CHAPITRE IV
L'établissement du régime seigneurial (^
En même temps que le parti de l'Eglise se désagrégeait, le parti de TEmpire se transformait, La cause dans les deux cas était la même : l'effacement du pouvoir qui jusqu'alors avait assuré l'unité, donné le mot d'ordre et imprimé la direction. Ce n'est pas que Conrad ne tînt pas à la Lombardie. Il a toujours été préoccupé, au contraire, de ne pas y laisser prescrire ses droits de souverain, et attentif à ne pas se faire oublier de ses adhérents. Il leur écrit souvent; il ne remporte pas un succès dans le Royaume sans le leur annoncer, et sans en prendre occasion pour leur faire espérer de prompts secours. A l'entendre, il aurait toujours été à la veille d'entreprendre une expédition en Lombardie (2). Mais la fréquence même de ses promesses, pour l'avenir, impliquait l'aveu de son impuissance dans le piésent. De fait, il dut se borner à sauver les apparences, en maintenant dans la Haute Italie les cadres et les titres de l'ancienne administration impériale.
On se rappelle connnent, à son passage, en novembre 1251, il avait confirmé les fonctionnaires de son père : Manfred Lancia, Oberto Pallavicini et Ansedisio des Guidotti. Mais cet état de choses fut vite modifié, en partie à cause de quelques-unes de ses mesures dans le Royaume qui eurent leur répercussion en Lombardie. Il avait à peine mis le pied dans ses Etats héréditaires qu'il apprit la trahison dont son frère Manfred s'était rendu coupable à son égard et ses négociations secrète? avec le pape en vue d'obtenir pour luimême la couronne de Sicile (3). Il se vengea en le tenant à l'écart, en le privant de toute influence, en le frappant dans ses biens et
(1) Sur cette question on consultera avec fruit l'ouvrage de Salzer, Ueber die Aufânge der Signorie in Oberitalien, qui m'a été fort utile.
(2) BFW. 4586, 4593, 4610, 4616, 4630.
(3) Rodenberg, Innocenz IV und das Kônigreîch Sizilîen, 106 et suiv.; Karst, Geschichte Manfreds i250-1S58, 164 et suiv.
dans ses parents. Il traita notamment en complices, avec raison, semble-t-il (D, et il exila tous les membres de la lamille Lancia qui se trouvaient dans le Royaume. Manfred Lancia ne pouvait guère que prendre parti pour les siens (2), d'autant que sa fidélité était déjà fort ébranlée, par suite de la jalousie qu'il portait à Pallavicini (3). C'est alors, et pour ces motifs, qu'il abandonna, comme on l'a vu, le parti de l'Empire, et se fit élire podestat de Milan (^). Naturellement, Conrad lui fit faire son procès pour haute trahison; condanmé et mis au ban de l'Empire, ses fonctions de vicaire général en amont du Lambro furent conférées, par diplôme du 22 février 1253 ^^), à Oberto Pallavicini, qui les joignit à celles qu'il exerçait déjà de vicaire en aval du Lambro, et se trouva ainsi le chef de l'administration impériale pour toute la Lombardie (6).
Pallavicini en Lombardie, et dans la Marche de Trévise Ezzelin de Romano, très généralement considéré, par les gens mêmes du
(1) Karst, loc. cit.
(2) Cf. Merkel, Maniredi I e Man^redi II Lancia, 129; Rodenberg, op. cit., 115; Karst, op. cit., 171. Ils sont loin d'être d'accord sur la chronologie et l'enchaînement des faits. Ils admettent qu'il y a un lien étroit entre les mesures prises contre Manfred de Hohenstaufen et l'expulsion de la famille Lancia du royaume, d'une part, et la trahison dont ils s'étaient rendus coupables vis-à-vis de Conrad, de l'autre; cela est la punition de ceci. Mais à quelle date la punition? Très peu de temps après l'arrivée de Conrad dans le royaume, au commencement de 1252, disent Merkel et Rodenberg d'après Jamsilla, 505-506, la principale source narrative qui nous renseigne sur ces événements. Ce serait donc pour faire cause commune avec ses parents que Manfred Lancia aurait quitté le parti impérialiste. Mais Karst conteste l'autorité de Jamsilla. Il se fonde pour cela sur diverses invraisemblances et surtout sur l'évidente partialité de ce chroniqueur, qui a dissimulé la trahison de Manfred. Pour lui, la seule donnée chronologique est BFW. 4592-4593; c'est vers la date de ces deux pièces, février ou commencement de mars 1253, qu'il place le bannissement des Lancia. Et Conrad aurait précisément, pour leur infliger un châtiment que les circonstances l'avaient jusqu'alors obligé à différer, pris occasion de la défection de Manfred Lancia dans la Haute Italie.
A notre avis, les termes de BFW. 4593 n'obligent strictement à admettre, ni que )a défection de Manfred Lancia fût antérieure à l'expulsion de ses parents, ni que celle-ci fût toute récente, lors de la rédaction de la lettre. Nous ne voyons donc pas de difficulté à accepter la chronologie de Jamsilla, qui n'a pas été nécessairement influencée par ses préoccupations apologétiques. Dans l'autre hypothèse, il deviendrait difficile d'exphquer la défection de Manfred Lancia, car sa jalousie pour Pallavicini, réelle, n'était pas suffisante pour en faire des ennemis; ils se rapprocheront plus lard (cf. plus loin).
(3) Ann. Placentini, 499 et 506.
(4) Ibid.
(5) BFW. 4592; cf. 4593.
(6) Le 8 mai 1254, un certain Bernabô donne une charte dans laquelle il s'intitule : sacri palati a Papia superius vicarius generalis (BFW. 13933). C'était probablement un subordonné de Pallavicini, car ce dernier, en 1254 et depuis, porte le titre de vicaire général de Lombardie, sans restriction (BFW. 13941, 13946, 13992).
pciys, comme le représentant de Conrad (D, et dont Ansedisio des Guidotti, le vicaire en titre, n'était en réalité que le subordonné et le satellite, à ces deux hommes incombe désormais le soin de soutenir la fortune du parti impérial. Ils ne reçoivent rien du roi que des encouragements ; ils nont à compter que sur leurs propres ressources, qui d'ailleurs étaient grandes. C'est pour cela même qu'ils avaient été choisis. Plus encore que son père, Conrad se N'oyait amené, dans le nord de l'Italie, à confier l'exercice de son pouvoir à des personnages déjà puissants par eux-mêmes, ou capables de le devenir. Leur grande situation lui profitait par cela seul qu'il la légitimait; leurs succès remportés sous sa bannière sembleraient l'être pour lui-môme. Il est vrai qu'inversement la défense des droits de l'Empire risquait de servir de prétexte, et les titres impéi'iaux de moyens d'action, à une politique d'ambition personnelle. On avait là des fonctionnaires bien indépendants, presque inquiétants. Frédéric II, qui n'osait pas, et pour cause, être jaloux d'Ezzelin, passait pour l'avoir été déjà de Pallavicini (2). Conrad aurait eu vraiment lieu de le devenir, en voyant le chemin que fit en peu de temps son vicaire.
