CHAPITRE IV
L'EXPÉRIENCE TROPHIQUE
Préhension des aliments. — La préhension et l'expérience dans les actes dits instinctifs. — La préhension primitive ou aveugle. — D'où résulte l'expérience trophique. — Nature de cette expérience. — Étude expérimentale du facteur interne. — Rythme de la faim. — Facteur externe de l'expérience trophique. — Dilférenciations externes consécutives à des différenciations trophiques préexistantes. — Recherche de la présence de Valiment. — Comment se reforment les expériences trophiques. — Organisation de l'appétit. — La faim cellulaire et Vappétit.
— Action que l'appétit exerce sur la sécrétion salivaire et gastrique.
— Nature des « réflexes conditionnels ». — Réaction de défense de la sécrétion salivaire. — Le suc gastrique d'origine psychique. — Mécanisme de son adaptation aux aliments. — Fixation de la ration d'ingestion par la sensibilité gastrique. — L'extinction de la faim.
— L'expérience trophique et l'unité fonctionnelle du sensorium.
L'organisme dénonce, au moyen de la sensibilité trophique qui se manifeste par des sensations de faim et de soif, Tabsence des substances dont il a besoin. Si tout se terminait là, ces réactions sensorielles n'auraient aucun but, caractère distinctif du phénomène psychique.
Indubitablement, la soif est une sensation spécifique, comme la faim de telle ou telle autre substance déterminée; mais, entre l'apparition de ces sensations, ou besoins élémentaires, et la connaissance des corps cjui peuvent rétablir la composition «lu milieu interne et les satisfaire, il existe un processus dont il est intéressant d'entreprendre l'étude.
L'observation nous apprend que l'animal, lorsqu'il vient au monde, est capable de certaines coordinations motrices par hérédité, qui sont intimement liées à certains stimulants trophiques.
Le nouveau-né exerce spontanément des mouvements de succion; il coordonne aussi les contractions musculaires, d'où résulte l'acte de la déglutition.
Le jeune oiseau ouvre le bec, quand il perçoit le contact des aliments que la sollicitude maternelle y dépose, et il les avale avec une facilité admirable.
Les petits chiens, et en général tous les mammifères, sous rinfluence de stimulants trophiques, allongent le museau comme s'ils cherchaient quelque chose qui est en dehors de leur organisme, bien avant que leurs sens externes leur aient montré l'existence de ce quelque chose.
Gomme l'observe avec justesse Helmholtz, l'animal qui vient de naître apporte avec lui des /e/zc/a/îces antérieures à toute expérience personnelle.
Le besoin trophique existe avant tout rapport avec le monde extérieur, et c'est lui qui pousse l'animal à établir un commerce actif avec le milieu ambiant. A cet effet, l'animal utilise les sens, par lesquels s'accuse la présence de ce milieu; mais, si les sens n'existaient pas, cette impulsion se manifesterait de la même manière.
Le chien décérébré de Goltz mangeait et buvait comme lorsqu'il avait son cerveau; on a vu des ruminants présentant des lésions vastes et profondes de leurs masses encéphaliques, sans que pour cela le rythme de la faim et le mécanisme physiologique qui établit la préhension aient été dérangés chez eux.
Tout cela montre que la puissante force qui pousse l'organisme vers le monde extérieur ne provient pas, comme on le dit, des sens, mais de l'organisme même.
Celte prédisposition congénitale indépendante de toute impression externe ne rend pas le sujet apte à chercher ce (jui lui manque, puisque ce qui lui manque ne se révèle à
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lui ni par iodcur, ni par la saveur ni par la couleur; c'est un autre être vivant qui supplée à son inexpérience, mettant à sa portée les aliments dont il a besoin; ses pertes nutritives sont réparées et sa faim s'apaise momentanément.
En ne procédant pas à l'étude des processus psychophysiologiques d'après un point de vue génétique, ou selon l'ordre de leur succession, on commet de très graves erreurs, et les questions les plus claires s'obscurcissent.
Ainsi, on suppose que lanimal connaît intuitivement ce qui lui convient, on confond ce qui est le résultat de Texpérience avec la prédisposition innée à la préhension; questions qu'il convient déclaircir, au lieu de les expliquer (\n faisant survenir ce Deus ex machina que nous appelons instinct.
Les prédispositions phylogénétiques facilitent rexf)érience individuelle de telle façon quil devient difficile, dans certains cas exceptionnels, d'expliquer certains phénomènes (jui réellement paraissent innés; mais quand on résiste à la séduisante suggestion du merveilleux et qu'on examine froidement les faits, on ne tarde pas à découvrir que dans cette question, sans qu'il soit possible de tout expliquer, on peut éclaircir le mécanisme de bien des laits.
On assure, par exemple, que les poussins, en naissant, connaissent les grains alimentaires. Or. je les ai observés, (hîpuis le moment où ils commencent à piquer la coijuillo de l'œuf, jus([u'à celui où ils savent garder leur écpiilibre et marcher, et je me suis convaincu (jue ces mouvements résultent d'un apprentissage.
Le poussin pique la coiiuille de l'œuf, pique eu l'air, Inique le sol avec l'inconscience du nouvenu-ué qui exécute des mouvements de succion. Pendant ces preuiiers cxer-
cices, il ne distingue pas les grains de semoule, de blé ou de sable; il ignore l'endroit où sont ces objets et il ne les reconnaît pas à leur forme, mais uniquement à leur couleur. En effet, on voit que de prime abord ils piquent au hasard, et se trompent souvent.
L'acte de piquer, au lieu d'être inné, suppose un apprentissage préalable, très laborieux, de l'appréciation des distances. L'observateur, sur ce point, risque de croire que ces m^ouvements, primitivement non adaptés à leur objet, sont orientés par l'image visuelle, qu'il se figure dans ces premières périodes de la vie localisée au dehors comme elle le sera plus tard, tandis qu'en observant consciencieusement, il est relativement facile de se persuader que ce sont ces mouvements, ajoutés à la conscience des contractions des muscles moteurs de l'œil, et du muscle ciliaire réglant la convexité du cristaUin, qui projettent l'image rétinienne à l'endroit de l'espace où elle est localisée.
Dans les premières étapes de sa vie, le poussin semble aveugle, il commence à se rendre compte de ce que ses images visuelles correspondent à des choses externes; à mesure qu'au moyen de ses mouvements il apprend que ces choses calment sa faim, il tend à locaUser les images rétmiennes à l'endroit qu'occupent ces choses.
Si l'on dépose le poussin, à sa sortie de l'œuf, sur un sol bleu ou rouge, où l'on aura éparpillé de petits grains de semoule, on remarquera qu'il commence par piquer indistinctement les grains et le sol; mais il ne tarde pas cependant à projeter les images qui correspondent aux corps, et à diriger ses mouvements vers le lieu qu'ils occupent.
Si, dans ces conditions, on transporte l'animal sur un plan jaune-gris, de même couleur que la semoule, on observe qu'il n'en reconnaît plus les grains, et qu'il se remet à piquer au hasard, comme s'il lui manquait la vision du relief; mais bientôt les stimulants trophiques le poussent à fixer son attention sur ces particules qu'il voit détachées
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sur un fond que peu de temps avant, quand il se guidait uniquement par la couleur, il n'arrivait pas ^ discerner.
Si l'on mélange alors les grains de semoule à des grains de riz ou de blé, le poussin se dirige électivement vers les premiers, comme s'il avait acquis par l'expérience la notion que ce sont les premiers et non les seconds qui sont véritablement alimentaires, et cette opération de nature intellectuelle est celle qui lui apprendra que les seconds le sont aussi.
On peut faire, sur ce point, des expériences nombreuses et variées, et de toutes on peut tirer la conclusion que ce n'est pas par une connaissance innée ou instinctive que les substances alimentaires sont reconnues, mais à la suite d'un apprentissage; en outre, il est très douteux que les animaux naissent doués de la vue, c'est-à-dire qu'ils projettent les images rétiniennes, puisque tout tend à démontrer que. tant qu'ils ne savent pas se mouvoir avec coordination et d'une manière adaptée à un but, ils se comportent comme s'ils étaient aveugles, malgré l'impressionnabililé de leur rétine.
Les adversaires de la géniale intuition de Berkeley relative à la nature de la perception visuelle, qui assuraient ({ue les poussins nouveau-nés saisissent les mouches au vol, n'avaient sûrement pas observé que ces animaux ne naissent pas même, comme certains autres, avec le sens de l'équilibre préformé, condition de la possibilité du mouvement volontaire.
.l'ai assisté à la naissance de veaux et de chevreaux, cl jamais je n'ai pu constater qu'il connussent instinctivement la mamelle de la mère, comme on l'a assuré.
La mère, après les avoir mis au monde, les lèche assidûment et tendrement, pendant quinze ou vingt minutes; pendant cette opération ils se dégourdissent, et il semble qu'ils centrent leur équilibre; et ù la lin, ils tAtonneni en l'air avec leur museau.
Ce n'est pas une image visuelle qui les oriente; ce mouvc-
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ment spontané est fixé par l'impression tactile, car dans l'obscurité ils se comportent de la même manière qu'à la lumière. S'ils se trouvent en contact avec la mamelle, ils la saisissent sans que rien nous indique qu'ils connaissent le tétin; mais comme l'impulsion trophique qui stimule ces mouvements n'est pas satisfaite, tant qu'ils ne réussissent pas à trouver la source nutritive, il se développe une tendance au tâtonnement. Les mouvements de la mère facilitent la solution, et quelquefois il faut les aider.
La préhension du tétin effectuée, le mouvement se fixe et la déglutition se produit comme si l'impulsion motrice, qui incite la première, s'adaptait au but, et qu'après elle doive survenir celle qui actionne les muscles déterminant la seconde; mouvements consécutifs, qui semblent précoordonnés d'avance par les stimulants trophiques.
Par contraste avec les veaux et les chevreaux, qui ouvrent les yeux peu après leur naissance, les jeunes chiens ne les ouvrent qu'après une ou deux semaines; d'autre part, la préhension et la déglutition sont chez eux les mêmes que chez les premiers.
Au début, ils ne connaissent pas la forme du tétin; si l'on substitue un coussin à la mamelle,iisy enfoncent le museau désespérément, avec une insistance qui montre qu'ils ne se rendent pas compte, par le contact, de ce que c'est un objet différent; il n'y a qu'une chose dont ils ont nettement conscience : c'est que la déglutition ne se produit point, puisqu'ils ne fixent pas leur mouvement.
Quand nous examinons de près ces actes instinctifs, nous découvrons une impulsion organique ou purement physiologique antérieure à toute expérience venue de l'extérieur, qui incite à la préhension et à la déglutition ; c'est comme une prédisposition des noyaux de certains neurones qui réagissent sous l'effet de certains stimulants trophiques; de plus, cet acte primitif ne doit pas être confondu avec la connaissance de l'aliment, puisque l'animal commence par ingérer, comme le chien décérébré et comme le ruminant qui a perdu
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ses centres psychiques : sans se rendre compte que ce qu'il ingère réside en dehors de son propre organisme. Cette connaissance viendra seulement après ces actes purement machinaux. Ceux qui affirment autre chose, et qui admettent que ces premières connaissances sont dues à une intuition innée, sont victimes d'une illusion qu'il convient d'exposer. Quand l'observateur voit l'enfant exécuter délicatement des mouvements de succion, le veau et le petit chien allonger le museau comme s'ils cherchaient quelque chose dont ils auraient l'intuition, et le jeune oiseau ouvrir anxieusement le bec, comme si, déjà, il savait qu'il doit recevoir l'aliment que l'organisme réclame, il se trompe manifestement en croyant que ces animaux prévoient les impressions tactiles qui doivent survenir dans le domaine du tact, du goût, de la sensibihté thermique, tels qu'ils les exerceront plus tard. Mais comme le tétin n'a jamais produit aucune impression de saveur, d'odeur, de chaleur ou de froid, il est clair que ces mouvements s'exécutent sans que la conscience en ait la prévision. D'un autre côté, il serait nécessaire d'admettre que le sujet connaît les impressions externes avant que, par des terminaisons tactiles, la forme extérieure du tétin se soit accusée, et avant que, par les nerfs olfactifs et guslatifs, se soient accusées des sensations qui ne peuvent être éveillées que par une impression venue du dehors. Une semblable pré-intuition n'existe pas, et ne peut exister; son énoncé môme constitue une absurdité.
Au moment où le psychisme trophique s'ouvre à la vie de relation, le sujet ne prévoit pas le phénomène nouveau que vont accuser les nerfs sensoriels; tout est admirablement prédisposé poin* sa réception, mais cette prédisposition ne constitue qu'un des facteurs d'où doit résulter l'expérience; celle-ci n'est complète que lorsque c'est l'impulsion qui meut la préhension; mais les connaissances qui résultent de cette préhension résultent de l'expérience, et non d'intuitions originelles.
Nous ne pouvons concevoir non plus l'impulsion qui meut la préhension comme spontanée, mais comme éveillée par les sensations trophiques qui accusent à la conscience les déficits de la substance des éléments cellulaires.
Nous avons déjà parlé de la nature spécifique de ces sensations.
Indubitablement, le besoin de sel, de protéines ou d'hydrates de carbone, comme le besoin d'eau, est déterminé par des excitations organiques; et, bien que nous ne puissions dire que ces excitations difïérenciées soient conduites jusqu'au noyau récepteur des centres supérieurs par des nerfs spéciaux, comme nous le disions des excitations extérieures, il est certain, pourtant, que les impulsions qu'elles éveillent dans la conscience sont distinctes les unes des autres; en effet il doit y avoir dans la soif quelque chose de particulier qui nous pousse à absorber de l'eau, et rien que de l'eau; et quelque chose de spécial dans la faim de sel ou de protéines, qui nous pousse à ingérer de préférence les substances capables de fournir au milieu interne ce qui lui convient le mieux.
Physiologiquement, nous devons concevoir les centres psychotrophiques comme répondant aux excitations périphériques qu'ils reçoivent; le mécanisme de leur conduction n'est pas déterminé.
De même qu'on ne peut concevoir l'activité des centres de la sensibilité extérieure, si elle n'est pas liée à Faction périphérique qui la produit, de même on ne peut concevoir les fonctions des centres psycho-trophiques autrement que comme le reflet des actions excitatrices que la nutrition exerce sur elles.
