CHAPITRE VII
Conditions expérimentales qui déterminent la naissance de cette perception. — Connaître le réel, c'est prévoir l'effet trophique.
Après avoir parcouru le rude chemin que pas à pas nous avons suivi dans les pages précédentes, nous comprenons que c'est par les trois sensations élémentaires : trophique, externe et gastrique, que Fanimal, par le simple fait qu'elles se produisent et se répètent un certain nombre de fois, est amené à avoir conscience de leur succession. H n'est besoin de rien de plus pour que le second facteur devienne graduellement représentatif de relTet trophique, et soit prévu avant que Texcitation cellulaire ne l'avise. Une fois pénétrés des termes du problème, nous trouvons ce phénomène intellectif si naturel que sans elîbrt nous comprenons que les choses se passent ainsi parce qu'elles ne peuvent se passer d'une autre manière; et c'est alors que la succession prend une forme logique aux yeux de Tobservateur qui l'examine; car ce ciui se présente comme une succession d'états dans la phase empirique du processus, se montre, dans la phase logique, comme une succession forcée.
Quand une image précède un mauvais otîot Irophique., le sujet ignore comment il se fait qu'elle apparaît ainsi, mais le fait est qu'elle se présente toujours avant que la
sensibilité trophique accuse le mauvais effet; comme ce mauvais effet laisse une trace dans le sensorium, il arrive un moment où la réapparition de cette image éveille ce souvenir; et cela suffit pour prévoir bien à Favance ce qui arrivera. Cette intuition du futur s'affine et se perfectionne de jour en jour, si bien qu'on arrive à prévoir, au moyen d'une odeur ou d'une saveur et plus communément par un tableau complexe d'impressions, ce que sans elle, au bout d'un certain temps, l'excitation cellulaire accuserait de la même manière. Nous appelons cette succession prévue, une succession logique ou une intellection. Que lui faut-il pour se formuler? Une succession empiriquement établie, qui forme le souvenir dans le centre sensoriel et dans le centre psychotrophique.
Que faut-il pour que ce souvenir se forme? Une excitation périphérique répétée et toujours donnée dans les mêmes conditions, tant d'un côté que de l'autre. Que faut-il pour que l'image évoque le souvenir trophique? Une voie de communication, qui auparavant n'existait pas, une connexion qui les unisse. Voilà le schéma de l'inteilection trophique. Pour que cette intellection se formule, il n'est pas nécessaire que d'autres connaissances se soient formulées préalablement, pas même les plus importantes, celles du réel et de la cause. Pourquoi le sujet aurait-il besoin de savoir que l'image a été déterminée par une cause, et que ce qui a déterminé l'effet trophique est quelque chose qui est entré dans son organisme? Il suffit qu'il en ait éprouvé les effets, pour que les souvenirs simultanés de l'un et de l'autre prédéterminent l'intuition ou le souvenir unique de ce qui arrivera de nouveau ; au contraire, pour savoir ou se rendre compte qu'il est entré quelque chose dans l'organisme, et que Timage a surgi, non pas spontanément, mais par l'intermédiaire d'une cause, il faut qu'on ait, préformulée dans l'esprit, l'intuition primordiale de l'effet trophique, comme antécédent logique indispensable, pour faire ce pas en avant.
