CHAPITRE IX
LA LITTÉRATURE AUGUSTIENNE
Il nous faut parcourir maintenant les étapes de la littérature
officielle, pour nous rendre compte de l'influence diatribique pendant le régne d'Auguste : il ne s'agit plus pour nous d'étudier, comme avec Horace ou les Sextiens, les résultats d'un contact direct avec la philosophie populaire grecque. Les Romains convertis ont converti d'autres Romains : c'est d'une dépendance indirecte qu'il va surtout étre question. |
En outre la politique d'Auguste, qui n'est sans doute que trés faiblement inspirée par la philosophie dont nous faisons l'histoire, concourt à en accroitre considérablement les effets; il nous faut donc, avant d'examiner les ceuvres des écrivains célébres du régne, déterminer le rôle que joua le princeps lui-même dans l'évolution qui nous occupe.
Nous avons rappelé plus haut! dans quelles circonstances sociales et morales Auguste avait pris le pouvoir. La désagrégation de la famille avait en partie provoqué la réaction des prédicateurs populaires; elle détermina aussi l'intervention gouvernementale. D'autre part, un profond trouble financier avait été la conséquence des guerres civiles; les campagnes étaient désertées; le pouvoir n'avait plus la süre disposition de ses moyens d'action, car le mécontentement se manifestait par des émeutes, dés que surgissait le danger d'une nouvelle guerre. Octave comprit la nécessité d'une rénovation de l'autorité, basée sur la restauration des traditions romaines? dans l'Etat, dans le culte et dans la famille.
Il est inutile de scruter longtemps les faits pour se convaincre que les considérations politiques sont les seules qui furent décisives dans son esprit: la philosophie et Ia littérature n'étaient pour lui que des 7;zstrumenta regni, mais il se rendait compte qu'il devait agir simultanément, par des moyens directs et
indirects, sur l'opinion publique et sur les moeurs. Le retour
! Cf. p. 126 sq.
? Monum. Ancyr. lat. W 8: Legibus novis latis exempla maiorum exolescentia iam ex nostro usu revocavi et ipse multarum rerum exempla imitanda posteris tradidi.
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au passé, la réaction intégrale est à la base de tout l'édifice qu'il veut élever. Il s'appuie donc sur les éléments les plus traditionalistes de la population, sur les sénatoriaux, et vise en premier lieu à les favoriser de toute manière en leur rendant leur prestige politique, moral et religieux. Le devoir essentiel de ces privilégiés sera de faire souche pour redonner à Rome un sang plus pur : tel est le but des lois matrimoniales d'Auguste !. Certaines considérations militaires et fiscales ont également joué un róle important dans leur préparation.
Personnellement le prince n'avait guère donné l'exemple des vertus qu'il voulait imposer ?; chacun sentait qu'il ne préchait que par raison d'Etat et voyait le divorce entre sa vie privée et son attitude publique. Ce n'est pas qu'Auguste, par ses publications, n'ait pas essayé de donner le change. En philosophie politique et morale, il s’abrite derrière l'autorité de Cicéron dont les doctrines conservatrices lui conviennent. Le stoicisme mitigé d'Athenodorus et d'Areius Didymus l'inspire sans doute quand, à la maniére des προτρεπτιχοὶ λόγοι de Posidonius? plus probablement qu'en imitant ceux d'Antisthéne, il écrit des Æortationes ad philosophiam * et fait envoyer à tous les magistrats de province des recueils de sentences morales choisies dans les vieux auteurs.
Il ne peut être question de refaire ici l'histoire complète de la LÉGISLATION MORALE D'AUGUSTE:. Je dois seulement en noter l'inspiration et les conséquences.
L'initiateur n'omet point de citer ses glorieux précurseurs ; c'est en particulier de Q. Metellus Macedonicus qu'il se réclame, pour bien affirmer que cette politique n'a de nouveau que l'apparence; il refuse à plusieurs reprises les pouvoirs exceptionnels qu'on lui offrait pour faciliter sa tâche : il voulait rester dans la
'* Cf. GARDTHAUSEN, Augustus und seine Zeit, W 865 sq.; JOERS, Die Ehegesetze des Augustus (Festschrift f. Mommsen, 1); BoucHÉ-LECLERQ, Les lois démographiques d'Auguste, Revue historique, 1895, p. 241 sq. ; WENDLAND, Die Hellen.-Róm. Kult. p. 89.
? MACROBE II 4, 25 et DIO CASSIUS 54, 16.
