‹ Les origines de la connaissanceChapitre 5 sur 15 · AUTO REGULATION QUANTITATIVE DES SENSATIONS TROPHIQUES · texte numérisé non relu

AUTO REGULATION QUANTITATIVE DES SENSATIONS TROPHIQUES

Fixation de la ration alimentaire. — Cette ration varie suivant la nature chimique de l'aliment. — Causes qui troublent la fixation des rations alimentaires. — Ration alimentaire et ration d'ingestion. — Régulation (juantitative de la faim chez les herbivores, les carnivores et les omnivores. — La fixation d'une ration correspondant à la valeur nutritive des aliments dépend du souvenir d'expériences passées. — Comment ces souvenirs se modifient quand le mouvement nutritif se modifie. — Adaptation de la nutrition à la pauvreté du milieu interne. — Autorég:uIation des sensations trophiques quand l'énergie du mouvement nutritif augmente. — Résumé et conclusion.

Physiologiquement, l'excitation trophique ne cesse d'agir sur les terminaisons périphériques tant que les pertes du milieu interne ne sont pas réparées. Ainsi la sensation qu'elle détermine est d'autant plus intense que le milieu interne est plus appauvri; elle est d'autant plus durable que le milieu interne tarde davantaa^e à recevoir la ration alimentaire qui doit le rétablir dans son état normal et saturer les avidités chimiques des cellules. De môme que le sens thermi(|ue n'arcuse pas la température ambiante si elle reste uniforme, mais seulement ses variations, de même la sensibilité trophique n'accuse point TéLat chimique normal du milieu interne, mais uniquement les divers déficits (ju'il éprouve. Ces déficits, dus à l'action assimilatrice des cellules, sont plu.^ ou moins considérables suivant les substances assimilées; aussi réveillent-ils chacun une faim

d'intensité proportionnelle, faim qui persiste autant que le déficit lui-même. Si nous appelons j^ation alimentaire la somme des matériaux qui doivent combler tous ces déficits, il est à remarquer que cette somme est formée de parties d'inégale valeur. Celle du sel n'est pas celle de Teau, celle des protéines n'est pas celle des hydrates de carbone. Quelques grammes de sel, un peu plus de protéines suffisent à combler le déficit de ces substances; par contre, la quantité d'hydrates de carbone et surtout la quantité d'eau seront plus élevées. C'est pourquoi, rigoureusement parlant, il n'y a pas une ration^ il y ci des rations alimentaires, déterminées quantitativement par la nature chimique des aliments. Ainsi l'impulsion qui nous porte à prendre un aliment contenant du sel a pour mesure la quantité de sel dont nous avons besoin, de même que l'impulsion qui porte l'herbivore à manger de l'herbe fraîche a pour mesure la quantité d'eau qu'il désire. Dans le cas où l'eau et le sel ne s'y trouveraient pas en quantité voulue, le désir d'eau et le désir de sel, comme on l'a expliqué plus haut, se feraient sentir isolément, soit à cause du double déficit qui persisterait dans le milieu interne, soit à cause des avidités chimiques non saturées dans les éléments cellulaires. 11 en est de même pour ce qui concerne la ration alimentaire réclamée par tout autre déficit spécial que pourrait éprouver le milieu interne, dont, pour le moment, nous sommes loin de connaître tous les secrets.

La fixation de la ration alimentaire, déjà déterminée dans les centres psychotrophiques par l'excitation périphérique, peut subir des troubles quantitatifs par le seul caprice du goût. Tel trouve fades des aliments qu'un autre trouve excellents. Un même mets est trop faible pour celui-ci et trop azoté pour celui-là. Ces sortes de troubles ont pour cause l'appétit. Nous parlerons de l'appétit en temps et lieu. Ici nous étudions la ration alimentaire telle que l'excitation périphérique la détermine dans les centres nerveux correspondants; nous laissons de côté les modifications

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qu'elle peut subir sous Tinfluence des centres sensoriels externes.

Le problème étant ainsi posé, nous reconnaîtrons que normalement les centres externes fixent la taxe alimentaire en se réglant sur l'appauvrissement du milieu interne, ni plus ni moins ; c'est-à-dire qu'ils nous poussent à prendre de chaque aliment la quantité nécessaire à réparer les perles. Il ne faut pas confondre la ration d'ingestion avec la ration alimentaire proprement dite : la première se règle sur la seconde, et celle-ci se tire de celle-là quand celle-là est convenablement transformée pour pouvoir pénétrer dans le milieu interne. Un poids relativement faible de viande peut fournir une ration alimentaire suffisante pour réparer les pertes éprouvées. Il faudra au contraire un poids énorme de fourrage pour fournir cette môme ration alimentaire.