Introspectivement., il est difficile d'imaginer que la soif ou la faim de sel soit indépendante de l'ensemble des images extérieures d'après lesquelles nous nous la représentons, puisque l'introspection accuse l'ensemble des expériences simples ou complexes, et non les éléments isolés dont elles résultent; mais il est évident que l'état de faim existe avant
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la conaaissance des images par lesquelles nous nous représentons les corps qui servent à satisfaire cette faim.
D'autre part, on constate expérimentalement qu'en procédant à lablation des centres de la sensibilité extérieure, on n'altère pas l'intégrité fonctionnelle des centres psychotrophiques, et on n'altère pas non plus le rythme de la faim.
Donc, le sentiment des substances qui manquent à l'organisme est antérieur à toute expérience extérieure, et nous pourrions ajouter qu'il constitue la condition déterminante des expériences qui se produisent au début de la vie.
Psychologiquement, on peut affirmer ou concrétiser la signification du mot faim en disant que c'est la conscience <le l'absence des substances en lesquelles le métabolisme nulritif a appauvri l'organisme.
Avec son apparition s'éveillent des tendances au mouvement, comme si les centres psycho-trophiques étaient intimement liés aux psycho-moteurs, et que les incitations initiales qui réveillent leur activité partaient d'eux.
Ainsi, nous observons que, chez le nouvcau-né, chez le jeune chien, chez tous les vertébrés, le stimulant véritablement central qui incite au mouvement procède de la faim; c'est comme une force qui les pousse vers le monde extérieur, avec le dessein manifeste de se l'assimiler.
Cette force irrésistible commence par être aveugle.
Le nouveau-né, comme le jeune chien, va vers l'extérieur, ave<î linconscience de celui (jui ne connaît pas encore les corps (jui lui profileront, et qui calmeront ses besoins de nourriture.
Le premier suce avec la même avidité le bout du doigt que l'on insinue entre ses lèvres, et le tétin maternel; le second enfonce avec la mt^me ardeur son museau nfVamé dans le coussin qu'on lui présente et dans la mamelle. L'un et l'autre ignorent qu'ils doivenl trouver ipielque chose qui les calme, car ils n'ont pas la moindre idée de ce qu'est l'aliment. Le veau, quand il saisit la mamelle.
ignore qu'elle contient un liquide qui doit le nourrir; le jeune oiseau qui ouvre le bec ignore aussi, quand il avale, ce que la mère y dépose, et ne sait pas qu'ainsi sa faim sera calmée.
Pour arriver à connaître ce qui doit arriver après ces opérations dont le sujet ignore le but, il est nécessaire que ces effets se manifestent à la conscience; et pour arriver à savoir que la cause de ces effets est la même chose qui détermine une excitation tactile sur les lèvres et la langue, une excitation gustative sur la bouche, une excitation olfactive sur les narines, une impression tactile en certaines régions de la peau et de ses muqueuses, il est nécessaire qu'il préétablisse une connexion centrale entre les déficits qui s'accusent dans ses centres psycho-trophiques et les images que l'action du monde extérieur éveille dans les centres de la sensibilité extérieure; alors seulement il arrive à savoir qu'il ne pourra satisfaire sa faim sans voir reparaître certaines impressions déterminées, olfactives, gustatives, ou thermiques, et il commencera à avoir l'idée de ce qu'est un aliment.
Par Faction isolée de la sensibilité trophique, le sujet ne saurait jamais qu'il y a dans le monde des choses extérieures capables de satisfaire le besoin de l'organisme ; et il n'arriverait pas non plus à savoir que ce qui impressionne ses sens, sous une forme donnée, contient quelque chose qui les complète; pour que cette induction puisse être formulée dans l'intelligence, il est nécessaire qu'il s'établisse une relation intérieure entre les indices sensoriels accusés, d'un côté par la sensibilité trophique, de l'autre par les centres de la sensibihté extérieure.
Cette induction primordiale, la plus importante de la vie psychique, est ce qui constitue, dans ses termes les plus généraux, ce que nous désignons du nom d'expérience trophique^ expérience au moyen de laquelle nous savons quels sontles corps qui, transportés du mondeextérieurdansl'organisme, remédient à tel déficit substantiel et non à tel autre.
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L'homme, ainsi que les animaux, sait quil y a des corps qui sont nutritifs.
Il est clair que jamais on ne pourra attribuer cette qualité à un corps, si la conscience n"a pas appris à le connaître par les sens; mais il est clair aussi que les indices en vertu desquels on connaît le 'besoin trophique que satisfait un aliment donné, ne sont pas fournis par les sens.
Le Carnivore qui s'assigne sa ration de viande et abandonne le restant ou le garde pour une autre fois, procède comme s'il connaissait la quantité d'aliments qu'il doit ingérer, bien avant que cette quantité soit assimilée par le milieu interne; cette connaissance naît de souvenirs antérieurs; et, quoiqu'il soit certain qu'ils sont évoqués par une excitation périphérique, quand il ingère 200 grammes de viande, par exemple, il procède comme s'il savait déjà que de cette quantité doit sortir une ration alimentaire suffisante à compenser les pertes qu'il a soulTerles, longtemps avant qu'il ne les compense.
Les enfants, qui pour souper, mangent des bettes, augmentent en prévision la ration de pain, procédant comme s'ils savaient déjà que les bettes ne peuvent fournir la ration de protéines et d'hydrates de carbone que l'économie exige; et pourtant, les bettes comme le pain n'entreront dans le milieu interne que longtemps après le repas.
L'altéré qui satisfait sa soif ne la satisfait pas pour arrêter l'excitation périphérique qui éveille la sensation de soif dans la conscience, car l'eau absorbée ne passe pas immédiatement dans le milieu interne.
Ainsi l'animal, lorsqu'il ingère un aliment, sait par des souvenirs et des expériences antérieures quel genre de besoin trophique il satisfait et quelle ration alimentaire il fournit.
Des deux facteurs intégraux de l'expérience trophique, nous devons commencer par l'étude du facteur interne. Il nous suffira, pour y arriver, de fournir au sujet un aliment qu'il croit identique à celui auquel il est habitué, et qui
cependant ne le soit pas, pour voir son coefficient nutritif diminuer ou augmenter; ensuite, en observant expérimentalement comment la conscience trophique aperçoit la différence, nous nous mettrons à même de comprendre le mécanisme qui forme ces connaissances.
Supposons que, pour Tenfant, on ait fixé à 10 grammes la quantité de lait qu'il doit ingérer pour apaiser sa faim pendant trois heures de sommeil ou d'abandon aux effets de l'euphorie physiologique. Si l'on étend ce lait d'un égal volume d'eau, les sels minéraux, la caséine, la lactose et les globules de graisse fournissent à l'organisme, sous une même unité de volume, la moitié des coefficients alimentaires qu'ils fournissaient auparavant.
En supposant que le sujet ne s'aperçoive pas de la différence des deux laits, par le goût ou par le tact, ou par n'importe quelle autre impression sensorielle, étant donné le peu d'acuité qu'atteignent à cette époque ses sens, il s'assignera la même ration qu'auparavant, en se guidant sur les expériences précédentes.
Pendant que ce lait se transforme sous l'influence de la digestion gastrique, duodénale et intestinale, les rations qu'il avait ingérées antérieurement fournissent les matériaux réparateurs dont il a besoin, comme la circulation placentaire les lui fournissait dans la vie intra-utérine. Mais il arrive un moment où la dernière ration est utilisée par l'absorption intestinale; et comme elle fournit uniquement la moitié des principes fixes fournis par les rations antérieures, il est naturel que le milieu interne accuse dans la conscience le déficit de ces produits, avant le moment où il le faisait ordinairement, puisque la dépense est la même.
La faim réapparaît alors, dans un laps de temps plus court.
Il est clair que ce rythme n'est pas réductible à des périodes fixes, puisque le phénomène physiologique qui le détermine est assez complexe pour ne pas présenter de
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variations; quoi qu'il en soit, il suiiit de pouvoir établir que le rythme de la faim s'abrège, pour comprendre comment et pourquoi se fixe dans la conscience la valeur du coeiiicient nutritit du lait étendu d'eau.
L'expérience que nous venons de décrire nest pas une invention : c'est un fait connu de tout le monde, qu'exp;'rimentalement nous pouvons provoquer à notre gré, et toutes les lois que nous voudrons.
Par elle, le sujet procède comme s'il connaissait un phénomène externe, rappauvrissement du lait en principes lixes, sans quil ait eu besoin de recourir aux sens; car, même à supposer qu'il n'en eût pas, le phénomène s'accuserait de la même manière; mais alors on ignorerait quelle chose du monde extérieur détermine ces ell'ets.
Par là on voit que la sensibilité trophiquc, indépendamment des sensations externes, fournit un des éléments intégraux de connaissance de l'expérience trophique.
En supposant que la mère ne vienne pas en aide à l'enfant après les trois heures, selon l'habitude établie, (juand celui-ci accuse le déficit nutritif du lait étendu d'eau, la faim de l'enfant croîtra progressivement; et, lorsque viendra le moment de la tétée, il s'assignera une ration bien supérieure à celle qu'il s'assignait auparavant. La mère s'étonnera de létrangeté du fait, parce qu'elle ne sait pas ce que sait l'enfant : la modification chimique intervenue dans la composition de son lait.
Procédons maintenant à Texpérience inverse : augmentons, sous une même unilé de volume, le coefficient nulrilif du lait, et imaginons que cette modification ne soit pas perçue par le tact inexpérimenté, qui ne conslale pas l'augmenlalion de densité, et par le goût également inexj)crimenté, qui n'accuse pas une saveur j)lus forte. Dans ces conditions, le sujet, ignorant qu'il a besoin d'une quantité moindre, s'assigne la ration à laqueUe il élait habitué. Gomme ses forces digestives s'ada[)lent à cetle plus grande richesse chimiijue du proilml, lorscpie vient l'heure à laquelle
cet aliment fournit au milieu interne la ration alimentaire nécessaire, la dépense étant égale, il peut suffire pendant un laps de temps plus long à réparer les pertes, et le rythme de la faim se ralentit pour des raisons identiques à celles qui, avant, l'accéléraient. De la répétition de ces actes naîtra une habitude dans la sensibilité trophique, et le sujet s'assignera la ration qui correspond à la richesse chimique de ce lait, opérant avec lui d'une manière tout autre qu'avec le lait étendu d'eau. D'une façon et de l'autre il connaît la valeur alimentaire, non par les effets qu'ils déterminent actuellement dans l'organisme, mais par ceux qu'ils ont déterminés dans des expériences antérieures; et, bien avant que ces faits aient lieu, le sujet procède déjà comme s'il les connaissait, ayant, avec le souvenir, la prévision de ce qui doit arriver.
Les premières fois que les enfants d'une famille pauvre se rassasient de bettes, ils ne sont pas poussés à y joindre de l'huile ou du pain, car ils ignorent qu'elles ne donnent pas par elles-mêmes des substances qui peuvent satisfaire au besoin de graisse et d'albumine; mais, comme l'excitation cellulaire éveille dans la conscience le sentiment de leur absence;, cette force, initialement trophique, les pousse à essayer ce qui peut le satisfaire; et si elle réussit, soit par l'enseignement d'autrui, soit par tâtonnement avec l'huile et le pain, ou avec d'autres corps qui produisent les mêmes effets, cette expérience laisse dans la mémoire de l'enfant une trace d'autant plus vive et plus nette qu'elle se montre plus souvent. Dans ces nouvelles conditions, les sujets se trouvent dans la même situation que l'enfant quand il fixe la ration qui correspond au lait pur et celle qui correspond au lait étendu d'eau. L'excitation périphérique n'évoque plus, comme avant, une sensation indéfinie ou globale, mais le souvenir du coefficient des bettes, du pain et de la graisse, et, pour ce motif, associe ces trois produits, fixant comme il peut la ration qui correspond à chacun d'eux.
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De même, un cheval habitué au pâturage connaît parfaitement la quantité qu'il doit s'assigner pour ingérer la ration alimentaire dont il a besoin; mais, s'il s'habitue à l'avoine ou aux caroubes, bientôt il se fixera la ration alimentaire qui correspond à l'un ou à l'autre produit. Le jour où il va au pâturage, il passe de longues heures à manger, tandis que le jour où il se trouve à l'écurie avec abondante ration d'avoine ou de caroubes, il abrège la ration, de façon à calmer sa faim bien plus tôt.
Dans toutes ces expériences, que nous pourrions facilement multiplier à l'infini, nous constatons que l'ingestion se règle par les expériences acquises, c'est-à-dire par les souvenirs. Ce qui réveille ces souvenirs, c'est toujours l'excitation périphérique, et par cela même l'intensité avec laquelle ils apparaissent est réglée par elle.
Ainsi, nous voyons que l'enfant commence par s'assigner la même quantité de lait étendu que de lait pur, croyant qu'il se fournit la même ration alimentaire; mais quand vient le moment de l'utiliser, l'excitation cellulaire l'avertit que cette idée est fausse, et accuse le défaut de produits réparateurs, qui va toujours croissant.
Puisqu'il ne connaît pas d'autre aliment, il tend à l'ingérer de telle sorte qu'il augmente en quantité ce qui s'est perdu en qualité; et dans cette période d'essais d'où naît l'expérience, il ne réussit pas à déterminer quelle quantité doit être envoyée à l'estomac pour que, au moment d'être utilisée par la nutrition, elle fournisse la ration alimentaire que l'organisme demande. Pendant que cette expérience s'établit, le rythme de la faim est profondément troublé, l'enfant commence par augmenter la ration d'ingestion; par cette augmentation, il retarde quelque peu la réapparition de la sensation de faim; avec ces tâtonnements successifs, il arrive un moment où l'excitation cellulaire réapparaît toutes les deux heures, par exemple; ce rythme périphéritpie fixe le souvenir, et lorsqu'il le réveille avec une intensité donnée, l'excita-
tion pousse le sujet à ingérer une quantité fixe de lait.
Ce souvenir, si nous l'envisageons bien, n'est physiologiquement que le sentiment ou la connaissance du coefficient nutritif du lait, puisqu'il permet de savoir que la quantité envoyée à Testomac au moment A fournira au milieu interne une ration alimentaire suffisante pendant deux heures à partir du moment B.
