‹ Les origines de la domination angevine en ItalieChapitre 15 sur 59 · MG., SS. XIX · texte numérisé non relu

MG., SS. XIX

guère mieux; à l'occasion il en remplissait ses prisons d). Aussi ne voulut-il souffrir aucune persécution, et à peine des prédications (2). Quant à Pallavicini, sa protection était la meilleure sauvegarde des hérétiques lombards. L'un des champions les plus décidés du catharisme était le comte Egidio de Gortenuova. Il s'était tellement signalé qu'on lui fit les honneurs d'une espèce de petite croisade, spéciale et anticipée. Le 20 juillet 1253, Innocent IV interdit expressément à qui que ce fût d'aider d'une manière quelconque à la reconstruction de son bourg de Gortenuova, jadis détruit comme repaire de cathares (3). Puis il prescrivit aux autorités de Milan, Pavie, Lodi, Bergame, Brescia et Grême de le bannir comme hérétique (^). Enfin, comme il continuait de donner un asile sûr à ses coreligionnaires dans une autre de ses possessions, le bourg de Mozzanica, le pape ordonna aux Milanais de l'y forcer et de le livrer à l'Inquisition avec ses protégés (5). Or, la même lettre constate qu'il était « uni par une alliance criminelle avec Pallavicini, l'ennemi de Dieu et de l'Eglise; » c'est sur le territoire de Grémone que se trouvait Mozzanica, à l'ombre de l'autorité du puissant vicaire impérial. Un peu plus tard, quand Pallavicini, en 1259, sera appelé à Milan comme capitaine général, personne ne protestera plus vivement que l'inquisiteur Rainerio Sacconi. Du haut de la chaire, il reprochera aux Milanais de s'être donnés à un exconmiunié. Il sentait bien que sous le gouvernement du nouveau maître, il ne serait plus question d'exercer sa charge. Ge fut, entre ces deux hommes, presque une lutte personnelle, qui prit fm par l'expulsion du moine, dont les ardentes prédications n'avaient pu retourner les Milanais (6).

Le refus de recevoir l'Inquisition, tel était donc le premier, mais non le seul grief que fournissaient contre eux Ezzelin et Pallavicini. On se doute bien qu'ils ne respectaient guère les libertés ecclé-

(1) RoL Pat., 101.

(2) Il faut pourtant rejeter le trait rapporté sans textes à l'appui par Barbarano dei Mironi, Historia ecclesiastica di Vicenza, II, 104, et reproduit dans Lea, A history of the Inquisition, II, 223, d'après lequel il aurait fait expulser l'évêque de Vicence, Bartolommeo de Braganza, pour ce seul motif qu'il aurait converti un hérétique de marque. En réalité, c'est en 1260 seulement que Bartolommeo entra pour la première fois dans sa ville épiscopale (cf. sa notice dans les Acta Sanctorum, Juillet, I, 277 et suiv.).

(4i P. 15071 (BFW. 8635). Cf. P. 15068 (ordre aux Milanais de l'éviter comme excommunié).

(5) P. 15295 (BFW. 8704). Cf. Giulini, IV, 492, qui prouve qu'il faut lire Mozzanica et non Monzano.

(6) P. 17977 (27 nov. 1260). Cf. Giulini, IV, 542.

sicistiques. Il est vrai qu'en les violant ils ne manquaient pas de précédents, et que tous les partis en fournissaient. Ce qui est plus gi-ave, c'est qu'ils les violaient dans un intérêt de parti. Gomme les Hohenstaufen en Sicile, ils se trouvaient amenés à contraindre le clergé i\ opter entre le pape et eux. Ils n'entendaient tolérer chez leurs sujets, sous prétexte d'obéissance à Rome, aucune opposition, même passive. Le simple fait de respecter l'interdit lancé sur leurs Etats, cette espèce de blâme muet, aurait encore été trop pour eux; et de leur point de vue cela se conçoit. Ainsi Pallavicini, à Texemple de Manfred, obligeait les clercs à célébrer en sa présence (i). De son côté le pape aussi, par ses défenses de communiquer avec des exconmiuniés, par les missions d'ordre tout politique qu'il confiait à des clercs, rendait au clergé la neutralité impossible. Puis il continuait de se réserver expressément le droit de pourvoir à toutes les dignités ecclésiastiques vacantes dans les cités « rebelles » (2)^ et il en avait profité et en profitait encore pour nommer des prélats appartenanl à des familles très engagées dans les luttes des factions, des évêques de combat, compromis et odieux d'avance <3).