La quantité de végétaux qu'absorbe un herbivore pour se nourrir est considérable. De cette matière première, augmentée de celle qui entre par la respiration, sont tirées toutes les substances dont se compose la machine physiologique et quien conservent Ténergie. Ces substances ne sont contenues dans les fourrages que virtuellement et en quantité relativement faible; aussi l'animal est-il obligé d'en ingérer une quantité considérable pour y trouver la ration alimentaire suffisante pour calmer sa faim. De là vient que la faim de l'herbivore persiste des heures et des heures. Elle persiste bien moins quand on donne à l'animal du fourrage sec, lequel, à poids égal, contient plus de matière nutritive. Elle persiste encore moins, si au fourrage sec déjà plus nutritif on ajoute de l'avoine, des fèves, de l'orge, du maïs, du son, etc. On remarque alors (jne, abstraction faite des causes perturbatrices déjà mentionnées, la ration alimentaire de chacune de ces substances tend à se fixer spontanément suivant sa valeur nutritive, tout comme on le ferait par le calcul en zootechnie. Un cheval, par exemple, mesure sa ration de paille, de seigle, de caroubes, de fèves, etc., comme s'il en

connaissait par l'analyse chimique la valeur nutritive; ces diverses rations ne diffèrent pas sensiblement de celles que lui porte un bon garçon d'écurie.

La ration d'ingestion que prennent les carnivores est relativement petite, mais la ration alimentaire qu'ils en tirent est si abondante qu'ils se contentent ordinairement d'un repas par jour, au lieu que les herbivores sont obligés de manger plusieurs fois. Les carnivores utilisent leur nourriture en très grande partie, témoin leurs résidus excrémentiels si faibles en comparaison de ceux des herbivores.

On observe que les animaux omnivores prennent de chaque aliment ce qu'ils en peuvent consommer. Il suffît de considérer la quantité de légumes frais ou secs, de viande, d'œufs, etc., que prend l'homme, pour voir qu'il est guidé par une sorte d'intuition, fruit d'une expérience constante, de leur valeur nutritive par rapport aux dépenses de son organisme. Tandis qu'il recherche les légumes comme un ruminant, il est plus réservé à l'égard des viandes et des œufs; ce qu'il en consomme est bien inférieur comme quantité à ce qu'il absorbe en fait de riz, de haricots, de pois chiches, de choux, de laitue.

En résumé, les expériences se sont si bien organisées dans les centres psychotrophiques que l'homme et le reste des animaux, à la vue d'un aliment, savent d'avance la ration qui leur convient, comme si sa valeur nutritive leur était déjà connue. Cette connaissance des valeurs nutritives, d'où vient-elle? Elle ne vient pas de l'éducation ou d'un enseignement extérieur, mais de l'expérience interne. Ainsi ce n'est pas la mère qui mesure le lait à l'enfant; c'est l'enfant qui se le mesure lui-même. Ce n'est point par convention qu'on mange la viande, les haricots, dans des proportions si différentes; c'est le sujet qui de luimême s'est fixé ces quantités, et il en a été toujours ain&i. C'est le mécanisme physiologique qui proportionne la ration aux besoins intérieurs. Par la répétition, les expé-

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riences se g-ravent dans les centres psycholrophiques sous forme de souvenirs; grâce à ces souvenirs, nous savons, à la vue d'un aliment, quelle quantité nous devons en prendre.

Cette organisation de souvenirs, vraie expression des besoins physiologiques, demeure inaltérée tant que les conditions du mouvement nutritif* qui l'ont créée demeurent pareillement inaltérées. Ces conditions viennent-elles à changer? De nouvelles tendances jusque-là inconnues apparaissent; graduellement et insensiblement une faim nouvelle se fait sentir, de nouveaux aliments sont désirés ; ou bien, par contre, on éprouve le besoin de renforcer la ration des aliments ordinaires dans des proportions qui auparavant auraient correspondu à une répugnance. Alors les nouvelles expériences commencent à s'organiser, les anciennes s'effacent, les goûts se transforment et Ton s'adapte à une nouvelle alimentation. Qu'on se rappelle en effet ce qui arrive à l'homme passant d'une région tropicale à un pays froid : il est comme désorienté, il ne sait pas ce qu'il doit manger, ni en quelle quantité; la nourriture du nouveau pays ne lui plaît pas, celle du pays qu'il a quitté ne lui plaît pas davantage, car elle ne répond plus à ses besoins actuels. Peu à peu une transaction se fait entre l'ancien régime et le nouveau; mais, faute d'expériences suffisantes sur la valeur nutritive des aliments, il demeure plus ou moins incertain sur le régime à adopter. Cette incertitude porte surtout sur le rythme de la faim. Cette faim réapparaissait dans son pays toutes les six heures, par exemple; maintenant elle réapparaît toutes les quatre heures : il n'y comprend rien. Ces troubles cesseront gradueUement à mesure que se réorganiseront ses nouvelles expériences sur la valeur réelle des aliments nouveaux qu'il prend e4 sur leur adaptation à son état si profondément modifié. C'est ainsi qu'il se crée un appétit carnivore, un goût extraordinaire pour les graisses, tout comme dans son pays il s'était créé des habitudes frugales, végétariennes.

