‹ Les origines de la domination angevine en ItalieChapitre 13 sur 59 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Croisade contre Szzelin.

Innocent IV avait paru d'abord ne prendre aucunement ombrage de la puissance grandissante d'Ezzelin et de Pallavicini. Sans doute, en dehors même de leur passé, qu'ils n'avaient pas désavoué, des sentences qui pesaient sur eux et dont ils n'avaient pas sollicité l'absolution, les rapports qu'ils entretenaient avec Conrad suffisaient pour ((ue le pape les classât officiellement parmi ses ennemis. Mais cette hostilité pouvait être platonique, et en fait le demeura quelque temps. La guerre avec le roi n'impliquait pas nécessairement la guerre avec ses amis lombards. Nous savons de reste qu'Innocent IV ne craignait rien tant que de se mettre sur les bras des complications en Lombardie, au moment où il travaillait à résoudre la question sicilienne. A la tiédeur qu'il montra quand il s'agissait de soutenir le parti de l'Eglise, répondent ses ménagements pour les chefs du parti impérial. Il s'est presque trouvé travailler pour Pallavicini, auquel il laissa le champ libre en rappelant son légat et en provoquant ou permettant la dissolution de fait de la Ligue lombarde. Quant à Ezzelin, la menace qui lui avait été adressée, le t() juin 1251, de faire prêcher une croisade contre lui, s'il ne se présentait pas avant le l^'" août pour apporter sa soumission (D, cette menace lancée à un moment où le Saint- Siège s'illusionnait encore sur l'impression produite par la mort de l'empereur, n'avait été suivie d'aucun effet. Au contraire, à la désobéissance Innocent IV répondit par une concession. Le 23 juin 1252, il cita de nouveau le contumace pour le 15 août suivant, mais en le dispensant de venir à la curie, et en l'autorisant à choisir lui-même dans la Lombardie, la Marche de Trévise, le Frioul ou même l'Allemagne le lieu (pourvu qu'il fût au pouvoir de l'Eglise) où il se présenterait à des commissaires apostoliques délégués à cet effet (2). Et bien qu'Ezzelin n'eût naturellement tenu aucun compte de ce nouvel avertissement, c'est seulement le 9 avril 1254 que fut promulguée contre lui par défaut la bulle qui le déclarait

(1) BFW. 8394; P. 14335 (R. III, 93; Reg. Inn. IV, 5344).

(2) P. 14646; BFW. 8486 (R. III, 125^.

définitivement hérétique (D. Il est vrai que ce tardif acte de vigueur fut suivi de beaucoup d'autres et donna le signal d'un furieux assaut dirigé par le Saint-Siège contre lui, et bientôt contre Pallavicini. Innocent IV ne put que le commencer, mais il laissa à son successeur, comme une des grandes tâches de son pontificat, le soin de le continuer.

Il importe de voir quels étaient les motifs du pape pour s'engager dans cette entreprise. Se repentait-il, comme d'une faute, d'avoir ainsi laissé grandir deux homirics dont falliance avec Conrad était une bravade à son égard, sinon une menace et un danger? Poursuivait-il en eux le nom toujours détesté de parti de l'Empire ? Voulait-il, sortant de sa longue abstention, reprendre les querelles du passé au point où elles en étaient restées, ramener au combat contre les mêmes ennemis le même parti de l'Eglise, réveillé et reformé ? Ou au contraire, est-ce à raison de griefs nouveaux et plus graves qu'il attaquait ces anciens adversaires; et laissant de côté les vieux cadres définitivement brisés, donnant tout le premier l'exemple de l'oubli des rancunes, ne cherchait-il pas à rallier autour de lui un parti plus large, plus ouvert, et fondé sur d'autres principes que ceux qui avaient jadis fait la Ligue lombarde ? En d'autres termes, la politique qu'inaugura sa bulle du 9 avril est-elle le contrepied de celle qu'on lui a vu suivre jusqu'alors en Lombardie, ou en est-elle le complément, et presque la conséquence ?

