CONCLUSION
Pour se développer dans le monde romain, la philosophie diatribique devait acquérir le caractère d’une morale sociale. Elle. avait été, depuis les Sextiens, adaptée à son rôle nouveau. Sénèque, en recourant à la fois à la morale populaire et au stoïcisme, précipita cette évolution.
Après lui, Musonius fait une savante adaptation de l'éthique cynico-stolcienne aux nécessités politiques de son temps; l'ascétisme qu'il recommande est assez adouci pour pouvoir ser- vir de loi à une société organisée : le mariage est présenté par lui comme la plus sainte des institutions humaines. :
Epictéte est, de tempérament, plus proche de Sénéque, mais il le dépasse, comme homme, par la sérénité de sa certitude. Il ne cherche pas; il a trouvé la vérité qu'il répand avec enthousiasme. Par une rénovation tout-à-fait originale, il parfait l'union de la diatribe et du stoïcisme, ces deux mondes intellectuels que. Sénéque avait simplement juxtaposés; mais ce qu'il apporte surtout de nouveau, c'est l'esprit religieux avec lequel il rajeunit les anciens thémes. Son idéal humain est bien toujours le Sage cynique, à qui tout est indifférent, sauf les biens qu'il découvre en lui-méme; mais le bonheur de ce sage est dü au fait que sa volonté est en communion constante avec celle de l'àme du monde, c'est-à-dire avec celle de Dieu; le mysticisme stoicien devient le pôle vers lequel convergent toutes les affirmations morales, si diatribique que soit leur inspiration. |
Marc-Auréle est naturellement le moins « populaire » des Néo-stoiciens; son finalisme fataliste inspire une morale qui met surtout en lumiére un idéal de communauté humaine, et aboutit à un patriotisme religieux. On sent alors que dans le monde antique s'infiltre un esprit nouveau. Les préoccupations concernant l'Au-delà s'imposent à toutes les âmes. Déjà les classes populaires de Rome étaient conquises par le christianisme. La fortune de la diatribe devait étre grande dans le monde transformé; la philosophie populaire était, en effet, entre toutes les formes de la pensée paienne, la plus facilement utilisable pour les
convertis !. Les précheurs moralistes fournirent aux orateurs de l'Eglise des procédés éprouvés d'action sur les foules. Les écrits apologétiques. de Tertullien, par exemple, reproduisent fréquemment le style et les idées des disciples proches ou lointains de Bion; et les missionnaires chrétiens qui parcourent le monde méditerranéen adoptent volontiers le costume et le parler des
anciens philosophes itinérants. Clément d'Alexandrie condense,
dans ses savants traités, tous les traits de la doctrine stoïcocynique qui peuvent servir au développement de l'éthique chrétienne; et cette tradition ininterrompue se poursuit dans les
sermons de Jean Chrysostome et les poèmes de Grégoire de
Naziance jusqu'aux grands orateurs de l'époque médiévale; certains moines voyageurs sont d'authentiques successeurs des premiers Cyniques.
C'est ainsi que bien des thémes diatribiques dont nous avons esquissé la premiére histoire ont passé dans la morale des sociétés modernes et ont désormais fait partie du trésor commun de l'humanité civilisée. |
Parvenu au terme de cette étude nous pouvons jeter un regard en arriére pour mieux saisir la direction et l'étendue du mouvement de pensée que nous avons raconté.
La philosophie a joué, au cours des siécles de la décadence hellénique, un róle trés important; elle devait, avant tout, son influence à son esprit de lutte réactionnaire contre la décomposition morale. Lorsque les pensées et les ceuvres littéraires de la Grèce pénétrérent à Rome, les lieux communs de la philosophie populaire parurent, dans le trésor intellectuel dont on prenait possession, l'un des éléments les plus compréhensibles aux intelligences romaines. La tendance pragmatique et empirique de ce système, auquel toute base a prioristique fait défaut, devait satisfaire, mieux que toute autre doctrine, les besoins innés de la race italique, C'est ainsi que s'explique la fortune singulière des idées diatribiques à Rome. D'autre part, la propagande ascéti-
! Dès ses origines, la littérature chrétienne avait subi quelques influences diatribiques : PAUL, dans sa [me Epitre aux Corinthiens, emploie bien des tournures dialoguées qui relévent de la rhétorique et de la philosophie populaires;
. aprés lui, l'auteur de l'Epitre de Jacques recourt, dans un esprit trés proche
du cynisme, aux comparaisons traditionnelles de la diatribe.