Les origines de la connaissance resteront éternellement impénétrables, tant qu'on ne précisera pas le sens des mots par lesquels on exprime le fait concret. On dit que la sensation est une connaissance; je dis, moi, que cette affirmation est obscure, et que nous ne savons pas nettement ce que nous voulons exprimer par là. Sentir la faim telle qu'isolément elle naît des centres psychotrophiques, ce n'est pas la même chose que de connaître ce qui pourra la satisfaire; je ne peux pas voir si le sujet qui éprouve cette sensation intense ne comprend rien. Sentir l'image que l'excitation évoque lorsqu'elle agit sur les sens, ce n'est pas la même chose que de savoir qu'elle correspond à une chose; c'est simplement sentir un effet dont on ignore la cause, conformément à ce que nous avons exposé précédemment. Seulement, lorsque au sentiment de la faim nous associons la connaissance qu'on acquiert par l'expérience trophique, ou que nous concevons l'image nativement excentrique, nous nous figurons que la connaissance naîL de l'action périphérique, comme un prodige réalisé par la baguette magique; mais quand nous remarquons que la sensation n'est qu'un effet de l'excitation et que cette sensation, alors même qu'elle est donnée comme une somme latente ou comme un souvenir, n'est pas par elle-même intellective tant qu'elle ne l'est pas d'un autre phénomène psychique, nous comprenons qu'intellection veut dire relation et nous admirons le génie de Kant, ({ui a si profondément pénétré la structure intime de ce que nous aj)j)elons la pensée.
Ainsi, dans ce premier vagissement intellectif où l'image se fait représentative de l'effet trophique, nous ne voyons que ce qu'il y a : une relation entre deux données internes. Toutes deux préexistent intégrées dans leurs centres respectifs ; Tune et l'autre s'éveillent lorsqu'elles sont provoquées par l'excitation périphérique (jui les a créées; mais lorsqu'une association féconde les a unies, si une action périphérique les évoque, elles apparaisse.it dans la con-
science d'une manière simullanée, et ce souvenir unique est ce qui constitue l'intuition trophique, expression d'une fusion d'états, ou d'une synthèse, comme dirait Wundt. Cependant, dans cette synthèse, l'un et l'autre des éléments composants accuse la même chose que quand ils se donnaient isolément; et de même qu'auparavant la sensation trophique accusait spécifiquement la conscience d'une absence dont on ne connaissait pas la nature, maintenant elle accuse aussi cette absence, mais représentée au moyen d'une image. Ainsi donc, il est toujours arrivé que lorsque apparaissait cette image, V absence ou la faim disparaissait; ce fait, s'étant passé ainsi empiriquement un certain nombre de fois, a été symbolisé par ce que la sensibilité trophique accusait comme absent, et, à sa réapparition, on a cru que ce que la sensibilité trophique accuse comme absent, l'image l'accuse comme présent. Grâce à cette révet'sion, l'inluition trophique donne l'intuition de ce qu'était la faim, et ce qui apaise la faim est ce que Ton considère empiriquement comme réel ou comme quelque chose d'extrinsèque que Forganisme réclame.
Que l'on considère l'expérience trophique, on verra toujours poindre la prévision de quelque chose d'extrinsèque. Le petit chien qui s'agite dans le panier, lorsqu'il comprend ce que signifie le son du timbre, montre ostensiblement qu'il comprend la présence de ce qui calme la faim. L'enfant qui commence par téter machinalement, lorsqu'il arrive à comprendre que les impressions qu'il éprouve dans sa bouche sont représentatives de l'efTet que d'autres fois il a éprouvé, imagine, par une réversion profondément logique, que la saveur et le contact tiède sont les signes qui lui annoncent le retour de ce qui lui manque. Lorsque nous avons expliqué en quoi consiste la perception des aliments, nous avons dit que c'est l'appétence vive de ce que l'organisme réclame et que nous nous représentons au moyen d'une odeur, d'une saveur, d'un contact, sans que dans cette représentation nous nous soyons préoccupés le
moins du monde de préciser si ces images correspondent uniquement à un objet ou à plusieurs. Nous avons besoin de nous représenter l'effet par un signe, quel qu'il soit, et ri suffit qu'il ait plusieurs fois coïncidé avec la cessation de la faim, pour que le souvenir de cette cessation soit symbolisé au moyen de cette image. Elle nous fait connaître, disions-nous, non pas l'objet, mais ce qui nourrit.