Par un procédé identique on acquiert la connaissance du coefficient nutritif qui correspond à un lait plus riche en principes fixes. Quand ces connaissances n'existent pas, n'ayant pas été fixées par l'excitation cellulaire, cette excitation réveille également l'activité des centres psychotroplîiques en évoquant le sentiment spécifique de besoins qu'on ne sait comment satisfaire. Tel est le cas de l'enfant qui est privé de bettes; la faim spéciale de graisse et de protéines subsiste; et si Ton arrive à savoir que seuls les corps qui contiennent ces substances peuvent satisfaire cette faim, il est nécessaire qu'on les essaye; c'est seulement alors que les éléments vivants accuseront leur présence, établissant une succession intime entre cette admission et l'extinction de l'excitation périphérique qui réveillait la faim. Pour que cela ait lieu, il faut que ces produits pénètrent dans le milieu interne en quantité donnée, fixée d'avance par l'énergie des transformations nutritives ; si cette quantité est faible ou insuffisante, l'excitation cellulaire persiste.
Il faut par conséquent, augmenter, l'ingestion, pour que l'afflux de la ration alimentaire au milieu interne augmente à son tour; de là le tâtonnement dans la ration d'ingestion, jusqu'à ce que le sujet ait réussi, avec l'une d'elles, à faire cesser la sensation de faim. La substance ingérée en dix, quinze, vingt minutes, après les mille transformations par où elle passe, soit dans le tube digestif, soit dans les tissus, va réparer les pertes du milieu interne, très lentement, en beaucoup plus de temps que pour l'ingestion; par suite de l'épuisement des principes qui composent la ration
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alimentaire, ce transport prend fin: et ainsi au bout d'un certain temps la faim réapparaît.
Dans des conditions normales, il est naturel quune même ingestion fournisse une même ration alimentaire; à égalité de conditions physiologiques, il est naturel, aussi, qu'une même ration alimentaire soit épuisée dans le môme temps que la ration antérieure; par suite, on comprend que la faim réapparaisse avec un certain rythme ou à des intervalles fixes, égaux entre eux, et qui ne varieront pas; il en est de même, d'une part pour les conditions du mouvement nutritif, d'autre part pour les conditions de Tingestion.
Ainsi donc, il existe un mécanisme physiologique qui détermine d'avance les phénomènes produisant dans la conscience la sensation de la faim.
L'animal, lorsqu'il ingère les aliments, est mù par une impulsion aussi aveugle que violente, et il commence par ignorer que ce sont des aliments; à mesure qu'il éprouve leurs effets il leur reconnaît une vertu qu'il ne connaissait pas auparavant.
Il ne sait pas à quels besoins trophiques correspond leur composition chimique; mais, comme le besoin qui n'est pas satisfait continue à se faire sentir douloureusement dans la conscience, il n'a de repos qu'il ne l'ait calnu*.
C'est par ce mécanisme qu'il arrive à se rendre compte des propriétés nutritives de l'eau, du sel, du pain, de la viande, du lait, etc.
II continue ainsi, ignorant encore dans quelle mesure il satisfait ces besoins, et il est nécessaire que cette connaissance lui soit fournie por des sensations. De certains corps comme le sel, dont une minime qunniité satisfait le besoin créé par leur absence dans le sensorinm trophique, il s'assigne une ration très petite ; au contraire il s'assigne une ration considérable des corps qui, comme l'eau, n'apaisent la soif qu'après une abondante ingestion; il fait même avec les graisses, les hydi*ates do carbone et les protéines.
En réalité, dans l'élaboration de toutes ces expériences, le sujet nesl pas actif; elles se gravent dans le sensorium trophique par l'action périphérique, de la même manière que rimage lumineuse se forme sur la rétine sous Faction d'un agent extérieur. De cette manière, l'animal connaît la qualité alimentaire des corps qu'il ingère, sans se rendre compte du mécanisme physiologique qui le lui a suggéré ; il connaît de même le coefficient de cette qualité, d'après lequel il règle sa ration d'ingestion; tout lui est imposé par l'excitation cellulaire.
De toutes ces expériences organisées dans les centres psychotrophiques, se dégage une connaissance fondamentale, et une croyance que rien ne peut déraciner de l'esprit : c'est que les corps alimentaires possèdent quelque chose qui n'est pas connu des sens externes, car seule la sensibilité trophique les accuse dans la conscience.
Les différenciations trophiques dont nous parlons correspondent à des différenciations externes.
Quand nous avons défini l'expérience trophique, nous avons dit qu'elle se compose de deux éléments essentiels : l'un, interne, par lequel on connaît la qualité de l'aliment, ou bien le besoin qu'il satisfait; l'autre, externe, par lequel on sait quel est l'aliment qui contient, immédiatement ou virtuellement, la substance qui, sous une forme ou une autre, doit pénétrer dans le milieu interne. Si l'enfant était privé de sens, l'ingestion de lait étendu ou de lait très riche en principes fixes produirait sur lui les mêmes effets qu'elle produit actuellement sur lui; mais il ne lui serait pas possible d'apprécier quel est l'un ou quel est l'autre. L'herbe, l'avoine, les caroubes, fixeraient dans le sensorium trophique du cheval les mêmes valeurs qu'actuellement; mais, comme il serait privé des impressions sensorielles externes, il lui serait impossible de discerner à quels corps elles correspondent.
Ce fait établi, un nouveau problème se présente : comment les différenciations trophiques correspondent-
elles à certaines dilTérencia lions sensorielles? Comment nous représentons-nous le corps alimentaire?
Sur ce point, nous ne pouvons aborder la question sans avoir à lutter contre un préjuge profondément enraciné.
La croyance traditionnelle est que les fonctions des sens naisseui pre' formées et que, par conséquent, les actions de voir, de sentir, de toucher, d'entendre et de goûter sont des actes naturels, immédiats, spontanés, qui représentent directement dans la conscience Faction externe. Contre cette assertion naliviste s'est levée l'école génétique, qui soutient, principalement pour le tact et la vision, que les sensations ne naissent pas spontanément excentriques, mais que cette excentricité résulte de processus psycho-moteurs qui s'associent à elles.
Ne voulant pas toucher, pour le moment, à cette question amplement étudiée ailleurs, je me bornerai à faire constater que, devant l'observation expérimentale, on ne peut soutenir sérieusement que les fonctions sensorielles naissent préformées; bien au contraire, les faits nous montrent avec une éloquence incontestable qu'elles sont formées lentement par le travail de l'expérience.
Si l'on prend les faits tels qu'ils sont, et non tels ([uc les interprète une tradition séculaire, il est indiscutable qu'on n'est pas dès la naissance doué des cinq sens; il existe dans la vie une période lointaine pendant laquelle les impressions variées que reçoivent la rétine et tous les nerfs sensoriels, bien que pouvant être dilTérenciées les unes des autres, ne sont pas réellement dilVérenciées. Ainsi, nous observons que l'enfant a des yeux et ne voit pas, des oreilles et n'entend pas, un goût el un odorat el ne sait encore distinguer les diflérentes impressions que ces sens accusent.
Ce travail de différenciation résulte d'un lent apprentissage. Dans les premières époques de \a vie, le stimulant le plus puissant qui pousse à différencier les impressions que les sens reçoivent, est de nature trophique. On suppose
que la vie psychique commence avec le développement des sens, et que c'est une action extérieure qui la réveille.
Rien de plus faux que cette supposition dogmatique.
Avant que la lumière impressionne la rétine, le parfum les muqueuses des fosses nasales, Fonde sonore Torgane de Corti, il préexiste dans le sensorium, différenciées par la sensibilité trophique, des tendances définies qui le poussent aveuglément à la préhension de quelque chose qui lui manque. Dans ces périodes primitives, Fanimal et Tenfant sont mus vers le monde extérieur par des ressorts qui partent du fond de leur organisme; et, parmi les nombreuses impressions qu'ils reçoivent, les différenciations qu'ils fixent sont uniquement celles qu'ils peuvent utiliser comme moyens de reconnaître la présence de ce qui calme leur faim; les autres ne les intéressent pas et sommeillent dans les centres qui les reçoivent.
Sans avoir recours à des suppositions dogmatiques, et en nous attachant à la stricte observation, étudions comment à une différenciation trophique correspond une différenciation sensorielle qui permet au sujet de reconnaître la présence de ce qui calme sa faim.
Pour y arriver, il nous suffira de décrire les faits tels qu'ils se développent devant l'observateur attentif, après nous être délivrés du joug des préjugés qui nous poussent à voir les phénomènes autrement qu'ils sont.
L'enfant qui commence par s'assigner la même quantité de lait étendu que de lait pur, est bientôt averti, par la sensibilité trophique, de l'erreur commise. Tant qu'il n'en connaîtra pas d'autre, il tâchera de suppléer au défaut alimentaire en augmentant la ration; mais le jour où il en connaîtra un meilleur, il le préférera.
Comment arrivera-t-il à le connaître?
Voilà le problème qu'on doit résoudre.
Pour le résoudre, procédons expérimentalement. A cet effet, supposons que le lait étendu provient de sa mère A et le lait pur d'une voisine B, qui donne journellement deux
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lél(/es. A est habillée de blanc; B de rouge; mais les impressions rétiniennes que les deux femmes produisent sur lui ne Tout pas encore amené à différencier lune de l'autre. Dans celte situation, il ingère plusieurs fois dans la journée, et pendant quedeux tétées ralentissent le rythme de la faim, les autres Tactivent.
C'est de différenciations trophiques de ce genre que provient le stimulant interne; elles poussent à différencier deux impressions optiques qui jusqu'alors s'étaient manifestées devant ses yeux sans qu'il y fît attention. A mesure que par la répétition des actes s'établit une connexion interneuronienne entre la différenciation trophique qui correspond à B et l'impression de la couleur rouge, et à mesure que s'établit de la même manière une connexion entre la différenciation du coefficient nutritif et la couleur blanche qui correspond à A, il se détachera de plus en plus clairement, dans cette intelligence naissante, la connaissance de l'objet qui doit le mieux calmer sa faim, puisqu'il peut se le représenter au moyen d'une image sensorielle. Tant que cet élément représentatif lui manquait, il devait attendre que la sensibilité trophique accusât les effets des deux aliments; mais il a suffi qu'il considérât l'impression optique comme un signal de ces effets, pour qu'il pusse différencier le bon lait du mauvais lait. Ostensiblement il montre qu'il possède cette connaissance, car il est joyeux de la présence de B, et montre de l'aversion pour la couleur de A, signe de ce qui ne le satisfait pas. Comme on le voit donc, le mobile de cette différenciation est essentiellement trophique; d'autres couleurs ont alfecté sa rétine, avec plus de persistance que celles-là : la couleur de la tenture, celle des murs, par exemple, sans que ces excitations externes l'aient induit à une dilTérenciation claire et définie; car, comme il n'avait aucun intérêt à cela, elles brillaient à ses yeux, mais le laissaient indifférent.
De môme que nous montrons comment le sujet arrivait à distinguer A et B d'après deux couleurs, de même nous
Tl-rro. s
pouvons montrer qu'on peut les distinguer au moyen de deux sons : il suffît, pour cela, d'imaginer que A chausse des souliers de caoutchouc, et B des galoches. L'impression tactile ou thermique que produit l'une ou l'autre femme, l'odeur qu'elles dégagent, la saveur de l'un ou de l'autre lait, fourniront au sujet un ensemble d'images qu'il n'étudie pas, n'analyse pas ; il les accepte telles qu'elles lui viennent, imposées par l'action extérieure, comme moyens indicateurs de la présence d'un aliment ou d'un autre.
On peut aussi prendre comme indices de leur présence des images qui ne correspondent pas à l'objet porteur de l'aliment. Ainsi, la clochette qui annonce la venue de la voisine, indique à l'enfant la présence de ce qui l'alimente; et il suffit que les deux tétées soient données toujours à une même heure de la journée pour que, par une simple estimation du temps passé, notre sujet arrive déjà à acquérir la conscience relative du moment où apparaîtra l'aliment qui calme sa faim, en se signalant au moyen d'une somme d'impressions sensorielles que le sujet attend impatiemment.
Imaginons maintenant que le lait ingéré, au lieu d'être un aliment complet, soit dépoui^u d'un de ses composants : le lactose, par exemple. Toutes les pertes de la nutrition sont réparées, à l'exception de celles qui correspondent aux hydrates de carbone; et comme la faim de ce produit subsiste, de là la vive impulsion à la satisfaire.
Si nous supposons que l'enfant connaisse une autre personne qui lui fournisse un bon lait de temps en temps, il est naturel que, par la répétition des mêmes actes, il arrive à fixer une différenciation entre celui-ci et la personne porteuse du mauvais lait. Cette différenciation se rapporte d'ordinaire à un ensemble d'impressions optiques, acoustiques, tactiles, olfactives, au moyen desquelles se découvre la présence de l'une ou de l'autre personne; étudions cependant le cas où cette différenciation se rapporte au goût.
Le bon et le mauvais lait commencent par déterminer une sensation globale ou indistincte, constituée par la
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saveur du lait. Cette impression est comparable à celle qu'un verre de vin vieux produit sur un individu au palais inéduqué, et à celle qu'il éveille chez un dégustateur de profes?ion; au premier elle ne suggère aucun élément d'analyse; tandis ({u'au second elle suggère la perception distincte d'une certaine douceur ou d'une certaine sécheresse, dun certain état pâteux qui lui permet de le dilTérencier d'un autre vin très semblable, et même de dire son àgc.
Ces qualités distinctes, qu'il découvre par l'analyse de la sensation, existent aussi dans le palais du buveur inéduqué, bien que celui-ci ne les discerne pas; et la preuve en est, qu'en i'éduquant convenablement, au moyen d'un exercice assidu, il arrivera à le perfectionner comme l'autre.
La même chose se passe chez l'enfant pour les deux laits, car il ne perçoit pas le signe différentiel; mais quand la faim pour le lactose le conduit à fixer son attention, il arrive à découvrir que cette substance s'accuse aux sens sous la forme sucrée. Lorsqu'il discerne cette particularité dans la sensation globale propre à l'un des deux laits, il élabore une dilïérenciation externe dérivée d'une différenciation interne préexistante; et à partir de ce moment, il acquiert la conscience qu'au lait qui n'est pas sucré il manque quelque chose que son organisme réclame.
Ce n'est pas (jiic cette sensation n'ait rien à voir avec la virtualité alimentaire du lactose; c'est simplement un signe indicateur, au moyen duquel on sait quel est le corps qui satisfait un besoin spécial.
Si le lactose, au liou délii' sucré, clair amer, à mesure que l'expérience trophique s'affermit on éprouverait le besoin de provoquer une saveur amère dans la bouche, de même que dans l'état actuel des choses on éprouve le besoin de la douceur : car cette saveur amère annoncerait la présence de ce qui satisfait le besoin trophique. L'amer serait alors très agréable au palais, pour les mêmes raisons qui rendent agréable une saveur douce.
