence la préintuition de celles qu'ils recevront dans leur jabot, et à cet effet ils en anticipent l'entrée, répandant le suc psychique approprié qui doit les attaquer, et l'effet trophique ultérieur qui doit survenir et dont ils ont le souvenir. Lorsque ces oiseaux abandonnent le nid et (jue les besoins de leur nutrition les obligent à clierclier l'aliment, c'est au moyen du mouvement qu'ils doivent le trouver; et pour y arriver ils ne comptent sur d'autres ressources que celles que leur fournissent les images qui prédéterminent dans leurs sens, quand ils visent la lumière lointaine ou «{uand ils s'orientent à 50 kilomètres par exemple, l'odeur lointaine (jui affecte leur odorat. Oui dirait que cette odeur et cette image visuelle, qui font reconnaître de si loin la nourriture, sont les mêmes signes que ceux par lesquels l'animal savait (jue sa faim se calmerait alors qu'il ignorait qu'ils étaient déterminés par une cause? Supprimez alors le mouvement : ces perceptions prodigieuses ne seront

plus possibles, car il manquera à Tanimal Télément générateur de cette réversion externe qui lui permet d'attribuer à une cause les effets qu'il éprouve et de mesurer Fespace intermédiaire qui le sépare de cette cause.

Toute tentative motrice faite pour reproduire une image présuppose toujours la préintuition de la cause externe qui doit la déterminer. Dès Imstant que Timage est interprétée comme le signe de Teffet tropliique, elle se fait représentative du réel extérieur ou de la cause. Ce qui, si nous considérons le sujet, nous apparaît sous la forme d'une entrée qui détermine l'effet trophique, en regardant au dehors, nous apparaît comme la possibilité de cette entrée et comme la source d'où cette entrée procède. De là vient que le vertébré ne peut considérer la chose en elle-même ou indépendamment des effets psycho -physiologiques qu'elle détermine, parce que cette cause, qui ne détermine pas d'état, est comme un gardien endormi. Pour leur part, les effets sensoriels et trophiques, considérés en leur qualité d'effets ou détachés de l'action qui les détermine , s'accusent de la même manière ; seulement cette succession n'est pas prévue extérieurement. Nous avons dit, en exposant les origines de la connaissance du réel, que l'image-signe, en éveillant le souvenir trophique, éveille la mémoire vive de ce qui est toujours arrivé et de ce qu'il arrivera maintenant de nouveau, et que pour cette raison elle était représentative du réel intérieur qui manquait. De même, le souvenir du mouvement qu'il faut effectuer pour que réapparaisse l'image-signe de ce qui doit déterminer l'effet trophique, est aussi la mémoire de ce qui doit déterminer les effets sensoriels et trophiques; et, de même qu'antérieurement dans le souvenir trophique la connaissance se manifeste avant l'effet qu'expérimentait l'organisme, de même maintenant se présuppose dans l'intuition de ce mouvement la connaissance de l'effet qu'éprouvent les sens, la sensibilité gastrique et la sensibilité trophique avant qu'elles les éprouvent. Cette prévision motrice constitue

par elle-même la connaissance de sa cause déterminante, prévision qui est le caractère distinctif du mouvement volontaire.

L'expression « mouvement volontaire » est d'un emploi imprécis et vague. Les uns comprennent que tout mouvement déterminé est rendu volontaire par la contraction des muscles à fibres striées; les autres comprennent que tout mouvement d'origine psychique ou centrale est volontaire, sans exposer d'une façon concrète en quoi consistent ces mouvements; la plupart comprennent que tout mouvement adapté à un but est volontaire, sans considérer que l'innervation cardio-vasculaire, l'innervation gastro-intestinale, etc., s'adaptent à un but, comme s'y adaptent tous les mouvements des êtres vivants. Lorsque nous prétendrons distinguer les mouvements volontaires de tous ceux qui ne le sont pas. nous noterons que les premiers tendent à provoquer une sensation dune manière prévue, soumettant à cet effet la terminaison périphérique du nerf à l'action de ce qui doit l'exciter. Cette action peut procéder de l'organisme ou de Textérieur.

Comme exemple de la première, on peut citer la contraction ou l'ouverture du sphincter vésical ou du sphincter rectal, les tractions ou les pressions exercées sur les nerfs intra-musculaires de Golgi et de Kûhne dans l'effort, la compression, le glissement ou la rotation exercés sur les surfaces articulaires, etc. Le plus souvent c'est que le mouvement volontaire se propose ou a l'intention de provoquer des impressions externes, adaptant le sens à la cause impressionnante, de telle manière qu'il reçoive isolément l'excitation qui doit déterminer l'image désirée. Quand, après un long apprentissage, le sujet est maître de son système musculaire, lorsqu'il tourne les yeux, qu'il étend le bras ou ouvre la main pour saisir un objet qu'il porte à la bouche, le corps qu'il doit goûter, qu'il aspire l'air pour sentir la rafale qui passe, alors existe dans son intelligence la prévision que dans la rétine apparaîtra l'image des

objets situés du côté où les yeux ont été tournés, dans la main l'impression du corps, dans la bouche la saveur, dans le nez Todeur, comme si tout cela était su depuis le commencement de la vie ; et si cette prévision motrice n'existait pas, les impressions pourraient avoir lieu de la même manière, mais le sujet ignorerait ce qui les a déterminées, et Tendroit où cette excitation agit sur l'expansion périphérique du nerf sensoriel.

Si le sujet sait maintenant que pour que les objets situés du côté externe impressionnent sa rétine, il faut qu'il tourne les yeux du côté interne, c'est parce qu'il existe la prévision motrice de la direction dans laquelle apparaîtront les images; s'il se sent capable de regarder avec plus d'attention et de rendre plus distincte l'image de l'un des objets qu'il localise dans les plans profonds de ce champ visuel, c'est parce qu'au moyen de Texpérience motrice il a acquis la capacité d'impressionner un endroit rétinien déterminé de préférence à d'autres, en le soumettant plus isolément à l'action des rayons lumineux; et si cette action peut être circonscrite à un point sur lequel l'image est particulièrement claire et brillante, comme le point visuel, cela est dû aussi à l'expérience motrice, si parfaitement différenciée qu'elle peut déterminer le point ou signe local où le phénomène photoscopique doit avoir lieu. Cette domination motrice de la rétine n'est autre chose que la connaissance anticipée de la façon dont il faut mouvoir les muscles accommodateurs de la vi-sion, pour que l'organe puisse être adapté à la chose extérieure qui doit l'impressionner; et de la connaissance de ces points internes provient la connaissance des points externes sur lesquels l'image est projetée. La prévision de ce qui doit arriver dans la rétine, suivant qu'on la soumet à l'influence d'une action ou d'une autre, préfixant sur elle des points différenciés qui doivent la recevoir, est intuitive de la cause externe. Le vertébré ne sait pas que l'image visuelle correspond à la chose réelle qu'il se représente par elle, parce

que cette image se projette sur cette chose; bien au contraire, il sait qu'elle se projette sur cette chose parce qu'au moyen de Texpcrience motrice, lentement et péniblement élaborée, il a appris, peu à peu, que l'image se montrait suivant la manière dont il adaptait l'appareil récepteur à cette chose réelle que l'organisme réclamait; et comme il se trouvait, dans notre exemple, que le blanc et le rouge, signes d'un bon et d'un mauvais effet trophique, apparaissaient et disparaissaient à ses yeux sans qu'il sache comment, il s'est efforcé, au moyen d'essais et de tâtonnements répétés, à fixer les deux couleurs, apprenant en premier lieu à fixer ses yeux tremblotants comme ceux d'un aveugle, ensuite à les diriger, toujours dans le but intéressé de prédéterminer sur la rétine le signe qui lui annonçait la présence de l'objet réel qu'il désirait; mais prédéterminer le signe au moyen du mouvement, équivaut à savoir qu'il peut provenir seulement de l'action de ce qui le détermine; et pour cela, il faut le suivre dans l'espace, quand il s'éloigne, pour qu'il continue à impressionner, ou il faut fixer les yeux quand ils tremblent devant lui, pour qu'il puisse agir d'une manière uniforme sur l'organe sensoriel. La connaissance de cette chose ne provient donc pas du phénomène photoscopique, mais bien de cette impulsion motrice qui le fixe d'une manière tenace et persistante, possédant l'intuition que c'est une action extérieure qui fait que l'appareil récepteur lui est toujours adapté.

Il nous semble que les points sensibles à la pression, disséminés sur la surface du tégument externe, se bornent à accuser l'existence de quelque chose d'extérieur, quand ils sont impressionnés par le contact. En faisant cette supposition, nous oublions que, au point de vue génétique, chacun de ces points est lié à une différenciation motrice qui nous permet de les impressionner dynamiquement, comme si l'esprit prévoyait les points qui doiv(Mit être impressionnés à la suite d'un mouvement. En marchant, nous élevons sans crainte la jambe, car nous sommes cer-

tains que les points tactiles de la plante du pied seront impressionnés, après leur trajet dans le vide; s'il arrive qu'une petite pierre inaperçue modifie l'impression tactile et que celle-ci se manifeste, non pas aux endroits de la plante du pied que nous nous représentons mentalement, mais en d'autres non prévus, cette sensation inattendue nous trouble profondément; si le terrain que nous croyions dur est mou, nous subissons également une perturbation, car nous avions prévu les points tactiles qui devaient être impressionnés, ainsi que l'intensité avec laquelle ils devaient l'être; et comme avec le terrain mou la pression exercée sur les corpuscules tactiles est inférieure à celle prévue, nous sommes surpris que la cause extérieure agisse sur eux autrement que nous l'avions prévu. De même, dans l'obscurité, nous déplaçons le bras dans la direction de la table de nuit, bien persuadés que la main touchera le marbre sur lequel se trouvent les allumettes que nous cherchons; et ce mouvement, symbole de tous nos mouvements volontaires tactiles, apparaît clairement dans la conscience comme la prévision de la sensation tactile, car elle nous fait savoir que cette sensation apparaîtra, et dans quelles régions, et même en quels points du tégument externe. On dirait que cette sensation apparut dans le sensorium, non pas comme le simple reflet de l'excitation périphérique, mais associée indissolublement à l'expérience motrice qui a prédéterminé l'endroit où elle devait être reçue. En supposant que cette expérience n'existât pas et que l'excitation eût lieu comme auparavant, le sujet ignorerait d'où elle procède, de même que dans la vision il ignorerait l'endroit où sont les points rétiniens affectés, si préalablement, au moyen d'expériences motrices appropriées, il n'avait fixé ces endroits où l'excitation devait être reçue. Le toucher est, comme la vision, un sens dans lequel la sensation est associée à l'impulsion motrice^ d'une façon indivise. Cette articulation inter-neuronale rompue, ce qui affecte le corpuscule tactile détermine indubitablement un effet senso-

riel, mais le sujet ignore qu'il est dû à une pression ou à une cause; quand le sujet, du dedans au dehors, la prédétermine au moyen du mouvement, quand à force d'essais il arrive à savoir quels muscles il doit contracter et la façon dont il doit le faire pour que l'impression se réalise dans telle région ou en tels points du tégument externe, c'est alors que naît dans Tesprit Tintuition de Textérieur qui impressionne les terminaisons tactiles, car par le travail d'un processus profondément logique, du à Texpérience, il recherche la cause qui détermine cet effet et le point où elle réside.