Les deux chefs du parti impérial se conduisirent en effet en hommes fermement convaincus que la meilleure manière de justifier la confiance de leur mandant c'était de bien faire leurs propres affaires. Officiellement, leurs traités sont conclus u pour l'honneur et l'exaltation du roi Conrad (3) »; leurs adversaires sont volontiers qualifiés par eux de rebelles (*), quand ils leur résistent; et forcés, quand ils sont vaincus, de prêter serment de fidélité au roi (5). Mais au fond il est clair qu'il s'agit pour eux bien moins d'obtenir l'adhé-
(1) Gittermann, Ezzelin vnn Romano, p. 99, a reproduit d'après la Lûhecksches Vrkundenhuch, une très nirieuse lettre des prieurs de i=^. Agala et S. Maria de Padoue au conseil de l.ûbeck, dont un représentant cherchait à engager, en Lombardie, un jurisconsulte en droit civil et canonique. Deux hommes qu'il avait trouvés « libenfer venhsent ad vestrum servicium rt mnndahi.m, sed von pntnerunf împetrare licenfia'm a domino Icelino de Roman n, qui est loco régis Conrndi in Marchia Trevi^^ina et Lomhnrdia conslituhis. Ipsj qnidem exivis^ent, sed talis consiietudo est domini Icelini, quando aliquis homo transgredit mandatum s?/,wm, non sumit vindictam tantummodo in eum. sed captivos omnes s^ios facit, et accipit omnia hona eorum„ et ponit eos in cnptivitntem . de qua ipsi niinqunm exsiunt. » Sur les relations d'Ezzelin et de Conrad, cf. BFW. 4610, 4625.
(2) Salimbene, 164 : « Decimum et nltimum ejus (scilicet Friderici) infortimiiim fuit qunndo audivit quod Huhertus marchio Pelavicinus meliiis habuerit dominium Lombardorum, qunm ipse unquam habere potuerît. »
(3) Par exemple le traité imposé le 25 octobre 1252 aux vamcus de Rivergara (cf. plus haut, p. 21).
(4) Cf. le traité du 31 mars 1252 (plus haut, p. 20).
(5) Cf. plus haut, p. 21.
sion à un principe, de maintenir la fidélilé à une famille ou à un régime, de propager enfin une idée, que de faire reconnaître le fait de leur propre domination. Ils précipitent à leur profit le mouvement qui entraînait la Haute Italie vers des formes politiques nouvelles. Et tandis que l'histoire du parti de TEglise, dans les années qui suivent la mort de Frédéric II, perd son unité et se résout en une suite d'histoires municipales particulières, celle du parti de l'Empire se résume dans les efforts faits par Ezzeiin pour conserver, par Pallavicini pour fonder une seigneurie comprenant le plus grand nombre possible de cités.
Ce qui fit leur force, ce fut leur accord. Ils ont des ambitions analogues, mais des sphères d'action bien distinctes. Séparés l'un de l'autre par leurs comnmnes ennemies, Brescia ot Mantoue, ils sont assez près pour s'aider, et le font souvent, pas assez pour se toucher, et avoir des raisons de se combattre ; longtemps ils se tournent le dos, regardant, l'un vers l'est, l'autre vers l'ouest ; leurs difficultés commenceront le jour où ils auront entrepris de conquérir en commun cette espèce d'état-tampon qui les isole.
Ezzeiin, de la fin de 1251 ci la fin de 1255, n'eut pas de guerre importante à soutenir. Ses ennemis ordinaires, et notamment le marquis d'Esté, ne se soucièrent pas de l'attaquer. Quant aux révolutions intérieures et aux conspirations, que lui faisait constamment redouter son humeur soupçonneuse à l'excès, il s'applique à les prévenir par un système de compression à outrance, et une police perfectionnée (i). Les témoignages contemporains sont unanimes à noter chez lui, après 1250, et plus spécialement à partir de 1252, un redoublement de cruauté, d'énergie, de défiance maladive. (( En cette année-là, disent les Annales de Sainte-Justine de Padoue, vers la fin du mois d'août, Ezzeiin, ennemi du genre humain... croyant fermement que les nobles et les principaux popolani de la Marche s'étaient conjurés contre lui, tira du fourreau, pour ne l'y plus remettre, son glaive meurtrier. » Qu'on prenne ces Annales, ou les Annales de Vérone, ou surtout la Chronique de Rolandino de Padoue, avec ses rubriques d'une monotonie lugubre : « De nimia multitudine carceratorum . . . Hic tangitnr de qiiihvsdam occisis gladio et de pueris cecatis et occisis... De morte mnltoriiin in Padna et in Verona... Item m de avorte et horri-
(1) Cf. sur l'institution des capitaines de quartier chargés de le renseigner sur les dispositions de Padoue, Rolandino de Padoue, p. 96.
bili truncacione raultorum... » Ce ne sont qu'arrestations, longues et cruelles détentions, supplices raffinés, mutilations, violences indignes exercées même sur les cadavres, confiscations et ruines de propriétés. Il est de règle que les innocents paient pour ou avec les coupables; que tout disgracié ou condamné entraîne dans son malheur ses parents et ses amis ; les enfants même ne sont pas épargnés. Impossible de se soustraire à ce régime. Dans cette Italie si cruellement déchirée par les factions, il était banal d'expulser ses adversaires. Ezzelin trouva mieux. Il fit surveiller soigneusement ses frontières pour que personne ne pût lui échapper, pour garder tout le monde sous sa main. D'ailleurs aucune formalité, aucune garantie ; la moindre dénonciation suffit ; la futilité des prétextes allégués souvent n'a pas d'égale; et le vrai motif est des plus simples : quand ce n'est pas vengeance personnelle ou vulgaire cupidité d'un sous-ordre (Ansedisio des Guidotti se distingua en ce genre), c'est, chez le maître, parti pris u d'anéantir autant qu'il serait en lui toute la noblesse de la Marche de Trévise (D ». ija destruction pour elle-même, les contemporains ne parviennent pas à lui découvrir d'autre règle de conduite. « Voyant, dit Rolandino de Padoue (2), que trois choses sont l'ornement des cités, la noblesse des personnes, l'abondance des richesses et la beauté des maisons, cet impie, cet ennemi domestique, fit tout ce qu'il put pour les bannir de Padoue. » Ce n'était même plus esprit de parti, car il frappait tout le monde (3), adhérents comme adversaires; on reconnaît en lui cette folie sanglante dont quelques Césars romains avaient donné au monde l'inoubliable spectacle; plus tard, dans le même pays, un Bernabô, un Jean-Marie Visconti, verront aussi leur l'aison et leur humanité sombrei' par l'exercice d'un pouvoir sans contrôle, et par le sentiment d'une perpétuelle insécurité. Pareille politique cesse vraiment d'être intéressante paur l'historien. Elle relève de la pathologie mentale.