Le clergé se divisa donc. D'un côté ceux qui prirent parti pour le plus rapproché et le plus menaçant des deux pouvoirs; car il y en eut et jusqu'au bout. A Crémone, par exemple, deux concurrents étaient en présence pour l'évêché : Giovanni Buono des Giroldi, archidiacre de la cathédrale, dont Innocent IV avait cassé l'élection, et le candidat du pape, Bernerio des Sommi. Les Sommi étaient les chefs de la faction des Gappelletti, soulevée contre les impérialistes dans les dernières années du règne de Frédéric II, mais qui, en 1249. presque au moment où avait lieu l'élection contestée, fut expulsée par Pallavicini (^). C'est dire que Bernerio ne put de sa vie prendre possession de l'évêché; vainement le pape fit effort pour l'installer (5). Naturellement Giovanni des Giroldi rechercha la faveur de Pallavicini. Il l'eut entière: car son attitude était d'un trop bon exemple pour n'être pas encouragée. Il gouverna

fl) C'est du moins une des accusations lancées contre lui par Alexandre IV fP. 17987; BFW. 9252). Cf. R. III, 416, n. 2: ordre d'absoudre un prêtre de Crémone qui avait été forcé de célébrer par les Crémonais excommuniés.

f2) P. 14601 (R. m, 123): 23 mai 1252.

(3) On en trouvera plus loin des exemples; cf. aussi plus haut, p. 5. Pareille chose se passai! pour les clercs inférieurs. Ainsi Innocent IV pourvoit à Bergame, d'une prébende, le fils d'une victime de Frédéric II (acte mentionné dans une lettre d'Alexandre IV, BFW. 9047).

(4) P. 13758. Cf. Astegiano, II, 301-302. (.5) Reg. Inn. /V, 6096 (12 nov. 1252).

de fait le diocèse avec le titre laiilùt d'élu, tantôt de vicaire (D ou de procurateur général au spirituel et au temporel (2); et alors que les temps étaient durs pour plus d'une église, son administration fut facile et matériellement brillante. Il rebâtit le palais épiscopal, paya les dettes de son église et en accrut les propriétés. Quand Bernerio mourut, en 1259 ou 1260, il parvint sans peine à se faire réélire par son chapitre, et même (Milan étant alors dominée par Pallavicini) confirmer par le chapitre archiépiscopal de Milan agissant au lieu et place de l'archevêque, vu la vacance de l'église. Le pape rejeta naturellement cette élection comme il avait fait pour la première, et châtia sévèrement les coupables (3); mais le nouvel évêque qu'il opposa à Giovanni des Giroldi. Cacciaconte Cacciaconti, dut se contenter du titre et continuer, comme tant de ses collègues d'Italie, à résider à la cour pontificale (^). — C'est là l'exemple le plus frappant; mais Giovanni des Giroldi et son chapitre n'étaient pas seuls de leur bord. A Crémone encore, les abbés de Sainte-Marie da Girunda (5) et de Saint-Thomas (6) tenaient aussi pour Pallavicini. Innocent IV ordonna de les déposer (7). Il est, bien entendu, plus que douteux qu'il ait été obéi. A Vérone, pour empêcher le clergé d'être envahi par des adversaires, il dut proclamer la nullité de toutes les élections ou collations faites depuis l'excommunication de Frédéric II (s). Cela n'empêcha pas qu'en 1258 l'évêque de Trévise, prêchant à nouveau la croix contre Ezzelin, eut encore à priver de leurs bénéfices tous seS partisans (9). Une partie du chapitre de Vérone lui resta fidèle jusqu'à sa chute^o).