La même connexion ou association inséparable que nous voyons s'établir entre la faim spéciale du lactose et l'image qui le représente, peut s'établir également pour la caséine et la graisse.
11 est difficile de préciser comment s'apprécie dans la sensation globale la présence de ces composés; mais si l'un d'eux manquait, ou ne se trouvait pas en quantité suffisante, à mesure que la faim se spécialiserait en réclamant son ingestion, on arriverait, par la perception d'une certaine saveur plus forte, d'une certaine odeur, ou d'un certain état pâteux, à distinguer l'objet qui satisfait le besoin de ce composé.
Le tact buccal acquiert un pouvoir discriminatif prodigieux pour la recherche des substances alimentaires. Il suffit que l'aliment introduit dans la bouche par la préhension soit un peu plus dur ou un peu plus tendre que d'habitude pour surprendre l'animal et pour l'arrêter, comme si eelui-ci doutait qu'il se trouve réellement en présence de l'aliment désiré. On peut dire la même chose de la sensibilité thermique et olfactive. Si par inadvertance nous portons à la bouche une cuillerée de soupe froide, si bonne soit-elle, elle ne nous semble pas de la soupe; il nous semble que nous nous trouvons en présence de quelque chose dont nous ne connaissons pas la valeur alimentaire, et c'est précisément cette ignorance qui inspire un sentiment de répugnance et de mécontentement.
La sensation olfactive, de même que la sensation gustafeive, commence par être amorphe et non différenciée; mais l'odorat, sous Faction des stimulants trophiques, peut acquérir assez de délicatesse dans une même sensation globale, pour différencier nettement six, huit odeurs et davantage.
Les sensations optiques et acoustiques sont généralement, chez un grand nombre d'animaux, les plus tardives à fournir des éléments indicateurs delà présence de l'ahment; mais une fois qu'elles ont été utilisées comme signes de ce dernier on reconnaît sa présence, comme nous l'avons déjà
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indiqué, aussi bien par une couleur ou un son que par ur.e impression gustative ou olfactive.
A l'origine de la vie psychique, il y a un problème qui prime tout le reste : le besoin de subvenir aux dépenses de la nutrition. Lanimal ne connaît pas les aliments, et il lui est nécessaire de les connaître le plus tôt possible.
Physiologiquement, ce qui manque à l'organisme s'accuse dans les centres psychotrophiques sous la forme de sensations spécifiques; mais pour savoir ce qui, dans le monde extérieur, correspond à ces besoins, et la quantité qui les satisfait, il faut les ingérer et procéder à leur essai. Cet essai n'établira jamais une véritable expérience trophique^ tant que la sensation Irophique ne se mêlera pas à des images externes; c'est seulement au moyen de cette connexion centrale que l'animal arrive à savoir que la substance qui satisfait la faim est celle qui s'accuse dans les sens sous une forme sensorielle déjà connue par des actes antérieurs. S'il n'existe pas de liaison entre les activités des cenlrcs psycho-trophicfues et ceux de la sensibilité externe, il est possible que la faim soit apaisée par l'ingestion aveugle de Taliment; mais l'animal n'arrivera jamais à former ce jugement en vertu duquel on affirme que ce qui calme la faim est ce que les sens accusent comme présent. En cela consiste l'opération la })lus primitive et la plus élémentaire de l'intelligence. Les sens peuvent accuser comme présentes une multitude infinie d'impressions dans le tégument externe : bruits et couleurs qui tlottent vagues et indistincts dans le champ de la conscience, parfums non perçus, sensations gustatives globales dont les qualités n'ont pas été distinctement dilVérenciées; car les nerfs et centres sensoriels réagissent de la même manière, sous l'action du monde extérieur, quand ils construisent des images distinctes, que quand leurs elTels sont vagues pour n'avoir pas été diflérenciés.
Si nous nous demandons, l'esprit libre de préjugés, et en nous en tenant rigoureusement à ce que nous enseigne
70 LES ORIGINES DE LA CONiNAISSANCE
robservation, quel mobile pousse ranimai à différencier certaines impressions de préférence à d'autres, nous répondrons que c'est l'impulsion trophique; et si nous nous demandons en quoi consiste cette différenciation, nous reconnaîtrons qu'elle consiste à les considérer comme signes de la substance qui nourrit.
Le nouveau-né, le jeune chien, sucent aveuglément le tétin quand ils se rendent compte que ces mouvements provoquent certaines impressions tactiles, thermiques et gustatives dans la bouche, certains parfums dans les narines; graduellement et insensiblement ils établissent d'avance un ordre de succession entre les sensations trophiques et les sensations externes : par conséquent, lorsque les premières renaissent, il apparaît comme une tendance irrésistible à provoquer de nouveau les secondes, parce que le sujet a appris, par l'expérience des mêmes actes, que la faim cesse à condition que les sensations externes réapparaissent.
S'il manque donc cet ordre de succession préétabli par l'expérience, et si au lieu qu'apparaissent les images connues, il en apparaît d'autres, ces dernières n'indiquent rien au sujet, car elles ne sont pas des signes de ce qui calme la faim. Depuis le commencement de la vie jusqu'à sa fin, l'homme et les animaux reconnaissent les aliments au moyen de signes sensoriels représentatifs d'effets alimentaires déterminés. De même que l'aveugle ne peut se représenter la couleur, si bien expliquée lui soit-elle, il n'est pas non plus possible de savoir qu'un corps est alimentaire, sans l'avoir essayé auparavant.
Le sujet, dans la préhension, se guide toujours sur les expériences acquises.
Ainsi, l'enfant désire être allaité sous les mêmes formes extérieures auxquelles il est accoutumé; un changement, si léger soit-il, suffit à le troubler.
Quand ces formes représentatives de l'aliment ne satisfont pas ses besoins, c'est seulement alors que, dans son
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sensoriam trophique, séveiilent de nouvelles tendances, qui ramènent à modifier son régime.
Cette modification ne se fait pas tout d'un coup, mais lentement, en créant de nouvelles expériences qui permettent au sujet de connaître les propriétés d'autres aliments qu'il ne désire pas, parce qu'ils lui sont jusqu'alors inconnus.
Ainsi, nous observons qu'à l'époque du sevrage Tcnfant ne passe pas tout d'un coup du régime lacté à un autre plus complexe; il faut commencer la transition par un régime mixte, le plus simple et le plus uniforme possible. L'enfant est indiiierent à la vue d'une soupe au lait, et il est nécessaire qu'il y goûte une ou plusieurs îois pour qiiil s'y accoutume, comme on dit; il est également indiîTérent devant une soupe au tapioca, et il est naturel qu'il en soit ainsi, étant donné que l'aspect visuel de celle-ci, son odeur, sa saveur, ou l'impression tactile qu'elle produit sur la bouche, ne lui font pas reconnaître la présence de l'aliment : CCS images lui apparaissant donc comme des signes sans signification trophique. A mesure que se fixent les souvenirs de son coefficient nutritif, les impressions sensorielles par lesquelles s'annonce la présence du nouvel aliment évoquent ces souvenirs; avec elles s'éveille une habitude nouvelle, et lentement s'eflacent de la mémoire les anciennes habitudes.
Pour qu'il en soit ainsi, il est absolument nécessaire que ces formes externes soient uniformes, parce qu'il arrive que les soupes sont tantôt claires, tantôt épaisses, tantôt tièdcs, tantôt froides, avec une odeur ou ungoùtvariables, tantôt servies dans une assiette blanche, tantôt dans une assiette d'une autre couleur; au lieu de corroborer l'expérience trophique, on la trouble, car elle ne peut correspondre à un tableau déterminé d'impressions, de souvenirs trophiques tixes.
Dans ces conditions, l'enfant, s'inspirant des expériences très claires (piil possède déjà, regrette l'ancienne tétée, dont les excellents effets lui sonl si bien connus.
Instruites par Tobservation, les mères semblent posséder l'intuition de la psychogénèse de Pappétit, elles comprennent que la meilleure manière de faire accepter aux nourrissons le nouvel aliment qu'elles leur offrent consiste à le leur présenter toujours sous la même forme; leur intuition est si pénétrante, qu'elles devinent la raison des gestes et du mécontentement qu'elles surprennent chez leurs enfants, et elles y remédient sans persister à violenter leur volonté.
C'est de cette manière qu'elles facilitent, en associant un tableau déterminé d'impressions externes à une somme de souvenirs trophiques, la transition d'un régime à Tautre.
Insensiblement, la forme externe qui annonce la présentation de l'aliment se modifie à mesure que se complique le nouveau régime.
Il suffit que l'enfant remarque, par l'accumulation d'expériences, que le milieu interne reçoit des rations alimentaires semblables à celles du régime lacté, et plus grandes, pour qu'il prenne pour ces nouveaux corps le même goût qu'il avait pour la tétée.
Le nombre d'essais qu'il a besoin de réaliser ne peut être compté ni décrit.
Le travail psycho-physiologique que réalisent l'enfant et l'animal qui se nourrissent au moyen d'une alimentation complexe, est énorme et ardu.
Ceux qui attribuent la connaissance intuitive du pain, de la viande, de chacun des légumes, de l'eau, des sels, à l'instinct et non à ce travail expérimental, ne se rendent pas compte de ce que, s'il en était ainsi, le travail de cet instinct qui subvient savamment et providentiellement à tous les besoins de la nutrition serait supérieur à celui de la raison humaine, puisque depuis l'origine des temps il résout pratiquement des problèmes que la science n'est pas encore arrivée à résoudre.
De même, tout comme l'enfant, l'adulte s'adapte, lui aussi, à un nouveau genre d'alimentation. L'expérience trophique se fonde toujours sur la même base. Si l'on nous
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présente un mets auquel nous n'avons jamais goûté, même si Ton nous exagère son goût savoureux, et si nous le voyons manger aux autres, nous le regardons avec soupçon, avec rinquiétude qu'on a pour ce qui n'est pas connu.
Si, séduit par son aspect visuel, par son odeur, nous nous décidons à le goûter, dans le cas où ces impressions évoquent des souvenirs trophiques, nous Tingérons de bonne volonté, en nous inspirant des expériences antérieures; mais si cela n"a pas lieu, et si Taliment que nous goûtons ou voyons ne nous illusionne pas sur ses vertus alimentaires, nous refusons de lingérer, prétextant que nous ne rainions pas, ce qui revient à dire qu'il ne réveille aucun désir trophique.
J'ai poussé une famille pauvre, pour soulager sa détresse, à manger de la levure de bière, qu'elle pouvait facilement se procurer. Le père et la mère, n'ont, tout bonnement, pas pu s'y habituer. Les processus établis sont très résistants, et ne se changent pas si facilement. Les enfants, au contraire, une fois les premières résistances vaincues, contractèrent un tel goût pour cet aliment que, plus tard, je fus surpris de voir qu'ils le préféraient au pain blanc.
Les médecins qui ordonnent ce produit desséché, pour le traitement de la furonculose et autres maladies, ont observé «lue les enfants dociles, qui ne se refusent pas à le prendre, s'y habituent après quelques essais et ensuite y prennent
l'Ouï.
Quand je m'occupais de préparer un sérum contre le^ affections staphylococcicpies et streptococciques, en faisant ingérer à des chevaux de taraudes quantités de levure sèche, je constatais (pie leur répugnance olfactive était invincible, jusqu'à ce qu'il me vint à l'idée d'émousser leur odorat avec une atmosphère de cette odeur. Ensuite, je mélangeai peu à peu à leur ration de petites portions (Ju produit, et quelques-uns de ces animaux, déjà accoutumés, l'aimaient à un tel point (|iie sa seule présence provoquait chez eux une abondante sialorrhée.
La psj^chogénie de ce changement est un des nombreux cas que Ton applique à la formation de l'appétit.
A mesure que les enfants et les. chevaux ressentent les effets nutritifs de la levure, et gardent Ja mémoire des effets que l'organisme accuse dans le sensorium trophique, ces souvenirs se lient aux images qui dénoncent leur présence devant les sens, et ils désirent alors la levure, parce qu'ils savent par expérience que le besoin d'albumine, dhydrates de carbone, etc., qu'accuse la faim sera satisfait avec i'ahment que ces images annoncent.
La méconnaissance des facteurs qui composent Texpérience trophique conduit la plupart des gens à croire que les autres doivent aimer ce que nous aimons, et montrer de la répugnance pour tout ce qui nous répugne.
Telle est la cause de la guerre, véritablement cruelle, que les grandes personnes font aux enfants pour rendre uniforme le régime des familles. Pour corriger leurs vicieux caprices, on les oblige à établir de nouvelles expériences, et ainsi on arrive à les adapter à un même genre d'alimentation. Le moyen le plus puissant qu'on emploie pour y arriver est celui de les soumettre à une abstinence forcée.
A mesure que croît la faim, l'impulsion qui pousse à manger, abstraction faite des expériences acquises, devient plus intense, et tend par conséquent à en établir d'autres, de nouvelles; cette impulsion est chaque fois plus violente, et s'il arrive qu'on la pousse à l'extrême, comme c'est le cas des affamés, alors on se sépare de toutes les connaissances acquises; on voit s'étendre Tappétit et renaître la faim cellulaire pure, avec les mêmes caractères que nous avons décrits dans la première époque de la vie : la préhension redevient aveugle; et, de même que le nouveau-né saisit le doigt avec la même frénésie que le tétin, et que le jeune chien enfonce le museau dans un coussin de la même manière que dans la mamelle, l'affamé ingère de la terre, des herbes, des chiffons et tout ce qu'en son délire tro-
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phique il trouve à portée de la main. On comprend qu il nest pas nécessaire de recourir à ces extrémités, pour rendre le régime uniforme dans les familles; il suffit de rendre intenses les stimulants trophiques, pour qujl se produise une diirérenciation des impressions externes, qui jusqu'alors n'avaient pas été prises comme signes annonrant la présence de l'aliment.
En réalité, ces enfants, sous la férule de leurs parents, se trouvent dans les mêmes conditions que ces derniers quand, hors de leur pays, ils sont obligés, pour s'adapter à un nouveau régime, de se rééduquer et de se former un nouvel appétit.
Les Chinois, comme nous, apportent au milieu interne une certaine quantité de graisses, de protéines, d'hydrates de carbone, de sels et d'eau; mais pour connaître les corps qui virtuellement les contiennent, et en quelle quantité ils les contiennent, il faut avoir associé expérimentalement les sensations trophiques de certaines impressions externes qui dénoncent leur présence; et comme cette forme externe est, en Chine, distincte de la nôtre, celui qui arrive là-bas trouve que les assaisonnements de viande ou de végétaux, par leur saveur, par leur couleur, et jusque par la façon dont on les présente, ne ressemblent pas à ceux d'ici ; il se trouve en présence d'aliments dont il ignore la vertu nutritive, de même que la ration alimentaire, c'est-à-dire d'aliments qu'il ne sait pas être des aliments.