A entendre son langage, il semble qu'il n'y ait pas à hésiter. Il a donné très explicitement ses raisons, et elles ne sont pas d'ordre politique. Sans doute, le jour môme où il se décidait à sévir contre Ezzelin, il excommuniait de nouveau Conrad, comme détenteur illégitime du royaume de Sicile; il annonçait ainsi au monde la rupture des pourparlers qui avaient eu lieu entre le roi et lui durant l'hiver de 1253 à 1254. La simultanéité de ces deux sentences pourrait faire croire qu'on visait bien, en Ezzelin, l'allié de Conrad, épargné tant qu'on avait cru pouvoir s'entendre avec son protecteur, frappé ensuite, une fois cet espoir perdu, en même temps que lui et à cause de lui. Mais il n'y a là qu'une coïncidence qu'expliquent les habitudes de la curie; c'est le 9 avril que tombait cette année-là le Jeudi Saint, jour où Ton publiait les excommunications

(1) BFW. 8711; P. 15331 (R. III, 242).

solennelles. Qu'on lise les considérants de la bulle relative à Ezzelin. Elle est comme un saisissant résumé des accusations lancées contre lui par ceux qui le virent de près et vécurent sous son joug, par les chroniqueurs de la Marche de Trévise. On pourrait, par exemple, l'illustrer phrase par phrase avec des passages de Rolandino de Padoue. C'est dire qu'elle insiste avant tout sur la rage sanguinaire, les attentats contre la loi morale et la loi religieuse, tous les crimes enfui de cet ennemi public, dit énergiquement le pape, qui « semblait poursuivre dans les hommes non les individus, mais la nature elle-même. » Il va de soi que les fautes d'ordre plus spécialement ecclésiastique ne sont pas oubliées non plus; l'hérésie, la faveur donnée à l'hérésie, l'obstination dans la contumace. Mais, dans ce réquisitoire, il n'est qu'un grief qui ne figure pas, et ce sont précisément les relations avec Conrad (D. Le fait est d'autant plus caractéristique qu'au roi, au contraire, on avait imputé à crime de protéger Ezzelin. Nous le savons par un curieux mémoire qu'il fit présenter à Innocent IV vers le commencement de 1254 (2). Répondant point par point aux reproches du pape, il se défendait de soutenir l'hérésie; il se disait prêt à la réprimer en Lombardie, ainsi qu'il l'avait toujours fait en Allemagne et en Sicile; il ignorait qu'Ezzelin fût hérétique. Ce dernier était donc bien frappé pour lui-même, et pour ses propres actes. Loin d'être seulement englobé dans la disgrâce d'un autre, c'est lui dont l'amitié était jugée compromettante.

Ce qui suit est plus catégorique encore, s'il est possible. On sait déjà qu'Innocent I\' ne s'en tint pas à la bulle du 9 avril. Le 8 mai, il confirmait pour la seconde fois (3) la charte de Guillaume de Hollande, en date du 2 octobre 1250 (^), par laquelle ce prince avait transféré tous les biens d'Ezzelin à son frère Albéric (5). Le 28, il annulait tous les actes passés par Ezzelin depuis sa condamnation comme hérétique, et tous ceux qu'il passerait à l'avenir (6). Tout cela n'était pas encore la croisade annoncée dès 1251. Pour la déchaîner, il semble qu'il ait fallu l'événement même qui aurait dû

(1) On peut déjà en dire autant de la bulle du 16 juin 1251. Nicolas de Carbio, Vita Innocenta IV, ch. xxxvi, donne les mêmes raisons pour l'excommunication d'Ezzelin.

(2) BFW. 4625 (Mathieu Paris, Chronica Majora, éd. Luard, VI, 299).

(3) Il l'avait déjà fait le 27 nov. 1250 (P. 14115).

(4) BFW. 5023.

(5) P. 15350; BFW. 8729 (R. III, 250; Reg. Inn. IV, 7478). Dans la charte de Guillaume et dans la première bulle de confirmation (mais non dans la seconde), parmi les motifs invoqués figure l'adhésion d'Ezzelin à Frédéric II.

(6) BFW. 8748 (R. III, 261; Reg. Inn. IV, 7788).

la faire abandonner comme inutile, si le pape n'avait voulu châtier en Ezzelin que l'ami des Hohenstaufen, c'est-à-dire la mort de Conrad, survenue le 21 mai.

