‹ Les origines de la diatribe romaineChapitre 44 sur 88 · HOY 47 ME · texte numérisé non relu

HOY 47 ME

Il faut se contenter de ce qu'on possède pour jouir de la véritable opulence; telle est l'idée le plus fréquemment exprimée dans toutes les œuvres d'Horace'; celui qui ne se conforme pas à cette loi morale essentielle se condamne lui-méme aux plus atroces tortures; car l'avidité est toujours insatiable ?. Les portraits d'avare. que dessine Forace dans ses Satires et dans ses

Epîtres, sont inspirés par le dégoût € et le mépris les plus profonds :

on sent qu'il s’agit là du vice qui lui est entre tous odieux *..

Les désirs funestes ne concernent pas l’argent seulement ;

la passion de l'amour peut en inspirer d'aussi dangereux à qui

Se laisse aller aux désordres de l'adultére au lieu de se contenter des facilités qu'offre à chacun la prostitution; en parlant ainsi, i, Horace suit la tradition constante de la T b et se sert manifestement de thèses d'origine aristonienne *.

Ne souhaiter que la vertu et renoncer à tous les vœux futiles ou criminels qui agitent les coeurs humains, tel est le secret du bonheur?. Chacun cependant est mécontent de son propre sort et envie la condition d'autrui, au Heu de comparer sa destinée à celle des hommes moins favorisés encore‘ et de se montrer indifférent à ce qui n'est pas une valeur morale; chacun est donc malheureux par sa propre faute et non par celle des circonstances *.

Pour guérir l'àme de ses peines, il est inutile de recourir aux remèdes qu'emploient la plupart des hommes : les voyages

! Les textes illustrant le thème 41 sont trop nombreux pour être énumérés. Le poéte y traduit en général τὰ ἀρχοῦντα par quod satis est et τὰ παρόντα par quod adest. Cf. par ex. Sat. Il 6, 13; Carm. III 1, 25 ; III 16, 21-24 etc.

? Sat. I 1, 38-62 et 79-100; ces textes ont été comparés avec PLUT. De |

Tus div. 8 par SIESSHING: Η.; ; ils sont aristoniens ; cf. Carm. I 2, 1 sq.; III 16,

He Ts son he à ennemi i (Sat. [ 2, 19 a Est 71) comme * est !

l'ennemi de tous (Sat. I 1, 84); son mal est une sorte de maladie (Epist. I 2 41-51); il désire surtout tromper autrui (Epist. I 16, 61).

* Sat. 1 2, 28-50; 115-133 (textes qu'USENER rapproche à tort de fragments épicuriens : cf. PLUT. De Curios. 9); Sat. 1 4, 112-117; Carr. MI 6, 17-28 et III 24, 19-24 ; cf. th. 32 et ses corollaires.

5 Sat. Il 6, 8-9 ; Carm. 1 31, 3 sq. ; III 29, 57-60 (th. 78 ; 78 5).

9 Sat. I 1, 1-23; Sat. I 1, 108-115; Epist. 1.1, 88; 1 3, 27 (th. 80).

* Sat. I 1, 108-115 ; Epist. I 2, 57 (cf. PLUT. De tranq. an. 3).

8 Sat. | 2, 76 ; Epist. 1 14, 12: th. 74-et 83a.

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en particulier, ne servent. en rien à ceux qui méprisent les lecons de la sagesse !. Il faut renoncer à interroger sur ses souffrances aussi bien les philosophes dogmatiques ? que les oracles des faux prophétes?; le seul moyen de guérison est d'apprendre à connaitre exactement son mal :

Denique te ipsum concute, num qtia tibi vitiorum inseverit olim natura aut etiam consuetudo mala *.

Comme son contemporain, le philosophe Sextius, et autant sous l'influence diatribique que sous celle des conseils paternels, Horace use quotidiennement de l'examen de conscience :

Neque enim, cum lectulus aut me

porticus excepit, desum mihi : « Rectius hoc est ;

hoc faciens vivam melius...» Haec ego mecum

compressis agito labris *.

Quand la maladie aura été exactement déterminée, c'est l'exercice de l'énergie qui aménera le salut *.

Horace, reconnaissons-le, est rarement ascète ; il s'emporte

fréquemment contre l'exagération de l'austérité", et si l'on.

trouve dans son œuvre bien des affirmations qui semblent con- ..

traires à son humeur, elles n'apparaissent guére que dans le voisinage de comparaisons traditionnellement diatribiques 8,

Ces imitations de nature littéraire ont fait l'objet d'un grand nombre d'études?; nous nous contenterons de rappeler ici les plus fréquents des procédés formels qu'Horace emprunte aux écrits de philosophie populaire. — .