que de tous ceux qui tentaient de résister à la décadence morale de leur patrie y trouva les armes qu'il fallait pour réagir efficacement. j E Caton, Lucilius, Varron, ce sont les trois âmes fortes sur qui —
s'étaya cette opposition; c'est dans les œuvres de ces.trois écrivains que nous avons retrouvé les traits diatribiques les plus nets, et ce sont, entre tous, les auteurs les plus essentiellement latins. L'eeuvre de reconstitution nationale entreprise par Auguste s'appuya sur la tradition qu'ils avaient établie. |
À ce moment se dessina un autre mouvement. La diatribe grecque avait été utilisée par Horace qui l'admirait surtout pour — des raisons littéraires; mais elle devenait aussi l'instrument d'une — propagande morale qui visait à convertir profondément les individus: des précheurs s'agitaient alors et exprimaient sans adresse l'inquiétude de leur temps; l'un d'eux, Sextius, sut s'imposer par la hauteur de son caractère; sa pensée sembla un. instant triomphante; mais des disciples sacrifiérent la réalité à l'apparence et la sincérité de la pensée à l'éclat de la phrase : la révolution sextienne se perdit ainsi en déclamations scolaires.
Les courants littéraires inspirés par le nationalisme réactionnaire d'Auguste et par la propagande des rhéteurs-philosophes entraînèrent plus ou moins tous les écrivains contemporains, | les historiens surtout; et toutes ces forces éparses se réunirent pour vivifier l’œuvre de Sénéque, transfigurer le stoicisme d'autrefois, et déclencher ainsi un nouveau mouvement de pensée qui fut assez puissant pour survivre à la ruine du monde
antique. E Au cours de son histoire romaine, la pensée diatribique évo- — lua considérablement : partie de l'individualisme le plus outran- — -
cier, elle s'est adaptée peu à peu aux besoins d'une société trés organisée et devint méme un des moyens les plus efficaces de sa restauration; elle put finir ainsi par s'allier à une morale ba- sée sur une doctrine de solidarité entre les hommes et, oubliant — ses origines sceptiques, par s'amalgamer à des tendances reli- . | gieuses. | n
Il y a, entre les idées essentielles de la morale populaire — | et les aspirations instinctives de la race italique, un accord tel. qu'il justifie cette reprise incessante des mêmes thèmes par tànt
d'écrivains latins; la valeur artistique et philosophique de ces auteurs n'en est qu'en apparence diminuée. A les étudier de prés, à ce point de vue, on voit que chacun d'eux puisa dans le trésor commun ce qui convenait le mieux à son individualité ; c'est le besoin d'action morale qui les orientait tous vers la pensée diatribique.
Cependant cette coincidence historique n'explique pas, à elle seule, le succés extraordinaire de ces idées; il faut, pour le comprendre, reconnaitre que cette doctrine a, en elle-méme, une vertu moins contingente; cette valeur subsiste aujourd'hui.
Bien des moralistes contemporains ont affirmé que la civilisation moderne aboutissait à une impasse parce que les progrès matériels avaient dangereusement faussé les conceptions morales. Les désirs apparaissent plus que jamais illimités, et leur satisfaction, nécessairement irréalisable, passe cependant pour la seule condition du bonheur. Les souffrances sont donc multipliées !.
Mais l'éthique diatribique n'a pas seulement, pour notre époque, le mérite d'avoir affirmé, avec plus de force que les autres systémes moraux, la nécesssité oü se trouve l'homme de supprimer en lui-méme le désir des biens illusoires; elle a une qualité plus précieuse encore : ses théses ne sont en effet le couronnement d'aucune doctrine religieuse ou métaphysique. L'histoire de la philosophie populaire proprement dite fut achevée dès qu'Epictéte incorpora cette morale dans un système d'inspiration mystique. Tant qu'il conserva son caractére intrinséque, l'enseignement de la diatribe ne reposa que sur les données de l'observation psychologique et sur la simple raison : c'était le systéme qui convenait le mieux à une propagande pratique et sociale, puisqu'il faisait appel non à ce qui sépare les hommes les uns des autres, c'est-à-dire aux aspirations de leur conscience indivi-
. 1! Cf. FERRERO, Discours aux Sourds : « L'homme a deux moyens de jouir de l'abondance; soit en se contentant de moins que ce qu'il a, soit en se procurant plus que ce qu'il désire. Toutes les civilisations antérieures... employérent le premier moyen; la civilisation occidentale emploie depuis un siécle le second.» L'auteur rajeunit ce qui forme l'essentiel de la morale diatribique de l'antiquité, lorsqu'il ajoute : « Aujourd'hui, comme en tous les siécles, pour la majorité des humains, richesse et pauvreté ne sont et ne peuvent étre que des états de conscience.» Pour la majorité des humains? — Peut-être. — Il faut restreindre cependant dans le monde contemporain cette affirmation à ceux que le désordre économique et social n'a pas privés du « nécessaire ».
duelle, : mais à ce qui leur. est le plus co imL vital, bon sens et la connaissance des faits d
ADD de la page 301
Quelques erreurs typographiques se sont produites au moment du tirage; quelques autres n'ont été remarquées par l’auteur qu'après la fin du ἀπο En voici la liste : :
Page 51, ligne 2, au lieu de αἱ, lire αἱ.
