HORACE
Innombrables sont les travaux! oü furent déjà étudiés les rapports d'Horace et de la diatribe. Toute nouvelle démonstration serait superflue; pour être complète, elle prendrait d'ailleurs des proportions incompatibles avec le plan de cet ouvrage; nous voulons nous borner à préciser par quelques exemples le caractère de cette dépendance et le rôle joué par le protégé de Mécène dans l'évolution dont nous faisons l'histoire. :
Une remarque préalable s'impose: il s'agit ici du premier grand auteur romain chez qui l'influence diatribique ait été percue et prouvée ; il la signalait d'ailleurs lui-même par le vers fameux où il nous parle du lecteur qui, dans ses œuvres, préfère les Satires: ille BIONEIS SERMONIBUS et sale nigro (Epist. W 2, 60) 5,
En choisissant le terme de Sermones comme titre de ses premières productions poétiques, Horace ne faisait que traduire le mot διατριβή ; il marquait clairement aussi la différence entre ses publications et les autres safurae ; il ne songe point, en effet, à se faire le continuateur de Varron et à écrire des. Ménippées ?: leur fantaisie désordonnée heurtait son goût classique éduqué par la Grèce; il se rattache plutôt à Lucilius dont la composition est sans doute fort libre, mais qui n'en avait pas moins montré
' En particulier FRIETSCHE, Menipp und Horaz, Güstrow, 1871; HEINZE,
De Horatio Bionis imitatore, Bonn, 1889; HEINZE, Ariston von Chios bei
Plutarch und Horaz, Rhein. Mus. 45, p. 497; WEBER, De Senecae genere dicendi Bioneo, Marburg, 1895 ; PHILIPPSON, Horaz Verhältniss zur Philoso-
phie, Festschrift Magdeburg, 1911. Cette thèse a été vainement combattue par -
ROWE, Diss. Halle 1888 ; HIRZEL, Der Dialog ; LEJAY, Satires d'Horace, Introd. PCT
* On sait que les Anciens rapprochaient déjà Horace et Bion au point d'attribuer au père du premier la profession de-Sa/samentarius parce que le père du second avait été “ταριχέμπορος (DIOG. L. IV 46); cf. SUET. Vita Horat. KIESSLING-HEINZE (Epist. p. 253) interprétent ingénieusement sa/e nigro non seulement comme une allusion à la vivacité des satires mais aussi comme un rappel de la personnalité de Bion. :
? [I n'y a pas lieu de voir dans l'ignorance qu'affecte Horace à l'égard de Varron une preuve d'esprit monarchiste (thèse de FRIETSCHE) ; l'opposition de ces auteurs est d'ordre littéraire. Ce n'est guére que dans la 3"* satire du livre II qu'on pourrait trouver des analogies avec les Ménippées varronniennes (cf. par ex. v. 130 et fr. 146 de Varron ; voir VAHLEN. Sat. Men. p. 184). Cette satire, nous l'avons vu plus haut, doit étre, pour diverses raisons, considérée comme une exception.
que l'hexamétre continu était le moyen d'expression le mieux approprié à la satire ; il pourra se constituer par là une province à sa mesure. |
Comme Lucilius l'avait fait, Horace imite Bion ; mais rares sont dans son ceuvre les textes exclusivement diatribiques; on en citerait une douzaine! oü cette influence se manifeste d'une maniére continue : c'est une fraction infime de l'eeuvre du poéte. En général les traits diatribiques sont disséminés et les thémes sont déformés ou n'apparaissent qu'en éclairs et par allusions. Horace fut sans doute un des meilleurs connaisseurs qu'il y eût de la littérature philosophique populaire; cependant, s'il s'est
assimilé toutes ses richesses, il se refuse en général à les utiliser :
sans y imprimer la marque de sa personnalité et sans réserver . ..
sa pleine indépendance de doctrine ?.
Ménippe se dévoile clairement dans la 5me satire du IIme livre, autant dans le mouvement d'ensemble? que dans le détail verbal #; ailleurs on distingue Bion, Ariston ou d'autres diatribistes postérieurs. Parfois le trait significatif a déjà été utilisé en latin par Lucilius ? ou par Lucréce*; souvent, pour parvenir à Horace, il a passé par l'hédonisme d'Aristippe 1.
Bref si l'on cherche à déterminer la position du poète-philosophe à l'égard de la littérature diatribique, il ne faut pas perdre de vue les limites assez étroites oü ont pu s'exercer les influences
Eu Eb ED A2 AO: Carr. 112; 1b15:-I1E-182:1024 ; Epist. F1 ἣ
12;16; 110; cf. notre chap. VI sur les sat. II 3 et II 7.
* Cf. Epist. 1 1, 15: Quo me cumque rapit tempestas deferor hospes.