(1) Astegiano, Codex diplomaticus Cremonœ, I, 307.

(2) Ibid., 288.

(3) BFW. 9237 (Boehmer, Acfa Imperii Selecta, 679); 19 juill. 1260.

(4) Le 2 déc. 1261, il était à Viterbe auprès du pape (Aslegiano, op. cit.. I, 316). Cf. sur ces événements Astegiano, II, 173.

(5) BFW. 8554 {Reg. Inn. IV, 6152; R. III, 149). f6) Reg. Inn. I\\ 6266.

(7) Cf. l'ordre donné par Alexandre IV, le 7 mai 1258, d'absoudre des clercs Crémonais qui, cédant à la force, avaient adhéré à Pallavicini (R. III, 416, n. 2). Le 4 déc. 1263, Urbain IV prescrit encore une enquête, pour le même motif, contre l'abbé de S. Prosper de Reggio (P. 18733).

(8) BFW. 8660 {Reg. Inn. IV, 7089; R. III, 102).

f9) Cappelletti, Le cliiese d'Italia, etc., X, 642. Déjà, à Padoue, le cardinal des Ubaldini, du temps oîi il était légat dans la Haute Italie, avait eu à priver de sa prébende un chanoine adhérent d'Ezzelin (mesure rappelée dans une bulle du 30 avril 1257, R. III, 418).

(10) Cf. P. 17805 (9 mars 1260); ordre d'absoudre un certain nombre de chanoines Véronais (il s'agit d'ailleurs d'adhérents forcés). Rolandino de Padoue (MG., SS. XIX, 113) parle d'un certain Gérard de Trévise, ex-prêtre devenu capitaine de Monselice pour le compte d'Ezzelin.

(( Il distribuait prélatures et prébendes à qui bon lui semblait, comme s'il eût été le pape, » (D et par là se faisait beaucoup d'amis. Néanmoins de beaucoup la plus grande partie du clergé suivit le pape. Ceux-là furent emprisonnés parfois, au moins chez Ezzelin; en tous cas traqués et expulsés. Pour ne parler que des évêques, quatre au moins étaient bannis de leur siège, dès avant i254. On connaît leurs noms par les mesures que le pape eut à prendre en leur faveur. Ce sont les évêques de Feltre et de Vicence, chez Ezzelin, et chez Pallavicini, outre l'élu de Crémone, l'évêque de Plaisance. Aux trois premiers Innocent IV assigna des pensions payables par le clergé de la Haute Italie, qui dut se cotiser à cet effet (2). L'évêque de Peltre, Tiso de Camino, que ses attaches de famille rendaient si particulièrement odieux à Ezzelin (3), reçut en outre l'administration de l'église vacante de Concordia (^). Quant à l'évêque de Plaisance que « la grave discorde élevée depuis longtemps entre les Plaisantins empêchait de demeurer dans sa ville épiscopale, » le pape lui accorda, le 7 février 1253, la 'dispense de résidence, avec le droit d'administrer de loin son diocèse (s), a cela d'ailleurs Pallavicini mit bon ordre. Il installa son vicaire dans le propre palais de l'évêque (6) ; et interdit aux membres du clergé Plaisantin de se rendre à la cour pontificale, où s'était retiré le prélat ^'^\ auquel tous rapports avec son troupeau devenaient impossibles. En sorte que le successeur d'Innocent, Alexandre IV, après avoir de nouveau excommunié Pallavicini et les Plaisantins pour châtier leur conduite envers

(1) Ann. S. Justinœ, MG., SS. XIX, 177.

(2) Pension de mille livres bolonaises accordée le 20 sept. 1252 {Reg. Inn. IV, 5984) à l'évêque de Feltre (antérieurement déjà le pape avait donné au cardinal des Ubaldini l'ordre, inexécuté, de faire servir à l'évêque une pension de cent marcs). — Pension accordée à l'évêque de Vicence le 21 mars 1253 (P. 14923; BFW. 8582; Reg. Inn. IV, 6418), à l'élu de Crémone le 17 nov. 1252 {Reg. Inn. IV, 6097). A ce dernier Alexandre IV, en 1257, donne aussi l'autorisation de contracter un emprunt (P. 16730; BFW. 9095; R. III, 416).