La nouvelle qu'Innocent IV en reçut lui inspira aussitôt plusieurs actes, dont la simultanéité et le contraste sont très propres à faire comprendre sa politique. D'abord elle le détermina à s'éloigner encore de la Lombardie, à accourir en toute hâte d'Assise à Anagni, pour être plus à portée du Royaume. De là, le 22 juin (D, il offrait de nouveau la paix aux impérialistes lombards. L'évêque de Mantoue était chargé de parcourir la province, « en messager de paix, » de prêcher partout la concorde, et d'annoncer que le pape se tenait prêt à (( ouvrir aux égarés ses bras paternels. » Il n'est pas sans intérêt de comparer cet écrit à la circulaire envoyée aux villes lombardes, le 7 février 1251, au lendemain de la mort de Frédéric II. Le thème général en est à peu près le même; c'est que les situations se ressemblent beaucoup; dans les deux cas le pape, délivré par un coup do fortune de son principal adversaire, et soucieux avant tout de ne pas laisser échapper l'occasion de se saisir de la Sicile, fait toutes les avances et se montre disposé à toutes les concessions. Mais dans sa lettre de 1254, bien plus conciliante encore, on ne trouve pas trace des reproches, assez sévères, après tout, (|u'il lornmlait en 1251. Tout est clémence et promesses ; il s'excuse presque des rigueui's qu'imposent les devoirs de sa charge, et qu'a inspirées non la haine, mais la charité et le zèle pour les âmes; il donne à entendre que la moindre soumission, non seulement le désarmera, mais lui fera oublier toutes les révoltes du passé.

D'ailleurs, même facilité que trois ans plus tôt à se faire illusion, à se persuader ce qu'il désire. Lui qui pensait si peu à Guillaume de Hollande, voici qu'il s'empresse d'écrire à ce prince pour l'inviter à venir ceindre la couronne impériale aux prochaines fêtes de Noël (2). C'est sans doute qu'il veut croire que son voyage ne rencontrera plus d'obstacles, puisque les partisans des Hohenstaufen, pardonnes d'avance, n'ont rien à perdre à le reconnaître.

Mais cette amnistie si largement offerte n'était cependant pas générale. Le pape en exclut tous ceux qui avaient été condamnés pour' hérésie; dans cette catégorie figur^ait Ezzelin. Et non seulement il ne les reçoit pas en gr\\ce, mais c'est le moment qu'il choisit pour recourir contr'e eux aux armes matérielles. Trois jours avant

(1) R. III, 263 (BFW. 8759).

(2) BFW. 8755.

sa lettre ù l'évêque de Mantoue (i), il avait chargé les inquisiteurs en Lombardie et dans la Mairhe de Gênes de prêcher la croix contre les hérétiques, en leur donnant le pouvoir de relever tous ceux qui la prendraient des sentences qu'ils avaient pu encourir à un titre quelconque, et même comme partisans de Frédéric ou de Conrad. Exception était faite pour Ezzehn, pour Pallavicini, et pour ceux qui, à leur exemple, avaient « commis des cruautés contre les églises et les personnes ecclésiastiques, ou détenaient criminellement leurs biens. » Ainsi ces deux honnnes (ils vont être désormais associés dans les documents pontificaux, sinon tout à fait assimilés l'un à Tautre) sont dénoncés ensemble comme des ennemis irréconciliables de l'Eglise, avec lesquels le pape s'interdit pratiquement de négocier, se rend en tous cas impossible de jamais faire une paix sérieuse; et cela, tandis que la plus complète indulgence est promise aux simples adhérents des Hohenstaufen. C'est que ce n'est pas comme tels qu'ils se voient en butte aux rigueurs du Saint-Siège; leur cas est tout différent; et le pape ne perdra pas une occasion de l'inculquer par ses actes et par son langage. Leur crime, ce sont les violences contre le clergé et les églises, et la faveiir donnée à l'hérésie.