Lorsqu'il se rééduquera, en créant sous une forme distincte un nouvel appétit, il procédera comme l'enfanl.
11 cherchera dans sa mémoire ce ipii ressemble le mieux aux formes de son ancienne alimenlalion, et plus les nouvelles formes ressembleront aux anciennes, plus il avivera par elles son appétit; de ce qui ne lui rappelle rien, il commence par s'assigner une très faible ration, surmontant |)ar l'effet de la faim ou par d'autres motifs ses naturelles répugnances.
A mesure qu'il fonch^ de nouvelles exj^éritMR'es, apj»renaul
par lui-même ce qu'il ignorait, et non parle conseil d'autrui, il augmente la ration d'ingestion, jusqu'à ce qu'il soit complètement réadapté.
Si nous observons donc, avec l'attention qu'elle mérite, la profonde perturbation qu'entraîne un changement de régime, c'est quand nous découvrons que l'appétit ne sait pas qu'il est amené au moyen d'expériences vivantes.
L'homme ou l'animal habitué à un régime donné connaît les vertus nutritives de certains corps, et les symbolise en un tableau déterminé d'impressions; mais si, accidentellement, il se trouve que ce tableau varie, comme il ne connaît pas les nouveaux signes par lesquels se dénonce la présence de l'aUment, rien ne le pousse à saisir cet aliment, car il ignore que sous ces nouvelles formes sensorielles subsiste quelque chose qui peut calmer sa faim de la môme manière qu'antérieurement; il ne lui reste plus d'autre ressource que d'établir entre ces saveurs, odeurs, couleurs, sensations tactiles nouvelles par lesquelles ces aliments s'accusent aux sens, les m.êmes connexions qu'il avait établies antérieurement, et c'est de cette manière qu'il arrive à savoir que ce qui satisfait ses besoins trophiques sous la forme de ces nouvelles impressions est la même chose que ce qui les satisfaisait antérieurement, mais en produisant sur les sens une impression différente.
Ainsi se forme et ainsi se reforme Vappétit^ si l'on prend dans son acception vulgaire ce mot que Pawlow a introduit dans le domaine de la science.
11 y a dans l'appétit quelque chose de permanent et de stable, et quelque chose de changeant et de contingent. Forcément ce qu'on ingère doit contenir au moins virtuellement ce que l'organisme réclame; mais les signes par lesquels il s'accuse devant les sens peuvent varier à l'infini; et, de fait, ils varient avec l'âge, avec les pays, avec les latitudes, avec les époques : il ne reste de permanent, à travers tant de vicissitudes et de changements, que ce qui satisfait le besoin trophique.
Avec l'organisation de Tappétit, l'impulsion qui pousse à la préhension cesse d'être aveugle, elle se transforme en désir de la chose qui est symboliquement représentée par l'image sensorielle. L'enfant allaité avec un lait pauvre en caséine accuse le sentiment de l'absence de ce produit, et il n'accusera le sentiment contraire que quand il lui sera possible de se représenter ce produit par une gustation sui generis, une couleur, ou n'importe quel autre signe sensoriel.
L'appétence, telle qu'elle émane de la sensibilité trophique, se dirige vers la substance que réclame l'organisme, indépendamment de sa forme représentative, qui n'est que le moyen dont le sujet se sert pour connaître sa présence; en ce sens, nous disons que cette sensation est spécifique, parce que ce qui se manifeste sous la forme d'eau possède seul la propriété de calmer la soif.
Dans le désir de l'eau ou de la soif existe le sentiment différencié de quelque chose qui ne peut pas s'identifier avec le désir de la matière protéique, du sel ou de la graisse; et cette sensation, qui s'accuse comme la conscience, de quelque chose manquant dans l'organisme, constitue par ellemême une faim cellulaire associée à une représentation externe.
Par conséquent, ce que nous appelons appétit n'esl pas une faim distincte de la faim cellulaire : cest la même faim cellulaire, représentative des choses alimentaires.
Dans cette phase du processus, il est clair que, même quand au début les centres psycho-trophiques éveillent seuls par l'excitation cellulaire les souvenirs introduits en eux, grâce à la répétition d'excitations identiques, on peut aussi les évoquer en intervertissant les termes des processus par les représentations des choses alimentaires.
Personne n'ignore que la vue d'un mets, l'impression subite d'une certaine odeur, peuvent, avec les souvenire trophiques de ces affections, en éveiller l'appétit.
Indubitablement, dans ces conditions, la faim ne répond
pas à une excitation organique, mais à des stimulants externes. A vrai dire, cette inversion ne peut avoir lieu que si, par des expériences antérieures, les processus d'où résulte l'appétit se sont organisés.
Si, à la vue d'un mets, ou sous l'impression de son odeur, nous sentons s'éveiller l'impression qui nous pousse à le saisir, c'est parce que ses vertus nutritives nous sont d'avance connues; car il est clair que si ce mets n'avait jamais été goûté ou si cette odeur n'était pas le signe de quelque chose dont la signification nous est connue, nous n'aurions pas d'appétit.
Ainsi, dans les états anorexiques où il n'est pas facile de réaviver les souvenirs trophiques, la vue des mets, leur goût ou leur odeur, qui auparavant éveillaient intensément l'envie de manger, ont perdu maintenant leur vertu excitatrice ; et si nous nous obstinons à vouloir qu'ils fournissent les mêmes effets qu'auparavant ils fournissaient naturellement, nous provoquons au lieu de l'appétit, l'aversion pour ces aliments.
Tout cela nouS apprend que les voies naturelles d'excitation du sensorium psycho-tropliique sont les voies cellulaires; quand, par des conditions pathologiques, l'activité fonctionnelle de ces centres est arrêtée, les tableaux sensoriels, qui auparavant étaient représentatifs des aliments, ne le sont plus : car leurs effets nutritifs ne sont pas perçus dans la sensibilité trophique, qui reste comme sourde devant eux.
Le processus de Texpérience trophique ne se termine pas avec la recherche des signes sensoriels qui dénoncent la présence de ce qui nourrit.
Un grand nombre de corps du monde extérieur possèdent des vertus nutritives dont l'animal ne pourrait pas profiter, s'il n'était capable de les triturer et de les ensaliver pour pouvoir les avaler, les réduisant ensuite en une matière soluble digestible.
De là le besoin impérieux de coordonner les mouve-
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ments d'où résulte l'acte mécanique de la maslicalion, d'adapter les sécrétions salivaires aux besoins de la déglutition, et de régler la quantité et la qualité du suc gastrique conformément aux rations alimentaires que les besoins de l'organisme fixent dans le sensorium psycho-trophique.
Ce qui adapte les contractions musculaires produisant la mastication au but poursuivi, c'est un stimulant venu de très loin, qui, en évoquant dans la conscience le besoin d'ingérer, force à réagir sur l'aliment de telle façon que cette ingestion soit possible; cette action, adaptée à un but, s'exerce de la môme manière sur les glandes salivaires et sur la sécrétion gastrique, et ainsi se ferme le cycle de l'expérience trophique.
Pa^vlow a démontré, d'une manière profonde et admirable, que les sécrétions des glandes salivaires ne sont pas réglées par un phénomène réflexe périphérique autonome, comme lest celui de la sécrétion pancréatique, par exemple; elles sont soumises à une action psychique, très semblable ou du moins comparable à celle qui détermine le mouvement que nous appelons volontaire, parce qu'il est dirigé vers un but.
En observant la quantité de salive excrétée par les parotides ou par les sous-maxillaires, ou bien par les deux à la fois, au moyen de l'artilice expérimental imaginé par (ilinski. nous constatons que la vian(h^ crue ou cuite offerte à l'animal produit à peine la sécrétion; mais si la viande est séchée ou réduite en poudre, l'afllux sécrétoirc devient très abondant.
Le même elTet se produit avec le pain frais ou humide et avec le pain dur et sec; tandis (jue le premier produit à peine la salivation, le second la rend très active.
Par ces expériences, et [>ar d'autres du même genre, nous observons (pie la sécrétion s'adapte à l'état physique du corps, pour facihter s^i déglutition.
Ce but ou cette intention ne nous paraît pas être sous la dépendance de la volonté ou de riiitelligence, puisque non.'-
ne nous sentons pas capables de l'évoquer dans la conscience; car il résulte de processus préétablis.
Si nous réfléchissons que les corps secs introduits dans la bouche n'excitent la sécrétion salivaire que lorsqu'un mobile ou un intérêt interne pousse le sujet à les ingérer, nous inclinerons à croire que c'est précisément le désir de les ingérer qui agit sur le centre excitateur de ces sécrétions, puisque quand ce désir ou cet appétit manque, les conduits excréteurs restent secs, bien que la même impression tactile persiste.
Ainsi, nous observons que le pain sec excite chez le chien affamé une abondante sialorrhée, tandis que ce même pain ne produit pas le même effet sur le chien rassasié.
Une semblable observation nous indique clairement que cette impression tactile se transforme en cause ou condition de la sécrétion : car elle annonce qu'il y a un obstacle qui rend difficile le passage de l'aliment vers le pharynx et le conduit œsophagien; alors seulement s'exercera sur le centre d'excitation sécrétoire l'action qui pourra vaincre cet obstacle en ramollissant convenablement l'ahment dur.
C'est donc une véritable connaissance, au moyen de laquelle l'animal se rend compte qu'en ce cas il ne suffit pas de mastiquer pour pouvoir ingérer, comme cela a lieu quand il triture de la viande ou du pain mouillé; il est, de plus, nécessaire d'amollir le corps, en mettant en jeu le centre excitateur de la sécrétion, et en réclamant son concours.
Il n'est pas naturel que les phénomènes se succèdent de cette manière, sans raison ni motif qui justifie cette succession.
Il y a là un enchaînement logique; et, de même que nous trouverions absurde que, sur un piano, une touche donne le do correspondant à l'octave inférieure, et une autre touche la même note dans l'octave immédiatement supérieure, sans que ces phénomènes répondent à un mécanisme qui les détermine, de môme, nous estimons également que cette
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action centrale exercée sur les sécrétions salivaires répond à un mécanisme physiologique qui tantôt se met en jeu et tantôt pas. Si nous examinons alors comment elle se met en jeu, nous remarquons aussitôt que cette sensation spéciale, qui correspond à un aliment sec et nous apprend qu'il ne pourra être dégluti, semble être la condition du réflexe sécrétoire; comme si du centre d'où elle a été reçue partait lintlux qui doit agir sur le centre excitateur des glandes, par une voie collatérale; cette voie a été ouverte par l'expérience, ou par la répétition des actes.
On a observé un très grand nombre de fois que la mastication et la coordination des contractions musculaires qui précèdent la déglutition, ne suffisaient pas à former le bol alimentaire, parce qu'on n'arrivait ainsi qu'à les empâter dans la bouche; et comme le désir intense de l'ingestion forçait implacablement à persister dans ces opérations, il se produisait ainsi des impressions thermiques, tactiles, gustatives, qui nous faisaient savoir que l'aliment se trouvait dans la bouche, et ne pouvait passer plus loin.
Ouoi donc de plus naturel, que de ces centres sensoriels, harcelés par une excitation, partent les incitations qui doivent porter sur le centre sécrétoire?
Cette voie de communication étant ouverte, la répétition des mêmes actes fera le reste. A mesure que le degré de sécheresse de l'aliment par l'intensité du contact est apprécié l'incitation qui doit déterminer le réflexe central se formulera intensément, et avec lui se réglera la quantité de salive nécessaire à la formation du bol alimentaire; s'il s'agit, par exemple, d'un pain de huit jours, l'impression accusée par les corpuscules tactiles n'est certainement pas la même que celle que détermine le pain frais, et par le fait de cette impression |)ériphérique, cause de la réaction sensorielle, l'intensité de l'incitation qui doit éveiller l'activité sécrétoire est réglée.
Quand, plus lard, la répétition des actes aura forgé un état commémorQtif dans les centres tactiles, il suffira que
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son souvenir soit évoqué dans la conscience, pour que la bouche s'inonde de salive, môme si l'aliment sec n'impress ionne pas les corpuscules tactiles; mais si ce souvenir n'est pas évoqué de la même manière qu'il a été formé, s'il n'est pas accompagné en même temps du désir de l'ingestion, si l'appétit n'éveille la mémoire vive des mouvements de la mastication, le souvenir de ce contact restera confiné dans le centre où a été reçue l'impression, sans s'étendre au centre sécrétoire; en effet, cette impression est seulement un des éléments du processus complexe d'où résulte la salivation psychique, et le concours de tous les éléments qui composent ce processus est nécessaire pour que celleci réapparaisse.
La solidarité qui s'établit entre l'impression tactile et la sécrétion salivaire, s'établit de la môme manière par rapport à toutes les impressions externes, qui, étant représentatives de l'aliment, accusent la présence de ce que nous désirons ingérer; comme, chaque fois, l'expérience enseigne que par suite de certaines difficultés mécaniques, ce désir ne peut être satisfait qu'au moyen d'une salivation opportune, il en résulte l'adaptation consécutive de la sécrétion aux conditions physiques du corps.
Ainsi se forme, dans les processus commémoratifs, un nombre infini de souvenirs qui établiront des voies de communication collatérales entre les centres de la sensibilité externe et le centre excitateur des glandes salivaires.
Grâce à ce travail, à cette élaboration préalable d'expériences, lorsque l'animal reconnaît la présence de l'aliment à ses signes représentatifs, il sécrète la quantité de salive nécessaire à la déglutition : Veau lui vient à la bouche, comme on dit, car il sait de mémoire que par ce moyen il arrivera à ingérer ce qu'en un grand nombre de cas il lui serait impossible d'obtenir.
Pawlow^ a nommé ces réflexes sécrétoires réflexes conditionnels^ parce que l'excitation est transmise de la voie
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centripète à la voie centrifuge, au moyen d'un certain travail ou d'une certaine élaboration centrale.
Au point de vue physiologique, ces réflexes ont quelque chose d'extraordinaire, car dans les réflexes ordinaires nous observons que l'action centrifuge répond toujours à l'action centripète, tandis qu'ici nous constatons qu'elle répond ou ne répond pas, suivant qu'elle éveille ou non un processus formé précédemment, c'est-à-dire un souvenir.