La politique de Pallavicini est autre chose, du moins, qu'une monotone série d'actes de sauvagerie. Appartenant à la branche la moins fortunée et la moins en vue d'une très ancienne famille (^), possessionnée dans le voisinage de Parme, c'est Frédéric II qui lui
fl) Roi. Pat., 92.
(2) Ibid., 94.
(3) Ihid., 96.
(4) Sur la généalogie et les biens des Pallavicini, cf. Schirrinacher, Die letzten Hohenstau{en, p. 31, et l'arbre généalogique donné à l'appendice.
avait mis le pied à Tétrier. Peut-être, quoique le fait ne soit pas certain, l'empereur avait-il déjà jeté les bases de sa puissance en lui créant un vaste domaine féodal dans des territoires contestés entre Parme et Plaisance (D. Ce qui est sûr, c'est que, à la différence d'Ezzelin qui s'était fait tout seul, il avait grandi dans les charges impériales. Quelque temps vicaire général en Lunigiane, à partir du moment où l'empereur se mit à disposer librement des podestaties des villes lombardes, on le voit assez souvent désigné pour les occuperas). En dernier lieu il unissait au vicariat en aval du Lambro la podestatie de Crémone. A ce moment, il est encore avant tout un fonctionnaire de carrière et un grand feudataire ; mais il tient un peu déjà du seigneur. Comment s'est fait le passage de l'un à l'autre, sa vie permet de le voir, par un exemple particulièrement significatif, et c'est ce qui en fait l'intérêt. Il semble bien qu'à Crémone (au moins quant à la forme) il fut élu par la commune autant que désigné par l'empereur ^3). En tous cas il s'appuyait sur le dévouement à sa personne de la faction aristocratique et impérialiste des Barbarasi organisée par lui en une forte association (4). C'est ce qui fit que la mort de l'empereur n'ébranla pas sa situation. Au contraire, ses succès à la tête du parti impérial lui permirent bien vite de plus hautes visées. L'alliance intime qui depuis le commencement de 1251 l'unissait au parti du peuple de Plaisance ne tarda pas à se transformer en un lien plus étroit. Après le grand succès de Rivergara, qui avait mis aux pieds des popolani Plaisantins les nobles vaincus, Pallavicini négociateur et garant du traité de paix, et arbitre éventuel des discussions qui pourraient naître à l'avenir ^5)^ se trouvait en fait maître de la ville; il y fut nommé podestat au commencement de 1253 (6), évinçant ainsi l'influence d'Oberto dell' Tniquità (7). On a vu comment Parme, qu'il guettait aussi, lui échappa au contraire grâce à Giberto da Gente. En revanche, dans le courant de l'année 1253, il acquit Pontremoli. Les marquis Malaspina de Lunigiane, en guerre avec les habitants de
(1) BFW. 3774 et 3832. Mais l'authenticité de ces deux pièces est douteuse.
(2) Il est podestat de Pavie en 1239 (BFW. 2597), de Reg^io en 1246, per imperatnrem lAnn. Reg., éd. Dove, p. 171: Memoriale potesfatum Regmensmm dans RIS. VITI, 1114; Salimbene, p. 62), de Crémone en 1250 {Ann. Placentîni, p. 506, et Ficker, Forschungen, II, 532 n.). L'empereur dit l'avoir lui-même nommé à Crémone (BFW. 3823).
(3) Ann. Placentinî, 499.
(4) IMd.
(5) Astegiano, Codex diplomaticus Cremonse, I, 287.
(6) Ann. Placent., 506.
(7) Celui-ci resta pourtant podestat du peuple, au moins quelque temps.
cette ville, s'en étaient emparés; les dépenses qu'il fallait faire pour l'entretien de la forteresse étant trop lourdes pour eux, ils la cédèrent à Pallavicini (D. Celui-ci se retrouvait ainsi réinstallé, à titre personnel, dans le pays où il avait jadis commandé comme vicaire de Frédéric II; il était maître du principal passage de l'Apennin, ce qui garantissait ses propres communications avec ses amis de Toscane et coupait celles de Parme. Il se tourna ensuite vers la Lombardie occidentale; il y était comme invité par l'extension de son vicariat dans ces régions, et par l'espèce de mission que lui avait confiée Conrad de châtier Manfred Lancia. Nous avons rapporté plus haut les circonstances à la suite desquelles il se fit élire podestat, d'abord de Pavie, ville où il était déjà connu pour l'avoir gouvernée en 1239 au nom de Frédéric II, puis de Verceil. La trêve de fait qui s'établit entre lui et les Milanais régis par Manfred Lancia vint consolider de ce côté sa situation (2). En même temps, il entretenait des relations d'amitié avec Asti (3).
Les quatre podestaties que Pallavicini était ainsi parvenu à réunir vers le milieu de l'année 1254 lui avaient été conférées par un vote régulier (^) et à vie (5). H les faisait gérer par des vicaires qu'il nommait librement, et qui parfois portaient eux-mêmes le titre de podestat (6); bientôt même il prit l'habitude de désigner de préférence des membres de sa famille C?). Nous assistons là à un fait important, la naissance de la seigneurie, au sens juridique du mot. Depuis le commencement du XIIP siècle, on avait vu à bien des reprises, notamment dans la Marche et la Romagne, des personnages désignés par leur qualité de chefs reconnus d'un parti devenir assez puissants pour exercer une véritable dictature de fait; tels Ezzelin ou Albéric de Romano, tels, à Ferrare, alternativement ou simultanément, puis successivement, chacun pour une longue période, les Este et Salinguerra. Tantôt ces hommes se faisaient élire dans les formes et pour la durée légale aux charges municipales: tantôt (et le plus ordinairement) ils les laissaient à d'autres,
(1) BFW. 13920 a.: Ann. Januevses. 231.
(2) Cf. plus haut, p. 50.
(3) Merkel, Un quarto di secolo di vita comunale e le origini délia dorninazione Ançjio'ma in Piemonte, p. 77.
(4) On le sait pour Crémone (cf. plus haut) et Plaisance (Salzer, Ueher die Anfange, etc., p. 49 n.).
(5) Cf. les divers exemples réunis par Salzer, ibid., des titres pris par Pallavicini.