* Cf. HIRZEL, Der Dialog, lI"* éd. II, p. 2, n. 1. DiELS, Doxogr. p. 83, émet - une hypothèse insoutenable sur l'influence de l’Aortensius de Cicéron.
* SUET. Aug. 85.
* Cf. HEINECCIUS, diss. Amsterdam, 1728; REIN, Privatrecht ; DESSAU, Gesch. der Rôüm. Kaiser | Berlin, 1924, etc.
$ SUET. Aug. 89 ; TITE-LIVE, Perioch. 59 ; AULU-GELLE, 1 6.
tradition pour la forme comme pour le fond 1. Ce fut donc en qualité de censeur qu'il entreprit de faire reviser, en 28 et 8 av. J.-C., les listes des sénateurs; il signale avec fierté ces revisions dans le Monument d'Ancyre?, mais il en passe deux autres sous silence (celles de 18 avant et de 4 aprés ].-C.), parce qu'elles coincidérent avec la promulgation des Zeges luliæ (de adulteris et de maritandis ordinibus) et qu'elles provoquérent évidemment un vif mécontentement dans les milieux lésés. Par ces revisions-là,
qui n'étaient pas le complément d'un recensement du peuple, il
rompait délibérément avec la tradition ?.
Une première tentative d'Octave échoua en 28 av. J.-C. ; elle suivait de trop prés l'établissement du princeps au pouvoir *. Dix ans plus tard il n'en fut plus de méme, et la Zex Julia de adulteris et de pudicitia fut adoptée. Son but est nettement défini ; ne quis posthac stuprum adulterium facito sciens dolo malo ». L'exposé des sanctions fixe dans quelles conditions un pére de famille ou un mari peut tuer la femme coupable et son complice 5. S'il est complaisant, l'époux trompé est punissable, et tout citoyen peut dénoncer les adultères 7; ceux-ci seront condamnés à la relésation et à la confiscation du tiers ou de la moitié de leur fortune. Les attentats à la pudeur, les crimes de la pédérastie en particulier (purit... etiam eos qui cum masculis inlandam libidinem exercere audent) subissent le méme chátiment*. Le droit au divorce enfin est restreint et soumis à certaines règles très
! Tel est le résultat d'une étude attentive des sources. Le monument
d'Ancyre est catégorique; Gr. lll 6: τῆς re συνχλήτου xai rov δήμου rov “Ῥωμαίων ὁμολογούντων, ἵνα ἐπιμελητῆς τῶν TE νόμων xal TOv τρόπων ἐπὶ τῇ μεγίστη ἐξουσίᾳ μόνος xetροτονηθῶι, ἀρχὴν οὐδεμίαν παρὰ τὰ πάτρια ἔθη δέδομένην ἀνεδεξάμην. DION CASSIUS (54, 10 et 30) et SuÉTONE (Aug. 27, 5) disent qu'Auguste fut chargé alors de la cura morum, mais ils se contredisent sur la durée de ce pouvoir; leur erreur est prouvée par le témoignage des écrivains contemporains de l'évé-
nement. HORACE (Carr. IV 5, 22; IV 15, 9-11 ; III 24, 28 sq.; epist. II 1, sq.) et
OviDE (Metam. 15, 832 sq. etc.) parlent d'un pouvoir de fait et non d'un titre. Quant à SÉNÈQUE (De benef. VI 32, 1), il dit que la loi sur les adultéres fut votée au forum; ce fut donc un p/ebiscitum présenté par Auguste comme tribun.
? Monum. Ancyr. lat. W 8; gr. IV 8.
? Cf. SuET 775. 42; Aug. 35 et 37; DIO Cass. 55, 13.
* PROP. Il 7, 1 ; HOR. Carm. ΠῚ 6, 17 ; TAC. Ann. ΠῚ 28.
5 Dig. 48, 5, 12. |
5 Dig. 48, 5, 23 et 25.
' Dig. 48, 5, 8-10.
8 [nstit. IV 18, 4.
strictes’. Cette loi, destinée à rétablir la considération morale que les hautes classes avaient perdue, offrait ce grave inconvénient de ne viser guére que les citoyens riches, qu'il était avantageux de dénoncer. La délation était officiellement encouragée.