Ainsi Taltéré, dans ce qu'il imagine sous forme d'eau, ne perçoit ni la lumière, ni le mouvement, ni la transparence, ni la fraîcheur, ni le murmure : il perçoit sous forme d'appétence ce qu'il connaît uniquement pour en accuser l'absence dans la conscience, parce qu'il Ta essayé d'autres fois, et a gardé la mémoire de ses effets; l'Esquimau, à qui un développement exagéré de calories fait éprouver une intense faim de graisses, ne perçoit pas ces corps avec l'indifférence de celui qui ne sent pas ce besoin : il perçoit ce que réclament ses éléments cellulaires chauffés par la combustion; celui qui fixe la ration d'ingestion qu'il doit fournir à son organisme, la quantité de sels, d'hydrates de carbone, de protéines, dont il a besoin, perçoit des réalités externes indépendantes de la forme sensorielle dont il les revêt, puisque dans son esprit préexiste le souvenir trophique qui lui apprend que ce sont celles-là et non d'autres qui satisl'ont ses besoins. Désirer ce qui n'est ni coloré, ni odorant, ni iroid, ni savoureux, ni sonore, c'est percevoir quelque chose qui irrécusablement est donné dans l'intelligence comme réel empirique.
Tous les vertébrés portent, formulée en eux, une somme énorme d'expériences d'où provient la cerlitudo inébranlable que l'extérieur louriiit au milieu interne ce qui est dépensé et consommé. Sur ce point il n'y a pas do discus.^ion possible, car on ne discute pas contre l'expérience : « Tu maïu/es? Donc tu sais que clans ce que tu manges il y a quelque chose qui te man(/ue. »
Four arriver à la connaissance du réel, il n'est pas nécessaire d'admettre le réel, comme on le fait quand on croit
que c'est un terme nécessaire de la connaissance. En procédant ainsi on intervertit les termes du problème. Nous n'attribuons pas nos images à la chose de Textérieur parce que nous savons que cette chose est le fondement de la thèse spéculative. Bien au contraire, quand nous symbolisons l'effet trophique au moyen de l'image, c'est que nous acquérons la connaissance que ce qui nous manque est quelque chose. Nous savons que le réel est extrinsèque précisément parce que nous avons acquis la connaissance du réel qui manque dans notre organisme. Du fait qu'elle est ainsi, la question se trouve posée sous un jour nouveau. Comment acquérons-nous la conscience de ce qui nous manque? Poser la question en ces termes équivaut à se demander comment nous savons que nous mangeons ou que nous introduisons quelque chose dans notre organisme; nous demander cela, revient à nous demander comment nous commençons à comprendre ou à penser.
Remontons jusqu'aux sources de la connaissance, prenons le vertébré dans un moment où l'intellection n'est pas donnée comme phénomène, et examinons quand elle est donnée et comment elle est donnée. L'entreprise est pénible et très difficile pour celui qui n'abjure pas tout préjugé et n'accepte que ce qui ne se manifeste pas comme phénomène observable; mais une fois lancés sur la voie avec la décision d'arriver jusqu'au bout, sans ménagements ni réserves, nous trouvons que dans la préhension machinale s'accusent des sensations trophiques, des sensations externes et des sensations gastriques, sans que par elles le sujet comprenne quoi que ce soit de l'extérieur. Ces facteurs élémentaires, considérés isolément, ne sont intellectifs de rien du tout; chez le sujet, la faim se calme sans qu'il se rende compte de ce qui lui arrive. Cependant il vient un moment où il se rend compte de ce qui arrive, et dans cette phase purement empirique du processus commence à naître la connaissance de ce qui arrivera ; la première est donnée comme la garantie logique de cette prévision, puisque la croyance en