Il semble, au premier abord, que nous subordonnons notre régime alimentaire à certaines sensations que nous aimons provoquer. Si Ton va au fond des choses, on reconnaîtra que notre régime alimentaire doit avant tout répondre aux exigences du milieu interne. Aussi, quand ces exigences se modifient, les goûts se modifient également; il faut qu'ils se réadaptent à V impératif physiologique interne qui s'impose d'une manière irrésistible. Cette réadaptation ne s'opère que lentement, étant le résultat d'une nouvelle réorganisation d'expériences trophiques.

Nous avons vu comment la privation d'un aliment donné réveille une faim spéciale pour cet aliment. Nous avons à voir maintenant comment le manque d'un aliment particuher dans le milieu interne amène le sujet à en limiter la ration, de façon à la proportionner à ce déficit. L'abstinence de sel, de protéines, d'eau, démontre d'une manière frappante la vérité de cette assertion. Quand le déficit de ces substances se prolonge, les mécanismes trophorégulateurs diminuent leur consommation : les tissus semblent devenir avares de l'eau qu'ils contiennent; le rein, producteur naturel de sel, n'en cède plus comme à l'ordinaire, afin d'éviter toute dépense inutile. Dans certains cas de diabète grave, la molécule protéique semble avoir l'intuition qu'elle doit conserver l'élément nitrogène; elle ne tire d'elle-même les hydrates de carbone que dans la mesure la plus parcimonieuse. C'est la raison profonde pour laquelle le besoin de protéines ou de sel n'augmente pas progressivement; il s'atténue bientôt et se manifeste d'une façon plus faible. Une soif de trois jours demande une ration d'eau bien supérieure à celle que demande une soif de douze jours; les noirs de l'intérieur africain n'éprouvent pas le même besoin de sel que nous, et quand la civilisation les aura façonnés à notre régime et aux conditions de notre existence, le besoin de sel sera chez eux tout autre qu'aujourd'hui; la faim de protéine chez celui qui s'est habitué à s'en

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abstenir partiellement est bien moins vive que chez celui qui est au régime de cette substance et qui en a contracté riiabitude. De tout cela tirons une conclusion : pour fixer la ration d'un produit donné, il ne faut pas (ce serait une erreur grossière) tenir compte seulement de la quantité dont l'organisme a été privé, il faut surtout tenir compte de Ténergie du mouvement nutritif; c'est cette énergie qui en réalité réveille la faim ou la soif. A mesure que faiblit réchange entre la cellule et le milieu où elle vit, elle accuse plus faiblement son déficit ; par conséquent lexcitation trophique provoque dans les centres supérieurs une sensation de faim ou de soif bien plus faible.

L'adaptation graduelle de la nutrition cellulaire à la pauvreté du milieu interne est le résultat dune abstinence forcée; elle est aussi le résultat dune débilitation fonctionnelle des centres psychotrophiques, occasionnée par un accident, ou par des troubles pathologiques. Ces deux causes disparaissent-elles? si grand que soit l'appauvrissement du milieu interne, ce n'est pas immédiatement qu'une faim dévorante se fait sentir; Tappélit ne renaît qu'au fur et à mesure de l'énergie que reprend le mouvement nutritif.

