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CHAPITRE VI

La Lombardie sous JAlexandre IV et l'intervention de Manfred dans la Haute -Italie.

Il ne lui était pas réservé d'appliquer la politique qu'il avait conçue. Il mourut le 7 décembre 1254, et les derniers mois de son pontificat avaient été presque complètement consacrés à la Sicile. 11 la légua du moins à son successeur. Celui-ci, en ce qui concerne la Haute Italie, adopta toutes ses vues et ses sentiments même les plus personnels; il continua de favoriser sa famille (i), ses clients (2)^ ses compatriotes (3) ; tout ce monde, pour lequel Innocent IV avait tant fait, n'eut pas à souffrir du changement. A bien plus forte raison Alexandre IV se fit-il un devoir de poursuivre la politique religieuse du règne précédent pour la défense des libertés ecclésiastiques et la répression de l'hérésie. Elle répondait à merveille à la conception que se faisait du rôle de la papauté ce pontife dévoué aux intérêts religieux, et protecteur convaincu des ordres Mendiants, auxquels était confiée l'Inquisition. Dès les premiers mois, à plusieurs reprises, il écrivait aux inquisiteurs lombards, en leur donnant pour toute instruction d'agir suivant les ordres et les pouvoirs qu'ils avaient reçus d'Innocent IV (^). Il leur renouvela en particulier la mission de prêcher la croisade contre les hérétiques (s). n republia, en la perfectionnant, la bulle Ad extirpanda (6). Enfin, il imprima à la poursuite

(1) 21 déc. 1254, pour le cardinal de St-Adrien (R. III, 315); 9 janv, 1255, pour Ugo Sanvitali (BFW. 8908), dont Alexandre soutient contre Modène les droits sur Car'pi (cf. BFW. 13956, 20 fév. Ï255); concession de revenus en Sicile à Bertolino Tavernieri (BFW. 9027).

(2) Il confirme à Azzo d'Esté une dispense de mariage donnée par Innocent IV (7 fév. 1255, BFW. 8938). Cf. Reg. Alexandre IV, 184, privilège pour un certain Gérard de Parme.

(3) 8 janvier 1255, P. 15622, 15624-6, 15628-9; confirmation à Gênes des privilèges donnés par Innocent IV. Même date, confirmation au génois Ansaldus Mallonus de la charge de grand amiral de Sicile (BFW. 8907; Reg. Alex. IV, 42).

(4) P. 15797 (13 avril 1255), 15824 (26 avril), 15948 (26 juillet).

(5) P. 15958 (28 juillet 1255).

(6) P. 15831 (30 avril 1255).

des hérétiques une impulsion énergique dont témoignent, par exemple, les mesures annoncées à Milan par Tinquisiteur de la Lombardie et de la Marche de Gênes, Rainerio Sacconi (i), et l'interdit lancé sur Gênes par Tinquisiteur frère Anselme, parce que les habitants refusaient de recevoir les constitutions contre les Cathares (2). Mais sous peine de se borner à des phrases, il fallait en finir avec Ezzelin et Pallavicini. Aussi Alexandre IV fut-il amené à se charger de la guerre qu'Innocent IV avait déclarée, sans avoir le temps de la commencer. Il n'était pas couronné depuis deux jours qu'il écrivait à Albéric de Romano pour le féliciter de son dévouement, lui faire espérer de prompts secours, et lui promettre qu'il ne conclurait jamais avec Ezzelin de paix qui fût (( nuisible à la foi catholique et au salut public. » Que si jamais Ezzelin se soumettait, la concession de tous ses biens, faite à Albéric par le roi des Romains et conftrmée par le Saint-Siège, n'en resterait pas moins valable (3). Quelques mois plus tard, outre la croisade générale, dont la prédication était confiée aux Dominicains, il en prescrivait une autre spécialement dirigée contre Ezzelin (^). L'évêque de Mantoue en fut d'abord chargé (5); mais le 20 décembre 1255, on lui substitua l'élu de Ravenne, créé légat pontifical pour la Lombardie, la Romagne, la Marche de Trévise, les patriarcats d'Aquilée et Grado, et la province de Gênes, enfin toute la Haute Italie (6).

Alexandre IV empruntait à son prédécesseur jusqu'à ses hommes, et les plus dissemblables, depuis un saint et un pacifique comme l'évêque de Mantoue, jusqu'à cet extraordinaire élu de Ravenne qui était bien une des créatures les plus fâcheuses d'Innocent IV, et dont cette mauvaise langue de Salimbene, tout en lui passant bien des choses, parce qu'il aimait les Frères

(1) Voir dans Campi, Dell historia ecclesiastica di Piacenza, II, 402, le texte de la proclamation de Sacconi, menaçant d'excommunication tous les fauteurs d'hérésie.

(2) Ann. Jan., 235-6.