En tout cela était-il sincère ? On a souvent prétendu qu'il usait seulement d'une tactique habile '2). On a dit que s'il distinguait entre ses adversaires, c'était pour isoler ceux qu'il jugeait les plus dangereux ; qu'en lançant au hasard et par habitude contre les chefs du parti impérial Timpu talion d'hérésie, il voulait seulement les déconsidérer; et qu'en prêchant contre eux la croisade, il couvrait des desseins tout politiques d'un spécieux prétexte de religion. Dans cette appréciation il entre une bonne part de préjugé. Innocent IV était beaucoup moins incapable qu'on ne semble le croire d'obéir à des considérations purement religieuses. Sans doute, il lui est souvent arrivé de subordonner la religion à la politique. Au cours de sa guerre contre les Hohenstaufen, de laquelle, de quelque m.anière qu'on la juge, lui du moins n'est pas responsable, il a, dans bon nombre de ses actes, consulté la raison d'Etat ou la passion beaucoup plus que suivi le sens chrétien. Pour ne rappeler qu'un ordre de faits particulièrement graves, car il s'agit de la violation du devoir professionnel le plus étroit, il a promu à de hautes dignités ecclésiastiques des prélats notoirement indignes, mais dont il attendait de bons services politiques; l'homme d'Etat en

(2) Entres autres Lea, A fiistory of the Inquisition of the Middle Ages, III, 192.

lui avait plus de discernement que le pape de scrupules. Mais toujours la défense de Torthodoxie, par les moyens que conseillaient les idées du temps, lui tint très sérieusement et très sincèrement à cœur. De même on est en droit de lui reprocher d'avoir abusé des ressources qu'il pouvait tirer de la centralisation ecclésiastique, que son propre pontificat a tant contribué à resserrer. Sa fiscalité oppressive a soulevé d'ardentes plaintes, ainsi que les provisions de bénéfices qu'il accordait libéralement à ses créatures. Sous lui, on voit grandir tout d'un coup, de façon menaçante, ce sentiment de désaffection à l'égard du Saint-Siège qui va devenir si vif et si général à la fin du Moyen-Age. Pour la première fois peut-être, l'Eglise se croyait exploitée par son chef. Mais ce chef, en même temps, la défendait contre le pouvoir laïque. Peu de papes ont plus vigoureusement lutté pour assurer le respect des libertés ecclésiastiques; pour ne parler que de la Haute Italie, on se souvient qu'il avait saisi la première occasion favorable d), c'est-à-dire la mort de Frédéric II, pour se poser en intraitable champion à la fois des privilèges du clergé contre les empiétements des autorités laïques, et de l'orthodoxie contre l'hérésie.

Ainsi en Romagne, il ordonne à l'élu de Ravenne d'annuler dans toutes les villes tous les statuts contraires aux libertés ecclésiastiques (2). A Côme, il intervient en faveur des moines de Sant'- Abondio(3); à Milan, dès le mois d'octobre 1250 (^), à Modène, en 1252 (5), il proteste ou menace quand on impose des tailles au clergé. A Milan encore, c'est un interminable conflit à propos des Humiliés, parce que les autorités municipales, ne voulant pas reconnaître le caractère religieux de cette confrérie à demi-laïque, prétendaient en contraindre les membres à contribuer à des emprunts forcés, et en général à s'acquitter des devoirs et des charges civiques (6). On remarquera que Milan, Modène et Côme étaient politiquement des alliées de l'Eglise. Gela prouve qu'Innocent IV était sincère dans le rôle qu'il assumait. Il n'attendait pas pour songer aux immunités ecclésiastiques qu'il eût besoin de se procurer des griefs contre ses adversaires.

Mais ce qui l'occupa bien davantage encore, ce fut flnquisition. D'une façon générale, il a beaucoup fait pour la développer et

(1) Cf. plus haut, pp. 4 et 5.

(2) BFW. 8483 (1" juin 1252).

(3) Reg. Inn. IV, 5510 (11 déc. 1251).

(4) Reg. Inn. IV, 4892 (R. III, 12).

(5) Pièce résumée dans Tiraboschi, Memorie storiche Modenesi, V, 44.

(6) F 15179; cf. plus haut, p. 4.