En 4 aprés J.-C. fut promulguée la Zex Julia de maritandis ordinibus qui avait pour objet la réglementation du mariage; elle nous intéresse moins directement parce que ses rapports avec le mouvement d'origine diatribique sont moins étroits. Auguste y restreignait les droits des célibataires, veufs.et divorcés à recevoir des héritages?; les mariés sans enfants étaient punis de la méme manière; tous ceux qui n'accomplissaient pas leur devoir en fondant une famille étaient exclus des spectacles publics et des banquets *. Les sénateurs perdaient le droit d'épouser des affranchies; quant aux actrices et aux prostituées, elles ne pouvaient être que des concubines?. Par contre toutes les restrictions imposées par un testament ou par la volonté des parents à la liberté du mariage étaient interdites *.
De belles récompenses accordées à ceux qui se distinguaient par leurs vertus familiales faisaient contre-poids à ces punitions de l'égoiste célibat. Ce n'étaient pas seulement des places d'honneur qu'on réservait dans les lieux de spectacle aux péres de plusieurs enfants; chaque naissance bénissant leur foyer réduisait d'un an l'intervalle légal entre leurs différentes magistratures '; les mères de trois enfants avaient seules droit à la sto/a et pouvaient étre émancipées de toute tutelle.
L'application de ces mesures ne se fit pas sans une énergique résistance; on dut accorder des délais et une nouvelle loi devint bientôt nécessaire. La Zex Papia Poppæa de maritandis ordinibus? complétait certaines dispositions de la Zex /u//a sur le
ι Dig. 38, 11, 1.
* GAIUS, Il 111, 144, 286; ULP. XVII 1 et 3: DIO Cass. 54, 16; il fut interdit
de tourner la loi en se fiançant à des fillettes en bas-áge et en divorcant: DIO CASS. 54, 16; 56, 7; SUET. Aug. 34.
? Cod. Theod. VIII 16 et 17, 2-3; /ust. VIII 58, 1-2.
* DiO Cass. 54, 30.
5 Dio Cass. 54, 16; 56, 7 ; Dig. 23, 2, 44; ULP. 13, 1, 2. $ Dig. 35, 1, 63.
* ULP. in Dig. IV. 4, 2.
* TAC. Ann. II 25; détail piquant : les deux consuls Papius et Poppaeus, promulgateurs de la loi, n'avaient ni femme ni enfants.
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même sujet; si l’on renonça à faire une mise au point générale |
de la législation, on édicta de nouvelles restrictions des droits au divorce ! et l’on accorda des facilités financières à ceux que la misère empéchait de se marier ?
Il serait pour nous d'une bis uta dee plus grande de connaitre en détail la Zex sumptuaria? ; malheureusement il est impossible d'en préciser méme la date d'une facon certaine; il semble ressortir d'un texte de Dion (54, 16) qu'elle suivit de prés la /ex /ulra de maritandis ordinibus et qu'Auguste en fit précéder la promulsation d'un grand discours contre le luxe : Εἶπε δ᾽ οὖν τίνα χαὶ περὶ τὴς oT tog, X3. περὶ τοῦ ADTOU LOULOU, TOY τὸ ἐξόδων X3 "tjs σωφροσύνης αὐτῶν.
En ce qui concerne les vêtements, Auguste réclame surtout une réaction contre l’abandon des anciens usages. Les citoyens renoncent à porter la toge que les Romains d’autrefois ont ren-
due glorieuse : Etiam habitum pristinum reducere studuit ac
visa quondam pro contione puliatorum turba indignabundus et
clamitans : « En Romanos rerum dominos gentemque togatam!» negotium ædilibus dedit, ne quem posthac paterentur in foro circave nisi positis lacernis togatum consistere *. ll songea aussi à mettre des bornes aux prodigalités auxquelles se livraient à l'envi les riches dans les festins de noces et de retour de noces : Postrema lex lulia ad populum pervenit Caesare Augusto immperante qua profestis quidem diebus ducenti finiuntur, Kalendis, Idibus, Nonis, et aliis quibusdam festis trecenti, nuptiis autem et bk acs tis sestertii mille».
Sans doute cette réforme austére n'eut-elle pas le succés qu'espérait Auguste; on ne doit pas pourtant en exagérer l'inefficacité. Prés de trois siécles plus tard, un écrivain déclarait encore que les /eges luliæ étaient les /undamenta reipublicae. L'essentiel pour nous est qu'elles nous permettent de comprendre
! Cf. REIN, Privatrecht, p. 463 réfutant avec raison Heineccius, op. cit. p. 210.
? SUET. Aug. 34.
? SUET. Aug. 34; cf. FLORUS Il 34, 65: /n luxuriam fluens saeculum gravibus severisque legibus multis coercuit.
* SUET. Aug. 34, 40.