Pour y arriver, il lui suffit de diriger le mouvement vers cette chose et de la spécialiser de telle façon qu'il puisse y préfixer des points qui soient en dehors les uns des autres, puisque nous savons que ce qui impressionne la pulpe du doigt à l'endroit a n'est pas la même chose que ce qui l'impressionne à l'endroit 6, car il préexiste la connaissance de deux directions distinctes de mouvement. De la même manière nous savons aussi que le point visuel a n'est pas le môme que le point visuel 6, car nous avons préfixé, au moyen de deux directions distinctes, les points rétiniens sur lesquels lexcitation devait élre reçue électivement.

Les sensations des autres sens peuvent être représentatives du réel, sans avoir besoin d'être extériorisées comme les précédentes; mais le fait de savoir qu'elles sont déterminées par une cause ou qu'elles ne surgissent spontanément des sens, naît de processus psycho-moteurs très profonds, qu'il est difficile d'exposer dans une étude sommaire. L'oileur et le son que le vertébré attribue à des causes plus ou moins distinctes, impliquent logiquemcnl la connaissance de la direction dans laquelle se trouvent situées ces causes, et le mouvement seul juMit suivre celle donnée.

Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de songer que, pour voir ces excitations impressionner les sens du

côté du sud, il est nécessaire d'avoir conscience de cette direction, de même celle des autres présuppose la faculté de se mouvoir dans toutes les directions de l'espace; on voit par là que nous préjugeons ces images qui ne sont déterminées que tant qu'il préexiste dans l'intelligence l'intuition motrice qui nous confère la faculté de les projeter en dehors du sens récepteur.

Puisque nous ne pouvons pas en ce moment exposer amplement la psychogénèse d'où résulte la connaissance des directions olfactives, gustatives et acoustiques, que nous réservons pour la troisième partie de cet ouvrage, qu'il nous soit permis de décrire une expérience facile à constater, qui permet de mettre en évidence son origine empirique.

Si l'on habitue les volatiles de la basse-cour à recevoir l'aliment au son d'une casserole sur laquelle on frappe, au premier abord ils ne font pas attention à ce bruit, parce qu'ils ignorent ce qu'il signifie; mais à mesure qu'ils y voient le signe de la présence de l'aliment, il leur suffit de l'entendre pour qu'ils tournent la tête et prêtent attention à la chose qui va arriver. Si, peu à peu, on éloigne le son, toujours dans une même direction, ils accourent à l'endroit; et de cette façon, l'ouïe de ces volatiles, ordinairement si peu développée, devient plus sensible, car ils perçoivent le son à une distance relativement extraordinaire. La projection acoustique naît du grand nombre d'expériences motrices qu'ils ont effectuées en parcourant un môme chemin; la preuve qu'il en est ainsi, c'est que si on frappe la casserole à une même distance, mais à un endroit diamétralement opposé au premier, ils ne comprennent plus ce que ce bruit signifie. Nous ne prétendons pas démontrer par là qu'ils ne l'entendent pas, uniquement parce qu'ils n'en tiennent pas compte; notre but est simplement de montrer, au moyen de cet exemple, comment peut surgir la connaissance des directions acoustiques, et non de donner à cette description une importance

plus grande qu'elle n'a réellement. Si au moyen d'essais répétés nous habituons les poules à accourir au second point 6, de la même manière que nous les habituons à accourir au premier point a, l'impression acoustique est projetée avec la même perspicacité sur un point comme sur l'autre. Il en est de même avec les deux autres points cardinaux restants c et d. Lentement et graduellement, à mesure que s'accumulent un plus grand nombre d'expériences, ces volatiles qui ont commencé par connaître une direction, finissent par connaître les directions cardinales du cadran; et à mesure que par la répétition des mêmes actes les expériences deviennent plus précises et se fixent avec une plus grande clarté, la projection acoustique se perfectionne, au point que les volatiles se précipitent dans la direction de la ligne droite qui joint le point de départ au point où sonne la casserole. A la vue d'un pareil spectacle, n'importe qui dirait que c'est la projection acoustique qui oriente le mouvement, puisque, apparemnKînt du moins, les volatiles voient d'où vient le bruit; mais si Ton tient compte des antécédents génétiques de la connaissance de ces directions, le plus naturel est de croire qu'Us ne voient pas le lien cVorifjine du son parce ([uil esl émis là-bas, mais quils savent qu'il est émis là-bas, précisément parce qu'ils y sont allés, et dans ce cas le mouvement n'est pas orienté par une projection native : c'est la projection qui naît de la conscience du mouvement effectué.

Gomme on le comprendra, ce qui est dit plus haut s'applique de même aux projections olfactives. C'est la faculté de se mouvoir dans l'espace qui confère au sujet la faculté doricMiter les sensations jusqu'ù leur lieu d'origine.

Ainsi, nous voyons que les animaux les mieux doués par la nature pour le mouvement, sont ceux cluv. lesquels la finesse des sens se trouve être la plus grande; et c'est seulement (piand nous nous demandons coniment il se fait qu'il en soit ainsi, que nous remarquon»^ (jue cette finesse

Tluro. 14

ne vient pas de l'acte réceptif, mais de Vattention que l'animal prête à l'impression reçue, c'est-à-dire de la connaissance motrice de la direction dans laquelle elle est donnée. Le ressort trophique maintient cette attention éveillée, de même que l'antécédent logique initial qui commence par prendre l'impression comme un signe de ce dont on a besoin, par cela même qu'il en a besoin, la considère ensuite comme déterminée ; et on continue de la considérer toujours ainsi, quand plus tard on la prédétermine dans l'espace à une distance qui, en apparence seulement, semble très loin du sens.

Les images gustatives, thermiques, dolorifères, qui apparaissent sur une région tactile, s'accusent sous une certaine forme extensive. Johannes Muller attribue au goût le sentiment de l'extension, qualité qu'on peut aussi attribuer à l'impression thermique et à l'impression de douleur; mais si l'on examine bien le phénomène, il est naturel de croire que ces sensations sont purement intensives, comme les impressions acoustiques et olfactives, et l'espace dans lesquelles elles sont perçues naît dans l'entendement de la région tactile impressionnée. La clinique nous apprend que lorsque la sensibilité tactile est abolie, la sensibilité dolorifère et la sensibilité thermique sont d'une localisation très difficile, obscure, et aussi vague que peut l'être la sensibilité viscérale à l'état pathologique.

Par ces notes, nous prétendons seulement donner à entendre que l'élément qui nous porte à croire à l'existence de la cause extérieure ne provient jamais de la sensation même, mais bien de l'impulsion motrice qui la détermine. Une impression de chaleur ou de froid est considérée comme étant d'origine interne ou externe suivant que s'éveille ou non le souvenir d'un mouvement, en même temps que l'impression tactile; un point douloureux éveillé par la pression est considéré comme externe, parce qu'à cette pression se joint dans le sensorium l'impulsion qui pris les points tactiles comme points mécaniques d'application du

mouvement; mais si la douleur s'éveille spontanément ou détachée de toute impression motrice, on ne suppose pas, alors, (ju'elle soit dorip^ine externe, car rien dans la conscience ne porte à croire qu'elle ait été déterminée.

En réalité, les vertébrés jugent qu'une impression est externe, seulement quand ils ont acquis la prévision motrice qu'elle n'apparaît pas ni ne réapparaîtra spontanément. Il y a un ensemble confus et vague de sensations qui s'accusent dans la conscience sans que Ton puisse savoir quand et comment elles se sont accusées; à Tétat pathologique, elles sont toutes vives et projetées plus ou moins distinctement sur la région d'où elles proviennent. Dans l'état normal elles s'accusent comme une euphorie ou comme le sentiment de l'existence du sujet même, ainsi que disait lîcnle. Leurs variations et leurs modalités s'accusent à la manière d'une surprise, inopinément. Ainsi, on se trouve avoir faim, être excité par le désir sexuel, éprouver le besoin de vider la vessie par la miction, d'exercer le système musculaire, et toutes ces exigences organiques se formulent impérativement dans la conscience, sans que l'on sache pourquoi. Il y a cependant un ensemble d'impressions qui jamais ne nous viennent par surprise, parce qu'elles sont prévues: nous pourrons être surpris par la qualité de la sensation que nous allons éprouver, si elle nous est inconnue, mais non par l'apparition du phénomène. Enfonçons la main dans l'eau, l'impression de froid ou de chaleur ne nous surprend pas; enfonçons-la dans un vase plein de mercure, le contact que nous éprouvons ne nous surprend pas non plus : ce qui nous surprend, si nous ignorons le phénomène, c'est la résistance à la pénétration. Si ferme et si profonde est notre certitude que le tact doit éprouver un changement d'état, que nous serions très alTectés si, par une subite aneslhésie du sens, il ne l'éprouvait pas. Les gens cherchent dans le ciel la comète dont on parle, bien sûrs qu'ils doivent la trouver, cette prévision constitue le fondement logique de l'idée que cette impression rétinienne est

extérieure. Nous sommes tous sûrs qu'en ouvrant les yeux nous verrons; à supposer qu'en ouvrant les yeux nous ne voyions pas, par suite d'une apoplexie rétinienne ou centrale dont nous n'avons pas connaissance, la première pensée qui nous viendra ne sera pas que nous sommes devenus aveugles, mais bien qu'il n'y a pas de lumière. Au contraire de ce qui arrive avec les sensations internes, lesquelles apparaissent inopinément, les sensations externes sont toujours prévues, et pour cela précisément nous les considérons comme externes. Pourquoi en est-il ainsi? Parce qu'elles ont été prédéterminées au moyen du mouvement. La conscience de son extériorité naît de l'acte interne qui a adapté la sensation à ce qui la détermine, et c'est ainsi que Ton sait quand elle apparaît et comment elle apparaît \ savoir quand et comment elle apparaît est la même chose que de savoir qu'elle n'apparaît pas d'une manière spontanée ou imprévue, comme cela a lieu avec les sensations internes. Supprimons cette prévision motrice, et la lumière qui naît dans la rétine, comme le son qui pénètre dans l'oreille, seront des sensations aussi internes que peuvent l'être le prurit inattendu de la peau ou la contraction d'un muscle.

Depuis un temps immémorial, on dit que les images qui proviennent des sens sont externes et que celles qui procèdent d'autres excitations centripètes que le sensorium reçoit ne le sont pas; et, comme nous l'avons indiqué dans la première partie de ce chapitre, ce fait établit un problème très intéressant pour le physiologiste, car tous les nerfs centripètes, étant fonctionnellement identiques, reçoivent l'action dans des cavités fermées ou bien ouvertes à l'action du monde extérieur; et l'on ne comprend pas pourquoi les unes nous donnent la notion du milieu externe et les autres celle du milieu interne. Si nous demandons pourquoi cela se passe ainsi, ou en vertu de quel mécanisme on acquiert la connaissance de Textériorité des premières, c'est quand nous remarquons que c'est en vertu de l'élément

moteur. Au lieu donc d'admettre comme un article de foi que les sensations se divisent en externes et en internes, nous devons en nous inspirant des pratiques de la méthode expérimentale, rechercher comment il se fait que les sensations internes des sens peuvent être extériorisées; et c'est alors qu'en descendant jusqu'aux véritables racines de la connaissance, nous arrivons à découvrir que nous ne considérons pas ces sensations comme internes, car nous observons qu'elles sont déterminées par une cause; et nous l'observons parce que nous prédéterminons sa naissance en soumettant les sens, au moyen de l'expérience motrice, à l'action isolée d'un excitant choisi.