(6) A Plaisance, Guido Scorsi de Pavie {Ann. Plac, 506; cf. Robolini, Notizie storiche di Pavia, IV, 1, 153). A Pavie, cf. Robolini, IV, 1, 149. A Crémone, d'après les documents donnés dans Astegiano, il paraît avoir exercé toujours en personne.
(7^ Cf. Salzer, 51.
se conlenianl d'une iiilluence toute puissante, i^n tous cas, rien, (îu principe, n'était cliangé dans les institutions de la cité ; et le caractère extra-constitutionnel du nouveau pouvoii' apparaît par ce lait qu'il n'existe pas de litre olliciel pour désigner celui qui l'exerce. Mais aux environs de l'année 1250, et en Lombardie, on commence à voir apparaître un terme nouveau, celui de seigneur ou dominus U). On en chercherait vainement dans les textes contemporains une défmition précise; mais il est possible, par l'emploi qu'on en faisait, de voir l'idée qu'on y attachait à ce moment, car il faut distinguer suivant les temps. Une ou deux générations plus tard, le seigneur est devenu un maître absolu, entre les mains duquel la cité abdique tous ses droits, et se décharge de toutes ses responsabilités, par un traité qui parfois ressemble à une espèce de contrat d'entreprise. Il reçoit le pouvoir législatif, le droit de paix et de guerre, le droit de nommer les magistrats, de disposer des linances municipales; et en échange, assume l'obligation d'administrer et de défendre à ses frais, quelquefois dans des conditions très bien spécifiées, la ville qui s'est donnée à lui. Au milieu du XIIP siècle, on n'en est pas hà encore. Le mot de seigneur ne s'applique encore qu'à un homme revêtu d'une magistrature suprême ordinaire, mais à litre viager, ou même héréditaire, ou tout au moins pour une durée déterminée, mais longue et très supérieure à la durée normale. C'est là l'innovation essentielle. Il arrive d'ailleurs aussi que le seigneur reçoive des pouvoirs exceptionnels plus étendus que les attributions ordinaires de sa charge^^); notamment, par une dérogation à la règle habituellement inscrite dans les statuts municipaux, il lui est presque toujours permis de faire gérer ses fonctions par un mandataire, et par suite possible de les accepter à la fois .dans plusieurs villes. Il faut remarquer qu'il y a deux sortes de magistratures suprêmes. L'une, la podestatie, confère l'autorité sur la commune entière; l'autre, la podestatie ou capitainerie du peuple ou de la noblesse, s'exerce sur une fraction seulement de la cité. Aussi la langue politique distinguet-elle encore soigneusement entre le seigneur (ou podestat perpétuel) d'une ville, et le seigneur (ou capitaine perpétuel) du peuple d'une
(1) Le plus ancien exemple authentique que je connaisse (car Gittermann, Ezzelin von Romano, 124, et Salzer, op. cit., Appendice, ont démontré que la charte par laquelle Ferrare aurait conféré la sei^ïneurie, en 1208, à Azzo VI d'Esté, est apocryphe) est celui de Boso de Dovara à Soncino (Astegiano, Codex diplomaticus Cremonœ, I, 277; cf. Salzer, 44). Antérieurement on trouve seulement quelquefois l'expression dominari pour caracîériser ces pouvoirs de fait dont il est question ci-dessus.
(2) Salzer, 66 et suiv.
ville (1); et il n'y a aucune comparaison de Tun à Tautre. Le premier seul est le seigneur par excellence, dans toute la plénitude du sens. Au moment où nous sommes, en effet, la podestatie, en droit, sans conteste, et même en fait, l'emporte encore sur la capitainerie du peuple, dont les ambitieux désireux d'arriver se font bien, à l'occasion, un marchepied, mais à laquelle ils s'empressent d'ajouter, dès qu'ils le peuvent, le prestige de la fonction réputée encore la plus élevée des dignités municipales (2). H n'en sera pas toujours ainsi. La grande poussée démocratique qui se produit au cours du XIIP siècle, dans la plupart des villes italiennes, assura presque partout la prépondérance de ce qu'on appelait le peuple, c'est-à-dire des métiers. Ce peuple, habitué à l'association par la pratique du régime corporatif, sut mieux et plus habituellement que la noblesse se constituer en groupements distincts et fortement unis. Moins nombreux, et se recrutant moins aisément par l'annexion d'éléments nouveaux, les nobles étaient plus faciles à détruire ou à décimer par l'exil. Beaucoup d'entre eux, d'ailleurs, par ambition, servirent la cause démocratique. Enhn les classes populaires se montrèrent aussi particulièrement empressées à se donner à des chefs qui servaient leurs intérêts; on vit des capitaines perpétuels du peuple bien plus souvent encore que des podestats perpétuels de la commune ; et naturellement, les premiers, sûrs de durer, avaient tous les avantages pour eux dans leur lutte d'influence contre des magistrats annuels. Aussi parvinrent-ils assez vite à éclipser, à dominer le podestat, à contrôler plus ou moins directement ses actes, puis son élection; jusqu'au jour où la podestatie dépendit d'eux; où le peuple, en leur personne, absorba pour ainsi dire la commune; où tous les pouvoirs leur furent remis. C'est ainsi que la seigneurie de la seconde période, celle de la fm du XIIP et du XIV® siècles, est ordinairement née d'un développement ou d'une transformation de la capitainerie du peuple. C'est le cas de quatre sur cinq des grandes dynasties de la Haute Italie : les Visconti, les Scaligers, les Carrare et les Gonzague (3). Seuls les Este font exception; mais précisément les Este sont les plus anciens; ils datent du temps où régnait encore exclusivement le premier type
(1) Cf. Le titre que porte Filippo délia Torre dans le traité qu'il conclut en 1265 avec Charles d'Anjou (Sternfeld, Karl von Anfou als Graf der Provence, 309; BFW. 14239) : « ... Philippi perpetui domini populi Mediolani et potestatis ac domini communium Pergami, Cumarum, Novare et Laude... » Je ne connais pas d'exemple, en fait, de capitaine perpétuel de la noblesse.
(2) Par exemple Oberto dell' Iniquità à Plaisance, et Giberto da Gente à Parme (cf. plus haut, pp. 8 et 29).
(3) La remarque est de Salzer, op. cit.
de la seigneurie, celui qu'on peut définir une podestatie à long terme, susceptible d'être déléguée.
De ce premier type, Pallavicini a lourni l'exemple le plus achevé et le plus ancien. Avant lui ou en même temps que lui, d'autres s'étaient fait proroger à plusieurs reprises, d'année en année, dans la podestatie d'une ville, et il était au moins une bourgade lombarde, Soncino, qui avait déjà créé le précédent d'aliéner pour dix ans la liberté de son choix U). D'autres aussi avaient accidentellement cumulé plusieurs podestaties, et obtenu de s'y faire suppléer (2), Personne n'avait encore exercé la podestatie perpétuelle, et simultanément, dans plusieurs des principales communes de la Lombardie.