On dirait précisément que c'est ce souvenir qui fixe la voie que doit parcourir l'excitation centripète, car si elle ne s'est pas préalablement élaborée, ou si elle est effacée par l'action du temps, il manque à cette excitation la voie qui doit la conduire jusqu'au centre de sécrétion.
Pawlow et ses élèves ont montré expérimentalement, d'une manière définitive et brillante, l'existence des réflexes conditionnels.
Il suffit qu'un certain nombre de fois, qui peut varier de 10 à 100 pour les chiens, une impression externe coïncide avec l'apparition de la pâtée, et donne lieu à une expérience trophique, pour qu'il s'établisse une connexion interneuronale entre le centre sensoriel et celui de la sécrétion, et que ce dernier soit mis en action.
Le son d'une cloche, un coup de sifflet, l'odeur du camphre, une impression thermique, une couleur rouge, etc., chacune de ces impressions, si elle a été prise comme le signe d'un aliment, provoque automatiquement la salivation.
La mémoire de ces signes est très durable, car si on ne les répète plus, elle se conserve durant l'espace de deux à neuf mois. Boldirefl" observe que si l'on habitue l'animal î\ ce qu'on lui gratte une région déterminée de la i>eau, lorsqu'on lui olï're la pAtée, il prend cette impression comme le signe de Taliment, car il suffit de répéter cette action pour que survienne rafflux salivaire; tandis que si, au lieu de gratter la même région, on en gratte une autre, l'afflux ne survient pas.
Cette localisation se manifeste et se différencie pour les impressions tactiles et ne se constate pas pour les impressions thermiques ; ces dernières sont prises comme le signe représentatif de la pâtée, d'après leur valeur qualitative, indépendamment de l'endroit d'où elles proviennent.
Relativement aux impressions acoustiques, on observe qu'un même son, un quart plus haut ou un quart plus bas, reste sans effet sur les chiens^ comme si Fun était un signe différencié ou connu et l'autre pas.
On comprend aisément que cela peut dépendre du degré d'intelligence de l'animal, car par induction il peut considérer comme signes homologues ceux qui sont séparés seulement par une légère variante de hauteur.
Ainsi, Krasnogorski a ingénieusement démontré que les glandes salivaires des enfants d'un âge supérieur à six ans réagissent suivant tous les tons de la gamme.
En somme, le processus d'où résulte la salivation psychique est le travail de l'expérience.
De même qu'il y a dans la vie une époque lointaine où le sujet éprouve la faim cellulaire, et ne sait comment la calmer, parce qu'il ne connaît pas les corps qui le lui permettraient, jusqu'à ce qu'au moyen des impressions sensorielles fixes et différenciées il arrive à les reconnaître; de même il y a une époque pendant laquelle la déglutition et même la mastication sont réprimées ou rendues difficiles par certaines conditions physiques de l'aliment.
Le désir en subsiste, et comme la persistance de Faliment dans la bouche s'accuse au moyen des sensations thermiques, tactiles, sapides, olfactives qu'il provoque, n'est-il pas merveilleux que ces signes de la chose qui ne peut être ingérée agissent à distance par des voies indirectes sur les centres d'excitation glandulaire?
Un problème reste posé que seul peuvent résoudre le tâtonnement ou l'apprentissage empirique : quelle quantité d'excitation glandulaire correspond à la quantité d'excita-
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lion centripète nécessaire pour amollir le corps, et faciliter sa déglutition?
(^est seulement par Tessai qu'on arrivera à l'adaptation; et ainsi, une t'ois qu'on se sera formé une quantité considérable de souvenirs, lorsqu'on les réveillera par la présence des signes représentatifs de l'aliment désiré, les glandes salivaires sécréteront leurs sucs, comme si on savait naturellement que cette sécrétion est nécessaire à l'acte mécanique de la déglutition; et pourtant, en venant au monde, on ne savait rien de cela.
De semblables connaissances, comme toutes d'ailleurs, s'acquièrent par faction d'un travail inductif.
Induire, c'est découvrir la relation qui peut s'établir entre deux phénomènes isolés. Entre les centres récepteurs des impressions externes et le noyau ou les noyaux récepteurs des excitalions périphériques détachées des masses glandulaires, il n'existait aucune relation native : elle s'établit par l'expérience ou la répétition des actes, et c'est ainsi que se créent ces rétlexes conditionnels qui apprennent à 4'animal à utiliser la salive, pour pouvoir ingérer ce qu'il désire.
Les besoins trophiques sont ceux qui imposent inévitablement cet apprentissage. Au fond, cet apprentissage est de même nature que le processus en vertu duquel se formule d'avance dans rintclligence la quantité d'elfort nécessaire i)our lever un poids connu ou franchir un obstacle {)ar un saut. De même que cette image motrice n'est pas native ou spontanée, car à mesure que nous nous exercerons à lever des poids ou à sauter, nous saurons mieux régler la quantité d'énergie musculaire que nous avons à développer pour l'adapter au poids ou à la distance que nous prétendons franchir; de même l'essai nous j>ermet, devant l'impression tactile que produit un croûton de pain de huit jours, d'excréter une quantité de salive très diiTérente de celle que nous excréterions devant un croûton de deux jours.
Certainement, il ne nous est pas possible d'évoquer dans la conscience le souvenir de ce nombre immense d'expériences; au lieu que, jusqu'à un certain point, nous pouvons le faire en ce qui concerne l'effort; et en effet, cette intelligence inférieure est plus obscure que celle qui existe dans des stades plus élevés; mais cela ne démontre pas que les procédés qu'elle applique dans cette sphère élevée ne soient pas les mêmes qu'elle applique dans les stades inférieurs.
Quand on dit que les animaux connaissent par instinct ce qui peut leur porter préjudice ou ce qui peut leur être profitable, on se paye de mots; la genèse de ces connaissances est inductive, bien que l'exposition des antécédents logiques qui la déterminent soit très difficile.
Pour les aliments dont l'efficacité est connue du sujet, la mastication et la salivation se font avec un plaisir infini; mais, si tout à coup un contact inattendu, une saveur anormale, une odeur connue, éveille le souvenir d'une ingestion qui a été nocive pour l'organisme, que le jugement soit exact ou faux, le sujet, sans réfléchir, éprouve le besoin de rejeter le bol alimentaire, et sa bouche est nettoyée aussitôt par un abondant afflux salivaire.
Cette connaissance inférieure, qui résulte de l'organisation des expériences trophiques, agit sur les centres d'innervation qui provoquent l'excrétion de la salive, aussi bien pour faciliter la déglutition du bol alimentaire que pour le rejeter, quand elle doute de ses vertus; comme le souvenir persiste, malgré l'expulsion du bol alimentaire, le sujet continue à saliver et à cracher, avec une persistance qui indique avec quelle netteté est réapparu dans la conscience le souvenir de quelque chose qui a été nocif.
Pawlow observe judicieusement que le sentiment de répugnance que l'aspect de la salive éveille chez beaucoup de personnes n'a peut-être pas d'autre origine.
Les effets que détermine dans la glande sous-maxillaire
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la présence d'un liquide très acide ou dune solution caustique sont bien connus.
Il semble que le sujet possède la connaissance de Tobligation qui lui impose de neutraliser le premier et de dilater le second pour prévenir leurs effets.
Il est clair que c'est une excitation qui avise le sensorium du besoin impérieux de procéder de cette manière; mais, si Ton n'avait pas constaté, grûce à d'innombrables expériences, que ce bien s'obtient par ce moyen, cette adaptation de nature intellectuelle n'aurait pas lieu.
En pleine période de lactance, qu'on dépose sur la langue d'un chien une solution acide, et que l'on compare la salivation qu'elle détermine à celle d'un adulte soumis à la même action : on constatera que le premier n'est pas adapté, tandis que le second procède comme s'il savait ce qu'il doit faire pour se défendre contre l'agression.
Il est naturel de croire, bien qu'on ne l'ait pas vérifié expérimentalement, que tous les réflexes conditionnels qui excitent la sécrétion salivaire en évoquant le signe de la chose alimentaire, provoqueraient une sécrétion de défense, dans le cas où ils évoqueraient limage-signe de quelque chose de nocif.
Nous fondons notre présomption sur ce fait, qu'il suffit du souvenir d'un aliment avarié ou nocif pour que l'excitation centrale provoque des réflexes de défense de la part des glandes salivaires.
Etant donné que dans les réflexes conditionnels s'éveille le souvenir d'une chose qu'on désire, il est logique de croire que s'il s'éveillait l'image d'une chose qui inspire de l'aversion ou de la répugnance, la sécrétion salivaire se manifesterait comme elle se manifeste maintenant dans sa réaction de défense.
La dépendance des sécrétions des glandes salivaires et des expériences trophiques du sujet est encore plus manifeste en ce qui concerne la sécrétion gastrique. La congestion active de la muqueuse gastrique, son hyperaclivité
sécrétoire et son adaptation motrice au contenu alimentaire sont conditionnées par une excitation centrale, éveillée à son tour par la somme des expériences qui constituent ce qu'on désigne du nom d'appétit. Les parois internes de l'estomac restent presque constamment sèches quand on souffre de la faim; elles s'humectent uniquement quand les sens externes dénoncent la présence des aliments.
Dans l'expérience du repas fictif, si féconde pour la science, seules les images externes qu'on sait par des expériences antérieures être représentatives de la chose alimentaire, provoquent la sécrétion; les autres restent sans effet. Cette sécrétion est en proportion avec l'énergie du désir trophique, de sorte qu'un même aliment détermine l'apparition d'une plus grande ou plus petite quantité de suc digestif, suivant qu'on le désire plus ou moins.
« Si on soumet, dit Pawlow, l'animal à un jeûne de deux à trois jours, lorsqu'on lui offre un aliment quelconque, dans l'expérience du repas fictif (viande crue ou cuite, pain, blanc d'œuf, etc.), nous obtenons toujours une abondante sécrétion de suc gastrique. Mais si le chien n'a pas été au préalable soumis à ce jeûne, et reçoit son repas fictif quinze à vingt heures après la dernière pâtée, il se comporte comme s'il connaissait parfaitement les aliments qu'il ingère; son avidité pour les uns est plus grande que pour les autres, et certains le laissent indifférent; les qualités et la quantité du suc sécrété sont en harmonie avec ces états.
« Plus l'avidité avec laquelle mange l'animal est grande, plus le suc est abondant, riche en puissance digestive.
« La plupart des chiens préfèrent la viande au pain, et pour ce motif nous observons que si on leur donne du pain, le suc, sous l'influence de cet aliment, est moins abondant et d'un pouvoir digestif plus faible que dans le cas où on leur fournit de la viande.
« Il y a des cas, cependant, où les chiens désirent plus le pain que la viande; et dans ces cas, on constate que le
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pouvoir digesLir et la quantité de suc gastrique obtenu sous linfluence de ce repas fictif sont plus élevés qu'avec la viande. Donnez à votre chien de la viande cuite, en distribuant les morceaux à intervalles de temps déterminés, et si vous observez qu'il ne s'en empare pas avec avidité, notez qu'au bout de quinze à vingt minutes il ne prend plus ceux que vous continuez de lui ollrir. Parallèlement, observez que la sécrétion gastrique ne se présente pas tout d'un coup, mais qu'elle réapparaît avec des intervalles qui s'espacent de plus en plus, jusqu'à ce que la sécrétion soit très restreinte. Après avoir attendu qu'elle ait cessé totalement, ou dès le jour suivant, donnez au même chien des morceaux de viande crue, de même poids, et à des intervalles réguliers, en procédant de la même manière qu'avec la viande cuite. Comme la viande crue flatte davantage le goût de l'animal, et que celui-ci en mange fictivement durant des heures entières, la sécrétion gastrique commence au bout de cinq minutes précises, et se continue très abondamment. Chez un autre chien qui préière la viande bouillie à la viande crue, tout se passe d'une i'açon inverse.
u Le bouillon, la soupe, le lait, aliments pour lesquels les chiens se montrent, ordinairement, plus indiÛerents que pour les aliments solides, si on les donne dans le repas fictif, ne provoquent pas la moindre sécrétion, et s'il apparaît du suc, c'est en très petite quantité, bien que le bouillon, par exemple, possède les qualités gustatives de la viande. »
De ces observations du grand physiologiste russe, il résulte clairement que l'avidité ou la faim que l'animal montre pour \vs alimenls ([u'on lui présente ne dépond pas do la valeur alimonlniro qu'ils possèdent en eux-mêmes, mais de la valeur que l'on a fait attribuer par l'animal à ces mêmes aliments au moyen d'expériences antérieures. Pour cette raison, nous disons que, si bon que soit en soi-même un aliment, c'est un corps inerte pour le sujet (jui no l'a pas essayé.
Cette vérité enq)iric|ue, examinée à la luniioro dos décou-
vertes de Pawlow, acquiert la force d'un fait expérimental.
La viande crue, ou la viande cuite dont le coefficient nutritif est sensiblement égal, détermine une quantité de suc psychique grande ou petite suivant que ce coefficient est connu ou non.
Si cette connaissance manque, il ne s'exerce aucune action sur le centre d'excitation sécrétoire de l'estomac; si elle est imprécise, cette action est faible; au contraire, lorsque l'aliment a été essayé plusieurs fois, et que la mémoire vive de ses effets est conservée, lorsque l'excitation cellulaire la réveille et se joint au tableau des impressions par lequel on reconnaît la présence de cet aliment, elle réveille un vif appétit, et en même temps on observe une quantité de suc gastrique beaucoup plus grande. On peut dire la même chose du pain, des œufs, etc.; nous constatons sans cesse que le suc psychique, qualitativement et quantitativement, s'adapte, non pas à la nature de l'aliment ingéré, mais à ce que Ton connaît de cette nature par des expériences antérieures. Cette connaissance est accusée, d'un côté par la sensibilité trophique, et de l'autre par l'impression sensorielle produite par la présence de ce qui a causé la première, que cette impression soit un son, une lumière, un contact, ou un ensemble d'images différenciées, qui correspondent à cet effet et non à un autre. Dans le cas où il survient une variation dans ce tableau, le sujet hésite, et pendant que, par la perception visuelle ou tactile, par exemple, il tend à croire qu'il ne se trouve pas en présence de ce qui a causé l'effet trophique connu par l'odorat, il tend à croire le contraire. Telle est la situation du chien devant le bouillon.
Par le goût et par l'odeur, il reconnaît les propriétés trophiques de la viande ; mais Tim.pression tactile, thermique et visuelle de ce qu'on lui donnait auparavant est si distincte, que dans cet état de doute il ne sait quel parti prendre. Si, séduit par l'odeur ou par le goût, il se décide à l'essayer, cet essai le prédispose à le répéter d'autres fois.