Que des préoccupations obsèdent l'esprit, que des peines morales nous accablent, les centres psychotrophiques s'arrêtent, les besoins du milieu interne ne provoquent pas le besoin de nourriture. Dans ces conditions, si Ton mange, l'on mange sans plaisir. Ce manque d'appétit, cette alimentation insufiisante affaiblissent l'organisme; celui-ci, devant vivre à ses propres dépens, pourra bientôt perdre plusieurs kilogrammes. Quand cet état d'inhibition centrale sera jpassé, réapparaît-t-il une faim proportionnée aux privations internes? Cela semble tout naturel, au premier abord ; mais, en fait, il n'en est pas ainsi. Pourquoi? l'énergie du mouvement nutritif a baissé, les avidités chimiques des cellules se sont adaptées à la pauvreté de leur milieu. Malgré tout hi vie palpite encore ; le sujet ne refuse pas tout aliment comme

•i2 LES ORIGINES DE LA CONNAISSANCE

pendant la crise. Peu à peu, le milieu interne s'enrichit, les cellules reprennent une vigueur nouvelle, elles veulent rattraper le temps perdu : de là une faim dévorante qui ne cessera que lorsque l'organisme aura reconquis son état normal.

Les mêmes faits s'observent chez les individus soumis à un régime insuffisant; plus ou moins difficilement ils finissent par s'adapter à un tel régime. Mais le sort vient-il améliorer ce régime si dur? peu à peu leurs énergies nutritives se réveillent avec un appétit intense, qui durera jusqu'à ce que l'organisme se soit dédommagé de ses privations.

A la suite des maladies aiguës, une fois que sont calmés les troubles morbides qui endormaient pour ainsi dire l'activité des centres psycho-trophiques, un appétit apparaît, vague mais sensible; bientôt, à mesure qu'augmentent les énergies nutritives de cet organisme déprimé, la faim se fait sentir chaque jour plus forte, jusqu'à ce qu'elle touche son extrême limite. Comme la ration alimentaire versée dans le milieu interne est plus rapidement consommée qu'à l'ordinaire, on éprouve le besoin de multiplier les repas, besoin qui cessera lorsque, l'état normal étant rétabli, la faim aura repris son rythme accoutumé. Celte exaltation trophique a le même mécanisme, au fond, que Texaltation trophique de ceux qui se sont faits à une abstinence partielle, et toutes les deux s'expliquent comme la faim qui se manifeste dans les périodes de croissance. Les enfants, on l'a déjà vu, mangent relativement beaucoup plus que les adultes, et ce phénomène s'accuse encore lors du développement qui caractérise l'âge de puberté.

C'est donc un fait général et qui ne souffre pas d'exception : en dehors des troubles secondaires de l'appétit, troubles dont nous ne parlerons pas ici, l'intensité de la faim, soit globale, soit spéciale, est en fonction de l'énergie du mouvement nutritif. Quand celui-ci conserve un cours

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sensiblement uniforme, rien au dehors ni au dedans ne venant le renforcer ni l'affaiblir, Tanimal a toujours présente à la mémoire la ration exacte des divers aliments qu'il doit prendre, ration déterminée par Tautomatisme, automatisme d'expériences accumulées . Qu'une cause extérieure, comme le froid, agisse sur le foyer organique, ces expériences lui servent peu ou point; il faudra des expériences nouvelles, qui apprendront à satisfaire des besoins nouveaux et qui construiront, forgeront, pour ainsi dire, un nouvel automatisme. Sous rinduence de ces nouveaux besoins, de ces nouvelles expériences, Tanimal remarque, sans que sa volonté y soit pour rien, que ses goûts changent, qu'il prend des aliments dune valeur thermogénique plus élevée, en quantités faibles d'abord, puis graduellement croissantes, jusqu'à ce que l'expérience lui en ait appris la mesure exacte. Tout le contraire arrive lorsque, au lieu du froid, c'est la chaleur qui vient modifier la nutrition; dans ce cas l'animal s'adapte peu à peu à un régime comportant bien moins de calories. Si la cause qui modifie le mouvement nutritif n'est plus extérieure, mais intérieure, c'est toujours de la nature du changement survenu que dépend l'évolution de l'appétit. Lorsque, soit à cause d'un trouble fonctionnel des centres psychotrophiques, soit à cause d'une abstinence partielle imposée, l'organisme ne reçoit plus les éléments restaurateurs nécessaires, la nutrition îles cellules finit par s'adapter à la pénurie du milieu interne, l'intensité de la faim se proportionne, non plus à l'appauvrissement intérieur, mais à l'énergie actuelle du mouvement nutritif.

De tout cela il résulte que la richesse ou la pauvreté du milieu interne sont déterminées par la cellule; c'est en elïet de la cellule que part toujours l'excitation qui, dans une sphère inférieure, met en jeu le réflexe trophique plus ou moins compliqué grAce auquel le milieu interne revient à son état normal; et c'est cette même excitation qui

parvient à évoquer clans une sphère supérieure la sensation de faim dont le rôle est de pourvoir à la restauration quantitative et qualitative des pertes que l'organisme a éprouvées.

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