!. Carm. 1 16,1921 ΠΕ 1,37; Epist. 11; 45 ; cE GIESECKE, po 80

? Comme Bion (cf. HEINZE, p. 30) Horace attaque surtout les Stoiciens (Sat. 1 3, 96, 124 et 133; Epode 8, 15 sq. ; Epist. 1 1, 106-108) et les Pythagoriciens (Sat. II 6, 63).

? Sat. II 5, 59 sq. ; cf. th. 94.

* Sat. 1 3, 34; 16, 65-70; I 4, 129-131 ; Epist. I 1. 32-42.

? Sat. 1 4, 133-137 : th. 50 et ses corollaires. Cf. plus haut p. 136, note 2.

^ Epist. | 2, 35-37 (aristonisme décelé par KIESSLING-H.; cf. Gnom. vat. 123)..CT.. Epist..1 13:00.

P BDISUT2 74.

* Comparaisons militaires: Sat.ll 2, 111 ; Epist. I 1, 60; I 16, 67 sq.; comparaison avec les athlétes: Epist. 1 1, 50 sq. ; ad Pisones, 412 sq. ; comparaison des joies de l'ascétisme avec celles que donne un appétit aiguisé par le sport: Sat. I 2, 14-38 ; th. 52 d.

? Je me contente de renvoyer ici au travail de WEBER (De Senecae genere dicendi Bioneo, p. 8 sq.).

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Le monde des animaux apparaît souvent dans son œuvre, soit pour fournir un exemple à suivre ! (c'est l'emploi proprement cynique), soit pour symboliser une passion déchainée?. Les images auxquelles recourt, en général, le poéte, quand il s'agit de résumer une loi morale, sont justement celles que nous avons reconnues pour les plus habituelles de la diatribe, par exemple celles qui sont empruntées à la vie des navigateurs?; d'autres sont répétées moins souvent chez Horace, mais sont tout aussi caractéristiques : conformément à la tradition constante, le poéte assimile les vices à des maladies‘, en particulier l'avidité à l'hydropisie; ce trait a permis de déceler depuis longtemps une imitation d'Ariston ὅ.

Certaines comparaisons sont des traits plus exceptionnels de la diatribe et fournissent par cela méme la preuve d'une connaissance approfondie de cette littérature : signalons, entre autres, l'assimilation des expériences pédagogiques aux procédés de l'agriculture *.

Horace ne se borne pas à reprendre les expressions insépa-

rables des pensées qu'il emprunte; il se sert également des “"

procédés avant tout littéraires des écrivains de tendance cynique : il aime à interrompre une description volontairement vulgaire en lançant brusquement un vers plaisamment emphatique τ: c'est un souvenif des parodies épiques et tragiques dont nous avons signalé l'emploi dans les diatribes grecques. Il use aussi de l'exégése morale des mythes homériques 5; les personnifications des passions ou des vertus humaines apparaissent ainsi dans

! Sat. I 1, 33 (la fourmi) ; Epode 7, 11 (les loups) etc.

? Carm. M 10, 1-4; 21-24 ; Epist. 11, 45 et 92-93; Epist. Il 1, 114 ; II 2, 199: th. 45 b.

* Epist. 11, 33; 12, 34-53, 18, 8-11 ; II 1, 115 sq. ; cf. th. 74 5.

? Carm. ll 2, 13-16; Epist. I 2, 33 sq. ; II 2, 146-148; cf. Gnomol. vatic. 1235 TÉLES, p; 39, 3

? Sat. 1 3, 35 sq; cf. ARISTON, ap. STOB. //. II 31, 83, éd. Wachsmuth, D: 215.

* Sat. 1 1, 100: Divisit medium fortissima Tyndaridarum ; Sat. | 5, 53 sq. Cf. II 5 dont le début et la fin sont des parodies homériques ; etc.

* Tantale: Sat. I 1, 68 sq. (cf. la note du th. 78); Danaé: Carm. III 16 (cf. la note du th. 20 /) ; dans la 2"e épitre du livre I, on trouve : Agamemnon

et Achille (v. 12), Ulysse (18) ; les Sirénes et Circé (23-26) ; les prétendants de Pénélope (28); etc.