(3) Cf. sur les Camino Verci, Storia degli Ecelini.

(4) BFW. 8535; Reg. Inn. IV, 6060; 25 oct. 1252. Cf. Reg. Inn. IV, 6477 (11 avril 1253), faisant allusion à des difficultés que suscita à Tiso un certain Bartolommeo Sarraceno, qui se prétendait élu de Concordia, et finit par démissionner. Le 9 sept. 1253, le pape décida que Tiso jouirait encore de sa pension pour l'année 1254, quoique déjà entré en possession de Concordia (BFW. 8647; R. III, 196; Reg. Inn. IV, 6984).

(5) BFW. 8568; Reg. Inn. IV, 6267; R. IIÏ, 155.

(6) Campi, DelV hMoria ecclesistica di Piacenza, II, 211.

(7) Cf. la délibération du chapitre protestant contre cet ordre, Campi, ibid.

leur pasteur (D, prit, de guerre lasse, le parti de le déplacer et de

le transférer à Ferrare (2).

A partir de 1254, l'espèce de mise hors la loi, décrétée par le pape contre ses deux grands adversaires, vint aggraver la situation du clergé. Violences et expulsions se multiplièrent. Le 31 juillet 1255, le pape dispensa de résidence l'élu de Padoue (3). Le 3 août, il en fit autant par avance pour Gérard Gossadoca (^), qu'il élevait le lendemain à l'évêché de Vérone (5). Le 18 décembre, il transférait à celui de Vicence, dont le titulaire était mort en exil, l'évêque de Limissol, Bartolommeo de Braganza (6). Gelui-ci ne put n:iettre le pied dans son diocèse. Il fut employé comme nonce auprès du roi d'Angleterre ('^). Gomme, depuis le mois d'avril 1255, Trente avec son podestat et le concours de l'évêque s'était soulevée contre Ezzelin i^\ il n'y avait pas, dans tous les domaines de ce dernier, un seul prélat qui ne fût en rupture ouverte avec lui. Et le clergé inférieur comptait aussi bien des victimes. G'est un malheureux prêtre Véronais qui ne peut « par crainte d'Ezzelin, » se faire confirmer par le chapitre le bénéfice auquel il a été canoniquement promu (9). G'est l'abbé de Saint-Nazaire de Vérone, expulsé « pour "la liberté de la sainte Eglise romaine, » et réduit pour vivre à vendre les biens de son monastère (lo). Ge sont les moines de Tordre des Gamaldules qui « fuyant devant la face d'Ezzelin, » se réfugient en si grand nombre dans la maison de leur ordre, à Mantoue, qu'il

(1) Le 5 avril 1257 (BFW. 9101; Campi, II, 403). Le 18 mars, il avait pris sous sa protection l'évêque et les biens de son église (Campi, op. cit., II, 214).

(2) Cette translation est attestée par le procès-verbal de l'élection de son successeur, ap. Campi, op. cit., II, 404. Campi prétend même que Plaisance fut privée de la dignité épiscopale (II, 214), mais il ne cite pas de sources et il n'est pas question de cela dans la bulle d'absolution accordée à la ville en 1258 (P. 17351).

Soit dans les états d'Ezzelin, soit dans ceux de Pallavicini, le bas clergé comptait aussi des victimes. Ainsi en 1253 l'abbé nommé du monastère de Candiana ne pouvait y accéder « à cause de la tyrannie du perfide Ezzelin » (BFW. 8661; Reg. Inn. IV, 7080). L'abbé de St-Laurent de Crémone était exilé avec toute sa famille depuis 1250 au moins; le 18 déc. 1255 le pape ordonnait à l'évêque de Crémone d'accepter sa démission {Reg. Alex. IV, 959).

(3) BFW. 9003; Reg. Alex. IV, 981; R. III, 366. C'était Jean Forzatè, un Padouan. Rolandino de Padoue (MG., SS. XIX, 117) mentionne son installation le 3 août 1256, après que sa ville épiscopale eut été arrachée à Ezzelin.