Par cette expérience nous n'influons ni peu ni beaucoup sur la qualité sensorielle. Le nerf et le centre récepteur réagissent de la même manière devant Texcitant qui les atteint, qu'elle ait été isolée ou non; mais en agissant ainsi, nous connaissons les conditions dans lesquelles la réaction apparaît; et c'est alors que nous formulons les jugements très simples que c'est tel objet qui paraît amer au goût, âpre au toucher, rouge à la vue : tous ces jugements ont une valeur incontestable, car nous attribuons la saveur, l'âpreté et la couleur de cet objet, et non celles d'un autre, en vertu de l'expérience motrice qui isole son action excitante d'entre toutes les autres. Si cette donnée interne qui prédétermine les conditions de réception du sens ne préexistait pas, il ne nous serait pas possible d'affirmer que c'est cet objet et non un autre qui cause ces sensations.

Quand nous nous occupons de réaliser une expérience, de n'importe quel ordre qu'elle soit, nous nous proposons de fixer les conditions du phénomène de façon que ses apparitions n'aient pas lieu par surprise. En cela la pure observation passive se distingue de l'expérience. Par là nous faisons constater ce qui apparaît aux sens sans que nous nous rendions compte de la façon dont cela réapparaîtra à nouveau. Des générations après des générations ont con-

staté la formation du vert-de-gris sur les ustensiles de cuivre, sans avoir une idée de la formation de ce sel cuprique et sans arriver à le créer à volonté, car elles ignoraient ce qu'elles devaient faire pour l'obtenir; mais le jour où l'on a connu ses composants et les conditions qui déterminent leur combinaison, on a pu prévoir l'apparition de ce sel. Cette manière de procéder, dont Pusage semble être réservé seulement aux questions les plus secrètes de la science, est, dans le fond, identique à celle que, comme tous les vertébrés, nous employons pour l'extériorisation de nos impressions sensorielles. L'enfant dont nous avons parlé tant de fois, qui commençait à ouvrir les yeux et qui ne savait pas encore s'en servir, comme disait Taveugle de Wardrop qui, après une intervention chirurgicale, avait reçu les impressions d'une couleur blanche et d'une couleur rouge, avait considéré l'une et l'autre comme signes de deux effets distincts. Mais pour que cela ait pu arriver, il avait été indispensable qu'au moins il pût fixer les yeux sur elles, car tant qu'ils s'agitent et tremblotent, l'une et l'autre image ne peuvent se fixer sur la rétine parce qu'elles se confondent avec d'autres images accidentelles simultanées ou successives. Pour notre visuel ignorant, fixer les yeux équivaut à pouvoir obtenir une image plus distincte que celles qui apparaissent quand ils ne se fixent pas, possibilité qui dépend d'une condition interne, ou que le sujet même doit préétablir pour que l'image soit visible. Cela supposé, admettons maintenant que la rétine ne réagisse pas distinctement ni indistinctement si son excitant naturel n'agit pas sur elle; cela étant, en nous demandant sur quoi les yeux se fixent par l'innervation psychomotrice, nous verrons que fixer les yeux pour que l'image persiste plus claire et mieux détachée, ainsi, de toutes les images accidentelles superposées ou successives qui la brouillent, équivaut à préfixer les conditions de réception du sens pour que la cause impressionnante détermine cette image et non une autre. La conscience de cette manœuvre

interne n'est-ellc que la connaissance anticipée de ce que Ton doit faire pour qu'apparaisse dans Torgane sensoriel une couleur déterminée? N'est-elle dans le fond qu'une expérience identique à celle du chimiste, quand il crée artificiellement le corps que nous appelons sulfate de cuivre?

Car, étant donnée la manière dont le sujet se comporte à l'égard de ces couleurs-signes, si simples et si rudimentaires, il se comporte de même à l'égard des perceptions les plus complexes que nous pouvons imaginer.

Comme nous appelons phénomène expérimental tout phénomène que nous pouvons provoquer chaque fois que cela nous convient, puisque nous connaissons les conditions qui déterminent son apparition, de même, dans cette sphère inférieure de l'intelligence, nous considérons comme externe toute sensation associée à une forme de mouvement qui nous a informés de la cause spéciale qui la détermine dans le sens, nous conférant avec elle laptitude de pouvoir la provoquer de nouveau. Une sensation dont on ignore la cause déterminante est de nature interne seulement parce que l'intelligence ne possède pas la forme du mouvement au moyen de laquelle nous nous sentons à même de la reproduire à notre gré.

C'est ainsi que s'établit de dedans en dehors, grâce à une initiative qui part toujours du sujet, une correspondance entre l'image du sens et la cause qui la détermine; le processus au moyen duquel cette correspondance s'établit a des résultats si clairs et si indubitables qu'ils donnent la certitude logique de ces jugements élémentaires cjui nous permettent d'affirmer que l'eau est froide, l'air lumineux, le pain odorant. Dans chacun de ces jugements nous affirmons que la réaction des sens est déterminée par une cause externe, et, de plus, que cette réaction lui correspond; et nous sommes si sûrs que ces connaissances naissent de processus expérimentaux que, lorsque nous hésitons sur la validité d'.^ nos inq)ressions tactiles ou que d'aulrcs sb'réa-

gnosies sensorielles s'accentuent, il semble que toutes les constructions intellectives s'écroulent, et alors commence le grave bouleversement que nous appelons démence. Il doit exister dans le sensorium, dans les conditions normales, quelque chose de complexe qui nous pousse à attribuer au pain une certaine odeur, à Teau une certaine impression de froid, à chaque chose, enfin, la qualité par laquelle elle nous est connue.

Par ranalyse introspective, nous ne pouvons examiner à nouveau, en les rappelant à la conscience, les processus profonds d'où émane cette certitude impérative, comme nous pouvons le faire pour un théorème en reproduisant mentalement la série de théorèmes précédents, de postulats et d'axiomes sur lesquels il est basé. Mais, de ce que l'analyse introspective est sur ce point, comme sur tant d'autres, si stérile, faut-il inférer que ces processus logiques n'existent pas et que la certitude de nos jugements élémentaires n'est pas aussi légitime que celle d'un théorème? Ainsi l'a toujours cru l'humanité, et elle continuera de le croire jusqu'à sa disparition de la surface du globe; ainsi le croient aussi tous les animaux de la création. Les processus d'où se détache cette certitude sont formés à une époque où les sens sont donnés comme de purs appareils de réception, et où il faut apprendre à les manier pour pouvoir les utiliser à nous mettre en communication avec le monde extérieur. On ne naît pas avec la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat et le toucher; le plus parfait des sens commence par être comme le microscope entre les mains d'un observateur novice qui ne sait ni régler la lumière ni mettre au point. Ce qu'on apprend pendant cette période est véritablement prodigieux; et nous ne pouvons nous en rendre compte par l'introspection, parce qu'avec cette prétention dérisoire, ce que nous nous contraignons à chercher dans les solitudes de la conscience, c'est précisément la chose d'où résulte la conscience, ainsi que ses éléments génétiques. Ces données primitives, ces processus préconscients, devenus automa-

tiques par Texercice, ne peuvent être accusés par l'observation intérieure. S'il y a des processus pleinement conscients, comme l'apprentissage de Técriture, du piano, etc., pour lesquels on ne peut se rappeler l'automatisme aveugle qui les enchaîne, comment allons-nous nous souvenir de l'apprentissage de l'accommodation visuelle ou de l'organisation du tact?

Comment peut-on demander au sujet qu'il se souvienne de cela, si ce sujet ou ce moi n'existait encore qu'à l'état fragmentaire, parce qu'en ce moment on donnait uniquement les éléments de composition doù plus tard, il pourra surgir en se combinant entre eux et en formant la trame d'où naît la conscience d'un organisme, libre de se mouvoir dans le milieu externe où il vit? Mais de la même manière que le maître qui apprend à lire ou à jouer du piano, à la vue des difficultés que ses élèves surmontent péniblement et lentement, se représente nettement ce qui est arrivé à lui-même quand il se trouvait dans de semblables conditions; de môme le physiologiste, à la vue de l'enfant, du poussin qui naît, ou du petit chien, peut deviner ce qu'il coûte d'apprendre à voir, à toucher, à sentir, à entendre ou à goûter, processus qui est la base du travail intelleclif ultérieur, le point de départ de l'expérience extérieure, que l'introspection eiîacera par l'oubli.

En ne tenant pas compte de cette investigation, on admet que les fonctions perceptives nous sont données a priori. Comme on ne remarque pas que la perception naît originellement d'une expérience interne, ou d'un essai où se préétablissent les conditions dans lesquelles l'image apparaît aux sens, on donne comme certain que cette image est par clle-niémc représentative, sans se préoccuper de rechercher comment elle est arrivée à l'être. Une fois ce point de vue adopté, avec l'ingénuité de l'enfant qui croit tout ce qu'on lui dit, sans chercher à examiner si c'est certain ou non, il nous semble naturel de croire tout ce (pie nous disent les sens, sans qu'il soit besoin d'aucune garantie.

Une odeur pénètre dans les narines, et cette odeur est rapportée à sa cause; nous ne nous étonnons pas de cette mystérieuse référence, nous ne nous préoccupons pas non plus de nous interroger sur les fondements de la certitude qu'elle nous inspire; nous la trouvons ainsi établie et nous l'admettons ainsi. A la vue d'un paysage, il ne nous vient pas à ridée de nous demander comment nous savons que les coteaux sont plus près des montagnes et ces dernières plus près des nuages qui au loin ferment Fhorizon; nous le croyons parce que nous le voyons, et nous nous figurons que cette raison est par elle-même si puissante, qu'elle suffît à fermer la bouche aux plus exigeants.

Il semble que depuis un temps immémorial, nous ayons tacitement convenu de ne pas exiger de garanties logiques de ces perceptions immédiates (comme nous les exigeons d'autres, en prévision de tromperies ou d'erreurs possibles), admettant que nous n'en avons pas besoin parce qu'elles sont imposées par une cause qui impressionne ainsi le sens. En rapportant l'odeur à sa cause, la vision profonde des points situés dans des plans successifs de l'espace, nous ajoutons foi à la voix d'un oracle intérieur dont nous ne connaissons pas l'origine ni les précédents en vertu desquels il affirme ce qu'il affirme. Cette voix intérieure paraît répondre à des ressorts physiologiques, garantissant ce que le tact touche, ce que les yeux voient, ce que les oreilles entendent, ce que l'odorat sent, ce que le palais goûte, à la manière d'une imposition externe. C'est cette imposition externe qu'on appelle expérience. Dans cette imaginaire perception immédiate, les expériences ne se font pas au moyen de Vexpérience motrice : elles sont déjà faites. Le vieux principe nihil est in intellectu quod non prias faeril in sensu ne signifie pas que les sens accumulent dans les vestibules de l'intelligence la matière amorphe de la connaissance possible : ils accumulent des expériences vivantes d'une valeur inestimable, de véritables connaissances préformées, les choses extérieures qui impres-

sionncnt les sens, évoquant Timage Teprésenlalive de ces choses. De prime abord on admet que ;cette image est confuse, mais à mesure que l'actionliextérieure la fixe, elle se précise et devient plus distincte; et, par un mystère impénétrable de Vinlelleclus agens ou ^iavlsi préhension de formes préexistant dans le fond de lesprit, celte image donne l'intuition de sa cause ou de la chose que par elle nous nous représentons. Cent fois on a dit : une chose externe que nous appelons miel se présente à nos yeux avec une couleur ambre-obscur, au tact sous une certaine forme pâteuse, au goût et à l'odorat avec une certaine odeur et une certaine saveur. Chacune de ces impressions est excentriquement rapportée à la condition externe qui la détermine d'autant plus distinctement qu'elle est mieux faronnée par l'action extérieure; et quand, par les liens de Tassociation, on s'aperçoit que ces qualités sensorielles sont toutes rapportées à une même chose, alors survient la représentation conjointe de cette chose. L'image s'impose aux sens de dehors en dedans; et, telle qu'elle est imposée, elle est rapportée à l'extérieur, soit nativement, soit par la réaction intuitive d'un iniellectiis cigens^ soit par des principes préétablis qui s'éveillent à l'action du monde extérieur et font la lumière sur ce qui, de soimême, est obscur et inintelligible. Voilà ce qui constitue l'expérience du miel ou celles des impressions distinctes qui l'intègrent.