Torganiser, et dans la Haute Italie, en particulier, on peut dire qu'il l'a implantée. Après lui, sans doute, elle a encore rencontré des difficultés locales, contre lesquelles ses successeurs auront à lutter. Mais il n'y eut plus d'interruption complète, tandis qu'auparavant, sous Honorius III et Grégoire IX, la Lombardie n'avait connu que de courts accès de persécution; si bien qu'elle tendait à devenir un lieu d'asile pour les hérétiques des autres contrées. Notamment dans les dernières années du règne de Frédéric II, la tolérance avait été entière. Les hérétiques restaient bien sous le coup de lois rigoureuses, que l'empereur avait aggravées en mars 1238, en étendant à l'Italie la constitution allemande de 1232, laquelle édictait la peine de mort. Il les avait même appliquées d). Sur le point de consommer sa rupture avec le pape, il tenait d'autant plus à ne lui donner, sur ce sujet, aucun motif de plainte, qu'il allait par ailleurs lui en fournir davantage. Il se plaisait, au contraire, à opposer son zèle à la tiédeur des villes de la Ligue lombarde. Celles-ci se piquèrent d'honneur ; de part et d'autre on brûla des hérétiques, sans l'excuse du fanatisme, uniquement pour ne pas laisser à l'adversaire le droit de se dire le plus orthodoxe. Mais on s'en lassa bientôt. Les Lombards n'aimaient pas à persécuter; on cessa de les y contraindre, le pape, parce qu'il était forcé de les ménager, l'empereur, parce qu'il se trouva avec le Saint-Siège dans des termes tels qu'il pouvait jeter le masque, et n'avait plus rien à gagner à se poser en défenseur de la foi. De 1240 à 1250, les Patarins ne paraissent pas avoir été inquiétés. Les choses changèrent à partir de 1251. Dès le mois de juin le pape reforma de toutes pièces les cadres de l'Inquisition; l'ordre de saint Dominique fournit le personnel nécessaire. Dans toutes les villes lombardes furent envoyés des missionnaires munis de pleins pouvoirs pour rechercher et punir les hérétiques. Crémone, notamment, fut assignée au célèbre Pierre de Vérone, qui venait de se distinguer à Florence par son zèle impitoyable et intrépide (2). Les communes qui leur, résisteraient étaient menacées d'une croisade; la papauté parlait tout de suite de recourir aux grands moyens, tant elle avait hâte d'écraser l'hérésie dans la région qui en était devenue le principal

(1) Sur ces points, cf. Ficker, Die Gesetzliche Einpihrung der Todesstrale fur Ketzerei, dans les Mittheilungen des Instituts /lir Œsterreichische Geschichtsforschung, I (1880), 223 et suiv.

(2) Bulle du 8 juin (P. 14333 avec une date fausse; BFW. 8384; Reg. Inn. IV, 5345; R. III, 87). Pierre avait pour compagnon Vivier de Bergame. A Venise allèrent Vincent de Milan et Jean de Verceil (P. 14332). Le texte de la bulle dit que dans les autres villes furent aussi envoyés des inquisiteurs, dont on ignore les noms. Déjà P. 14185 [Reg. Inn. IV , 5065; 13 fév. 1251) témoignait de l'intention d'adopter contre les hérétiques une politique de répression. Cf., dans le même sens que les bulles du mois de juin, P. 14406 (27 sept. 1251).

centre depuis le succès de la guerre des Albigeois. L'année suivante, Innocent IV engageait, et en commentant précisément par la Lombardie, la Marche de Trévise et la Pvojnagne, une vigoureuse campagne pour obliger les villes, au besoin par l'excommunication et l'interdit, à insérer dans leurs statuts municipaux les constitutions impériales qui servaient de base aux poursuites intentées contre les hérétiques (h. H est piquant de voir ainsi proUter de la mort de l'empereur pour remettre en vigueur sa législation. Mais celle-ci ne subira plus d'éclipsés. La papauté, désormais, ne cédera plus ni ne fermera les yeux; elle reviendra à la charge, sans se lasser, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée partout à ses hns, en dépit des résistances ouvertes ou de la force d'inertie (2). En même temps le pape promulguait sa fameuse bulle Ad extirpanda î3). Elle aussi, dans le principe, était plus particulièrement à l'adresse des villes de la Haute Italie, et devait être inscrite parmi leurs lois. Retouchée ensuite par Innocent IV lui-même et par ses successeurs, elle resta l'une des chartes constitutives de l'Inquisition italienne. On peul en résumer l'objet en quelques mots : il s'agissait de s'assurer, bon gré mal gré. le concours du bras séculier, qui jusqu'alors s'était souvent refusé. Partout, les autorités locales étaient tenues de se mettre au service des inquisiteurs, de leur fournir, aux frais de la cité, un personnel de sergents et de policiers, enfm de veiller à rexécution de leurs sentences. Nous n'avons pas à entrer dans le détail des articles qui sont extraordinairement minutieux et calculés de manière à ne laisser aucune échappatoire aux magistrats municipaux les moins enclins à persécuter. Enfm le Saint-Siège s'efforçait de susciter un giand mouvement d'opinion. Dans beaucoup de villes, imitant l'exemple que Pierre de Vérone avait donné à Florence, les inquisiteurs établissent des confréries ou des sociétés ^^^ dont le but avoué était de leur prêter main forte pour la défense de la foi. Un incident grave, en même temps qu'il attesta la farouche ^résolution des Patarins, décidés à ne pas périr sans vengeance, contribua beaucoup à exciter contre eux l'ardeur populaire. Ce fut le meurtre de Pierre de Vérone (s). Celui-ci n'avait pu exercer son