Gomment des cités, longtemps si jalouses de leur indépendance, se sont-elles laissées aller à l'abdiquer entre ses mains? Quelles raisons psychologiques exphquent cette espèce d'élan général vers la servitude? D'abord le désir d'un pouvoir fort, naturel après tant de troubles. Ajoutons d'un pouvoir fort agissant dans un intérêt de parti. Pour un seigneur auquel, comme à Giberto da Gente à Parme, on demande de faire régner, fût-ce brutalement, la justice distributive, il s'en trouve dix, et c'est le cas de Pallavicini, sur lesquels on compte pour assurer Tordre par l'hitimidation ou l'annihilation des adversaires. Enfm il y a le besoin du condottiere, qui commence à se faire sentir. On juge avantageux d'engager au service de la cité un homme qui soit intéi'essé à la défendre. Toutes ces aspirations, Pallavicini a les moyens de les satisfaire. Grand feudataire, capitaine expérimenté, et propriétaire d'une troupe solide de mercenaires allemands, payés par lui et qu'il emploie comme bon lui semble, il peut être pour les villes ses voisines un ennemi redoutable, ou un précieux allié: et son alliance, on ne l'obtient qu'en le reconnaissant pour maître.
Une circonstance, d'ailleurs, qui d'une manière générale a beaucoup contribué à l'établissement de la seigneurie, avait, à lui en particulier, singulièrement facilité les voies. On a vu que dans les dernières années de son règne, Frédéric II prétendait nommer partout les podestats et les transformer en agents impériaux. Gela équivalait en quelque sorte à se déclarer podestat universel suppléé partout par des délégués; c'est-à-dire que la prérogative revendi-
(1) Au profit de Boso de Dovara (cf. plusi haut, p. 61, n. 1). Le 19 octobre 1255 le même Boso fut élu podestat perpétuel (Astegiano, I, 294).
(2) Ainsi déjà Azzo VI d'Este,^ au commencement du siècle, à Mantoue, Vérone et Ferrare (Salzer, 32) et au temps même de Pallavicini, Manfred Lancia (cf. plus haut), Giberto da Gente (cf. plus haut).
quée par Tempereur se trouvait être fort analogue à celle que nous avons reconnu être l'essentiel de la seigneurie. En se pliant au despotisme impérial, les villes s'étaient donc prédisposées à créer elles-mêmes le despotisme seigneurial. On s'explique ainsi que les cités du parti impérialiste (^bien vite suivies d'ailleurs par les autres) se soient montrées les plus empressées à installer chez elles les nouvelles formes de gouvernement. Et il était naturel que le premier à bénéficier de la révolution et à incarner avec éclat le régime nouveau fut, comme Pailavicini, un haut fonctionnaire impérial ; car ce que les villes lui accordaient d'autorité sur eUes-mèmes, du point de vue du droit il pouvait déjà le réclamer conune représentant de TEmpire; en lui le vicaire préparait et légitimait le seigneur ^i); et relire comme podestat perpétuel, c'était une façon de se soumettie à l'Empire, mais en sauvant les apparences de la liberté; ce qui, en théorie, n'était pas indifférent, et dans la pratique n'imposait aucun sacrifice de plus.
Nous avons analysé les fondements juridiques de sa situation ; mais il ne faut pas oublier que la force pure et simple avait aussi contribué à la créer. S'il possédait tout ce qu'il fallait pour rendre sa protection désirable, il savait au besoin l'imposer à ceux qui ne la demandaient pas.
Enlin une particularité intéressante, c'est l'existence, au moins à Plaisance et à Crémone, d'une sorte de sous-seigneurie locale sur laquelle il s'appuie. Dans la première de ces deux villes, Ubertino d'Anditô jouissait d'un très grand prestige, sans titre officiel, mais en qualité de chef de la puissante famille qui était à la tête du parti impérialiste et populaire. A Crémone, Boso de Dovara, issu d'une famille qui marque dans les annales de la ville dès le XP siècle, très dévoué à la cause impériale, et intimement lié avec le roi Enzio qui lui avait confié la garde de ses prisonniers, de ses joyaux et de sa fille (2), était devenu, vers l'année 1250. seigneur de plusieurs des petites localités de la banlieue crémonaise (3); n avait créé comme un petit Etat enclavé dans celui de Pailavicini; il se fit élire ensuite podestat de la mercadanza de Crémone, d'abord à temps (^), puis à vie ^ô); ce qui lui donnait une assez grande importance pohtique. Ni lui, ni Ubertino, ne peuvent être regardés, à
(1) Il en sera de même des seigneuries de l'âge suivant. Cf. Siclœl, Das Reiclisvikariat der Viscojiti, et Salzer, op. cit.
(2) Astegiano, Codex diplomaticus Cremonœ, II, 305-307.
(3) Salzer, op. cit.. 43-47.
(4) Il l'était le 21 sept. 1258.
(5) Au plus tard en 1261 :cf. Salzer, 127-128).
proprement parler, corn me des délégués de Pallavicini ; comme lui-même ils doivent ce qu ils sont à la faveur de leurs partisans; cest le marquis qui est obligé de tolérer leur intluence et de compter avec elle; mais par une sorte daccoid tacite, ils la mettent à son service, et se font comme ses lieutenants ofticieux; ils sont un des principaux appuis de sa domination, jusqu'au jour où ils essaieront fioso tout au moins; de la supplanter à leur profit.
Telles sont les origines di\ erses du pouvoir de Pallavicini. Le détail et l'esprit de son gouvernement, c'est à Ciémone surtout que des renseignements détaillés permettent de le saisir «i^ Nous ne parlons pas ici de sa politique religieuse, dont il sera question plus loin. On sait déjà qu'il s'agit d'un gouvernement de parti. Rarement même la mainmise d'un parti sur la chose publique a été proclamée de façon plus naïve, ou si l'on veut plus c\ nique. Dans un traité conclu sous les auspices de Pallavicini intervient parmi les parties contractantes « la commune de Crémone, c'est-à-dire la faction des Barbarasi, qui est actuellement la commune de Crémone î2) ». Beaucoup de membres de la faction adverse des Cappelletti furent envoyés ou maintenus en exil, et leurs biens confisqués; comme il arrive d'ordinaire, les sévérités allèrent même saggravant. Néanmoins on resta toujours bien loin des prucédés d'Ezzelin. Les chefs seuls furent inquiétés. En face de la société des nobles, qui avait d'ailleurs la prédominance, la société du peuple put continuer à subsister en dépit de ce quelle eût penché vers l'Eglise ; c'est même en ce temps-là qu'elle édifia son palais, encore subsistant aujourd'hui. D'ailleurs, en général, rien ne fut changé aux rouages du gouvernement, qui continuèrent de fonctionner avec les apparences de la liberté. On peut croire qu'il en fut de même dans les autres villes soumises à Pallavicini (3). Celui-ci. du reste, ainsi que le firent tous les seigneurs italiens, ceux du moins qui étaient capables de concevoir un autre moyen de règne que la terreur, chercha à justifier son pouvoir par ses services. On le voit entreprendre de grands travaux publics, faire refaire Vestimo ou cadastre, conclure des traités de commerce, \eiller à la liberté de la navigation du P6. En 1254. il fait signer entre Crémone, Brescia,
(1) Nous résumons ici Aslegiano, II, 302 et suiv.