5 AULU-GELLE Il 24, 14; cf. ibid. 15 et BAUTHIAN, Le luxe et les lois somptuaires. Thése de Rennes, 1891. Auguste restreignit également les dépenses que nécessitaient les jeux publics.
$ Panegyr. in Maxim. et Constantin. 2, 4.
E Do Seis Prendas oue ous Ep i sin xa RS E CL Pad c db a m T Men a ime κ΄. i e o
comment, renforcé par ces mesures d'ordre politique, le mouvement diatribique, aprés avoir été individualiste, a pu devenir nettement social. Bien que les faits que nous venons de rappeler fussent trés connus, il nous fallait les mentionner ici pour faire apprécier exactement le caractère de la littérature officielle à l'époque d'Auguste.
Nous allons y voir reparaitre, avec les principaux thèmes traités par Horace et avec les idées que les Sextiens ont introduites dans la rhétorique romaine, des développements sur la grandeur morale de l'ancienne Rome, sur la simplicité des vétements et des repas, sur l'égoisme du célibat, contre le divorce, la pédérastie et l'adultére, qui n'auraient pas pris cette ampleur si Auguste n'avait pas donné aux poétes et aux prosateurs un mot d'ordre de prédication moralisatrice. C'est la volonté de l'empereur cherchant à étendre l'action de ses lois que nous sentirons derriére beaucoup des lieux communs qu'il nous faut examiner maintenant.
VITRUVE désirait sans doute plaire à Auguste auquel il dédiait son De architectura, quand il s'essouffle, dans les préfaces de chacun de ses livres, à s'élever jusqu'à des considérations philosophiques et morales.
Les deux développements diatribiques qui introduisent les livres VI et IX décèlent l'emploi d'un recueil de chries !. Il recommande en effet de recourir à des livres d'//storriee : Historias autem plures novisse oportet, quod multa ornamenta sæpe in operibus architecti designant de quibus argumenti rationem quaeren- || tibus reddere debent *. |
Le premier de ces passages développe la chrie décrivant la richesse « immatérielle » d'Aristippe naufragé. Vitruve donne comme suit la morale de cette histoire: £/usmodi possessiones et VIATICA LIBERIS OPORTERE PARARI, quae. etiam e NAUFRAGIO una possent ENATARE ?. La tradition diatribique attribue le mot tantôt à Antisthéne (Diog. L. VI 6: Tec ἔφη δεῖν ποιεῖσθα! ἐφόδια, X Ka ναυαγήδαντ' συγχολυμβέσει), tantôt à Aristippe: Galien le rapporte en ces termes: χτᾶσθα: τὰ χτήματα, X xx:
' THIEL (Beitráge f. Wachsmuth, 1897, p. 92) suppose qu'il s'agit d'une collection de Paradoxa.
? VITR. I 1. 16.
* ViTR. VI, pr. 1, 2"* alinéa; cf. FREUDENTHAL, Rhein. Mus. 35, p. 412.
Yaudxyüoaxvtt συγεχαοκυμιϑ σε (Protrept. 5, 22). lt.est supertlu de faire remarquer la littéralité de la traduction de Vitruve, qui avait sous les yeux les mots grecs que reproduisit Galien ". Sénéque les a transposés plus librement et se contente d'éveiller dans la mémoire de ses lecteurs, au moyen d'une seule expression, le souvenir de toute la chrie: Quomodo. ad haec tam honesta VEL NAUFRAGUS navigem ??
Au commencement de la préface du livre IX, Vitruve déclare que les grands écrivains mériteraient des palmes et de beaux monuments bien plus que les plus fameux athlétes: /d enim
magis erat institui dignum, quod athletae SUA CORPORA exer-
citationibus efficiunt FORTIORA : scriptores non solium suos sensus sed etiam ommnium... QUID ENIM MILO Crotoniates, quod fuit invictus, PRODEST HOMINIBUS ? aut ceteri qui eo genere fuerunt victores ?
Voici le texte parallèle de Galien (Protr. 18, 13) : Ot γυμνχσταὶ.
[4 \ γεν [p.a x] ÜTEORIXVXVTÉC τε ATQUE διχσαξ JANTES XV AT 50$, ot σχρξζιν E
ἘΠ Q Es =
τοῦν αν πίον, Y Y S TO. (27)! ISí£ac πρὸς θεῶν, 1o Dos RGO 12 ensuite intervient l'exemple de Milon *.