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ce qui arrivera naît du fait que cela est arrivé tant de fois. Que se passe-t-il ici? Gomment se fait-il que le sujet comprenne maintenant ce quil ne comprenait pas auparavant? Il est arrivé que cette image a été mise en relation avec la sensation trophique au moyen d'une connexion centrale, et s'est faite représentative de cette sensation. De même que Ton trébuche sur une pierre parce qu'on n'a pas levé le pied à temps et qu'une autre fois on ne trébuchera pas parce qu'on aura prévu qu'il faut le lever, de même le sujet qui souffre de la faim et ne sait pas ce qui le tourmente, une fois averti empiriquement que ce qui le tourmente est représentable au moyen d'une image, sait que cela est ce qui lui apparaît sous cette forme symbolique. C'est l'objet symbolisé, et non le symbole, qui est important. Le sujet avait besoin d'un moyen pour se rendre compte d'une façon concrète de ce qui lui manquait; et en trouvant statuées, par une action extérieure, des images dont il ignorait l'existence, il a procédé comme s'il s'était dit en lui-même : « Voici le moyen dont Je puis me servir pour connaître ce dont Vorganisme accuse impérieusement Vabsence dans ma conscience. »
Voilà la première intellection ; l'image se transforme en signe, et l'on sait ce que signifie ce signe. Un grand nombre de fois l'image est apparue et la faim a été calmée; et lorsqu'elle ne réapparaissait pas la faim subsistait, tenace, s'exaspérant par moments, et ainsi l'action de l'expérience lui a conféré la qualité de signe; élevée à ce rang, avec toute la prudence (ju'observe toujours l'expérience empirique, cette expérience a subi une réversion; et de même que jusqu'alors la faim se calmait, quand machinalement il entrait dans l'estomac quelque chose que la sensibilité trophi({ue accusait bientôt comme lui manquant, à partir de ce moment l'image devient le signe, non de ce qui rentre, mais de ce qui doit rentrer pour que le même elfet réapparaisse.
On voit donc que, pour savoir (jue l'image est le signe de
quelque chose, nous n'avons pas besoin de savoir que Textérieur existe comme un terme présupposé ou comme la condition préalable de cette relation : l'acte où cette image est utilisée comme un signe de ce qui nous arrive, donne l'intuition du réel qui nous manque.
Du réel extérieur on a dit, de toutes les manières et à tous les points de vue, que c est un terme inconnaissable; par cela on avoue, au moins, qu'on en connaît l'existence. Alors, en nous demandant ce que nous voulons signifier par le mot connaître, nous découvrons que connaître^ c'est nous représenter le réel au moyen d'images. Si nous étions dépourvus de sens et que l'ingestion machinale pût nous suffire à conserver la vie, le réel, comme maintenant, serait accusé dans la conscience, mais jamais nous n'arriverions à savoir qu'il existe. D'autre part, si les images sensorielles nous étaient données détachées du sentiment trophique du réel, telles qu'on les conçoit depuis un temps immémorial, jamais nous n'arriverions à savoir qu'elles sont les signes de quelque chose. Qu'on ne dise donc pas que le réel est inconnaissable parce qu'irreprésentable au moyen d'images externes, parce que, dans l'état où l'intelligence est donnée aux vertébrés, le réel est donné comme le premier terme de tout jugement possible, c'est-à-dire comme sujet; l'action de penser ne consiste qu'à lui assigner l'attribut. Concevoir une intelligence où la représentation est détachée de ce qui est représenté, comme un terme flottant dans l'air, c'est la même chose que de prétendre formuler un jugement en se séparant du sujet; et cela est une fiction étrange, infiniment éloignée de ce que dans le monde des phénomènes nous appelons intellection. Les éléments essentiels de toute intellection possible répondent toujours, dans ce qui est donné dans la conscience comme réel, comme connexion ou relation et comme représentation, à ce qui dans toutes les langues actuelles et à venir est traduit par les noms de : sujet, verbe et attribut; répudier comme un vain formalisme cette expression suprême de la fonction
intellective, sous prétexte que le sujet répond toujours à une entité métaphysique irréductible à un phénomène expérimentable, équivaut à supposer que la valeur du si^ne est indépendante de la chose signifiée; cette supposition vient de Terreur physiologique qui consiste à considérer isolément les centres sensoriels comme intelleclii's, alors qu'en réalité ils fournissent les éléments de Tintellection possible. Le réel est donc un terme inconnaissable quand, arbitrairement, nous mutilons la fonction intellective; mais lorsque nous l'acceptons telle qu'elle est, le réel est ce que nous connaissons au moyen de la représentation.