•2) Cl. le traité conclu en 1E59 avec Azzo dEste BFW. 14036'.
(3) A Plaisance il y eut des mesures de persécution. En fé\Tier 1368, Qément IV relève de ses engagements un oblat de l'Hôpital de St-Sauveur. qui s'était donné à cet hôpital pour é\iter la tyrannie de Pallavicini t)ulle résumée par Campi. II, 230). Le popolo subsistait dailleur-s à Plaisance: Obertô dell' Iniquità, é\incé de la podestatie de la commune, en était podestat Ann. Plac. 508j.
Pavie, Bergame, Torioiie et Plaisance une convention monétaire pour la frappe d'espèces semblables (D. Tout cela est le t'ait d'un homme capable de vues étendues (2) et désireux, en même temps, de faire sentir son inlluence, à certains égards, même dans des villes soustraites à son autorité politique et appartenant plutôt à un parti différent du sien.
Quels sont, cependant, ses rapports avec le roi? Un fonctionnaire ordinaire n'a d'autorité que celle qui lui est déléguée, de programme que le service de son maître, et de politique que ses instructions. On voit si l'homme dont nous étudions le rôle a été autre chose. Il est vrai que plusieurs des traits de ce tableau ont été pris dans la période qui suit la mort de Conrad. Mais il n'en est pas moins exact pour toute la durée du gouvernement de Pallavicini. La disparition du roi des Romains n'a fait aucune différence. C'est presque certainement avant cet événement, ou du moins avant que Pallavicini pût le connaître, qu'a été rédigé un des documents qui peuvent le mieux servir à caractériser sa situation ; à savoir le sauf-conduit qu'il accorda, en 1254, aux marchands de Montpelher qui traverseraient la Lombardie (3). Ce privilège, concédé non à des voisins, non à des sujets de l'Empire, mais à une puissance étrangère, ne dit pas un mot du roi et d'autorisation à lui demander, alors que sont expressément mentionnés, au contraire, la consultation et le consentement des villes intéressées. Pallavicini parle, presque comme un souverain parlerait de ses Etats, des régions qu'il gouverne « par la grâce de Dieu (^) », et les titres qu'il prend dans la suscription expriment à merveille les origines diverses et la nature complexe de son pouvoir. Il s'intitule « vicaire général du Saint Empire en Lombardie, seigneur et podestat perpétuel des cités de Crémone, Plaisance, Pavie et de tout le parti de l'Empire. » Tout se trouve dans cette énumération ; la charge de création impériale, degré suprême de la hiérarchie administrative
(1) BFW. 13932.
(2) Cf. l'éloge que font de lui les Ann. Plac, 531 (très favorables, il est vrai) : « fuit... sapiens multum in operibus seculi plus quant unquam fuerit aliquis Lombardus Lombardie, largus, curialis, probus et sagax in prelio. »
(3) Astegiano, I, 291; Germain, Histoire du commerce de Montpellier, II, 515. Ce privilège est daté de 1254, XIP indiction; il est donc sûrement antérieur au 24 septembre. De plus, Pallavicini n'y est pas qualifié de podestat de Verceil; or il l'était sûrement le 12 juillet. Conrad est mort le 21 mai.
(4) « Partes quibus dante Domino presidemus. »
conçue par Frédéric II; — la vieille magistrature municipale; — et enfin le pouvoir nouveau, issu de l'un et de l'autre, la seigneurie; pouvoir mal défini encore, mais auquel appartient l'avenir, et dont ce cas particulier permet d'apercevoir la double source; puisque la seigneurie, c'est à la lois le vicariat échappant à l'Empire, ou la podestatie, devenue viagère et héréditaire et s'imposant en fait à la cité, après avoir été, en droit et primitivement, conférée par elle. Gomme l'idée d'une autorité en partie tout au moins émanée des sujets, non déléguée par un supérieur, en était inséparable, on voit qu'en se proclamant seigneur perpétuel, non seulement de chacune des villes qu'il dominait, mais de tout le parti impérial lombard, Pallavicini prenait un titre qui consacrait presque une révolution. Joint à celui de vicaire, il en modifiait singulièrement la portée. Il impliquait qu'aux yeux de celui qui le portait, il n'y avait pas d'adhérents à l'Empire en dehors de ses sujets à lui ; qu'il était l'intermédiaire nécessaire entre les Lombards et le roi des Romains; que c'était des Lombards qu'il tenait ce rôle, et que le roi ne pouvait le lui enlever. Où était le grand principe posé par Frédéric II : la révocabilité ad nutura de tout agent revêtu de l'autorité impériale? Et notons que sa prétention était justifiée par les faits. Conrad était peu connu en Lombardie; ce n'est pas à lui qu'allaient les fidélités, c'est à son représentant, et à titre personnel. Le parti de l'Empire avait presque cessé de mériter son nom. Il n'était plus guère que le parti de Pallavicini, dont la situation, sous des formes différentes, avait fini par ressembler beaucoup à celle d'Ezzelin. Il était pour Conrad un allié beaucoup plutôt qu'un fonctionnaire.