Vitruve ne s'est pas contenté de lire Varron *; il a parcouru d'autres écrits philosophiques que le De rerum natura de Lucréce?^; mais il s'est sans doute laissé guider par le hasard: le choix fait par lui des deux chries signalées ne témoigne d'aucune intention particuliére; il voulait seulement dissimuler à ses lecteurs son manque de culture et, pour avoir l'occasion de citer
des noms propres impressionnants, il a tiré deux chries d’un prop p
recueil d'exemples; c'est à cela que se borne son róle dans l'histoire de la diatribe.
Parmi les grands poëtes du siècle, VIRGILE est certainement celui qui resta le plus étranger à la philosophie populaire, Presque toujours indifférent à la production littéraire des
! La même chrie sur Aristippe se retrouve dans MaxiM. Conf. 17 (91, p. 824 D de Migne). Le naufrage est raconté de la même manière par Vitruve et pas Galien.
? Ep. 88, 7 (toute la lettre est diatribique jusqu'au S 21, où Sénéque com-
mence à résumer un texte de Posidonius); cf. ep. 85. 33; etc.
* Protr. p. 19-20.
* [| est évident que Vitruve n'a pas lu tous les écrits qu'il cite dans la préface du livre VII (S 11). Il jette de la poudre aux yeux.
“Livre.
Romains de son temps, il ne participe guère que par l'inspiration générale de ses écrits au mouvement des esprits contemporains. C'est le retour de l’âge d'or, annoncé déjà dans la quatrième Bucolique, qui est comme le /eitmotiv de l’œuvre virgilienne.
Rome décadente redeviendra glorieuse en retrouvant les vertus paysannes et celles des anciens âges.
Sur le conseil de Mécéne, il préche le retour à la terre et vante, du Culex' aux Géorgiques?, le bonheur de ceux qui vivent en agriculteurs, loin du luxe et des passions malsaines de la ville; Lucréce? est alors son modèle; quelques détails seulement, d'un accent plus marqué, font penser à des traits diatribiques sur lesquels Horace venait d'attirer l'attention *.
En saluant le rétablissement de la paix comme un retour de l’âge d'or, Virgile travaille, un des premiers, dans un trés riche filon; nous verrons que cette veine sera désormais exploitée à l'aide de thémes diatribiques; Virgile, au contraire, se contente de prendre ses motifs chez Hésiode et Aratus 5; il teinte d'ailleurs ses emprunts d'un optimisme qui lui est personnel et refuse de considérer, aprés le poéte d'Ascra, le travail comme une malédiction consécutive à la décadence morale *.
Toute théorie d'école lui est d'ailleurs indifférente. Le stoicisme dont il s'inspire ', aprés avoir renoncé à la sagesse épicurienne qui dirigeait sa jeunesse, ne lui dicte que des leçons pratiques. Le lecteur doit dégager lui-méme l'essence de l'enseignement moral ; le poète ne préche pas; il se contente d'évoquer avec puissance des exempla de vertu.
A la fin du IIm* livre des Géorgiques (v. 532-540) le rappel de l’âge d'or, auquel aboutit le tableau de la vie champêtre, se mêle à des éléments de tradition moins littéraire. Trait nouveau :
! Culex, 58-97.
* De rerum. nat. M 24-36; III 59-86 ; 895; 996 sq.
* Cf. HOR. Sat. I 1 (le début et v. 71): 1 4, 28; et ViRG. Georg. lI 503 sq. ; 11 507 sq. Horace a imité Virgile dans la 25: épode; cf. CARTAULT, Sat. p. 23 sq.
* Bucol. IV 31-39; Georg. 1 121-146; et cf. HÉSIODE, Zrav. et Jours, 117 sq.; ARATUS, Phaenom. 110 sq. ; 127-134.
* Cf. Georg. 1124: (Juppiter) nectorpere gravi passus sua regna veterno.
(ἢ, à la fin du livre VI de l'Enéide, l'interprétation morale des mythes infernaux et la conception de la Providence dans la prophétie d'Anchise. Il
convient de rappeler à ce propos l'excellent chapitre de HEINZE, Vergi/s epische Technik, Teubner 1915. p. 472 sqq.
le poète ne caractérise cette période de l’histoire humaine que
par le pacifisme:
Necdum etiam audierant inflari classica, necdum impositos duris crepitare incudibus enses.
ll la concrétise historiquement en célébrant les anciens Sabins et les premiers habitants de Rome (v. 532-533):
Hasc olim veteres vitam coluere Sabini hanc Remus et frater, sic fortis Etruria crevit '.