(1) P. 14575 '27 avril 1252); 14587 (14 mai); 14607 (28 mai); 14762 (31 octobre»; 14934 (2 avril 1253 1: 1.5378 (22 mai 1254).

(2) Notamment toutes les fois qu'une ville, quelque temps rebelle au Saint-Siège, se soumet à lui. l'insertion dans ses statuts des constitutions contre les hérétiques devient désormais une clause de style.

(3) P. 14592 15 mai 1252), 14603; cf. d'autres bulles analogues (P. 14.584, 14630, 14843).

(4) Lea, A history of the Inquisition, II, 211, 217, 229.

(5) Cf. Lea, op. cit., II, 214-215 ^qui cite les principales sources); Giulini, IV, 481-483.

office à Crémone. C'est à Milan quil avait donné carrière à son zèle. Comme il y rentrait, de Côme où il était allé prêcher, il périt assassiné par deux braci aux gages de quelques hérétiques milanais, le 29 avril 1252. Le fait provoqua une émotion considérable. Les Milanais n'attendirent pas que le pape l'eût canonisé ^ce quil Ut dès le 24 mars 1253} (i) pour témoigner publiquement leur vénération à (( saint Pierre Martyr » ^'^K Leur podestat, que l'un soupçonnait d'avoir laissé évader un des meurtriers, fut ignominieusement congédié par eux ^3). La ville sceptique et tolérante où d'ordinaire les inquisiteurs trouvaient le terrain si ingrat, se voyait très passagèrement changée en un foyer de zèle orthodoxe.

Dévouement de moines, d'autant plus ardents à la persécution qu'ils n'en désiraient pour eux-mêmes d'autre récompense que le martyre (^); ressources d'une législation savante, véritable lilet aux mailles serrées et sans issue; explosions d'enthousiasme et de fanatisme populaires, habilement provoquées et soutenues, — voilà les forces dont disposait le Saint-Siège contre l'hérésie. Innocent IX les employait toutes, et depuis longtemps. Sa ténacité montre quelle importance il attachait au succès. Dans le nord de l'Italie, c'est assurément — avec un autre tout différent : la grandeur et l'établissement de sa propre famille — l'objet qu'il a poursuivi avec le plus de passion. La croisade à laquelle il se résolut en 1254 était donc trop conforme à ses sentiments les plus profonds, et trop préparée par tous ses actes antérieurs, pour qu'on soit autorisé à y voir a priori une mesure de circonstance, ou un moyen hypocrite et détourné de satisfaire des rancunes politiques. D'ailleurs, on n'oubhera pas qu'Ezzelin et Pallavicini n'étaient pas les seuls qu'elle menaçât. S'ils sont soigneusement distingués des adversaires politiques du Saint-Siège, ils ne le sont pas des autres fauteurs d'hérésie, ou contempteurs des libertés ecclésiastiques. Bon nombre des actes du pape ne les visaient en aucune façon. Ce sont des sentences ou des poui^uites individuelles (^). Ce sont des mesures

(1) P. 14926. Le 31 août précédent (P. 14702) le pape avait chargé de l'enquête à faire l'archevêque de Milan, levêque de Lodi et le prévôt de St-Xazaire de Milan.