Il ne restait plus au parti impérial qu'un pas à faire : se détacher complètement de l'Empire. Il le fit à la mort de Conrad, par le fait même qu'il survécut, sans se modifier, à celui qui avait été son chef nominal et à ses yeux le seul héritier de la légitimité impériale. iMatériellement, cette mort n'atteignait guère les adhérents du roi. Pourtant Pallavicini et Ezzelin jugèrent indispensable de resserrer leur alliance et de prendre nettement position en présence de la situation nouvelle. Ils conclurent à Plaisance, le 12 juillet 1254 (^), un traité de garantie réciproque, chacun stipulant en son nom et au nom des villes à lui soumises. Crémone, Plaisance, Pavie et Verceil d'un côté, Padoue, Vicence, Vérone, Trente, Feltre et Bellune de l'autre. Or, ce traité était éventuellement dirigé même contre « celui qui s'intitulerait empereur ou roi, ou contre ses agents. » La phrase ne visait, cela est clair, que Guillaume de
Hollande et les successeurs que la papauté pourrait lui donner ; ceux enfin desquels d'anciens amis des Hohenstaufen n'avaient rien de bon à attendre. Mais ni Ezzelin ni l^allavicini n'ont de prétendant à opposer à celui qu'ils repoussent. Pùen ne montre, et leur conduite ultérieure rend très improbable, qu'ils songeassent le moins du monde à Conradin. Ce n'est pas au nom de l'Empire (lu'ils s'insurgent contre l'Empire. Sur la question de succession impériale, ni l'un ni l'autre sans doute n'avaient encore d'idées arrêtées, ils ne sentaient pas le besoin de s'en faire, et qui leur fussent communes. En s'alliant si étroitement ensemble, c'est uniquement leur politique lombarde qu'ils entendaient concerter; l'événement devait montrer que chacun avait conservé sa pleine liberté de vues et d'action quant à sa politique générale. Le jour où ils voudront de nouveau se rattacher à quelque chose, ils se tourneront de côtés différents. Pour le moment, ils se suffisent à eux-mêmes et ne relèvent que d'eux-mêmes. Le traité de 1254 marque de leur part un effort pour constituer le parti de l'Empire (il faut bien, faute de mieux, lui conserver ce nom que les textes contemporains continuent d'ailleurs à lui donner par habitude) indépendamment de l'autorité impériale. Ils conservent les vieilles étiquettes, parce qu'elles sont tlatteuses. Ainsi Ansedisio des Guidotti, bien qu'il intervienne dans la convention avec la seule qualité de podestat de Padoue, paraît encore avoir gardé quelque temps son titre de vicaire (1). Pallavicmi le porta sûrement au moins jusqu'en 1256(2). Mais ces étiquettes au fond ne signifiaient plus rien.
En s'incarnant ainsi en deux hommes très intéressés à en maintenir la cohésion et à en développer la force d'expansion, le parti de l'Empire avait duré, au lieu de s'émietter comme le parti de l'Eglise (3). Mais il avait duré en changeant complètement d'esprit et d'allures. Ce n'est plus une confédération de cités, de groupes ou d'individus librement associés parce qu'ils pensent- de même ou qu'ils ont les mêmes intérêts. C'est un état, ou mieux deux états étroitement alliés ; de ces états comme en connaîtra beau-
(1) Roi. Pat., 111, dit de lui, à l'occasion de la prise de Padoue par l'armée croisée en 1256 : « Qui enim se vicarium generalem sacrr imperii a llumine Ollii usque Tndentum in suis litteris appellabat. »
(2) Cod. Astensis, III, 1093.
(3) Il est remarquable, à cet égard, de voir le soin avec lequel Asti, en 1256, se réclame de l'amitié de Pallavicini et du parti de l'Empire (îhid.j. A cette date de 1256, personne n'aurait parlé de la Ligue lombarde.
coup ritalie du XIV* siècle, très instables et à forme toujours changeante, parce qu'ils offrent, pour traits essentiels de leur constitution, à la fois un esprit de particularisme municipal encore très vif, les cités qui les composent ne se sentant nullement compatriotes les unes des autres, et un pouvoir central très fort sur chaque point tant qu'il est debout, mais toujours exposé à être balayé par quelque brusque révolution. Il est vrai qu'il se relève aussi vite. Le seigneur renversé conserve d'ordinaire, dans la ville même qui l'a chassé, un parti qui peut reprendre le dessus par quelque revirement aussi soudain; et son rappel triomphal s'ensuit aussitôt. Puis, le plus souvent, sa puissance ne consiste pas seulement dans ce que peuvent lui fournir les cités qu'il domine; elle réside surtout dans sa capacité, son prestige militaire, l'armée qui est sa propriété personnelle, la clientèle de légistes et d'administrateurs, parmi lesquels il recrute ses fonctionnaires, et qui est attachée à sa fortune. Tout cela constitue un ensemble de ressources qui est transportable, qu'une expulsion ne lui fait pas perdre, et qui trouve partout son emploi. Même en exil, même devenu l'objet des pénalités savantes et des menaces terribles édictées par la réaction qui accompagne nécessairement sa chute, il reste quelqu'un, il demeure redoutable; il faut une bien longue désaccoutumance pour qu'il cesse d'être un prétendant possible. Quand la seigneurie fut devenue une institution à peu près générale, cela eut des conséquences curieuses. De même qu'on avait vu beaucoup de cités divisées en deux factions qui prétendaient chacune être légitimement la commune, et tour à tour maîtresses de la ville, au sens matériel du mot, s'en bannissaient réciproquement, on eut en bien des endroits deux dynasties parallèles ; au seigneur en fonctions s'opposant le seigneur en disponibilité et en exil toujours aux aguets, toujours prêt à profiter de la chance. Gela est vrai même pour les petits seigneurs qui ne régnent que sur une ville. A bien plus forte raison pour les tyrans de grande envergure, qui peuvent difficilement être chassés à la fois de toutes leurs positions, n'y a-t-il guère, tant qu'ils sont personnellement saufs, de défaite décisive et sans espoir. Que des quelques cités qui composent leur domaine une série d'accidents leur fasse perdre la moitié ou les trois quarts, leur situation n'est pas du tout la même que celle d'un souverain ordinaire auquel une révolte ou une conquête enlèverait la moitié ou les trois quarts de ses provinces; l'instabilité de leur pouvoir est rachetée par une plus grande facilité à rétablir leurs affaires, ou à, trouver ailleurs, sous la main, dans quelque ville voisine en quête de seigneur, une avantageuse
compensation. Sans aller bien loin, la seule carrière de Pallavicini, le premier des seigneurs proprement dits, offre en quinze ans les plus étonnantes vicissitudes de fortune. iNous verrons s'émietter la seigneurie qu'il avait fondée en 1254. Réduit à la seule possession de Crémone, qui lui restera fidèle presque jusqu'au bout, il en reconstituera une autre, plus étendue que la première, sans cependant comprendre toutes les villes qui en avaient fait partie, et destinée aussi à s'écrouler bientôt plus complètement encore. Il est probable que la mort l'empêcha seule de recommencer une troisième fois son travail de Sisyphe. Rien mieux que cet exemple ne fait apercevons en raccourci un des aspects de la seigneurie, organisme adniinistratif et militaire se superposant aux cités, assez souple et extensible pour s'appliquer à la fois à un assez grand nombre de villes, anciennes alliées ou anciennes ennemies, voisines ou éloignées les unes des autres, susceptible à l'occasion de se replier sur lui-même presque au point de s'annihiler, sans être pourtant atteint dans son essence; type de gouvernement qui forme la transition nécessaire entre le régime de la commune autonome et celui de la principauté; le seul qui soit approprié à un temps où les villes, comme des molécules s'attirant et se repoussant tour à tour, semblent vouloir épuiser entre elles toutes les formes possibles de groupement, jusqu'au jour où des liens formés par le hasard s'étant trouvés resserrés par le temps et consacrés par des investitures pontihcales ou impériales, on verra se créer quelque chose qui ressemblera à des Etats, entre lesquels s'établira quelque chose qui ressemblera à un équilibre italien.