Les empiriques prennent l'expérience, ainsi formée à l'improviste dans l'esprit sous l'action de l'extérieur, comme le point de départ de l'induction de toute connaissance ultérieure; les spéculatifs tâchent de s'expliiiuer l'expérience même par des principes qui, suivant leur point de vue, la présupposent comme sa condition luVcssaire. Devant les uns et les autres, on peut cependant forniuler une ({uestion préalable : Qu'est-ce que l'expérience? <|u'entendons-nous par ce mot?

Tout ce qui s'accuse par la perception immédiate, bien

qu'évoqué par une excitation centripète, n'a pas la valeur d'une expérience. Il ne suffit pas de voir pour qu'on puisse attribuer une valeur objective à ce que Ton voit. La vision stéréoscopique nous montre en relief des objets plans; dans le mouvement apparent nous voyons clairement des objets immobiles changer de lieu. Dans l'une et Tautre perception la fonction réagit comme physiologiquement elle doit réagir; ces images ne sont pas morbides, elles sont saines; si leur objectivité est illusoire, c'est parce que nous ne tenons pas compte de ce que la valeur objective de toute perception visuelle dépend de l'expérience motrice originelle qui a projeté l'image rétinienne sur le point externe auquel elle correspond. Dans le relief stéréoscopique s'éveille le souvenir de toutes les expériences motrices par lesquelles on a induit le relief naturel ; dans la perception du mouvement apparent sont éveillés les souvenirs par lesquels a été induit le mouvement réel. Pourquoi ces perceptions ne doivent-elles pas être illusoires, si dans le cas présent nous faisons une mauvaise application d'inductions anciennes? Ces expériences empiriques sont fausses précisément parce qu'elles sont, non pas inductives, mais bien dues à un raisonnement visuel a priori.

Il semble que la perception tactile doive toujours être impeccable, car c'est le sens exact par excellence; et cependant nous observons que les amputés rapportent à la main ou au pied qui leur manque les impressions qu'ils reçoivent sur leur moignon.

Voilà de fausses perceptions du lieu qui, malgré tout, sont aussi naturelles que peut l'être la vision stéréoscopique. Tant que nous imaginons que l'excitation qui affecte la terminaison tactile meut un ressort qui provoque dans l'âme la perception du lieu, il faut reconnaître que chez les amputés Tâme se trompe; mais si, laissant de côté ces fantaisies, nous prenons les faits tels qu'ils sont, nous constatons que la terminaison tactile est un point d'application du mouvement volontaire tactile et que ce point péri-

phérique correspond à un point central qui s'est marqué comme un souvenir par la répétition des actes; il existe une connexion si intime entre l'un et l'autre qu'au moyen de ce souvenir nous savons quel point ou quel endroit du tégument externe sera affecté quand nous déplacerons le membre sur Fobstacle externe ; et par le moyen de ce souvenir nous savons aussi quel point ou quel endroit du tégument externe est impressionné quand un obstacle exerce sur lui une pression. Quel souvenir doit exciter la pression centripète exercée sur le moignon, si ce n'est celui de la main ou du pied qui manquent? Car elle n'est pas inductive parce qu'il manque l'expérience motrice qui a déterminé la pression réelle du lieu, et il reste seulement le souvenir tactile de la main ou du pied maintenant absents. Le sensorium tactile ne sait rien des accidents opératoires qui ont eu lieu dans les membres; pour qu'il le sache il est indispensable qu'au préalable l'action périphérique grave dans les neurones tactiles la trace comrnémorative du point impressionné; et de là vient que, si sur le moignon s'éveille le souvenir tel qu'il a été gravé quand la main et le pied existaient, ce sont ces régions qu'on percevra et non celles du moignon; mais qu'on applique le mouvement volontaire sur les points tactiles du moignon jusqu'à graver dans le centre récepteur le souvenir de celte région créée par une opération chirurgicale : quand on aura, par le moyen d'expériences motrices répétées, acquis inductivement la connaissance de cette nouvelle région, l'image de la main ou du pied s'efl'acera et on acquerra la conscience tactile du moignon avec une telle acuité et une telle finesse que certains amputés jouent de la guitare avec le poignet. Quand donc la pcrcoplion tactile est-elle une expérience réelle du lieu? Quand elle répond à l'expérience motrice qui prédétermine l'endroit où l'impression tactile doit être reçue, en se formant dans le centre respectif le souvenir de cet endroit et en s'y maintenant indissolublement unie; quand cela n'a pas lieu, l'expérience est fausse, car l'amputé, victime de l'illusion,

raisonne a priori, et non inductivement comme il l'a fait auparavant et comme il le fera de nouveau quand il réorganisera le tact du moignon comme il avait organisé celui de toutes les autres régions.

Ces notes, que nous ne devons pas développer maintenant pour ne pas perdre de vue notre but, suffisent pour nous démontrer que la valeur logique des perceptions immédiates ne se détache pas de la perception même, mais bien des antécédents génétiques qui Font préformulée dans l'intelligence.

Une action centripète peut éveiller une somme très complexe de souvenirs élémentaires d'où résulte une perception véritable si cette perception est une copie fidèle de ces souvenirs, ou fausse si elle n'est pas bien induite par ces derniers; le plus ordinaire et le plus naturel est que cela se passe de la première manière et non de la seconde; et dans ce concept nous n'avons pas de motifs raisonnables pour douter de la véracité des sens, sous le vain prétexte qu'ils peuvent nous tromper, puisque ordinairement Fcxcitation ne fait qu'éveiller des souvenirs élémentaires organisés expérimentalement; et il est logique que la somme d'où résulte la perception soit l'expression de chacun des termes de la somme. Il découle de tout cela que nous ne devons pas admettre comme une expérience tout ce que l'action centripète évoque dans la conscience; cela peut l'être comme ne pas l'être; tout dépend des conditions dans lesquelles le sens est affecté.

Le point de départ du processus intellectif est dans l'expérience externe, suivant la thèse fondamentale de l'empirisme de toutes les époques, qui a toujours abrité le bon sens. Mais où commence l'expérience externe?

L'expérience n'est pas donnée initialement avec l'image intuitive; dans l'image intuitive il peut y avoir illusion, et l'illusion ne trouve pas de place dans l'expérience. L'acception dans laquelle nous comprenons ce mot est si stricte que nous ne concevons pas que l'expérience puisse être

rectifiée; si elle doit l'être, nous dirons qu'elle est fausse, c'est-à-dire que ce n'est pas une expérience. L'acte eu vertu duquel une expérience externe se formule dans Tintelligence est impeccable; de môme que tous les vertébrés, nous admettons qu'en rapportant les images de nos sens aux objets auxquels elles correspondent, nous procédons d'une manière telle que nous ne nous trompons pas. Certains supposent que cet acte est inné ou spontané à la façon d'une imposition primitive qui ne peut être franchie par l'analyse parce qu'elle n'a pas d'au-delà, parce qu'elle est irréductible à des éléments génétiques qui nous expliquent sa composition. Dans ce cas nous croyons à l'expérience par une foi intérieure, et non parce que nous saA^ons que les intuitions que l'action des sens préformule correspondent logiquement à la cause réelle qui les détermine. Nous, nous ne le croyons pas; nous entendons que l'image intuitive n'est pas une expérience, mais bien le résultat ou la conséquence d'une expérience motrice qui nous a démontré que cette image a été déterminée par la cause à laquelle elle est rapportée. On suppose que les images intuitives ou les perceptions immédiates constituent le point de départ de toute induction possible; mais nous, au contraire, nous croyons que ces intuitions sont déjà le résultat d'une induction élémentaire; et, de même que nous établissons entre deux phénomènes une relation de cause à effet par l'intermédiaire de l'expérience qui nous démontre que relîet ne survient jamais ni ne peut survenir tant qu'il n'est pas déterminé par la cause, de même nous entendons (]ue la qualité sensorielle n'apparaît pas ni ne peut apparaître dans les sens tant que la cause n'agit pas sur elle au moyen d'une expérience vive qui nous l'apprend. De là vient que nous ne croyons pas à Texpérience intuitive par une foi intérieure, mais bien par une certitude logi(|ue, par lelTet d'un raisonnement (jui découle de données préexistantes. 11 est vrai (pie la conscience nous assure que l'image intuitive n'est pas illusoire, non pas comme un oracle, mais

de la même manière qu'elle nous assure que la longueur de cinq mètres est plus grande que celle de trois mètres, c'est-à-dire en vertu de précédents logiques qui forcent à penser de cette manière et non d'une autre. L'expérience n'est pas donnée originellement dans l'esprit. Dans l'action de rapporter l'impression la plus élémentaire à sa cause, il s'induit que cet effet sensoriel a été déterminé par cette cause. Comment s'induit-il? Là est la question. Avec elle nous apprenons une relation entre l'impression du sens et la chose extérieure qui la détermine; si nous l'affirmons, c'est parce que nous la connaissons.

Ce qui nous importe donc, c'est d'examiner comment nous la connaissons et pourquoi nous donnons à cette connaissance la valeur d'une expérience externe.