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certaines Satires et certaines Epitres, sous la forme où la tradition hellénique populaire les avait fixées. Horace a revendiqué . le droit! d'utiliser aprés tant d'autres les ressources du genre δπουδογέλοιον: on voit, dans quelques-uns de ses écrits pedestres, des-fables ésopiques ? et des caricatures satiriques ?. Le poete pousse l'imitation des moralistes populaires jusqu'à la reproduction textuelle de leurs expressions et de leurs jeux de mots habituels “. |

Il serait fastidieux d'insister davantage: la preuve est faite qu'Horace a lu des œuvres nombreuses de Bion, d'Ariston, de Ménippe et que, séduit par la hardiesse du style et de la pensée, il a voulu faire passer dans les lettres latines ce qui l'avait surtout charmé ὅ,

Il élimine absolument tout dogmatisme intransigeant: des interminables démonstrations sur la non-valeur des biens vulgaires, il ne retient rien, sinon que la richesse ne donne pas le bonheur; tous les thèmes négatifs sur la gloire, la puissance, la force, la santé, la patrie et la famille sont sciemment négligés, de méme que les réhabilitations de la servitude, de l'exil *, de la vieillesse et de la mort. Ces paradoxes, qui forment une partie essentielle de la diatribe, heurtaient la raison équilibrée, le bon sens romain du poéte; il supprime aussi de la caractéristique du sage la rudesse du langage, le devoir de surveillance morale et d'activité propagandiste ; ces obligations-là étaient incompatibles avec le caractère et la vie du petit propriétaire de Tibur. Si loin qu'il pousse ses apologies de la frugalité, toujours la raison modère ses élans:

Sordidus a tenui victu distabat, Ofello iudice. Nam frustra vitium vitaveris illud, si te alio pravum detorseris *.

Le poéte s'empare d'une belle image de la diatribe, celle du marin qui sait adapter aux vents sa voilure. Télés avait. écrit

1 Sat. 1 1, 24-26 ; cf. THÉMISTIUS, Rhein. Mus. 27, p. f ? Sat, Il 6, 19-117 ; Epist. I 1, 73-75, etc.

? Sat. 1 1, 64; 1I 5, 84; Epis. II 2, 128.

* Epist. I 1, 19; Sat. II 2, 99, etc.

? Horace connait tant les chries diatribiques qu'il attribue des anecdotes cyniques à des personnages étrangers à la secte, par exemple à Démocrite : Epist. 1 1, 194 sq. ; cf. DION, or. 9, 1.

* [I dit seulement que l'exil ne l'empécherait. pas d'écrire (5411 1, 57).

Sac 27:03:59.

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aprés Bion : ᾿Ιὐχποιεῖ, χρῆσχι᾽ οὐχ ἐχποιεῖ, πχῦσχι !, c'est-à-dire : profite du bon vent; mais ne bouge pas si le vent est contraire. Horace renforce poétiquement l'antithése et modifie profondément la lecon morale: le conseil d'adaptation aux circonstances devient celui d'une recherche énergique de l'équilibre moral: sois prudent quand le vent est bon; lutte avec ardeur s'il s'oppose à

ta marche:

Rebus angustis animosus atque fortis appare, sapienter idem contrahes vento nimium securndo turgida vela *.

Cet exemple peut résumer l'attitude complexe d'Horace à l'égard de la philosophie populaire: il en subit l'influence, mais il réagit; de là des contradictions et des nuances qu'il est trés important pour nous de noter.

Les prédicateurs du genre de Crispinus avaient à Rome, au temps d'Horace, une indéniable autorité; les circonstances, nous l'avons vu, leur étaient exceptionnellement favorables ; ils étaient comme les porte-parole de la foule en quéte d'un renouveau moral.

Ce courant est si puissant qu'il entraine parfois Horace ; le poète se préoccupe avec ses amis d'austéres questions d'éthique ὃ; il observe avec angoisse la décadence des mœurs et désespère du progrès:

Aetas parentum peior avis tulit HOS nequiores, mox daturos progeniem vitiosiorem *.

C'est dans ces dispositions qu'il accepte de chanter, comme un poéte cynique, la misére, ses privations et son orgueil :

Licet sub paupere tecto reges et regum vita praecurrere amicos ὃ.

1 TÉLÉS, p.:53, 16.

*-Carm. II 10, 21-24. On peut voir dans l'épode 2 une déformation analogue d'un théme diatribique : Horace y chante l'heureuse simplicité de la vie champétre, mais les derniers vers éclairent inopinément le sens du poéme ;cette apologie de la campagne était prononcée par un financier ; il s'agit donc d'une satire de la μεμψιμοιρία hypocrite des citadins.