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et ainsi il arrivera un moment où il désirera le bouillon avec la même ardeur qu'il désirait la viande.
Dans ces adaptations, le chien procède comme s'il connaissait la quantité de suc psychique qui doit être versée sur les aliments pour que l'estomac puisse entreprendre son travail digestif dans de bonnes conditions, de même que dans la salivation il procédait comme s'il connaissait la quantité de salive nécessaire pour amollir certains corps et favoriser leur déglutition. On désire l'ingestion de 100 grammes de viande, etsous linfluence d'une action psychique l'estomac sécrète une quantité de suc digestif très supérieure à celle qu'il sécrétera quand il désirera seulement l'ingestion de 50 grammes : pour que cela ait lieu, il n'est pas nécessaire que ces deux quantités soient arrivées dans l'estomac : il suffit de le penser. Comment l'animal peut-il savoir que 100 grammes de viande sont plus que 50, et que le mouvement initial qu'il faut imprimer au viscère doit être plus grand pour la digestion de la première quantité que pour la seconde? Indubitablement, la condition casuelle ou déterminante de ce phénomène sécrétoire n'est pas périphérique; et puisque nous voyons que pour tous les aliments qu'il connaît, il procède avec celte sagesse, et qu'il ne procède pas de même avec ceux qu'il ne connaît pas ou qu'il a imparfaitement essayés, il est clair que cette action centrale n'est pas innée, mais provient de l'expérience ou de l'apprentissage.
En vertu donc de quelles expériences le suc psychique s'adapte-t-il aux aliments connus, et ne s'adapte-t-il pas à ceux qui n'ont pas été essayés?
On est fort étonné de l'adaptation psychique de sécrétion salivaire aux conditions physiques du corps qui doit être avalé, tant qu'on ne connaît pas l'intérêt qu'a le sujet à elfectuer cette <léglutition, intérêt né de la connaissance; il est surprenant aussi que le suc psychique s'adapte ;"» l'appétit, tandis que nous ne pouvons pas découvrir la liaison qui peut exister entre le centre de la sécrétion gastrique
9ii LES ORIGINES DE LA CONNAISSANCE
et Tenvie de manger; mais il suffit de mettre en évidence cette liaison mécanique, pour que le cas cesse de nous étonner. Voyons donc quel peut être le mécanisme de cette adaptation.
Pawlow a montré, avec une abondance d'expériences qui doit persuader les plus obstinés, que les terminaisons périphériques des nerfs de la muqueuse gastrique ne réagissent que sur les stimulants propres ou spécifiques de leur milieu particulier, restant insensibles à toute excitation mécanique ou physique. L'hypothèse de V indifférence fonctionnelle des nerfs de la sensibilité organique est insoutenable. Indépendamment de toute action centrale, quand on soumet Testomac à Faction de certains stimulants, on constate qu'il réagit devant ceux-ci d'une manière plus ou moins active, suivant leur nature, et qu'au contraire, il reste indifférent à l'action d'autres stimulants.
Ainsi, nous voyons que l'eau, les principes qu'on peut extraire de la viande, la peptone, etc., excitent la sensibilité sécrétoire, comme la pression excite les corpuscules de Meisner, ou comme les ondes sonores excitent le nerf acoustique, tandis qu'elle reste aussi insensible à l'amidon, à la plupart des composés minéraux, etc., qu'aux excitations physiques. Supposons connues ces conditions de la sensibilité gastrique (assez connues pour que nous n'insistions pas) ; il est clair, que de même que les glandes parotides, sous-maxillaires et sub-iinguales, par la nature spéciale du milieu, excitent d'une façon particulière les terminaisons nerveuses qu'elles renferment et créent dans le sensorium un centre qui réagit sous l'action de ces stimulants spécifiques, centre probablement enchaîné à d'autres centres subalternes; de même, la sensibilité gastrique crée des centres récepteurs de ces excitations spécifiques, capables seuls de la faire réagir (centres dont la topographie nous est inconnue), et un noyau de réception centrale où les excitations s'accusent sensoriellement.
Quand nous disons donc que l'appétit détermine sur l'es-
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tomac un réflexe sécrétoire, en réalité il ne crée pas, dans le sensorium, une nouvelle fonction : il agit sur une fonction déjà créée par les stimulants périphériques auxquels il doit son origine.
La sécrétion gastrique, isolée de toute influence étrangère, tend à s'adapter, qualitativement et quantitativement, à la nature du contenu alimentaire, puisque ce sont les excitations exteiTies (et nous employons le mot externe dans le même sens que Pawlow) qui adaptent l'action centrifuge à l'action centripète.
De même, donc, que l'estomac digère la viande qui a été introduite dedans, parce que cette viande contient les stimulants naturels qui agissent sur la sécrétion, de même le mammifère, durant les premières tétées, quand il ingère par la préhension aveugle, ou le petit oiseau qui avale les graminées ou les morceaux de viande que la mère dépose dans son bec. mettent l'estomac dans les conditions que nous avons indiquées, puisque ces animaux ne connaissent pas encore les signes au moyen desquels la faim devient représentative.
Comme nous le verrons bientôt, même quand Fanimal ne connaît pas la forme sensorielle par laquelle il peut se représenter ce qui est ingéré, c'est une vérité, de fait irrécusable, que Vestomac accuse dans la conscience la présence de ce qui est inf/éré. Bientôt aussi (conformément à ce qui a été expliqué dans la description de la première phase de l'expérience trophique) les impressions externes sont considérées comme signes de cette même chose, qu'accuse aussi la sensibilité gastrique une fois que le sujet connaît ces impressions externes; elles lui annoncent la présence de l'aliment avant (jue la sensibilité gnsiriquo ne l'accuse, et c'est ainsi que, par le moyen d'un ensemble d'impressions sensorielles, représentatives de celte chose al)sente qui calme la faim, on arrive à savoir que cette chose est présente, avant que sa présence soit accusée par l'estomac.
Cette liaison et cette succession de phénomènes étant montrés, il semble, que tout s'unit et conspire pour nous amener à cette conclusion : Testomac accuse comme présent ce que la sensibilité trophique accuse comme absent. Tant que manque l'image-signe de Taliment, il manque l'élément intermédiaire qui enchaîne logiquement l'aspiration trophique à sa satisfaction; dans ce cas aussi, la faim peut se calmer, mais le sujet ignore ce qui Ta calmée, et comment on arrive à cet effet.
Qu'on introduise dans l'estomac d'un chien, par une fistule, 200 grammes de viande hachée, après une abstinence de deux ou trois jours; l'animal, après l'opération, trouve que la faim qui le harcelait a disparu comme par enchantement; il ne se rend pas compte de ce qui lui est arrivé, car il manque dans sa conscience le terme intermédiaire qui unit l'un et l'autre phénomène.
Au contraire, si l'animal, par anticipation, a reconnu la présence de la viande, par son odeur, par sa saveur, par l'impression qu'elle produit au toucher buccal, par les mouvements volontaires avec lesquels il l'a mastiquée et avalée, il se rend compte alors, logiquement, que ce qui impressionnait ses sens de cette manière n'est autre chose que ce que l'estomac accuse dans la conscience comme présent. De même qu'on insalive l'aliment dur, avec l'intention manifeste de rendre la déglutition possible, de mêm.e les images-signes sont par le besoin trophique unies à Yintention logique de voir l'aliment que le sujet se représente par le moyen de ces images-signes fournir son effet dans l'estomac.
Ce qui fixe la durée ou la persistance des images-signes est le désir trophique, la faim cellulaire.
Nous avons dit en temps opportun que la ration d'ingestion se mesure par la ration alimentaire qu'on fournit au milieu interne; quelle que soit la valeur alimentaire de cette ration au point de vue chimique, ce que le sensorium psychotrophique connaît véritablement de cette valeur, c'est
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ce qui a été utilisé pour régénérer le milieu interne et fournir à Télément cellulaire les éléments de reconstitution dont il a besoin. De là résulte que le chien qui a éprouvé souvent les bons elTels de la viande en garde la mémoire, et quand l'excitation cellulaire éveille ce souvenir, c'est avec une intensité déterminée qui se règle par le déficit plus ou moins considérable, dans le milieu interne, de tous les produits que sa ration alimentaire a fourni d'autres fois; et cest ainsi que se formule dans le jugement trophique un quantum de désir pour la viande, une mesure, une taxe; il n'en est pas de même pour le pain, si on la essayé seulement un petit nombre de fois; dans ce cas, les souvenirs sont vagues, incertains, et le sujet ignore la ration d'ingestion qu'il doit s'assigner pour qu'elle satisfasse les besoins du milieu interne.
Une fois la ration d'ingestion fixée d'avance par le désir trophique, sa présence extérieure est signalée par les images-signes qui nous la font connaître, et sa présence intérieure, par les sensations gastriques qui l'accusent dans la conscience. La saveur, l'odeur, le contact, l'impression thermique auxquels on reconnaît la viande, s'il s'agit de cet aliment, persisteront pendant tout le temps nécessaire pour incorporer, parla préhension, la quantité formulée par les centres psychotrophiques; et jusqu'à son ingestion, le désir qui pousse à l'ingérer ne sera pas éteint, pendant que l'estomac la reçoit, et accuse sa présence à la conscience. Ces images créées par l'excitation externe dans les sens, et dont la persistance se mesure j)ar le désir de l'aliment qu'elles représentent, donnent lieu à des incitations qui agissent sur le centre psychique d'excitation gastrique. De même que dans les réflexes conditionnels de la sécrétion salivairc, nous avons vu que le souvenir préexistant ouvrait la voie collatérale par où devait passer l'incitation qui agit sur ce centre, les centres sensoriels externes se convertissent en foyers d'excitation du centre excitateur de la sécrétion gastrique. Plus l'impulsion cpii pousse à
ringestion de la viande est intense et de longue durée, pour satisfaire la conscience de la ration alimentaire nécessaire, et formulée d'avance, plus les images-signes par lesquelles se signale cette ration d'ingestion seront vives et persistantes, et plus les incitations qui agissent sur le centre sécrétoire seront intenses ; au contraire, si cette ration d'ingestion a été fixée vaguement, l'impulsion qui pousse à fixer les images-signes est faible et incertaine, et pour cette raison l'animal tantôt prend le pain, tantôt le laisse, plein de doutes et d'hésitations, et la quantité de suc psychique versé s'adapte à la courbe de ces incertitudes.
Cependant ce même animal s'habitue à manger du pain; la répétition des actes forme dans ses centres psycho-trophiques un état commémoratif, et à mesure que se définit la conscience de cette nouvelle valeur alimentaire, apparaît avec elle la notion de la quantité qui doit être ingérée pour qu'elle fournisse la ration alimentaire qu'il a expérimentée souvent; et c'est alors que le suc psychique, qui à sa simple vue se verse dans la cavité gastrique, est qualitativement plus puissant, et quantitativement plus abondant.
Depuis le cas extrême où le pain est un aliment absolument inconnu, ne provoquant pas plus de suc que n'en peut provoquer un caillou, jusqu'au cas opposé, où il éveille une très grande avidité, il y a, relativement à la connaissance du pain par la sensibilité trophique, une gamme infinie d'adaptations.
Le mécanisme qui règle la quantité et la qualité de suc psychique provient de la connaissance que d'avance on possède de la valeur alimentaire de la ration d'ingestion.
Nous arrivons ainsi à la question dominante de l'expérience trophique, à son but final, à la conclusion logique où elle tend, depuis son origine : cette conclusion n'est autre que l'extinction de la faim.
L'expérience formule dans l'esprit la quantité d'aliments qui doivent être ingérés pour satisfaire les besoins du
milieu interne, c'est-à-dire la ration d'ingestion nécessaire pour y arriver; l'expérience formule aussi d'avance la quantité du suc psychique, de même que sa puissance digestive nécessaire pour que la ration puisse être dûment préparée, au bénéfice de cette propulsion initiale.
Le milieu interne a reçu, par exemple, cinq kilogrammes de fourrage, ou deux cents grammes de viande, après que le sujet a constaté, premièrement qu'on pouvait reconnaître l'un et l'autre au moyen de certains signes, ensuite qu'avec une trituration et une insalivation appropriées, on pouvait faciliter sa déglutition, et plus lard, qu'au moyen du suc psychique on le mettait en état de remplir entièrement sa mission; le processus de sa digestion s'achève ainsi au moyen d'un réflexisme exclusivement périphérique et sans l'intervention de causes psychiques d'aucune sorte. Alors le sujet se tient pour satisfait; il est arrivé au but qu'il se proposait : apaiser sa faim.
Et là, est, précisément, le grand mystère. Pourquoi la faim s'est-elle apaisée? C'est une excitation cellulaire qui l'évoque dans les centres psychotrophiques dépendant des besoins du milieu interne, et cette ration d'ingestion apportée à l'estomac par la préhension demandera de longues heures pour pouvoir entrer dans le milieu interne, satisfaire ses besoins, et calmer l'excitation cellulaire... Malgré tout, le fait est que la faim s'apaise; il semble que le sujet se repose sur un raisonnement qui pourrait se formuler ainsi : « sachant que les substances en lesquelles le métabolisme
a privé l'organisme sont : a, 6, c, n, et que chacune
d'elles vaut tant; sachant de plus, (pie la ration ingérée
fournit a, 6, c, /î, dans la mesure précisément où elles
manquent, comme par l'expérience on l'a constaté un grand nombre de fois, je ne sens pas la faim, parce (juo je suis persuadé que l'organisme aura ce qui lui manque, quand il utilisera les éléments apportés à l'estomac ». Il s'ensuit que le déticil cellulaire sera satisfait à la suite de l'ingestion.
Tu RHO. 7
Dans ce raisonnement fictif il y a un grand fond de vérité; seulement, il pèche par un point : Therbivore qui s'assigne cinq kilogrammes de fourrage, ou le Carnivore qui s'assigne deux cents grammes de viande, peuvent savoir parfaitement, d'après les indices expérimentaux qui s'accusent sensoriellement dans leur conscience, que de ces rations sortira la ration alimentaire dont l'un et l'autre ont besoin; ce qu'ils ne peuvent savoir, c'est quand ils auront ingéré les cinq kilos ou les deux cents grammes de l'un et de l'autre aliment. Comment s'accuse, sensoriellement, cette mesure dans la conscience? Comment se mesure la ration d^ingestion? En d'autres termes : si la ration alimentaire fixe la ration d'ingestion, en vertu de quoi se mesure le quantum de cette dernière?