Formulons une expérience et disons : le cinabre est rouge. En vertu de quoi la formulons-nous? On dit que maintes fois une certaine chose a impressionné la rétine, a marqué dans l'intelHgence une trace représentative que nous appelons couleur de cette chose; et cela, ajoute-t-on, est ce qui constitue l'expérience de la couleur du cinabre. Pour nous, cela n'est pas une expérience. Pour nous, l'expérience de la couleur du cinabre ne consiste pas dans l'effet qu'elle détermine sur la fonction visuelle, mais bien dans la connaissance de l'effet que doit produire sur nous une certaine chose qui, lorsqu'elle sera mise au point par l'expérience motrice, déterminera une couleur rouge d'une nuance spéciale. Maintes fois, la rétine a été impressionnée par une certaine action se manifestant en elle et provenant d'elle; nous n'en avions pas connaissance parce que cette action exercée du dehors en dedans n'était pas une expérience qui nous annonçait la présence de sa cause; le cycle de cette expérience a commencé lorsque de dedans en dehors nous avons fixé, par l'accommodation visuelle, l'endroit où résidait la cause qui impressionnait ainsi le sens ; et à partir de ce moment il s'est formé dans l'esprit la prévision que toutes les fois qu'elle se soumettrait à la rétine sous l'action de cette cause, il

réapparaîtrait sur elle une couleur rouge d'une nuance spéciale. C'est cela que nous appelons expérience, puisque cela nous permet de prévoir ce qui arrivera dans la rétine chaque fois que cette action extérieure agira sur elle, de la même manière que Texpérience hydrostatique d'Archimède nous permet de prévoir ce qui arrivera au corps submergé dans un liquide. Il est clair que si TelTet sensoriel ne s'était pas produit, jamais il ne serait venu à l'esprit de faire la mise au point de la cause qui le détermine; mais une fois cette cause mise au point, il s'est préformulé dans l'esprit la prévision d'un elfet possible, puisque nous avons pris cet effet comme un moyen de connaître ce qui le détermine. Cette connaissance acquise, si, quand nous nous y attendons le moins, une certaine couleur impressionne la rétine et réveille, nous disons : cinabre^ comme le vif souvenir de sa cause. L'expérience consiste-l-elle donc dans la réception de cette qualité sensorielle, dans cette note impersonnelle qui s'impose au sens? Non : l'expérience consiste dans cet acte très personnel qui prévoit ce qui doit arriver dans le sens, et lorsque cela apparaît il le considère comme le signe de sa présence. De même que lorsqu'on découvre, en haute mer, le drapeau d'un navire, nous disons : ce navire est espagnol^ de même, lorsque réapparaît une certaine couleur devant nos yeux, nous disons : cela est du cinabre. Avec la particule : ce/a, nous ne désignons pas limage, mais bien ce qui l'a déterminée : la cause qui nous est déjà connue au moyen de ce signe. Peut-être dira-t-on qu'il n'y a pas identité entre l'un et l'autre cas, parce que les couleurs du drapeau sont conventionnelles tandis que celle du cinabre nous est imposée sans qu'il soit besoin d'un consensus préalable. L'observation est inadmissible. Nous no connaissons pas ce cor[)s par sa couleur rouge tant (jiie nous n'avons pas considéré cette couleur comme le signe de cette réalité extérieure. Le daltonien, qui le voit d'une couleur jaune obscur, le connaît de la même manière que nous, bien que le signe soit ({ualitativement distinct du

Tunno. li>

nôtre. Il suffit qu'il se rappelle que ce que nous voyons rouge, lui le voit jaune, pour qu'il nous apporte ce corps quand nous le lui demandons, sans hésiter ni se tromper; car la couleur est ce qui importe le moins; l'important est ce que cette couleur signifie pour lui et pour nous. Il est très possible que la couleur par laquelle nous nous représentons le cinabre, ne soit pas vue de la même manière par deux individus; il est très possible également que, si nous pouvions échanger notre rétine avec celle des autres, nous éprouverions de grandes surprises. Mais, en supposant qu'il en fût ainsi, qu'importerait que les couleurs déterminées par les choses extérieures sur la rétine fussent quelconques? tous nous reconnaîtrions la présence de ces mêmes choses au moyen de signes intelleclivement identiques, bien que différents dans leur qualité. Que nous importe qu'en français homme se dise d'une manière, et en espagnol d'une autre, puisque le sens que nous voulons exprimer par ce mot est le même?

Lorsque nous avons supposé les origines de la connaissance du réel, nous avons décrit le mécanisme au moyen duquel les images sensorielles sont considérées comme le symbole de Teffet trophique qui devait survenir, la connaissance anticipée d'un événement futur étant ainsi acquise. Les fondements de cette prévision sont empiriques, étant donné que si le sensorium trophique rappelle que l'on satisfait le besoin d'eau en ingérant ce liquide, c'est parce que cela s'est passé un très grand nombre de fois; et si l'on sait que ce qui calme la soif est ce que sensoriellement nous nous représentons sous la forme d'eau, c'est parce que nous avons considéré ces formes sensorielles comme signes du liquide désiré. Dans l'expérience externe nous nous occupons de rechercher, au moyen de l'innervation psycho-motrice, ce qui détermine l'image; une fois que nous l'avons reconnue, nous savons quand elle apparaîtra; et si elle réapparaît inopinément nous savons aussi ce qui l'a déterminée. Ainsi donc, de même

que les images au moyen desquelles nous est révélée la présence de Taliment, ne sont pas Taliment même mais son signe, de même, dans Texpérience externe, l'image n'est pas la représentation de la cause, mais le signe au moyen duquel nous sommes avisés de son absence ou de sa présence.

Ce sens n'est pas celui dans lequel on a l'habitude d'employer le mot expérience. Un certain nombre de fois le cinabre a impressionné la rétine, et on dit que cette action extérieure est ce qui préformule l'expérience de sa couleur; chaque fois que Ton subit une action semblable, la même expérience empirique se répète, et c'est cela qui nous induit à considérer toutes ces couleurs comme propres au cinabre. L'origine de l'expérience ainsi expliquée, celle-ci naît déjà préformulée dans l'intelligence et le sujet doit l'admettre comme un phénomène primaire imposé par une cause externe à ce dernier. La valeur logique de ces expériences ne concerne que les cas considérés; et si nous imaginons qu'elle peut s'étendre aux nouveaux cas qui peuvent se présenter, c'est uniquement parce que nous concevons que, devant nous impressionner de la même manière, nous induisons qu'ils préformuleront également les mêmes expériences. De cette manière naît la représentation dans l'esprit et cette représentation l'est de la chose représentée, car il existe une parfaite conformité entre l'une et Tautre. Pendant longtemps on a été dominé par l'obsession que cette conformité était identique à celle que présentent limage et sa copie, l'écho et le son qu'il réfléchit, obsession qui persiste encore chez des esprits supérieurs; aujourd'hui cette conformité se présente habituellement comme une représentation préalable à la chose représentée, comme si à l'extérieur il existait autant de choses que d'ohjets, en donnant à ce dernier mol im sens purement représentatif.

Outre que l'observation nous apprend (]ue l'imago intuitive ne constitue pas une expérience elTective (proposition

à laquelle personne ne souscrirait, car s'il en était ^insi nous devrions attribuer une valeur objective à toutes les illusions des sens) et outre qu'elle nous apprend également que Texpérience ne naît pas mais se fait, quand on recherche la nature même de l'expérience externe, on reconnaît qu'il n'est pas certain qu'elle nous soit donnée comme la simple répétition des mêmes impressions. Quand on affirme que le cinabre impressionne toujours la rétine de la même manière et que pour cette raison nous le reconnaissons à sa couleur, on ne remarque pas que nous donnons à cette couleur une valeur très supérieure à celle que nous donnerions à une répétition purement empirique. Nous entendons tous que nous reconnaissons le cinabre non parce qu'un certain nombre de fois il a impressionné la rétine, mais parce qu'il doit l'impressionner ainsi; sa couleur a pour nous la valeur d'un mot, car de même que par le mot homme nous ne désignons pas celui-ci, celui-là ou tel autre, mais bien tous les hommes possibles dans le présent, dans le passé et dans le futur, de même avec cette couleur nous désignons non l'effet produit sur nous par ce cinabre-ci, ce cinabre-là, ou tel autre cinabre, m.ais bien par tous les cinabres possibles, puisqu'il préexiste dans l'esprit la prévision de l'effet que doit produire sur nous l'action qui le détermine; et cette prévision est générique car elle se manifeste comme la connaissance de cette action, c'est-à-dire comme son signe.

L'enfant qui a vu l'eau chez lui, la reconnaît dans la maison du voisin, à la fontaine, dans son pays aussi bien qu'en Chine. En plongeant la main dans l'eau il comprend sa pénétrabilité, en la regardant, son aspect visuel; et cette pénétrabihté et cet aspect visuel, de même que le son qu'elle fait entendre quand on la frappe, son état thermique, etc., ont été les signes au moyen desquels il a formulé l'expérience de l'eau, non de celle de chez lui en particulier, mais de toutes celles qui devaient produire les

PROBLÈME DE LA CAUSxVLITÉ EXTERNE 229

mêmes impressions. Ainsi donc, si nous nous demandons ce que cet enfant entend par eau, nous nous dirons que cette connaissance se compose de l'image tactile, de Timage thermique, de l'image visuelle, etc., c'est-à-dire non d'une représentation, mais de la connaissance de relTet que doit produire sur lui une certaine chose qui présente à son toucher une certaine faiblesse de résistance, à sa vue un certain aspect, à sa sensibilité thermique une certaine impression de froid ; c'est la prévision vivante des effets qu'elle doit produire sur lui simultanément ou successivement dans les sens qu'il appelle eau: pour cela il la reconnaît comme présente n'importe où il la trouve, parce qu'il sait déjà que chacune des images est le signe d'une action extérieure. Donc, ne disons pas que la connaissance de l'eau est une représentation interne qui correspond à une chose externe; un pareil parallélisme entre l'interne et l'externe est formel autant que vague.

Entre l'interne et l'externe la connexion est plus intime et plus profonde; la connaissance correspond au réel comme la parole à ce qu'elle exprime. Chacune des images représentatives de l'eau est le signe au moyen duquel nous traduisons intérieurement l'action extérieure; et pour cette raison nous considérons cet objet comme la possibilité continuelle de déterminer toujours les mêmes effets sur les sens; par là on voit que, pour nous, l'eau n'est pas un ensemble d'images, mais ce que nous concevons comme la cause qui les détermine, les termes de cette relation étant si étroitement liés que, si ces liens se rompent, la représentation reste comme une ombre.

Le chimiste qui expérimente sur un corps, comme le physicien qui détermine les conditions d'un phénomène, procèdent comme l'enfant quand il observe l'eau. Ni l'un ni l'autre n'entendent que ce qu'ils découvrent en décomposant le sel ou en réfradant la lumière se rapj>orle uniquement et exclusivement à ce sel ou à cette lumière sur lesquels ils se représentent un corps ou la déviation de la lumière; ils

ne leur donnent pas une valeur empirique, mais une valeur universelle, la valeur logique du signe d'une action extérieure. Ils n'entendent pas que le sel et la déviation de la lumière sont la simple représentation interne d'une réalité externe qui lui soit parallèle; ils possèdent au contraire l'intuition très claire que, si Ton agit sur cette réalité externe, les sens seront impressionnés d'une autre manière, et ils s'occupent de rechercher par quels nouveaux signes s'accuseront les composants du sel, ou par quels nouveaux signes s'accusera le passage de la lumière à travers de l'huile ordinaire, de l'huile de coton, etc., parce qu'ils font consister leur idéal dans la prévision assurée des effets qui doivent apparaître dans les sens, enrichissant ainsi le vocabulaire de ce langage intérieur au moyen duquel nous connaissons les actions ou causes extérieures.