? Sat. II 6, 72; Horace va jusqu'à condamner l'art au profit de la morale, comme les cyniques l'avaient fait (th. 8) : Epist. Il 2, 143.

^ Carm. WI 6, 46-48.

V Epist. I:10,-32.

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I s'applique alors à lui-même les lecons de la diatribe et s'encourage au renoncement définitif :

Lusisti satis, edisti satis atque bibisti ; tempus abire tibi est!.

Mais cet entrainement n'est jamais que de courte durée : le ridicule des prédicateurs de carrefours, leur maladresse d'attitude et d'expression, l'outrance voulue et le mauvais goüt de leur enseignement frappaient l'imagination du vulgaire mais devaient déplaire au raffiné, à l'ami de Mécéne, et l'écarter.

L'esprit de Bion et de ses premiers disciples avait attiré le lecteur attentif de Lucilius vers la morale diatribique; la platitude écœurante de leurs lointains sectateurs romains l'en détourna; certaines raisons personnelles, des attaques irréfléchies et inspirées par la plus basse envie, semblent avoir aussi agi sur le poéte, révolté contre le Sfertinium acumen. Les précheurs de la populace reprochaient sans doute à leur inconstant allié ses relations avec les grands. La réplique fut mordante et rude: un certain Aufidienus, faux Cynique malpropre, servit de cible au satirique ? qui affirma hautement la possibilité d'étre moralement indépendant tout en restant l'ami de ses puissants protecteurs?; retournant les róles en une vigoureuse offensive, il fit un paralléle cinglant entre le Cynique et l'Hédoniste : Diogene est obligé de vivre dans la pauvreté, de se vêtir de haillons et de fuir toutes les tentations pour rester vertueux *; il est comme le bouffon du public qu'il endoctrine. Aristippe est libre dans l'opulence comme dans l'indigence ;il sait S'accommoder de toute condition ^, se trouve à sa place partout et ne dépend que de lui-méme. Il dit à son adversaire : |

Scurror ego ipse mihi, populo tu !

D'un cóté l'hypocrisie et le cabotinage; de l'autre le vrai courage et la vraie vertu.

Cette violente réaction explique les. infidélités momentanées d'Horace à son idéal de morale austère, ainsi que le développe-

1 Epist. M 2, 214-216 (cf. LUCRÈCE, III 956 sq. et HORACE, Sat. 1 1, 119). ? Sat. II 2, 55-61.

* Epist. 1 17 et 18.

* Epist, V iT, 25-32. | js * Epist. 1 17, 23. bx one e EY * Epist. 117, 19. RN UN ENT τ Egist; 11, 38. cane :

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ment inattendu qu'ont pris chez lui certains thèmes lyriques sur le vin et la bonne chère ! ; Horace se contente parfois de montrer. que les vicieux se font à eux-mémes le plus grand tort ; il cesse alors de moraliser et se complait, observateur perspicace et détaché, en de fines analyses psychologiques.dont il pourra tirer profit autant que ses lecteurs.

Cependant le fin critique porte aussi ses jugements sur luiméme: il éprouve la honte de sa double nature et s'adresse de sincères reproches :

Rides : quid? mea cum pugnat sententia secum, quod petiit spernit, repetit quod nuper ornisit, æestuat et vitae disconvenit ordine "...:

Il n'y a pas de période diatribique dans la vie d'Horace; tout au plus peut-on dire qu'il s’est rapproché des philosophes popu- : laires au cours de la rédaction des Satires et que la composition du premier livre des Epitres accuse au contraire un éloignement de plus en plus grand; Horace a lu Bion pendant son séjour en Gréce ; il s'en est souvenu, tandis qu'il se préparait vers l'an 36 à publier ses premiers Sermones ?; c'est sa polémique avec les moralisateurs populaires qui l'en a détourné peu avant la publication des Epitres en l'an 20'; pendant cette longue période de production, les préoccupations d'Horace sont, nous l'avons vu, d'ordre surtout littéraire et l'action de la philosophie ascétique sur sa pensée ne put être qu'intermittente. Il y avait un trop grand antagonisme entre le tempérament d'Horace et celui des autres sectateurs du stoicisme populaire, pour qu'il püt en étre autrement: différents par l'éducation et le milieu social, ils ont combattu par instants le méme combat; mais le génie du grand poéte ne pouvait se plier à aucune discipline et son orgueil de créateur

! On les trouve méme dans les Epitres ; cf. Epist. 1 5, 12-20,

* Epist. 1 1, 97 ; cf. sur les contradictions qu'Horace se reproche: Fpist. 18,.1151.15,42.