(4) P. 15974 {Reg. Alex. IV, 695). Gérard fut aussi autorisé à conserver ses bénéfices (P. 15973; Reg. Alex. IV, 694).

(5) Reg. Alex. IV, 666.

(6) Reg. Alex. IV, 921-922.

(7) BFW., 5363.

(8) BFW. 13959-13960; cf. 9046.

(9) Reg. Alex. IV, 245 (7 mars 1255).

(10) Verci, Storia degli Ecelini. III, 369.

faut pour soulager ce monastère endetté le dispenser du paiement des dîmes dues au patriarche d'Aquilée^D. C'est la léproserie de St-Jacques de Tomba auprès de Vérone, complètement ruinée (2). C'est le couvent de Sainte-Marie de Vicence accablé de redevances et de taxes (3). Tous ces faits précis que fournit la correspondance pontificale, sont le meilleur commentaire des Annales de Sainte- Justine ii) : « Il gaspillait, dans ses œuvres scélérates, les biens des évêchés, des abbayes, des canonicats, et de presque toutes les prébendes. » Même après la chute d'Ezzelin, il faudra des années pour relever complèlement les établissements religieux de ses anciens états (5). a En ces jours-là, continue l'annaliste, la prédication s'arrêta, la confession des péchés se tut, la dévotion et la foi furent éteintes. Les hommes n'osaient visiter publiquement les lieux saints, car des espions étaient établis par le tyran pour observer avec sollicitude que rien ne se dît ou ne se tramât contre lui. » Ainsi les pratiques religieuses étaient par elles-mêmes suspectes. Chez Pallavicini, les choses allaient moins loin, mais ne s'amélioraient pas (6). Le clergé, moins brutalisé peut-être, était plus méthodiquement exploité. Ainsi en 1256, on voit le chapitre de Plaisance obligé de contracter un emprunt pour payer les taxes (ju'on lui impose c^). Dans la seule année 1263, le clergé plaisantin eut à supporter deux collectes successives (»). a Pavie, Pallavicini, tant que dura sa domination, leva régulièrement sur les biens ecclésiastiques quatre mille livres par an; pour satisfaire à ses exigences, on dut en aliéner une partie, et jusqu'aux tuiles des

(1) P. 16394 (20 mai 1256).

(2) Bulle d'Alexandre IV du 30 mai 1260, publiée dans le Neves Archiv, XXII, 406. . (3) P. 18072 (23 mars 1261).

(4) MG., SS. XIX, 163; cf. ihid., 177. Le monastère de Ste-Justine avait eu particulièrement à souffrir d'Ezzelin. Il ne put être pourvu d'un abbé qu'après la délivrance de Padoue {ibid., 169). Cf. sur la conduite à Padoue d'Ansedisio des Guidotti, le lieutenant d'Ezzelin, et sur la façon dont il extorquait, par ses procurateurs, les biens de l'évêché et des églises, Rolandino de Padoue, ibid.. 105. La Cronaca Veneta de Martino da Canale, 445, constate aussi qu'Ezzelin avait mis la main, durant des années, sur tous les revenus appartenant, dans le Padouany à des clercs Vénitiens.

(5) Encore le 25 oct. 1264 (Verci, Storia degli Ecelini, III, 495), l'évêque de Vicence faisait une donation au monastère de St-Barthélemi de Vicence pour réparer les pertes qu'il avait subies du temps d'Ezzelin.

(6) Sur les caractères généraux de la politique religieuse de Pallavicini, cf. la bulle du 9 déc. 1260 (BFW. 9252).

(7) Campi, op. cit., II, 213; cf. BFW. 14003. Les biens de l'évêché de Plaisance furent occupés et dévastés par les Plaisantins (P. 17351).

(8) Ibid., 222.