En vérité, nous tombons dans une illusion subjectiviste, quand nous nous figurons que nos représentations du monde extérieur forment une série parallèle aux causes que nous nous représentons par elles. L'objet tel que notre esprit le conçoit n'est que la prévision de l'effet sensoriel qu'il doit produire sur nous. On dit que le miel est la représentation collective d'une certaine couleur, d'une certaine odeur et d'une certaine saveur, et cela n'est pas exact. Le miel est, pour nous, la prévision ou la possibilité nécessaire de quelque chose qui dans les yeux, dans la bouche et dans Torgane de l'odorat, doit déterminer telles impressions et non telles autres; s'il ne les déterminait pas, nous dirions que ce n'est pas du miel. Sur quoi se fonde un raisonnement aussi strict et aussi absolu? Sur l'expérience motrice qui a prédéterminé, au moyen des directions visuelles, une impression de couleur et non une autre, une certaine saveur, une certaine odeur, au moyen d'autres mouvements dont nous sommes maîtres. Ces impressions ne seraient pas apparues si rien n'avait impressionné les sens; mais nous ignorerions que cette chose est celle qui a fourni ces effets si l'endroit où elle réside n'avait été préfixé par l'expé-

rience. L'effet survienl-il? Alors nous disons : voilà le signe de ce qui le détermine. Qu'est-ce donc, pour nous, que celte matière que nous appelons miel? Une pure possibilité. Au moyen de trois expériences, nous la connaissons. Supposons que Tune d'elles, l'expérience visuelle, nous informe de la présence de ce corps. Nous n'avons déjà pas besoin de le porter à la bouche ou de l'approcher des narines pour savoir quelle impression il doit produire sur nous, nous n'avons pas besoin non plus de nous le rappeler in aciii: dans l'esprit persiste le souvenir fixe des expériences motrices qui nous annonce clairement ce qui arrivera dans ces sens, bien avant que réellement cela arrive, et ce souvenir qui existe dans la sensibilité motrice apparaît comme sa prévision.

De même, à la vue de la table, nous connaissons déjà sa résistance et sa température, sans avoir besoin de la palper, son timbre acoustique sans besoin de la frapper pour la faire résonner. Les poules dont nous avons parlé antérieurement, qui accourent vers l'endroit où l'on frappe sur la casserole, ne se représentent pas in actu les images qu'elles doivent voir dans cette partie limitée de l'espace; dans leur intelligence, comme dans la nôtre, l'objet existe comme la prévision de ces impressions possibles, et celles-ci réapparaissent quand, au moyen du signe, on reconnaît leur présence comme si le sens prononçait la parole attendue. C'est cette prévision qui quelquefois nous avise que ce qui détermine l'impression n'est plus au point ou à l'endroit (!<' l'espace où est projetée limage. Ainsi, l'étoile filante, ou la llèche qui passe devant les yeux, ne sont pas réellement à l'endroit où nous les voyons; nous savons au moyen de ces images qu'il a passé une étoile ou une tlèchc, et cette expérience est certaine. Si rexpérience consistait dans la représentation, nous devrions admettre (|ue ces expériences sont fausses; mais comme ce n'est pas ce ([uo nous voulons dire par ce mot, mais la pure prévision du phénomène sensoriel, ces expériences, non seulement nous informent

qu'il a passé une cause devant les yeux, mais, de plus, que cette cause n'est pas à l'endroit où nous la voyions. Un grand nombre d'expériences astronomiques se trouvent dans le même cas. Calculer l'apparition d'un phénomène et le moment où il doit avoir lieu, ce n'est pas la même chose que de préfixer le moment où la représentation doit apparaître, car il peut arriver que cette représentation apparaisse lorsque la cause qui la détermine n'agit déjà plus sur les sens, bien qu'elle y ait laissé une trace.

L'objet ou le monde extérieur qui nous entoure est pour nos fonctions perceptives la même chose que le sentiment du lieu.

Imaginons un aveugle enfermé dans sa chambre. Il possède la conscience très claire de l'endroit où il se trouve et où il se meut librement et sans gêne, parce qu'il sait où se trouvent le lit, la table, le lavabo, les chaises, la fenêtre, les endroits vides et les espaces occupés. S'il lui vient à l'idée d'ouvrir la fenêtre pour aérer la chambre, il s'y dirigera avec la même précision que s'il la voyait, et s'il désire fumer, il se dirige sans hésitation vers la table où il a laissé son tabac. Comment a-t-il acquis la connaissance de ce petit monde? Quand, pour la première fois, on l'a conduit dans la chambre, cette dernière lui était inconnue : il lui a fallu la connaître au moyen de l'expérience. En se déplaçant, il se heurte au mur, par exemple, et le prenant pour point de départ, avançant de deux pas vers la droite, il est arrêté par un obstacle. Voilà une première connaissance. Pour y arriver, il lui a fallu établir un point de départ, et de ce dernier il a tiré la prévision que, pour recevoir une impression tactile dans le bas-ventre, il devait avancer de deux pas vers la droite. Cette prévision n'est que la conscience d'un mouvement et la mesure du temps qui s'écoule entre son exécution et l'apparition de l'impression tactile. Cette mesure interne se traduit extérieurement sous la forme d'une distance. D'où provient cette première connaissance? De l'expérience motrice. Acquérir

la prévision de Tendroit extérieur où. dans la position verticale, le bas-ventre sera airecté, équivaut à savoir que pour que rimage tactile réapparaisse, il faut franchir, forcément, telle dislance dans telle direction. Multiplions maintenant les expériences dans toutes les directions possibles; après ce pénible travail, notre aveugle arrivera à connaître Tendroit occupé par la table, la fenêtre, les chaises, etc., et cela avec une exactitude telle que, de n'importe quelle manière qu il se déplace, il sait toujours où il est. Savoir où il se trouve équivaut à savoir dans quelle direction et en quel endroit sont situés les objets qui l'entourent; connaître la direction et l'endroit où ces objets sont placés, ce n'est pas posséder la représentation sensorielle de ces derniers, mais bien posséder la conscience exacte de la façon dont il doit se déplacer, pour que successivement ils apparaissent partiellement dans les sens. La fenêtre et le lavabo, les chaises et le lit, ne sont pas des représentations actuelles pour notre aveugle, ces objets sont simplement la possibilité continuelle de prédéterminer l'action tactile en cet endroit. Détachons cette impression de Texpérience motrice, et notre aveugle touche la fenêtre sans savoir où elle est située, car il lui manque la prévision de l'endroit; mais supposons que ce souvenir préexiste dans le sensorium, il sufht qu'il touche la fenêtre pour la reconnaître et reconnaître avec elle tous les autres objets dont se compose ce monde en réduction. Situé au centre de la chambre, notre sujet, malgié (ju'il ne recjoivc d'autre impression (jue celle qui se porte sur la plante des pieds, a parfaitement la notion du lieu qu'il occupe, car ce lieu est en relation avec tout ce qui l'entoure; supposant (pie, se tenant debout, il soit subitement atteint d'amnésie qui lui fait oublier la disposition des objets : il a conscience qu'il est quelque part, mais il ne sait où, car un point dans l'espace est toujours une inconnue à déterminer tant qu'il n'a pas été mis en relation avec d'autres points. Ainsi donc, quand nous nous demanderons pounpioi ces points nous sc>nl

inconnus, c'est, reconnaîtrons-nous, parce que nous ignorons ce que nous devons faire pour que Timpression sensorielle apparaisse sur eux; la faculté de la provoquer est ce qui constitue la connaissance de Tobjet. On infère de tout cela que Taveugle connaît Tétroite enceinte dans laquelle il a été confiné, non parce qu'il se la représente, mais parce qu'il se sent la faculté de se la représenter.

C'est par ces processus que la connaissance de l'objet est donnée à Tintelligence. L'image n'est pas donnée dans le sentiment des directions visuelles, acoustiques, olfactives : c'est au moyen de la condition motrice qui est donnée que nous savons qu'au point où apparaît l'image réside la cause qui l'a déterminée. Nous cherchons une étoile dans le ciel, et si nous désirons préciser ce que nous voulons signifier par ce mot, nous observons que chercher est comme lever le plan de sa situation] or, lever le plan de ce lieu, c'est préétablir une relation directe entre l'étoile et la rétine sur laquelle elle doit agir. Cette relation connue, nous ne disons pas que la connaissance de cette étoile naît de l'image représentative et qu'elle constitue l'expérience, car l'expérience naît évidemment de cet acte interne qui a préétabli une relation entre Tétoile et l'impression visuelle ; supprimons cet acte, nous ne savons pas où est Tétoile, et ne pas savoir où elle est équivaut à ignorer que dans le firmament brille un corps que nous ne connaissons pas par différenciation. Mais, si nous donnons au mot expérien.ce toute sa valeur logique, nous voulons évidemment signifier par là l'aptitude du sujet à prédéterminer une impression visuelle déjà connue. De même, le chien cherche en l'air la piste qu'il a perdue. S'il la trouve, il considère cette impression olfactive et préfixe la ligne suivant laquelle l'odeur est donnée, bien persuadé qu'il rencontrera le lapin qui a suivi ce parcours. Cette ligne, droite, brisée ou sinueuse, qu'il trace à travers l'espace, n'est-clle que la prévision motrice de l'endroit où l'impression est donnée? Le chien sait que l'impression olfactive apparaît sur cette

ligne et non sur une autre, de même que nous savons où est Tétoile; c'est à force de tâtonnements moteurs qu'il a déterminé le plan de la piste, et c'est le souvenir de ces expériences vives qui l'oriente vers la cause, vers le lapin qui a laissé dans Tair et sur le sol la trace de son passage.

Préétablir une relation entre la cause capable d'impressionner les sens et l'impression reçue, c'est statuer l'expérience externe, et pour cette raison le chien ne sait pas que le lapin existe parce qu'il se le représente par cette odeur; bien au contraire, il utilise cette odeur comme un moyen pour préfixer dans le monde extérieur ce qui impressionne son odorat.

En somme, dès le moment où nous avons conçu l'expérience comme le résultat d'une réaction du sujet sur la cause qui impressionne le sens, préétablissant entre celle-ci et celle-là une relation de nature expérimentale, l'idée que nous nous formons de l'objet est très différente de celle que nous nous formons au moyen de l'expérience dite empirique, et est purement représentative.

D'après notre manière d'envisager la question, les sens ne nous instruisent de rien ; leurs réactions sont comparables aux réactions photochimiques de la plaque sensible. Les fonctions des centres sensoriels resteraient éternellement ignorées si elles étaient isolées du domaine de l'innervation psycho-motrice ; mais cet isolement n'existe pas ; les deux fonctions s'articulent et se solidarisent, et à partir de cet instant on acquiert la faculté de provoquer certaines impressions déterminées. Ces impressions sont de la même nature que celles (jui apparaissaient auparavant ([uand elles n'étaient pas provoquées, car on comprend que le fait de pouvoir adapter le sens à son excitant naturel ne change on rien les propriétés physiologiques des sensibilités externes; quand même il en serait ainsi, il suffirait qu'on adapte le sens à son excitant, [)Our ({u'il apparaisse une impression ou une îjutre suivant la cause à laquelle il s'adapte, et

c'est alors que se formule Texpérience. Lorsqu'il statue rexpérience, le sujet se comporte comme s'il raisonnait de la manière suivante : « Étant donné qu'un grand nombre de fois j'ai constaté une saveur sucrée en introduisant dans ma bouche un certain corps qui la déterminait, je désirerais pouvoir reproduire cette saveur; mais étant donné aussi que cette saveur ne réapparaît pas spontanément, et que pour satisfaire mon désir il faut faire la même chose que lorsque cette saveur s'est manifestée sans que je susse comment, je dis que pour que cette sensation réapparaisse it est nécessaire que je porte ce corps à la bouche. »