* La dernière en date de ces Satires, celle par laquelle s'ouvre le livre I,

les traces de l'influence d'Ariston sur Horace. Il dut alors chercher dans la lecture de cet auteur comme un filon nouveau de la mine qu'il avait précédemment exploitée en imitant Bion. Cf. à ce propos WENDLAND, Hellenistisch- Rómische Kultur, p. 42 sq. et HEINZE, Ariston, p. 519 sq.

refusait de se compromettre dans une telle promiscuité. Horace est un indépendant ; cette qualification le définit presque entièrement. Cet indépendant adopta occasionnellement des doctrines , qui le captivaient parce qu'il y voyait un remède approprié aux ) circonstances; il les représenta quelque temps ; il les adapta à | ses idées et aux résultats de ses expériences personnelles ; puis il . combattit avec aigreur leurs exagérations en opposant les doctrines les unes aux autres :

Condo et compono quae mox depromere possim :

ac ne forte roges quo me duce, quo lare tuter !...

On ne s'expliquerait pas entiérement cette attitude, si l'on omettait de tenir compte des soucis politiques de cette époque. Dés l'an 46, Horace subit par l'intermédiaire de Mécéne comme le contre-coup de l'action régénératrice d'Auguste; c'est le . moment oü s'élabore le plan de réformes du futur empereur : la mobilisation de la littérature est envisagée. Horace comprend alors que, loin de déplaire, certaines hardiesses seraient accueillies avec joie; il n'y pas lieu de supposer ici qu'un mot d'ordre donné par Mécène ait été reçu avec déférence par le poéte; il ne peut étre question que d'un acte de fine intelligence de ce qui était tacitement souhaité. Fallait-il laisser des prédicateurs balourds abimer l'instrument délicat tombé entre leurs doigts inhabiles? — Tout en marquant nettement la distance qui le séparait d'eux, le poéte ne pouvait-il pas employer les ressources d'une littérature encore mal connue, parce que mal utilisée £

Pendant quelques années, la pensée morale du poète s'égare rarement en dehors du domaine de la déontologie individuelle; mais, aprés ses premières publications, il se sentit assez d'autorité pour intervenir publiquement aux côtés de ses protecteurs. Ceux-ci, aprés Actium, peuvent agir: Horace commence son troisiéme livre d'Odes par un appel à une vie nouvelle : « Renoncons pour toujours, dit-il, au débordement des passions affreuses qui ont déshonoré Rome pendant les guerres civiles et revenons à la simplicité vertueuse qui fit la gloire de la cité dans les temps révolus!» Pour expliquer d'avance la législation inattendue d'Au-

sr

( Epist. ΕἼ, 12 sq) ecle

guste, il se fait le porte-parole de l'opinion et réclame du princeps des mesures énergiques de réaction morale . O quisquis volet impias caedis et rabiem tollere civicam, si quaeret « pater urbium ».

subscribi statuis, indomitam audeat refrenare licentiam !.

Auguste réussira-t-il sans lutte dans son entreprise hasardeuse € Horace en doute; il faudra imposer par la force le respect des lois nécessaires :

Quid tristes querimoniae, si non supplicio culpa reciditur 2 quid leges sine moribus vanae proficiunt... ? ?

On connait, en effet, le premier échec de cette réformation, en l'an 27?; une dizaine d'années plus tard* les Zeges luliæ (de adulteris coercendis et de pudicitia, de maritandis ordinibus ?), sur lesquelles nous aurons à revenir, entrérent en vigueur. Horace y avait fait immédiatement une discréte allusion dans le Carmen seeculare*; il revient à plusieurs reprises dans les années suivantes sur le succés, d'ailleurs trés relatif, de cet effort moralisateur :

ordinem.

rectum evaganti frena licentiae iniecit, emovitque culpas et veteres revocavit artes *.

Devenu poéte officiel, il se devait de célébrer une victoire à laquelle il avait lui aussi travaillé; mais, comme nous l'avons vu, il s'écarta alors peu à peu de la tradition populaire qui lui avait naguère fourni quelques armes dans le bon combat. Il n'importe. Horace pouvait, sans inconvénient pour le courant diatribique, renier quelques-unes de ses origines intellectuelles : il avait mal-

! Carm. MI 24, 25 sq. Ce poéme est de l'an 28.

? [bid. v. 33 sq.

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