(2) Cf. le document cité par Giulini IV, 483, dans lequel il est question de l'hôpital élevé en l'honneur de « feu frère Pierre de Vérone. »

(3) Giulini, IV, 484.

(4) Cf. sur leur ardeur Lea, op. cit., II, 218.

(5) P. 15321 (5 avril 1254); ordre de se saisir de la personne et des biens du milanais Manfredo da Sesto. — P. 15402 :19 août 1254^ ordre de faire détruire le bourg de Gatté. repaire d'hérétiques, de faire exhumer les corps des hérétiques qui y ont été ensevelis, d'imposer une pénitence au principal coupable Roberto Patta de Giussano.

d'organisation générale (par exemple la lettre du 29 mai d) qui, sans doute pour assurer plus d'unité el de vigueur dans les opérations, prescrivait au provincial de Lombardie de désigner quatre inquisiteurs dont les pouvoirs s'étendraient dans toute la Haute Italie, à l'ouest de Bologne et Ferrare). Ce sont encore des bulles qui règlent des points de droit inquisitorial (2). Bien plus, c'est précisément en 1254 que la politique religieuse d'Innocent IV' prend plus d'ampleur. Elle embrasse non plus seulement la Lombardie et la Marche de Trévise, mais l'Italie centrale, notannnent la Toscane et les Etats de l'Eglise. Dans ces régions, le pape rétablit aussi l'Inquisition, avec cette seule différence qu'il la confia aux Frères Mineurs (3); et publiant à nouveau sa bulle Ad extirpanda, c'est à toutes les villes d'Italie qu'il l'adressa, avec ordre de la recevoir, en même temps que les constitutions de Frédéric II (^). Or, on verra qu'à cette époque il n'existait dans l'Italie centrale aucun parti qui se réclamât sérieusement de l'Empire, que Conrad n'était pas intervenu dans l'Etat pontifical, qu'Innocent IV avait assisté aux luttes qui déchiraient la Toscane sans autre préoccupation que d'y observer la plus stricte neutralité, et qu'ainsi il n'avait pas là d'ennemis qu'il pût vouloir atteindi^e sous prétexte d'hérésie. Quelle preuve plus convaincante que c'est bien la rehgion qui était en cause à ses yeux ?

En fait, il est vrai, tout l'effort, en tant qu'il aboutit à une action militaire, se concentra sur les deux chefs de l'ancien parti impérialiste lombard. Mais c'est qu'en fait aussi, ils se faisaient le centre de la résistance. Non pas en tant qu'impérialistes. De ce que Frédéric II, en partie pour être désagréable au pape, avait cessé de faire appliquer ses propres lois, on ne doit pas conclure qu'aux yeux des contemporains, les relations qu'une ville entretenait avec le Saint-Siège aient dû toujours commander son attitude vis-à-vis de ses hérétiques. Aucun texte ne donne cette impression; et bien des faits en font naître une toute contraire. C'est précisément pour cela qu'Innocent IV avait pu mettre en train sa croisade contre

(2) P. 15412, 15432 (les inquisiteurs reçoivent le droit d'inlerpréter, de concert avec les ordinaires, les constitutions contre les hérétiques), 15473-15474.

(3) P. 15283, 15299, 15304, 15330, 15409, 15410, 15433, 15449. Ils eurent exactement les mêmes pouvoirs que les dominicains dans la Haute Italie.