églises (1). Un autre trait de sa politique fut la sévérité avec laquelle il surveilla les relations de ses sujets avec la cour pontificale. Il craignait toujours qu'à coups de bulles on ne vînt les lui séduire ou les lui intimider. Un extraordinaire édit de 1264 défendit à tout Grémonais, sous peine d'amputation du pied et de confiscation des biens, de solliciter à la curie, contre qui que ce fût, des lettres pontificales, de les publier, ou d'en faire un usage quelconque (2). Déjà en ,1254, il avait fallu une faveur spéciale de Pallavicini pour permettre à l'abbesse de Saint-Sénateur de Pavie d'alléguer en justice, et pour sa défense seulement, les privilèges que sa maison avait reçus du Saint-Siège (3).

L'hostilité de ces deux hommes était autrement redoutable pour l'Eglise que l'opposition décousue et intermittente qu'avaient faite jusqu'alors des communes isolées. Leur volonté se faisait sentir bien plus loin; c'est la moitié de la Haute Italie qu'elle avait pu fermer aux inquisiteurs, aux évêques, aux légats, aux lettres même envoyées par le Saint-Siège. Et pour la retourner, on n'avait pas à compter avec les brusques revirements d'opinion qui finissaient tôt ou tard par ramener dans l'obéissance les villes les plus rebelles. Comment ces fermes et obstinés politiques pouvaient à l'occasion résister au courant, c'est ce que montra la conduite de Pallavicini en 1260, vis-à-vis des Flagellants; au milieu d'un des plus remarquables accès de pénitence et de fièvre religieuse qui aient jamais secoué l'Italie (^). Né à Pérouse, le mouvement fut repoussé vers le Nord par Manfred, qui l'empêcha de gagner le royaume et les parties de l'Italie centrale qui relevaient de son autorité. La vague formidable inonda Rome, la Rivière de Gênes, la Provence, d'un côté; de l'autre la Romagne, le Frioul et même quelque peu l'Allemagne; au centre la plus grande partie de la Lombardie; mais elle vint se briser net aux frontières de Milan, Crémone, Brescia, enfin de Fétat de Pallavicini. Pour ce dernier, les souvenirs laissés par l'année 1233, par l'année de la « paix », étaient un enseignement précieux. Il y avait appris à se défier de l'émotion religieuse, funeste aux gouvernements de parti, puisqu'elle inspirait de fâcheuses pensées, dont il ne voulait pas, telles que le pardon des injures, la réconciliation des familles, le rappel des bannis, — sans parler de la persécution des hérétiques, dont

(1) Bulle d'Urbain TV (BFVV. 9389: R. TII, 566). La înême bulle rapporte d'ailleurs qu'au temps de Frédéric II les exactions étaient montées parfois à 6.000 livres.

(2) Aslegiano, Codex diplomaticus Cremonse, I, 328.

(3) BFW. 13946.

(4) Cf. les textes cités dans BFW. 14135 c.

il ne voulait pas davantage. D'une manière générale, d'ailleurs, dans des régimes toujours aussi instables que la seigneurie, le « pas d'incidents! » devait être la devise du maître (D. « Il aima donc mieux, pour parler comme Salimbene, son intérêt temporel que le salut des âmes; et la gloire du monde que la gloire de Dieu. » Quelques potences lurent dressées sur la rive du Pô; il fit savoir qu'elles attendaient ceux qui voudraient passer chez lui avec cet attirail de llagellation, cum verberatione isla. Gela préserva ses sujets de la contagion. Il paraît qu'à Parme bon nombre de têtes chaudes avaient voulu passer outre et aller chercher le martyre; le podestat dut intervenir. Il déclara que « puisque cet homme avait le cœur aveuglé, et était plein de malice, et ignorait les choses de Dieu, il ne fallait pas lui donner l'occasion de mal faire. » Et pour donner plus de poids à ses discours, il consulta les Frères Mineurs qui se trouvaient là, et notamment Salimbene, que le flot avait déjà entraîné à Parme, de Modène où était alors sa résidence, et qui ne se souciait sans doute pas d'aller plus loin. Salimbene jugea que le podestat parlait d'or. Celui-ci interdit en conséquence à tous ses administrés de traverser le Pô; et le mouvement s'arrêta. Pallavicini avait peut-être fait perdre au Saint-Siège l'occasion de reconquérir moralement toute la Lombardie (2).