Par cette identification, Virgile va au devant des désirs d'Auguste. Son ceuvre est, en effet, l'une des plus « romantiques » de la littérature romaine?; elle est comme la continuation de celle de Varron, qui est techniquement une des principales sources des Géorgiques. Comme César avait encouragé l'auteur des Ménippées à poursuivre ses études historiques aux intentions
réactionnaires, le princeps pacificateur suivit avec joie l'élabora- -
tion de l'Enéide; il comprenait quelle utile leçon morale et dynastique le peuple romain tirerait de cette épopée. Le poéte ne visait-il pas à /audare Augustum a parentibus ?, c'est-à-dire à célébrer Enée comme le symbole de ces exempla maiorum dont Auguste voulait que s'inspirát désormais toute la vie romaine? Ne multipliait-il pas les rapprochements entre la période héroique de l'histoire nationale et l'époque d'Auguste, entre la personne d'Enée et celle du restaurateur de l'ancienne Rome *?
Par l'intermédiaire de Varron, il y a donc une ἐπ parenté entre l'œuvre de Virgile et le courant diatribique ; elle se manifeste, dans le détail, par de nombreux échos du thème 35. Virgile fait l’apothéose des Romains primitifs ; il rappelle, dans l'Enéide, la glorieuse simplicité de la vie d’autrefois :
Talibus inter se dictis ad tecta subibant
pauperis Evandri... « Haec, inquit, limina victor Alcides subiit » ?.
' Evandre (Aer. VIII 324-327) décrit ainsi le règne de Saturne :... PLA- CIDA populos IN PACE regebat; — deterior donec paulatim ac decolor aetas — et BELLI RABIES et amor successit habendi.
? Cf. O. SEECK, Die Entwicklung der antiken Geschichtschteibung, Berlin 1898, p. 1.
? SERVIUS, préface.
* Cf. Aen. VI 777 et 791 sq.; VIII 319 sq. Voir sur ce point, NORDEN, Vergils Aeneis im Lichte ihrer Zeit, Were Jahrbücher f. d. kl. Altertum, Teubner; 1901, p. 209 sq.
? Aen. VIII 359, sq.
3 bg
Evandre ajoute à ce souvenir une exhortation tres significative :
Aude, hospes, contemmnere ones, et te quoque dignum finge deo, rebusque veni non asper egenis !.
La civilisation troyenne doit se retremper dans une société primitive, en s'alliant à l'austérité italienne, pour que puisse naitre la grandeur romaine. C'est de ce passage qu'il faut rapprocher la curieuse glorification des Italiens barbares, au livre IX de l'Enéide (v. 603-613); elle s'oppose à un réquisitoire insultant contre le luxe des Phrygiens:
Durum ab stirpe genus natos ad flumina primum deferimus saevoque gelu dtrramus et undis ?...
At patiens operum parvoque adsueta iuventus ?...
Bien des traits de cette digression sont empruntés aux : éloges que les moralistes populaires adressaient aux Spartiates (th. 51 5); Virgile les a intentionnellement mis dans la bouche d'un adversaire de ses héros ; on dirait qu'il a voulu ainsi dégager sa responsabilité, tout en complétant le tableau héroique qu'il donnait des origines nationales.
On trouve, égrenés ainsi dans l’œuvre immense du poète mantouan, des détails, des épithétes qui décélent une origine diatribique *; il ne pouvait ignorer le courant qui roulait à côté de lui; mais son caractère et son idéal esthétique empêchèrent qu'il ne s'y laissát entrainer. |
Les ELÉGIAQUES ont moins de réserve; l'utilisation qu'ils font des thémes traditionnels dela philosophie populaire est beaucoup plus riche. D'oü tiennent-ils ces développements ? Non pas, assurément, des diatribistes grecs : nous connaissons leurs préoccupations exclusivement littéraires. Il ne peut être question que d'une influence indirecte.
! Aen. VIII 364 sq.
* IV 603 sq. ; cf. Georg. II 376 sq. sur la vie des Scythes.
* Cf. par ex. Georg. Ill 526-530, où les animaux sont donnés comme des modèles de sobriété (th. 30 a). La violence des fameuses questions: Quid non mortalia pectora cogis, auri sacra fames ὃ (Aen. WI 56 sq.) et /mprobe amor, quid non mortalia pectora cogis? (Ibid. IV 412) est bien diatribique de style et de pensée (th. 83 b et 87).