l'hérésie au moment même où il laissait se disloquer les vieux groupements. Il n'y avait dans sa conduite aucune coiitradicliun; de même qu'il n'y avait en soi rien de chimérique à essayer d'attirer dans son nouveau parti de l'orthodoxie d'anciens adhérents de l'Empire. Asti, par exemple, qui restait l'adversaire politique du Saint-Siège, accueillit sans dilliculté les décrets relatils à l'Inquisition (1); tandis que Mantoue adoptait des statuts (jiii l'empêchaient de lonctionner (2)^ et qu'à Milan, encore au mois d'août 1255, c'est-à-dire quatre ans après le connnencement de la campagne, trois ans après l'éphémère indignation provoquée par la mort de saint Pierre de Vérone, le dominicain Rainerio Saccuiii de Plaisance pouvait se plaindre qu'on raillât ou qu on critiquât publiquement l'Inquisition, et qu'on troublât les inquisiteurs dans leur office (3). Conrad, accusé de pactiser avec l'hérésie avait donc pu, de bonne guerre et de bonne foi, rétorquer à Innocent qu'au vu et au su de tout le monde. Milan, Brescia et Mantoue, dont les citoyens étaient pourtant réputés « les fils par excellence de l'Eglise,» laissaient librement prêcher l'erreur (^). A quinze ans de distance, il se justifiait comme son père, en rappelant au pape que ses amis étaient parfois les premiers à lui désobéir. Cependant parmi les adversaires de l'Inquisition, Pallavicini et Ezzelin étaient bien hors de pair. C'étaient eux seuls, à vrai dire, qui avaient rendu la croisade inévitable. Ezzelin avait-il pour cela la meilleure et la plus personnelle des raisons : en d'autres termes était-il hérétique lui-même, comme l'a affirmé Innocent IV, comme on le disait dans la Marche ? (s) Cela n'est pas impossible. Son père avait déjà été poursuivi comme tel par Grégoire IX ^^\ en un temps où le Saint-Siège aurait eu plutôt intérêt à ménager les Homano. En tout cas, qu'il se soit rattaché par ses convictions à quelqu'une des sectes cathares, ou, ce qui est somme toute le plus probable, qu'il n'ait eu de foi qu'en l'astrologie, bien des traits de sa vie le montrent animé d'une haine fanatique vis-à-vis du catholicisme, et l'esprit fixé dans une incrédulité sûre d'elle-même. C'est tout autre chose que l'anticléricalisme d'occasion qu'ont pratiqué bien des souverains du Moyen-Age. Par exemple. Innocent IV lui

(1) Lea, A hîstory ol the Inquisition, II, 221.

(2) P. 17113 (18 déc. 1257), et 17302 (12 juin 1258).

(3) Campi, DeW Historia ecclefiiastica di Piacenza, II, 402.

(4) BFW. 4625.

(5) Ann. Sanctx Justinas, MO., SS. XIX, 177 : « .1 iide namque cathoUca fini penîtus alienus; ob hoc sicul perfidus hereticus ab ecclesia est damnatus. »

reproche le plaisir qu'il prenait à profaner le mariage en obligeant à des divorces et à de nouvelles unions ceux qui dépendaient de lui (1). L'accusation est confirmée par Rolandino de Padoue qui rapporte des faits précis (2). Les Annales de Sainte Justine racontent aussi comment, par un raffinement de cruauté, il refusait un confesseur aux condamnés à mort (3). Lui-même, fait inouï pour son temps, mourut en repoussant les sacrements (^). Pallavicini n'en était sûrement pas là. Son testament, qui nous a été conservé (5)^ ne diffère pas de celui de tout bon chrétien du XIIP siècle. Ce sont les mêmes formules religieuses, les mêmes legs pieux. Il ne professait probablement d'autre hérésie que celle des princes, celle qu'ils abjuraient au lit de mort, celle de Conrad, de Manfred, de Frédéric II lui-même : a le mépris des clefs », c'est-à-dire la volonté bien arrêtée de poursuivre ses desseins sans tenir compte de ce qu'on pourrait en dire à la curie, et une indifférence parfaite aux sentences ecclésiastiques (6), Ces sentiments suffisaient pour qu'il fît à l'Inquisition aussi mauvais accueil qu'Ezzelin. Comme Frédéric II, dans sa dernière manière, ils ne voyaient aucune raison de se brouiller avec des sujets dont ils étaient bien sûrs qu'aucune bulle pontificale n'ébranlerait la fidélité. Puis l'Inquisition était confiée aux Dominicains et leur fournissait un accès et un moyen de propagande et d'influence; or, ils avaient l'un et l'autre l'horreur des moines mendiants. Sous chaque froc, ils flairaient un agitateur populaire et un agent de Rome. Ezzelin, dit Rolandino de Padoue, (( craignait pour ses affaires les Frères Mineurs plus que personne au monde, parce que ces Frères vont et viennent partout en sécurité, à cause de leur libre pauvreté ('^) ». Les Dominicains ne valaient

(2) MG., SS. XIX, 97, et par les Ann. S. Juslinœ, ibid., 177 : « viras ah uxoribus separabat et eos cum aliis de lacto contrahere compellebat. »

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