Page δή, ligne f, au lieu de : acessit, lire accessit.
Page 8δ, lignes 2-4, lire : plusieurs recueils, où les philosophes populaires grecs tenaient une place importante, ont été systématiquement utilisés par lui.
Page 89, ligne 2, au lieu de : probo, lire probro.
Page 101, note 2, ligne 2, au lieu de : æemulatus, fire æmulatus.
Page 161, ligne 7, au lieu de : Crassicius, lire Crassitius.
Page 176, ligne 3, au lieu de : Ovroc, lire Οὕτως.
Page 179, première colonne, ligne 10, au lieu de : 17,2, lire 15,2.
Page 208, ligne 12, au lieu de : tuo, lire tua.
Page 210, dernière ligne, au lieu de : irritamente, /ire irritamenta.
Page 234, ligne 18, lire : Comme pour les plus importants diatribistes, en particulier comme pour les auteurs... etc.
ADDENDA ET EMENDANDA
La liste des thèmes grecs (pages 44-65) a dü être réduite au cours de l'impression. ll en est résulté plusieurs erreurs de numérotation dans les renvois. Nous donnons ici les compléments et les rectifications nécessaires.
Page 45, thème 8; ajouter en note : La critique de la musique a été étendue à celle de tous les arts, en particulier de la sculpture. Ps. HIPPOCRATE (ep. 17, 29; p. 302, Hercher)blàme les collectionneurs de statues; cf. DIOG. LE. VL,
Page 52, thème 39; ajouter les corollaires : 39 c. Il faut porter la barbe en signe de virilité (cf. LUC. Cyr. 14).
39 d. Il faut éviter le luxe des parfums (cf. PLUT. Apophth. lacon. Lycurg. 18, 228 B).
Page 52, théme 39; ajouter en note : Pour montrer la noblesse du plus humble costume, les diatribistes aiment à citer l'histoire d'Ulysse revenant en haillons dans son palais (cf. Ps. DiOG., ep. 34, 2, He.).
Page 52, théme 41; ajouter en note : Les diatribistes citent à ce propos l'exemple de Laérte vivant avec sa vieille servante et couchant sur le sol (cf. TÉLÈS p. 52, 7).
Page 65, thème 93; ajouter en note : Le rituel des différents cultes est tourné en ridicule (cf. DioG. L. VI 37 et 38).
Page 75, ligne 18, au lieu de : th. 52 a, lire th. 52 d.
Page 86, ligne 29, au lieu de : th. 39 b, lire th. 39 c. Page 94, note 3, au lieu de : p. 95, lirep. 92. , 7, au lieu de : th. 46 a, lire th. 39 a.
Page 95, ligne 10, au lieu de ; th. 20 f, ire th. 20 b. ligne 12, au lieu de : th. 20 e, /ire th. 20 qd. note 6, au lieu de : th. 83, /ire th. 71.
Page 100, note 8, au lieu de : th. 59 σι lire th. 52 g.
Page 102, note 2, au lieu de : th. 21, /ire th. 52 h.
Page 105, note 4, au lieu de : th. 20 c, lire th. 20 d.
Page 112, ligne 23 : au lieu de : th. 78 a, lire th. 78.
Page 118, note 4 : au lieu de : th. 20 c, fire th. 20 q.
Page 122, note 7, au lieu de : th. 13 c, /ire th. 19.
Page 123, note 4 et page 133, note 1, au lieu de : th. 20 h, fire th. 20 f. Page 141, note 3, au lieu de : th. 30 a, ire th. 30.
Page 144, note 8, au lieu de : th. 52 d, lire th. 52 c.
Page 145, note 8, au lieu de th. 20 f, ire th. 20 e.
Page 169, note 5, au lieu de : th. 30 a et 52 c, note, /ire th. 30 a et 77 c note. Page 244, note 1, au lieu de : τίχηςὴ, lire τύχης ἢ.
Page 255, ligne 2, au lieu de : «libérales », /ire « liberales ».
Page 276, ligne 4, au lieu de : événement, /ire événement.