Ce régime seigneurial naît un peu de tous les côtés à la fois, dans les premières années de la seconde moitié du XlIP siècle, et se propage avec une extrême rapidité à travers toute la Haute Italie. Si, un peu par le hasard des événements, un peu par l'effet des prédispositions particulières qui ont été signalées, c'est dans les villes de l'ancien parti impérial qu'il a eu pour la première fois son plein épanouissement, il ne faudjait pas croire qu'il ne se soit pas implanté aussi, et presque aussi vite, dans les villes de l'ancien parti de l'Eglise. Le goût pour la force et l'esprit de parti, ces deux sentiments étaient répandus chez tout le monde sans distinction. Sans doute, ce sont les institutions impériales qui, sur certains points, ont facilité le passage de la liberté au despotisme ; mais elles répondaient trop bien aux circonstances pour que le modèle qu'elles offraient ne fût pas imité ailleurs avec un empressement spontané. Nous avons en somme rencontré la seigneurie, sous
des formes diverses, à Milan avec Manfred Lancia, à Parme avec Giberto da Génie. Elle tendait à s'établir dans la Lombardie orientale ou la Romagne, chez des villes, au profit de familles, qui durant la guerre entre Frédéric et Innocent IV avaient embrassé avec ardeur la cause du pape. La domination dont Azzo d'Esté jouissait à Ferrare depuis 1240 n'était pas encore, il est vrai, la seigneurie proprement dite, mais un pouvoir de fait analogue à celui d'Ezzelin, avec cette différence que le marquis ne dédaignait pas d'exercer parfois en personne la podestatie, mais pour un an et dans les conditions ordinaires. Maître absolu, d'ailleurs, même quand il laissait à d'autres les fonctions, il avait assez habitué les esprits à l'obéissance pour pouvoir, à son lit de mort, quelques années plus tard, assurer à son petit-lils l'investiture formelle dont il s'était passé pour lui-même (D. Le même Azzo était, dès 1257, et probablement plus tôt, capitaine perpétuel du peuple de Mantoue; par une anomalie assez rare, il avait comme collègue son allié intime le comte Louis de San Bonifazio (2). ici, c'est la seigneurie du peuple seulement, non celle de la commune; mais cela suffit pour montrer que pas plus à Mantoue qu'ailleurs, on ne répugnait à se donner des maîtres. A aucun moment, la liste des villes qui sous une forme ou sous une autre obéissaient à l'autorité d'un seul ne s'est confondue avec la liste des villes impérialistes. On ferait donc fausse route en cherchant dans l'attachement aux franchises municipales et surtout au principe de l'élection des magistrats, ou au contraire dans le dégoût d'une orageuse liberté, une cause ou une conséquence de la position que les diverses villes avaient prise vis-à-vis de l'Eglise ou de l'Empire. L'Empire a indirectement favorisé la seigneurie, mais l'Eglise ne l'a jamais combattue en elle-même, n'en a pas détourné ses adhérents, ne leur a jamais inspiré ou prêché je ne sais quel culte pour la liberté, n'a pas plus confondu sa cause avec une forme particulière d'institutions, que dans les luttes entre nobles et popolani, elle ne l'avait confondue avec les intérêts d'une classe. Dans un cas comme dans l'autre, elle a sur chaque point réglé sa conduite sur les circonstances locales, et ainsi, tout comme l'Empire, elle a individuellement soutenu les seigneurs quand elle croyait pouvoir compter sur eux.
(1) Saizer, 40-42, qui réunit tous les témoignages.
(2) Saizer, 131; Tacoli, Memorie storiche di Reggio, III, 737 (ratification d'un traité conclu le 9 juin 1257 entre Reggio et Mantoue, et publié par Tiraboschi, Memorîe Modenesi, V^, 53). Azzo et le comte de San Bonifazio entretiennent en commun un vicaire.
La seigneurie n'a donc été le propre d'aucun des deux grands partis en présence. En revanche, et au contraire, elle a contribué beaucoup à les désorganiser. Qu'elle fût constituée de façon plus ou moins complète et régulière, il était en tous cas de son essence que beaucoup de choses y dépendaient du caractère et de la volonté personnelle d'un individu. De là une conséquence. Tant que les communes avaient eu leur indépendance, elles se laissaient, dans leurs relations avec leurs voisines (c'était la seule question qui eût le don de les passionner), guider par des intérêts permanents, qu'il n'était pas facile de leur faire perdre de vue: des sentiments très constants, qu'il n'était pas aisé de leur faire oublier, quand on voulait leur persuader de dévier de leur ligne de conduite. Aussi leur politique avait-elle été assez fixe, sauf dans les villes où deux partis presque égaux se disputaient le pouvoir et l'exerçaient tour à tour; encore ces révolutions nlternantes n'étaient-elles pas sans une certaine régularité. Les choses changèrent quand les fils de toutes les intrigues politiques vinrent aboutir entre les mains d'un petit nombre d'hommes. Par le fait même qu'ils réunissaient souvent sous leur domination plusieurs communes longtemps ennemies, ils ne pouvaient que jusqu'à un certain point épouser leurs passions municipales et s'identifier avec leur politique. Ils voyaient bien plus loin; les motifs de leurs actes étaient autrement complexes, et leurs intérêts autrement variés. Maîtres de tout décider par eux-mêmes, et capables de retourner leur position bien plus aisément, ils se sentaient portés à prendre conseil des circonstances plus que des traditions. Aussi l'ère des seigneuries (jusqu'au jour du moins où elles s'affermissent en dynasties capables à leur tour d'avoir des traditions) est-elle celle de l'imprévu, des alliances dissoutes aussitôt que contractées et des défections éclatantes. On peut déjà s'en faire une idée par la conduite de Thomas de Savoie et de Manfred Lancia, après la mort de Frédéric IL et plus anciennement encore, par celle d*Azzo d'Esté et d'Ezzelin, l'un abandonnant l'alliance impériale au moment où l'autre la recherchait. Nous avons maintenant à raconter des péripéties bien plus singulières encore ; comment une croisade organisée par la papauté contre les hérétiques de la Haute Italie aboutit à la rupture entre Ezzelin et Pallavicini, à la coalition imprévue de ce dernier avec le marquis d'Esté, à la ruine d'Ezzelin, à ralliance de ses vainqueurs avec Manfred, c'est-à-dire à la dislocation complète de l'ancien parti impérial, et à sa reconstitution avec des cadres en grande partie nouveaux, et sous une forme plus dangereuse encore pour le Saint-Siège.