? C'est une ADI Nekyia que le dialogue d'Ulysse et de Tirésias (cf. DioG. L. VI 101); les captateurs de testaments avaient été attaqués par Ménippe.
* Cf. v. 25 et LUCIEN, 77m. 22. Les satires ll 4 et II 8 sur les repas paraissent inspirées par le Symposion de Ménippe. Le passage fameux quid causae est merito quin luppiter ambas — iratus buccas inflet (Sat. | 1, 20) est nettement ménippique : LUC. /caromen. 25, ἀπέπεμπεν ἀποφυσῶν xáro. Un trait contre les empoisonneurs parricides semble emprunté au méme auteur (cf. Saft. II 1, 96 et LUCIEN, Dia/. mort. 27, 7).
* Cf. Sat. I, 1, 45-46 et LuCIL. 555 ; Sat. I 1, 62 et LUCIL. 1120, etc.
ὁ Sat. ΕἼ, 118 sq.; cf. plus haut, p. 111 sq.; la morale lucrétienne a eu sur Horace une action puissante ; le contact personnel du poéte avec des Epicuriens de haute valeur comme ^Philodéme, Virgile et Varius a fortifié cette influence qu'on remarque surtout dans le premier livre des Satires et dans les Odes.
' Stoicisme populaire et hédonisme primitif, tels sont les deux póles entre lesquels oscille l'auteur du premier livre des Epitres.
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subies par un génie aussi original. La morale populaire n’est qu'un des nombreux éléments ! amalgamés avec art dans cette œuvre considérable; cet élément a méme été souvent transformé avant d'y trouver sa place. Qualitativement il y a aussi des restrictions à faire. Ce n'est pas à l'ensemble de la doctrine diatribique que le lecteur de Bion fait des emprunts ; il y a choisi une vingtaine de thémes qui s'accordent avec son humeur, confirment les expériences qu'il a faites ou se e-pretene à certains développements lyriques. |
Aprés les avoir énumérés, il sera instructif d'examiner ce qu'Horace a volontairement négligé dans la philosophie populaire.
Le but de l'effort moral, c'est l'indépendance à l'égard des vicissitudes de la destinée. Horace, qui s'est à plusieurs reprises moqué du dogme stoicien de la royauté du sage, exprime sans aucune ironie une affirmation bien voisine:
Virtus repulsae nescia sordidae — intaminatis fulget honoribus *.
Le sage est un étre d'exception? dont l'énergie est « dressée» contre la fortune: Ar qui Fortunae te responsare superbae — liberum et erectum praesens hortatur et aptat*. Pour atteindre ce sommet moral, l'homme doit mépriser les /a/sae voces de l'opinion vulgaire?; il doit surtout dédaigner les faveurs de la plébe ignorante et les honneurs qu'elle peut conférer aujourd'hui et arracher demain *: tous sont aussi illusoires que les privilèges dus à la naissance *. | *
LE a
τ Οη Δ cependant exagéré l'importance du péripatétisme dans l'œuvre
d'Horace; sila théorie de la mediocritas est bien celle de la μεσότης « "des disciples. d' Aristote, par contre le modus in rebus (Sat. I, 1, 106 ; epist. 1 7, 98) CESR au Méroon ἄριστον de Cléobule (cf. . GERHARD, Phoinix, | p:.269, n. 6). "Carm. IN 2, 114 et 1,23, 581: "1.2; 9-24 ; 112 sq. : Carm. MI 3, 6-8. | ? Sat. 1 3, 68-69: Nam vitiis nemo sine nascitur; optimus ille est qui minimis urgetur.
* Epist. 1 1, 68 sq. ; cf. sat. Il 2, 136; II 7, 88 ; epist. 1 68. C'est la mort qui peut, comme dernier recours, assurer la liberté du sage: Epist. 1 16, 73-79 (th. 43 a); KIESSLING-HEINZE montrent le paralélisme de ce passage et de PLUTARQUE, De tranq. an. 18.
* Carm. M 2, 17-20 : th. 13. Horace reconnait cependant quelque valeur au jugement des autres, à cette /arma, quae carmine gratior aurem — occupet humanam, (Sat. ll 2, 94); GERHARD a montré (Phoinix, p. 87) que c'était là l'opinion d'Antisthéne. ;
$ Sat. 16, 15.59. ; 24-26; Epist. 1-16, 39 : qui; dedit. hoc hodiel Cras st volet auferet. ἡ
* Sat. T 6, 9'sq.
AE
Horace, dans les Satires, déclare que l’homme doit considérer la nature comme la norme de ses besoins et de ses désirs. Dans les vers fameux
Milia frumenti tua triverit area centum :
non tuus hoc capiet venter plus ac meus...