Le probléme n'est pas encore éclairci par cette réponse; on doit en effet se demander si les sources poétiques, oü ils ont trouvé leurs « motifs» d'ordre moral, étaient grecques ou romaines, anciennes ou contemporaines. L'hypothése d'une élégie alexandrine imbue de philosophie populaire doit être rejetée !; elle ne peut s'étayer sur aucun document probant ?. La Comédie nouvelle et les épigrammatistes grecs ont peut-étre exercé une certaine action, mais elle ne fut que d'une portée peu étendue*. L'essentiel doit étre romain.
L'histoire que nous avons faite de l'évolution diatribique, de Varron aux rhéteurs, donne une réponse suffisante à la question posée: les orateurs et les poétes que nous avons passés en revue n'ont pas été ignorés des Romains les plus lettrés du siècle d'Auguste; ils ont cherché dans leurs ouvrages les sujets qui leur paraissaient convenir à leurs tempéraments et qui pouvaient leur valoir un succès auprès du pouvoir impérial. Les quelques thèmes choisis par Virgile ont eu dés lors une fortune singulière et ont été repris à satiété.
L'élégie romaine, à ce point de vue comme à d'autres, forme un tout homogène '; cependant il ne faut pas exagérer cette unité fondamentale; avant de montrer comment les mémes motifs diatribiques ont passé de Tibulle et de Properce à Ovide, il convient de marquer nettement les individualités, les différences de sources et d'inspiration, ainsi que la position spéciale que prirent, à
l'égard de la réforme morale d'Auguste, les trois grands poétes
dont il va étre avant tout question.
TIBULLE tient une place à part dans cette histoire; il parait relativement étranger au mouvement augustien?; s'il parle tant du bonheur des paysans et de son horreur de la guerre, ce n'est point pour obéir à un mot d’ordre; il se laisse inspirer surtout par la mollesse de son caractére, par ses goüts campagnards et ses hantises de neurasthénique*. Ailleurs on sent que le poéte
! Cf. WILHELM, Rhein. Mus. 1904, p. 279.
? JACOBY, Rhein. Mus. 1905, p. 38 sq.
* Cf. CARTAULT, Le Corpus Tibullianum ; on peut comparer Azth. pal. VM 386 et PROP. III 7, 11.
* Cf. CARTAULT, Un siécle de Philologie classique, p. 591. ? Le nom d'Auguste ne figure nulle part dans son ceuvre.
. 5 Certains vers de la première élégie 1 (spécialement 25 sq.; 41-44) sont trés proches de la pensée diatribique (contentus vivere parvo... etc.); ils doivent cependant étre considérés comme l'expression spontanée des sentiments personnels de Tibulle.
exprime ses aspirations avec des développements où transparait le souvenir de certaines lectures '. Ménandre et Théocrite ? ne pouvaient pas lui fournir des amplifications morales; c’est le plus souvent chez Horace son maitre et son ami ?, mais c'est aussi dans les Bucoliques etles Géorgiques 1 qu'il a trouvé les germes de ses digressions diatribiques. Ces influences, qui lui sont communes avec Properce et Ovide, suffisent à expliquer les coincidences de bien des thémes de Tibulle avec ceux de poétes dont les intentions étaient différentes.
PROPERCE est aussi sincére que Tibulle; mais ses ambitions sont plus hautes; son énergie le pousse à vaincre sans cesse de nouvelles difficultés et à se hausser dans l'élégie jusqu'à l'objectivité épique ; on le sent intéressé par toutes les idées qui travaillent ses contemporains : il a compris les intentions d'Auguste et a jugé que son devoir était de collaborer à sa réforme, de l'approfondir, d'en faire une rénovation intérieure, une renaissance des âmes et non un simple changement dans les cadres sociaux et les institutions politiques :
Templa Pudicitiae quid opus statuisse puellis si cuivis nuptae quidlibet esse licet ? ?
Et le poéte continue en protestant contre l'obscéne dévergondage qui s'étale dans les peintures des belles maisons romaines f. Auguste préparait alors, en 28, sa loi de adulteriis ; l'échec de cette premiére législation fut pour le poéte un soulagement personnel, et il ne se géna pas pour le dire clairement. Mais, quelques années plus tard, Mécéne * lui fit comprendre qu'il comptait sur lui pour soutenir la réaction maintenant victorieuse, et Properce se rendit à ses instances; il célébra la bonne volonté du
! Cf. CARTAULT, Corpus Tibull. p. 42.
* Cf. WILHELM, Philologus 60, p. 579-592.
? Cf. HORACE, Epist. 1 4, 1 ; on peut comparer Carm. 1 3, 32 et 7ib. 1 10,4; sur l'influence de la 2"e épode, cf. JACOBY, Rhein. Mus. 1905, p. 39 sq.