Nous avons à dessein anticipé sur les événements afin de présenter un tableau d'ensemble de la politique religieuse des deux grands tyrans de l'Italie septentrionale. Elle alla s'aggravant à mesure que se prolongeaient leurs démêlés avec le pape : les coups répondaient aux coups. Mais dès 1254, elle était prononcée avec toute la netteté désirable. Violemment anticléricale et anticatholique, elle ne pouvait pas ne pas se heurter à celle d'Innocent IV.

(1) Les craintes de Pallavicini n'étaient d'ailleurs pas sans fondement, d'après les Annales Placentini Gibellini, qui lui sont favorables : « Hec omnia iiebant ut discordia et malum oriretur in Cremona et marchio perderet dominium. » (MG., SS. XVIII, 512). Cf. Ann. S. Justinœ, ibid., XIX, 180 : « Suspecta sunt quippe tirannidi opéra pietatis, nam maie agentibus omnino sunt lucis opéra odiosa. Formîdabat enim tirannus astutus, ne ipse suum amitteret principatum, si cives divina gratia inspirati redirent ad concordie unitatem et partent extrinsecam ad propria revocarent. Gaudium siquidem et securitas tirannorum est discordia civitatum. Sicut enim piscis gaudet et discurrit in gurgite, ita ipsi in dissensionibus civium delectantur. »

(2) Sur ces faits, cf. outre les Annales Placentini Gibellini, Salimbene, 239 et Ann. Parmenses Majores (MG., SS. XVIII, 677).

Il n'est besoin de prêter au pape aucune arrière-pensée. Il suffisait, pour qu'il travaillât par tous les moyens a la ruine d'Ezzeim et de Pallavicini, de sa haine de Thérésie et de sa passion pour la « liberté » de l'Eglise, qu'il souhaitait aussi indépendante du pouvoir laïque, qu'étroitement soumise à lui seul.

Telle est la genèse de la croisade de 1254. C'est bien une vraie guerre de religion; veut-on dans le passé lui trouver un pendant, il faut songer à la croisade des Albigeois beaucoup plus qu'aux guerres contre Frédéric II.

Par là même, on voit la place qu'elle occupe dans l'histoire des partis italiens. Aux vieux mots d'ordre des années quarante : Pour l'Eglise ou pour' rEmpirel le pape substituait une autre alternative, pour VEglise ou pour Vhérésie! Le parti orthodoxe, qu'il prétendait fonder, serait tout grand ouvert aux anciens impérialistes qui voudraient venir y combattre côte à côte avec d'anciens u Lombards »; il exclurait les tièdes, les sceptiques, les épicuriens plus ou moins incrédules, tous ceux enfin qui voyaient avec indifférence « les renards ravager la vigne du Seigneur, » et pourtant il en était beaucoup, parmi eux, dont jadis le Saint-Siège avait été trop heureux d'avoir le concours. Sans doute, ce déclassement et ce mélange des anciens partis ne se firent pas suivant la formule que leur indiquait le pape. L'orthodoxie n'eut jamais à son service d'armée disciplinée et entreprenante; cela resta toujours un rêve. Et après quelques années de chaos, les groupements nouveaux qui se formeront, éphémères et accidentels, seront bien différents de ceux qu'Innocent IV avait voulu appeler à la vie, en leur donnant pour principe des affinités profondes et durables. Les sentiments communs, qu'il supposait devoir créer ces affmités, n'existaient pas ou étaient presque éteints; il ne put les susciter ou les ranimer; ni lui ni son successeur ne parvinrent à éveiller dans les Lombards l'esprit de la croisade. Il réussit seulement dans la partie négative de son œuvre. Mais cela suffit pour que l'année 1254 soit une date importante. Elle marque la fin de ce qu'on peut appeler la période de la Ligue lombarde. Déjà cette ligue n'existait plus de fait; Innocent IV la proclama morte et lui ôla toute chance de revivre par cela seul qu'il essaya de la remplacer par autre chose.

Page 1