.. vel dic quid referat intra
naturae fines viventi, iugera centum arn
mille aret!, on aurait tort de voir une conception épicurienne ; tout le développement est diatribique d'expression et de pensée.
Le poéte conseille à plusieurs reprises de revenir à la simplicité des sociétés primitives ? et cite en exemple non seulement les premiers Romains?, mais encore les peuples barbares et méme les animaux‘. On peut trouver dans les vers de cet « épicurien » la condamnation de toutes les sortes de luxe. A prendre au sérieux le régime alimentaire qu'il vante, on le tiendrait pour un adepte du végétarianisme cynique, qui apprend à se contenter de λάχανχ χαὶ θέρμοι C AA YEA ΗΝ
Me pascunt olivae, me cichorea levesque malvae ὃ...
Horace se moque des gourmands raffinés ὁ et de ceux qui ne veulent boire que dans des coupes de grand prix ‘; il montre la vanité de toute élégance dans la mise; il a horreur des vétements de pourpre ? et des parures d'or ou de pierres fines *. Comme s'il avait été influencé par Davus-Crispinus, qui lui reprochait son goût exagéré pour la peinture 1°, Horace condamne dans les Epitres les collectionneurs :
/ nunc, argentum et marmor vetus aeraque et artes suspice 3",
- Sat. 1 1, 45-51; cf. Epist. 1 10, 19 sq. et 26 sq.; HEINZE juge ces vers
diatribiques.
TRE Sr IT 2, 92 sq. (th. 29 et 33).
.. * Carm. ll 15, 10 sq. (th. 30 a) où il fait allusion à Romulus et à Caton Intonsus.
* Cf. Carm. MI 24, 9-24 (th. 14) et Epod. 7, 11 sq. ; Sat. 1 1, 33 (th. 30 aj.
δ Carm. 1 31, 15 sq. (th. 31 et 52 c); cf. Sat. 16,115: me ad porri et ciceris refero laganique catinum, et Epist. M 1, 123. ed
$ Sat. I2, 70-73 et Sat. 1 2, 116 (cf. TÉLÈS. p. 7, 10). Ἔ ἜΜΕΝ 2. 114: num tibi cum fauces urit sitis aurea quaeris pocula? th. :
* Sat. I 2, 99 (th. 39) ; Carm. II 18, 7 sq. ; Ill 1, 42; Epist. 1 10, 26.
? Carm. MI 24, 47 sq. ; Epist. 16, 18 (th. 39 a).
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C'est cependant surtout le luxe insensé des constructions qui l'a impressionné τ; la prétention d'édifier des villas sur pilotis lui apparait comme un symbole de la révolte humaine contre la nature *.
Ces sont là des thémes diatribiques bien connus, mais ὙΠ: qués à | la satire d’excès contemporains : le poéte ne fait pas un moindre usage des principes généraux sur lesquels se fondent ces critiques. La richesse, dit-il, n'est qu'un prét de la destinée et ne doit donc jamais étre considérée comme un véritable bien?; elle ne peut, en effet, délivrer ceux qui la possédent des craintes et des désirs qui empoisonnent tant d'existences humaines.
Naturam mutare pecunia nescit *.
Horace en vient méme à reconnaitre que la richesse peut faire le malheur de certains hommes qu'elle asservit : Crescentein sequitur cura pecuniam maiorumque fames ?.
Réciproquement, la pauvreté n'est jamais en elle-même un male*. En dépit de ces affirmations, Horace ne pousse pas l'ascétisme jusqu'au renoncement : la sagesse consiste pour lui, comme pour les diatribistes hédonistes, à savoir uti compositis"; celui. qui ignore cet art est semblable à l'esclave qui transporte du. pain et ne le mange pas*. fid p Craintes et désirs, répéte-t-il sans se lasser aprés les Epicuriens et les philosophes Populatths, voilà ce qui enléve toute valeur aux biens matériels : - Cæmentis licet occupes
terrenum omne tuis et mare publicum...
non animum meti... expedies ?.
L Carrá. 1I 15, 1 sq.; 11-16, 11 $9: ; 11 48; 195; Epist 1 10, 49. 0D) 2 Carr: 119, 17222 AA 7933-97; j ? Sat. IIl 2, 129-133 (où LEJAY voit à tort une imitation de Lucilius) ; cf. Saf. II 8, 61 ; Carm. 1 34, 14 sq.
* Epist. 112, 40 (cT TELES; ρ 90. D); oL Carm. MET, 9r. * Carr. lll 16, 17 sq. ; cf. Epist. 1 10, 47; la richesse est opposée à la vertu dans les débats auxquels Horace se livre avec ses amis : Sat. II 6, 73 sq.
Ceux qui s'enrichissent par un mariage deviennent esclaves: Carm. lll 24, 19, etc.