Le sujet se trouve, par la répétition des mêmes actes, avec une image différenciée de nature purement interne, puisque jusqu'à ce moment il ne lui est pas venu à l'idée de soupçonner qu'elle était déterminée par un agent extérieur ; mais quand le désir de sa réapparition s'éveille (pour le moment ne cherchons pas les antécédents trophiques ou autres qui l'éveillent), il ne dispose pas d'autres moyens pour y arriver que ceux que lui fournissent le mouvement; et, à cet effet, dans les centres psycho-moteurs se forment les impulsions qui donneront pour résultat le transport à la bouche de ce qui doit la reproduire. C'est ce qui détermine cette réaction sensorielle que le sujet appelle objet; cette réaction qui lui dénonce la présence de cet objet, il l'appelle image. Par cette expérience (schématique ou représentative de toutes les expériences externes possibles), cet objet est considéré comme la cause de l'image, au point qu'on le conçoit comme existant indépendamment de l'image même; et par ce motif, chaque fois qu'on voudra la reproduire on n'aura d'autre ressource que de porter l'objet à la bouche; cet objet donc n'a d'autre valeur logique que celle de pouvoir reproduire un effet purement interne, c'està-dire celui d'une possibilité. Déterminons maintenant la valeur logique de l'effet sensoriel. Tant qu'il a été donné dans le sens, sans qu'au moyen du mouvement on fût arrivé à savoir que c'était ce qui le déterminait, le sujet

ignorait que ce fût un efTet; il apparaissait el disparaissait sans que le sujet sût comment; mais lorsqu'il a su que cet effet n'apparaissait pas spontanément, qu'au contraire son apparition impliquait la présence d'une action, il a compris que c'était le signe qui lui annonçait la présence de cette action. Ce signe, qui indique au sujet quil y a quelque chose qui agit sur les sens, possède la valeur logique d'un signe. De même que le timbre qui sonne à la porte nous annonce l'arrivée d'une visite, de même l'impression sensorielle nous annonce la présence d'une action extérieure ; mais comme le timbre ne nous annonce rien tant qu'on n"a pas établi une relation entre le son et la personne qui sonne, de même aussi l'image sensorielle n'annonce rien tant qu'on n'a pas préétabli une relation entre elle et la cause externe qui la détermine. Un signe, comme le disait savamment Ilelmholtz, n'est pas un signe tant qu'on ne sait pas l'interpréter.

On voit par là quelle est la véritable nature de la connaissance perceptive. Nous vivons submergés dans le réel. Le réel nous impressionne et produit des effels sur notre organisme, et nous ne saurions rien de ces impressions s'il ne nous était pas possible de les prévoir; nous serions alors comme la pierre de la montagne que la pluie fouette et que la chaleur fendille, si cette pierre sentait la pression de cette pluie et les effets de la chaleur. Le mouvement se produit cependant de telle façon que nous pouvons prévoir les effets que la réalité ambiante doit déterminer sur les sens; et c'est cette prévision de ce qui doit nous arriver que nous appelons cause, et ce sont les effets prévus que nous appelons images externes. Il ne faut pas confondre la cause avec son effet; la cause subsiste comme la possibilité continuelle de l'effet sensoriel, et cette possibilité nous l'appelons objet, car elle nous est connue par un système de signes laborieusement organisés, à la façon d'un langage intérieur qui nous permet de savoir immédiatement ce qui nous affecte; et c'est ainsi que nous disons : cette

sensation de douceur est celle du miel, cette couleur est celle du cinabre, ce son est celui de la clochette. En parlant ainsi, nous entendons que ces images sont les paroles intérieures qui nous traduisent faction respective de ce qui les cause ; et, comme chacune d'elles signifie cette action, le réel nous parle de vive voix quand il agit sur nos sens et évoque les signes au moyen desquels nous comprenons sa connaissance. De là vient que la connaissance perceptive, au lieu d'être formelle, est l'expression de Faction que le réel exerce sur les sens; et si, réflexivement ou irréflexivement, tous les animaux de la création le croient, c'est parce que l'expérimentation motrice n'admet pas le doute sur ce point. De cette expérimentation naît la voix intérieure (de même que le son naît de la vibration acoustique) qui nous garantit que l'image peut apparaître à notre volonté, pourvu que le sens soit adapté à la cause qui la détermine; et, comme cette prévision préexiste dans la conscience, de là vient que l'image est interprétée comme le signe de Faction qu'on attend.

Ce n'est pas ainsi qu'on comprend la nature de la connaissance perceptive préformée. On admet également, dans cette théorie, que Faction extérieure est celle qui détermine l'image; de plus, cette image se préformule dans la conscience d'une manière excentrique ou intuitive de sa cause. Le phénomène s'explique métaphysiquement par l'intervention de quelque chose qui n'est pas un phénomène ou une condition; mais Fempirisme, plus négligent ou plus prudent, ne cherche pas à se Fexpliquer, et l'admet comme point do départ en qualité de fait irréductible. Le fait admis, nous ignorons, en pleine connaissance, quelle peut être la valeur logique de Fintuition sensible, c'est-à-dire que par elle nous ne savons pas ce que nous comprenons du monde extérieur, car nous nous séparons du processus induclif d'où se détache cette intellection. Nous nous figurons alors que l'image est la représentation de la chose exloî'iift; nous jugeons que le sujet répond parallèlement

aux choses extérieures au moyen d'images et nous admettons, sans que nous réussissions à nous expliquer pourquoi, qu'elles correspondent à ces choses.

Si elles correspondent bien, nous disons quil y a conformité entre l'image et son objet [adeqiiatio rei)^ et si elles ne correspondent pas bien, nous disons que Texpérience est fausse. De cette manière, on conçoit la fonction perceptive comme la faculté qui nous a été donnée pour pouvoir nous représenter ces choses extérieures.

Si Ton examine froidement la question, une fois qu'elle est posée en ces termes, il faut convenir que nous ne savons pas ce que nous voulons dire par le mot représentation; ce langage est vide et purement formel. Si je dessine ou peins une figure, je puis comparer la copie à l'original et vérifier s'il y a conformité ou discordance entre lun et Tautre; dans ces conditions seulement, il m'est donné de pouvoir aflirmer si l'original est bien ou mal représenté. De même je puis comparer la conformité ou la discordance qui existent entre deux tons, deux couleurs, ou deux saveurs. Mais quelle conformité ou quelle discordance [)eut-il exister entre l'image visuelle et sa cause, si cette cause n'est ni lumière ni forme? Quelle comparaison peuton faire entre la saveur du sel et le sel môme, si ce sel n'est pas sapide?

Personne ne s'est proposé de le définir, personne n'a prétendu éclairer ce concept. C'est par lui, cependant, que Ton constate un fait indubitable : l'existence d'une relation entre l'image et sa cause.

De quelle nature est cette relation? C'est le point qu'on ne cherche pas à éclaircir, et c'est précisément pour cela ([ue nous sommes tentés de croire que nous pouvons connaître le monde extérieur au moyen des représentations que Ta force intellective éclaire parallèlement dans la conscience. Connaître le monde extérieur, c'est pouvoir se le représenter; et pour que nous puissions nous le représenter, l'intelligence nous a été donnée. Mais en retraçant le plan du

problème dans ses véritables termes expérimentaux, nous prévoyons que cette manière d'entendre la connaissance est illusoire. L'intelligence ne nous a pas été donnée pour connaître les choses extérieures au moyen de représentations intérieures et parallèles; Tintelligence nous a été donnée uniquement comme un moyen de prévoir les actions que ces choses extérieures peuvent déterminer sur les sens. Nous rêvons quand nous nous imaginons connaître les choses extérieures au moyen des représentations que nous nous formons dans Tesprit; nous rêvons quand nous croyons que les choses du monde extérieur sont comme le décalque de nos représentations; nous rêvons quand nous concevons la nature de Tintelligence comme aussi différente de ce qu'elle est réellement. En nous abandonnant à ces rêves, nous nous figurons aussi que la cause peut être conçue comme quelque chose qui correspond à l'externe, et, parallèlement à l'idée que nous nous en formons; et dans l'histoire de la pensée humaine, ce mot semble imposant. On l'a conçue comme une action solitaire, créatrice des mondes, comme le principe de toute rénovation, comme l'activité qui fait tout ce qui apparaît, comme la force directrice qui enchaîne tout... Mais quand nous nous demandons ce que nous voulons manifester concrètement par le mot cause, nous ne tardons pas à découvrir que de l'expérience trophique naît la connaissance du réel qui nous manque, et que de Texpénence motrice naît la connaissance que le réel qui nous manque est connu au moyen de signes sensoriels; le réel extérieur est connu aussi par ces signes quand, au moyen du mouvement, nous remarquons que la même chose qui calme la faim détermine ces signes; et de là se formule originellement dans l'esprit la connaissance de quelque chose qui impressionne les sens; cette chose, nous l'appelons cause. Que voulons-nous signifier par ce mot? Une pure relation du réel avec les sens; en dehors de cette relation le mot n'a aucune signification. Comme un explosif qui n'éclate pas tant que rien ne trouble son équilibre

moléculaire, ainsi les sensibilités externes restent inertes tant que rien ne les excite; car ce qui les excite et provoque l'apparition du phénomène est la prévision de ce qui le détermine : voilà ce que nous entendons par cause externe. Indépendamment de Teffet sensoriel, la cause est concevable seulement comme la possibilité de le déterminer, et si on la détache absolument de ce phénomène, si on la considère par elle-même, ce n'est plus une cause; c'est un mot qui ne désigne rien de concret. On ne peut même pas admettre que la cause soit par elle-même inconnaissable. Il est certain qu'au fond de l'esprit nous trouvons le concept du réel extérieur comme indépendant du concept de cause ou comme donné dans un moment antérieur à celui où le réel se présente déjà agissant, point sur lequel la métaphysique a développé des considérations véritablement sublimes; mais nous, qui n'attribuons une valeur objective qu'aux concepts induits de l'expérience, nous ne pouvons admettre que le réel extérieur induit de l'expérience trophique soit en lui-même actif ou inactif; cette vertu ou cette activité attribuée à l'être ou à la substance, en somme au réel, est une représentation arbitraire. Nous savons que le réel existe comme quelque chose parce ciu'il nous nourrit; nous savon? qu'il est extérieur parce que l'expérience motrice nous fait remarquer que c'est cela qui impressionne nos sens. Ces connaissances sont induites des eiïets déterminés dans l'organisme; de là résulte que le réel extérieur par luimôme n'est pas matière à connaissance, pas plus que la cause, puisqu'il ne produit aucun eflfet sur nous. (Connaître, c'est préétablir une relation entre un effet organique, sensoriel ou trophique, et ce qui le détermine; c'est ainsi que nous savons que le réel existe et qu'il agit comme cause: mais lorsque, faisant abstraction de cette relation, nous nous demandons ce qu'est le réel, indépendamment des effets qu'il cause ou peut causer sur nous, nous ne posons pas une question qui dépasse les limites de la connais-

TUMRO. A^

sance, mais une question qui est en contradiction avec la nature même de la connaissance. En supposant qu'on ne pourra jamais vérifier si la planète Mars est habitée ou non, nous posons une question insoluble, c'est-à-dire inconnaissable; de plus, à supposer que nous demandions ce que perçoivent les habitants de cette planète avec un sens qui à nous, nous fait défaut, nous formulons une question absurde ou incompréhensible : car cela revient à se proposer de constater quel effet détermine sur nous ce qui ne peut produire aucun effet sur nous. Tel est le cas du réel et de la cause extérieure considérée en elle-même; si on les détache de la relation qui les unit, ils ne sont plus matière à connaissance. Quand nous ne donnons pas au mot connaissance cette signification précise et claire, et que nous nous imaginons connaître les choses extérieures au moyen de la représentation parallèle qui survient dans l'esprit, nous concevons le réel comme une chose existante, la cause comme une activité en soi ou comme une énergie irreprésentable; et, en nous abandonnant à ces opérations intellectives, nous croyons que nous connaissons quelque chose de nouveau, sans remarquer que, constamment, nous tournons autour d'un même thème, sans jamais sortir de cette thèse fondamentale : le réel est la possibilité de déterminer des effets trophiques et sensoriels, et rien de plus.