Apparemment, on cesse de manger parce qu'on n'a plus faim; mais en examinant bien la question, on découvre qu'il n'en est pas ainsi; au contraire, on n'a plus faim parce qu'il y a quelque chose qui accuse dans la conscience qu'on a assez mangé, et cette chose fixe ainsi la quantité à ingérer.
Qu'est-ce qui accuse dans la conscience la ration d'ingestion?
Dans l'expérience du repas fictif, fahment étant envoyé au dehors au lieu d'entrer dans l'estomac, l'animal mange des heures et des heures sans prendre conscience de la taxe ingérée. D'autre part, indépendamment de toute expérience trophique, il arrive un moment où ranimai se trouve .satisfait; il ne sait pas comment s'est effectué ce changement d'état, d'après ce que nous avons antérieurement indiqué, mais le fait est que la faim est apaisée.
Dans les processus que nous avons décrits jusqu'ici, l'animal apaise sa faim, en sachant comment; à cet effet, il établit des signes, apprend à mastiquer, à saliver, à déglutir, à régler le suc psychique, et dans toutes ces opérations d'ordre intellectuel, il ne se propose pas d'autre but que de provoquer dans l'estomac un état qui se traduit dans
la conscience par Tidée de terme ou de conclusion logique de ce processus.
Il est certain que cet état de Testomac détermine Textinction de la faim, quand les aliments y entrent d'une façon dissimulée ou sans que le sujet sache comment; mais, par le fait que cela arrive, une fois que l'existence de ce phénomène est remarquée par Tintelligence, tout le processus de Texpérience trophique se forme d'après le dessein ou l'intention de le provoquer, ou de déterminer sa réapparition.
Si l'on se fiait à Tintrospection, dont les jugements, fondés sur une condition physiologique qu'on ignore, sont arbitraires, on pourrait croire que Testomac accuse la ration d'ingestion comme un état de réplétion mécanique. Cette supposition est inadmissible : 1^ parce que les substances inertes ne calment pas la faim; 2° parce que Testomac détermine la cessation de la faim à un moment variable suivant la nature de Taliment : tandis que 100 grammes de viande peuvent la satisfaire, 100 grammes de riz cuit ou de haricots ne produisent pas le même effet.
Sans nier que la sensation d'un certain poids peut influer sur la détermination de ce phénomène, on peut croire que la véritable cause réside dans des excitations de nature chimique. A en juger par la ({uantité et la puissance digestive du suc sécrété, la sensibilité gastrique distingue parfaitement la présence de certains principes devant lesquels elle se montre très sensible; il y en a d'autres devant lesquels elle se montre insensible; il y en a qui provoipient un réflexe inhibitoire; mais, une fois la digestion commencée, par l'action du suc psychique qui exerce sur eux une action uniforme, par des modifications imprimées dans leur composition chimicpie et même dans leur état physique, elle s'y montre sensible. Sur ce point les travaux accumulés par l'école de l*awlow sont très instructifs.
Tout nous porte à penser que dans cette conscience
très obscure où il n'est pas bien difficile de pénétrer au moyen de Fanalyse, la sensibilité gastrique accuse qualitativement par action centripète la présence des aliments; et c'est ainsi que Ton comprend qu'une ration de viande relativement petite en poids et en volume nous laisse satisfaits autant et plus qu'une ration égale de pain; le sentiment de cette plénitude n'est certainement pas mécanique.
Puisque la faim cesse, quand les aliments on été introduits dans l'estomac, de la même façon dans le cas où ils y ont été envoyés d'une manière consciente ou raisonnée que quand ils l'ont été autrement; puisqu'à partir de ce moment cesse l'activité fonctionnelle des centres psychotrophiques, malgré l'existence de l'excitation cellulaire qui l'éveillait, nous ne pouvons, physiologiquement, nous expliquer ce phénomène, qu'en admettant l'hypothèse d'une action réflexe exercée sur ces centres par la sensibilité gastrique.
A mesure qu'il s'établit ainsi des connexions inter-neuronales entre les centres de la sensibilité externe et les centres d'excitation des sécrétions salivaires et gastriques, on peut imaginer que les connexions dentritiques qui maintiennent les centres psychotrophiques reliés aux centres subalternes, cessent de les relier une fois que l'estomac annonce qu'il est arrivé au but qu'il se proposait.
Dans ces conditions, l'organisme vit aux dépens de luimême; les déficits du milieu interne sont comblés au moyen des actions réflexes des centres subalternes, électivement excités; et à mesure que les éléments cellulaires s'appauvrissent, la régénération du milieu interne devient plus difficile, jusqu'à ce qu'arrive le moment où l'excitation cellulaire, gagnant chaque fois des centres plus élevés, se fait sentir dans les centres psychotrophiques; la faim réapparaît, alors le sujet demande les rations alimentaires dont les éléments cellulaires ont été privés^ parce que les uns ont subvenu aux besoins des autres.
Actuellement, nous ne pouvons expliquer cet enchaînement des réactions nerveuses que par des raisonnements téléologiques. Nous nous expliquons, par exemple, que la réplétion cardiaque consécutive à un afflux sanguin démesuré excite le nerf dépresseur, pour qu'en exerçant une action vaso-dilatatrice sur les vaisseaux des grandes cavités explanchniques, il adoucisse le courant et modère sa pression. De la même manière, nous nous expliquons que l'excitation cellulaire éveille la faim, et qu'ainsi se succède la série de phénomènes devant apporter à l'estomac les matériaux qui pourront réparer les pertes de l'organisme; et lorsque nous nous demanderons en vertu de quoi cette excitation cellulaire se calme avant que les rations alimentaires aient pu réparer ces pertes, nous devrons imaginer aussi une action inhibitoire modérant et supprimant, une fois fixée la ration totale d'ingestion, l'action qu'elle exerçait à partir des centres subalternes sur les centres supérieurs, et cela pour la seule raison quêtant arrivée à son but la faim na plus de raison d'être.
Pour terminer, et comme conclusion à ce que nous avons exposé dans ce chapitre, nous observons qu'au moyen de l'expérience trophique il s'organise dans ces régions inférieures de la vie psychique un entendement qui fournit à l'organisme tout ce dont il a besoin pour les dépenses de la consommation et celles de la croissance.
Les problèmes que résout cette intelligence rudimenlaire sont d'une importance extraordinaire. Si l'on suppose qu'il ne soit pas possible à l'animal de découvrir par l'expérience quelles sont les choses qui doivent fournir à l'organisme les substances consommées et dans quelle mesure elles les contiennent virtuellement, la nutrition ne pourrait être réglée au moyen d'une ingestion appropriée.
Personne, je crois, ne s'est préoccupé jusqu'i'i présent de rechercher comment nous connaissons les choses alimentaires, Inon (uip relie connaissance soit indispensable
à l'entretien de la vie et constitue la condition première de toute autre connaissance ultérieure.
Depuis un temps immémorial, on admet que la vie intellective s'éveille sous Faction de l'excitant externe; cette action crée, dans Tintelligence qui est originellement sicut tabula rasa in qua nihil est scriptiim, les images par lesquelles nous nous représentons les choses du monde extérieur, et qui nous fournissent la première matière élaborable de toute opération intellectuelle ultérieure. Devant une impression externe, dit-on, la rétine réagit et par suite le centre optique, et l'image visuelle devient représentative d'une chose qui en elle-même n'est pas lumineuse, car la lumière s'est créée dans le fond des yeux à la manière d'un /Za/; devant une impression externe reçue dans l'expansion périphérique des nerfs sensoriels, apparaissent dans la conscience les perceptions de saveur et d'odeur, de chaud et de froid, de pression et de son, et toutes ces images deviennent représentatives des choses extérieures, soit par une vertu excentrique innée, soit avec le concours de processus moteurs, soit par l'action de formes préexistantes dans l'intelligence, qui leur sont appliquées, et au bénéfice desquelles elles peuvent être interprétées.
Les origines de la connaissance, qu'on les explique par la thèse spéculative ou bien par la thèse empirique, résultent toujours de la rencontre des sens et du monde extérieur, à tel point que, si ce conflit n'apparaissait, l'intelligence, comme une force latente, dormirait éternellement.
Une fois ce point de vue adopté, nous séparons les fonctions de la sensibilité trophique des fonctions de la sensibilité externe, comme si les unes n'avaient rien à voir avec les autres.
Le sensorium est partagé en deux grandes parties : l'une antérieure, qui obéit à l'action du monde extérieur et crée les fonctions de la vie de relation, et l'autre postérieure, qui obéit à l'action du monde intérieur ou organique, créant les fonctions de la vie végétative.
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Si ion morcelle ainsi l'unité structurale et physiologique du système nerveux, on morcelle également l'unité indivise de la conscience, et l'on en vient ainsi à supposer que le sujet qui pense n'a rien à voir avec le sujel qui mange. Le sensorium et le sujet mutilés de cette façon, on ne se doute pas que la sensibilité trophique peut apporter des éléments intellectii's de grand valeur; on admet comme un dogme inébranlable, comme un postulat indiscutable, que tout ce que découvre Tintelligence procède directement des sens, ou bien que rintelligence le tire d'elle-même, en vertu de formes ou de principes qui préexistent en elle d'une manière immanente.
Une observation libre d'idées préconçues nous montre clairement que le sujel qui mange est le même que celui qui pense; car, pour subvenir aux besoins de l'organisme, il a besoin de savoir avant tout quels sont ces besoins, et quels sont dans le monde extérieur les corps qui peuvent les satisfaire. L'ingestion n'est pas un acte qui puisse se réaliser comme la sécrétion rénale ou la fonction glycogénique: c'est un acte, non pas machinal, mais relevant de rintelligence.
Dans ses origines, l'intelligence part de la partie inférieure de l'organisme, de ce qui se formule dans la sensibilité trophique comme la sensation de faim. Tandis que ces activités sont éveillées par des stimulants internes, les excitations externes agissent sur les sens, évoquant des images dont on ignore la cause; car avant que la lumière soit projetée sur le corps ([ui remet, elle est perçue dans la rétine comme une sensation interne; et la saveur et l'odeur sont perçues dans la bouche et dans les narines avant qu'elles puissent être attribuées aux causes qui les provoquent.
Une fois les fonctions de la sensibilité i^xteme séparées des fonctions des centres psycholrophi([ues, il n'y a aucune raison de croire (pie les excitations qui suscitent ces images éveillent avec elles une impulsion qui force à les rapporter au monde extérieur.
Le nerf optique, ainsi que les nerfs tactiles, réagit comme les filets sensibles du pneumogastrique; lorsqu'ils reçoivent Timpression, ils accusent un changement d'état, rien qu'un changement d'état.
Ceux qui supposent que les nerfs de la sensibilité externe ont la propriété d'évoquer ce changement d'état dans la conscience, et en outre le sentiment de la cause qui l'a provoqué, ce qui n'avait pas lieu avec les nerfs de la sensibilité organique ou générale, ceux-là leur attribuent une propriété physiologique absurde, car il n'y a pas de condition matérielle qui la détermine. De cette soi-disant propriété excentrique avec laquelle naissent les sensations externes dans la conscience, Voltaire disait qu'elle constituait un véritable miracle.
Il en est ainsi, en effet; mais, pour détruire les miracles, on a créé l'investigation expérimentale, et elle nous montre qu'il n'est pas certain que les impressions reçues dans les centres de la sensibilité externe soient a priori excentriques, grâce à une force mystérieuse qui crée leur objectivité. Cette propulsion vient de l'intérieur, de la sensibilité trophique, qui commence par les considérer comme signes de la chose qui nourrit; et comme ces signes n'apparaissent qu'en présence de la chose qui nourrit, on les attribue ensuite à cette dernière, considérée comme sa véritable condition casuelle. Entre la sensation trophique, la sensation externe et la sensation gastrique, il s'établit par l'expérience une liaison intime et profonde; si la première accuse l'absence de quelque chose, la seconde, au moyen des signes, dénonce sa présence, pendant que la troisième accuse, avec le sentiment de sa présence, la réalité de ce que ces signes nous ont annoncé d'avance.
L'inteUigence commence par là. Le sujet qui mange sait avec quoi il calmera sa faim, et quelles sont les choses du monde extérieur qui possèdent cette vertu ; jamais il n'aurait fait une si grande découverte, si dans ses centres sensoriels n'existaient des impressions dont il ignore l'origine. Gepen-
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dant, comme il observe mille et une fois que ces images ne réapparaissent pas tant que ce qui calme sa faim ne provoque pas dans sa bouche une impression tactile et thermique, dans ses narines une impression olfactive, dans ses yeux une impression colorée, et dans ses oreilles une impression sonore, il finit par croire, par l'opération d'un processus inductif dont les termes lui sont donnés comme préétablis, que ces impressions ne naissent pas spontanément dans ses sens, mais que leur réapparition est indissolublement liée à cette chose que Testomac lui accuse comme présente lorsqu'elle apaise la faim.
Ainsi donc, si, au lieu de rendre au sensorium son unité fonctionnelle en observant comment ses fonctions psychotrophiques se mêlent à celles de la sensibilité externe et gastrique, nous les mutilons inconsidérément, et si nous supposons que les centres sensoriels fonctionnent d'une façon autonome dès le commencement, nous trouvons que les images sont attribuées à des choses qui ont de par elles-mêmes une valeur objective; et si nous nous demandons en vertu de quoi, nous nous répondons avec Voltaire : par un miracle. Si, d'autre part, nous observons que notre manière d'ingérer les aliments est si bien adaptée aux besoins de l'organisme qu'il est surprenant et merveilleux que la poule cherche la chaux à l'époque de la ponte, ou que tous les animaux, y compris l'homme, lAtonnent pour trouver la meilleure manière de compléter leurs rations d'ingestion lorsqu'elles sont insuffisantes, lorsque nous nous demandons comment il peut se faire qu'il y ait tant de sagesse et de logique dans cette faron de procéder, nous nous lirons également d'embarras en attribuant ces merveilles à un ensemble d'autres miracles que nous appelons l'instinct. Mais, une fois l'unité fonctionnelle du sensorium rétablie au moyen de ce travail ardu (juc l'animal entreprend lorsqu'il établit l'expérience trophique, la })lus importante de la vie intellecluelle, les espaces s'éclaircissent et, les mystères s'évanouissent ;
nous avons ainsi des éléments de jugement jusqu'à présent ignorés, qui nous permettent d'aborder des questions très obscures, en nous plaçant à des points de vue nouveaux.