* Cf. CARTAULT, op. cit. p. 120 sq.; comparer Georg. 1 127 et Buc. IV 30 avec TiB. | 3, 45.
* PROP. II 6, 25 sq.
5 [bid. 27-37.
' PROP. Il 7.
* PROPR. Il 1.
prince qui souhaiterait, dit-il sans ironie, de revenir, s'il le pou-
vait, à la simplicité des premiers âges.
Atque utinam Romae nemo esset dives, et ipsa straminea posset dux habitare casa!
Par un paradoxe diatribique? bien connu à Rome depuis les satires d'Horace?, il affirme, à l'appui de la Zex Julia, la supériorité de l'amour vénal sur l'adultére, et il ajoute : /Yo/rm furta pudica tori 1 x
Avant de se lancer, dans les poemes étiologiques de son qua-
trième livre, sur les traces de Varron, pour chanter les gloires du passé romain, et, suivant l'expression d'Auguste?, pour remettre en honneur avec Tite-Live les exemples des ancêtres, Properce fit, dans son troisiéme livre, toute une série de poémes 5 sur les
thèmes moraux de la diatribe qui pouvaient le mieux convenir aux
intentions impériales. Enfin, la reine des élégies, qui sert d'épilogue à son ceuvre, qu'est-elle, sinon, sous la forme traditionnelle d'une cozisolatio, l'apothéose de la fidélité conjugale et de la fécondité d'une aristocrate romaine? Quelle plus poétique démonstration. pouvait-on fournir du noble idéal qui orienta la Zex de maritandis ordinibus contre les habitudes de divorce et de stérilité voulue?
In lapide hoc uni nupta fuisse legar *.
Me neque censurae legem mollisse neque ulla labe mea vestros erubuisse focos *.
Et tamen emerui generosos vestis honores ; nec mea de sterili facta rapina domo *.
Properce, s'enorgueillit, avec quelque exagération, d'avoir pour maitres Callimaque et Philétas '^; mais ce n'est pas chez eux qu'il put trouver les développements moraux qui lui étaient nécessaires; Horace lui est assez peu sympathique et n'agit sur lui que
? Thème 32 c.
? 9dt-12,91-12T.
? Cf. p. 190, note 2.
? Livre III, élégies 5, 7, 9, 13 et 14; il en sera question plus loin.
* [bid. v. 41 sq. i
" [bid. v. 61 sq.; l'honneur de la stola est réservé aux mères de trois enfants ; c'est une disposition des nouvelles lois d'Auguste, cf. p. 193. .
TOBROP; HI, frag.
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d'une facon restreinte !; force nous est donc de penser aux œuvres morales de Varron, auquel le poète était obligé par ailleurs d’avoir recours *.
A côté de ce collaborateur de l’œuvre augustienne, il peu sembler bizarre de mettre Ovipr, le bel esprit sceptique et blasé, l'immoraliste vicieux dont l'empereur dut purger sa capitale pour la préserver d'une rechute inguérissable; ce qui est curieux surtout, c'est qu'Ovide ait mérité ce rapprochement, puisqu'aprés avoir lutté de front contre toute propagande moralisante il a traité, avec une adresse qui voile complétement son hypocrisie, presque tous les thémes ascétiques que nous rencontrerons chez Properce. Ce fut de sa part une mesure de prudence aussi nécessaire qu'illusoire.
Dans les Amores il avait glorifié l'adultére, au mépris de toutes les directives de la Cour, et fait la parodie des vers bien intentionnés de Properce, dont la courtisane
nec dicet : « timeo ; propera lam surgere, quaeso ?».
Pour Ovide :
Sola placet « timeo » dicere si qua potest *.
Au moment où « la réaction morale » était le mot d'ordre imposé à tous, Ovide avait déclaré :
Prisca iuvent alios ; ego me nunc denique natum gratulor : haec aetas moribus apta meis,
non quia nunc terrae lentum subducitur aurum lectaque diverso litore concha venit,
nec quia decrescunt effosso marmore montes nec quia caeruleae mole fugantur aquae,
sed quia cultus adest, nec nostros mansit in annos rusticitas priscis illa superstes avis.
(Ars amat. WI 121-128).
Comment ne pas sentir l'ironie de ces vers? oü sont rappelés avec une plaisante exagération tant de développements diatribiques d'Horace et des rhéteurs sur le luxe, les grandes construc-
..' Cf. HORACE, Carm. 1 3, 21-24 et PROPERCE I 17, 13 sq.