Depuis longtemps on discute avec passion, pour savoir si la connaissance est antérieure à l'expérience ou si l'on peut induire la cause de Fexpérience même. Étant donnés les termes en lesquels se pose la question, il faut reconnaître que la spéculation a, dans ce débat, un énorme avantage sur l'empirisme. Sincèrement nous croyons que cette question s'éternise parce qu'on Fa mal posée en donnant au mot expérience une signification que réellement il n'a pas. Tant que nous admettrons que l'expérience est donnée initialement dans l'intuition sensible, il sera impossible de connaître les origines inductives de la causalité parce que, lorsqu'on rapporte l'image à son objet, la

conscience de la causalité est déjà présupposée, de même que l'impulsion qui la meut excentriquement vers sa cause. La spéculation imagine que cette impulsion naît d'un principe ou d'une catégorie préexistante, que Kant concevait comme une fonction de rinlelligence. A ceux qui croient que le raisonnement a priori a par lui-même une force démonstrative, il semble qu'avec cela la question est définitivement résolue; pour les expérimentateurs endurcis, comme nous, qui n'admettent comme certain que ce qu'impose forcément la constatation, cette explication d'un fait ne sera une explication véritable que quand on aura démontré que cette fonction existe positivement dans l'esprit; tant que cela ne sera pas, nous la considérerons comme une fonction supposée, c'est-à-dire comme une hypothèse. La question ainsi considérée, le phénomène de l'excentricité sensorielle reste expérimentalement inexpliqué, puisqu'on n'a pas exposé les conditions qui la déterminent, et qu'en cela consiste ce que nous appelons explication.

La thèse développée par Stuart Mill se rapporte uniijuement à Tenchaînement causal des phénomènes qui surviennent dans l'espace (dont nous parlerons bientôt), et non à cet acte primitif en vertu duquel nous rapportons les images sensorielles à la condition externe qui les détermine. Celle thèse ne nous explique pas quelle est la succession logique ou nécessaire, ni s'il est possible de l'expliquer par les lois purement empiriques de l'association. La critique que lui consacre HoflVling est irréfutable. Hume, sur ce point, avait vu encore plus clair que son successeur. Actuellement plusieurs savants supposent que l'enchaînement empirique ou purement descriptif des phénomènes naturels est de même nature que leur enchahiemonl logique. Sans discuter ces tentatives, nous sommes sûr qu'elles ne feront admettre à aucun mathématicien ni à aucun physicien que les phénomènes dont ils déterminent et prévoient la succession comme nécessaire dans l'espace et dans le temps, sont liés entre eux par la même connexion casuclle

que les séries phénoménales que nous décrivent les naturalistes quand ils nous montrent les phases évolutives du règne animal ou du règne végétal; les premiers sont d'une catégorie supérieure aux seconds; et cette vérité apparaît très clairement quand le physiologiste, au lieu de décrire le phénomène même, préfixe les conditions ou le mécanisme qui détermine son apparition.

En posant le problème de la causalité en ces termes^ on ne le pose que partiellement, et on laisse dans Fombre ce qu'il a de plus important. Il est certain que Thomme enchaîne les phénomènes les uns aux autres avec la connexion causale; mais avant de statuer ces processus, comme les autres animaux, il enchaîne ses impressions sensorielles de la cause externe, et il est clair que la connaissance de la cause doit commencer par là; car, à supposer qu'il fût possible d'expliquer la succession logique des séries phénoménales par l'induction empirique, ce grand problème resterait toujours sans solution. De la façon dont on entend cette induction empirique, il n'est pas possible de rechercher sa solution. Si l'image excentrique constitue déjà par elle-même l'expérience, la causalité ne peut évidemment pas être induite de l'expérience. Cette supposition est cependant fausse ; ce que nous appelons expérience empirique naît de l'expérience ; et, si nous nous demandons comment elle naît, c'est alors que nous remarquons que les effets sensoriels se produisent sur les sens, sans que nous sachions comment et sans que nous soupçonnions confusément que ce sont des phénomènes déterminés, c'est-à-dire des effets; nous remarquons alors que l'organisme se meut sous l'action de mobiles intérieurs, et que lorsqu'il se meut, avec l'inconscience d'une masse vive qui ne connaît rien du monde extérieur qui l'entoure, il provoque des impressions sur les sens, et que ce qui commence par être une impression éventuelle finit par être une impression intentionnelle, car le mouvement s'éveille comme le désir de la provoquer. Et voilà comment nous assistons à la naissance empirique

de la cause extérieure. Auparavant on ignorait que les images fussent déterminées ; plus tard on devine qu'elles le sont. Cette divination est profondément logique. Du sujet se détache Timpulsion qui désire la réapparition de rimage, et cette impulsion est impuissante tant qu'elle ne soumet pas les sens à l'action de quelque chose qui l'évoque; c'est ainsi que le sujet l'apprend par un tâtonnement incessant et c'est ainsi qu'il l'exécute quand il l'a appris. Cette opération psycho-physiologique, nous l'appelons expérience; et la première conclusion qui s'induit de cette expérience, c'est qu'il y a quelque chose qui impressionne les sens : voilà ce que nous appelons cause. La répétition des mêmes actes nous enseigne ensuite que ce qui est en dehors des sens comme une chose qui demeure indifférente et étrangère à nos désirs les plus vifs, peut toujours déterminer à nouveau les mêmes effets, quand, par une initiative personnelle, par un acte interne qui constitue le véritable fond de ce que nous appelons personnalité, nous soumettons les sens à la même action; et c'est de cette manière que nous arrivons à entendre que ce qui impressionne continue d exister là où précédemment nous l'avons laissé comme la possibilité continuelle de déterminer les mômes effets. Et voilà comment, au moyen de l'expérience, nous avons découvert la cause, et voilà comment, encore au moyen de l'expérience, nous savons aussi ce que nous voulons dire par le mot cause. Peu avant nous l'ignorions : maintenant non: nous ajjpelons cause la prévision molrice de Veffet sensoriel. Dans l'hypothèse spéculative, quand nous la concevons comme une catégorie ou comme une fonction de l'esprit, nous n'avons pas une idée concrète de ce que nous voulons signilier par ce mot, et par cela même les uns la conroivent comme une action créatrice ex nihilo, les autres comme la force qui engendre le mouvement, d'autres comme une énergie (jui se renouvelle, d autres encore comme une volonté (|ui lait les changements...; mais, au point de vue expérimental, la cause

ne peut avoir d'autre signification que celle qui résulte des éléments d'où elle est induite, et pour cette raison il ne nous est pas possible de la concevoir autrement que comme la possibilité continuelle de nous impressionner. Toutes les connaissances que nous pouvons arriver à avoir de la cause sont réductibles au même problème : Quel effet peut-elle fournir sur nos sens dans telles ou telles autres conditions? En dehors de ces limites expérimentales, toutes les conceptions que nous formulons relativement à la nature du monde extérieur en lui-même, si grandes et si géniales qu'elles soient, seront toujours logiquement illégitimes, c'est-à-dire sujettes à rectifications, à changements et à transformations; au contraire, la vérité expérimentale, le fait dont les conditions avaient été préfixées, subsistera éternellement comme la prévision irréfutable du phénomène sensoriel .

La question étant posée en ces termes, à quoi se réduit le question de savoir si la connaissance de la cause se présuppose à l'expérience ou si elle peut s'induire de l'expérience même? A rien, car le problème ne peut se poser que lorsque nous ne donnons pas au mot expérience son véritable sens; ce point rectifié, la question ne subsiste pas.

En admettant que l'expérience est donnée dans l'intelligence comme une impression extérieure, on énonce un fait à moitié vrai. Rien n'est plus certain que le fait que les sensibilités externes seulement peuvent réagir devant l'agent extérieur; mais physiologiquement ces sensibilités ne sont pas des centres autonomes, isolés de la sensibilité psychomotrice, qui peuvent fonctionner en évoquant dans la conscience le phénomène intellectif tout à fait indépendamment de la masse encéphalique. La sensibilité psychomotrice ne forme pas non plus dans cette masse un coin à part; les impulsions du mouvement surgissent spontanément en elle : elles naissent des excitants organiques. On a conçu ranimai fragmentairement, en dissociant des éléments qui s'articulent entre eux fonctionnellement; et au

lieu de considérer les centres sensoriels comme ils sont, comme des organes de réception, on a cru qu'il fallait chercher le point de départ des phénomènes perceptifs dans Tobjet, dans ce qui excite ces centres et éveille leur activité. Mais les phénomènes perceptifs, malgré leur simplicité relative, ne peuvent tels qu'ils s'accusent dans la conscience s'expliquer tout bonnement par l'action du monde extérieur; et de là Tintervention d'hypothèses métaphysiques pour éclaircir des questions aussi obscures que celles de 1 être, du réel et de la cause, et quelques autres dont nous ne faisons pas mention ici. Intuitivement on comprend qu'en procédant ainsi nous intervertissons les termes du problème que nous nous proposons de résoudre. Nous ne pouvons pas expliquer les phénomènes internes par des données externes; l'objet ne peut pas être un terme d'explication du sujet; au contraire, c'est par les fonctions inhérentes au sujet que nous devons nous expliquer l'objet. Nous ne rapportons pas nos impressions à leur cause parce que cette cause les détermine, mais lorsque nous examinons s'il y a quelque chose qui les détermine, nous procédons à cette référence ou à cette projection; nous ne projetons pas les points tactiles ou points spéciaux parce que nous savons qu'ils correspondent à ces points; car, comme l'indiquait Lodze, ce n'est pas Vespace extérieur qui doit nous impliquer l'espace intérieur, mais l'espace intérieur qui doit nous expliquer l'espace extérieur. Cette inversion des termes du problème dépend du point de vue où nous nous plaijons. Rien n'est plus indiscutable que ce fait, que l'extérieur exerce une action constante sur notre organisme et nos appareils sensoriels; mais la vie intellective ne commence pas avec cette action; elle commence à l'instant même ou Ton réagit sur ce milieu avec la clameur trophique et les impulsions aveugles au mouvement; il se forme alors des processus très compliqués d'adaptation à ce milieu; et c'est en vertu de ces adaptations que nous acquérons la conscience du réel, de la cause, de l'espace. Nous chercherons

inutilement l'origine de ces connaissances fondamentales dans les centres isolés de la sensibilité externe; c'est tout le sensorium, mù par le ressort organique, qui prend part à l'élaboration des expériences d'où proviennent ces vastes et solides postulats sur lesquels repose tout le travail intellectif. Étudier Tintelligence de l'homme ou de l'animal à un point de vue purement externe, c'est la fragmenter, et se priver d'éléments de jugement absolument indispensables pour sa compréhension parfaite.

L'unité qui apparaît au fond du processus intellectif répond à l'unité structurale et physiologique des éléments nerveux qui le déterminent.

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