(3) P. 15603 (BFW. 8895, R. III, 317; Reg. Alex. IV, 3), 22 déc. 1254. Le 3 janv. 1255, Guillaume de Hollande renouvelait son privilège à Albéric (BFW. • 5213), et le pape le confirmait encore le 20 mars (P. 15758) à la suite d'une démarche d' Albéric qui avait constitué procureur pour déclarer, en cour de Rome, qu'il ne traiterait jamais avec Ezzelin, et protester d'avance contre toute révocation ou diminution des concessions à lui faites (Verci, Storia degli Ecelini, III, 373-377).

(4) Le 17 juin 1255, ordre à l'évêque de Brescia de déclarer excommuniés non seulement Ezzelin, mais tous ceux qui auraient des rapports avec lui (BFW. 8996).

(5) BFW. 13963 a.; Ann. Mant., 23 (l'expression de confirmalus tendrait à faire croire que l'évêque avait déjà été désigné par Innocent IV).

(6) P. 16143 (BFW. 9033, R. III, 378; Reg. Alex. IV, 1013).

Mineurs, a tracé un si curieux et si mordant portrait (D. D'origine très modeste, mais d'une ambition ardente, « il aimait les honneurs plus que pejsonne ; il s'entendait mieux qu'homme du monde à faire le seigneur et le baron. » L'archevêché de Ravenne ne lui sutfisait pas; il visait la tiare, que lui promettaient des prédictions auxquelles il ne se défendait pas de croire. Il parlait volontiers, à l'occasion, du futur pape Grégoire X, qui protégerait les Mineurs autant que Grégoire JX, et ne trouvait pas mauvais qu'on lui dît en face qu'il serait ce Grégoire X. Quand Urbain IV mourut, il espéra fermement être élu, à raison de la discorde qui régnait parmi les cardinaux et des propos qui avaient couru sur son compte. Salimbene, dans une scène amusante, dont il fut un des héros, le montre enfermé dans son palais, tout à l'irritation de sa brouille avec le marquis d'Esté et Pallavicini, invisible pour tout autre que pour ses famiUers; puis sortant brusquement de son isolement, au premier bruit de la mort du pape, apporté par le bon franciscain, ne pouvant retenir sa joie et sa curiosité impatiente, renvoyant sans cesse aux informations, et à chaque nouveau détail, faisant parvenir au narrateur un nouveau plat de sa desserte. De mœurs médiocres (il avait deux neveux, dont l'un était son fils, dit naïvement ou malicieusement Salimbene), grand buveur (2) (l'été, quand il se promenait de long en large « en chantant quelque répons ou quelque antiphone à la gloire de la Vierge, » il avait, dans chaque coin de son appartement, quelque bouteille d'excellent vin à rafraîchir dans de l'eau glacée, et il n'omettait jamais d'y boire), violent, irritable, cruel, et redouté presque à l'égal d'Ezzelin, infligeant à ses familiers de véritables supplices (un jour il fit à moitié rôtir un de ses domestiques; une autre fois il lui arriva d'oublier dans un cul de basse fosse, 011 il fut dévoré par les rats, un intendant qu'il accusait d'infidélité), sujet à des accès d'humeur sombre qui le rendaient inabordable, et très peu ecclésiastique dans ses goûts (il se souciait plus, dit encore Salimbene, de guerres que des reliques des Saints); d'ailleurs capable de rendre les plus grands services, avisé, résolu, intrépide (défendant Padoue contre Ezzelin, en 1257, il alla, pour donner du cœur aux habitants, prendre logement dans les faubourgs, au monastère de San Benedetto, au risque de se faire enlever par l'ennemi, tandis que les autres chefs de l'armée se réfugiaient à l'intérieur des murailles) (3), plein de sang-froid enfin dans les situations périlleuses et se

(1) Salimbene, 203-208, 218-219.

(2) Cf. Roi. Pat., 116.

(3) Cf. Ann. S. Justifias, 169,

tirant toujours d'affaire, fût-ce par des procédés romanesques. Surpris en Allemagne, où il était lég'at, par la nouvelle de la mort d'Henri Raspe, le candidat du Saint-Siège, qui le laissait dans la situation la plus critique, il faut lire dans Salimbeiie le piquant récit de sa fuite; comment, prenant Tascendant sur le gardien des Frères Mineurs de la localité, il Toblige à le déguiser, à le faire sortir de la ville en rampant sous une porte et à le conduire en lieu sûr. Quelques années plus tard, prisonnier de Pallavicini, il devait s'échapper en se faisant descendre d'un grenier avec une corde. Diplomate habile et orateur éloquent, il sut organiser une ligue contre Ezzelin et enllammer contre lui les passions populaires. Salimbene (i) nous a conservé un écho du vibrant discours qu'il lui entendit prononcer dans Téglise Saint-Georges de Ferrare, lors des débuts de sa légation. « Il prêcha brièvement qu'il faut faire trêve aux paroles, quand le moment est venu de passer aux actes... Il déclara qu'il voulait lever une armée croisée pour déhvrer Padoue... Et qu'on ne dise pas : il est impossible de lutter contre cet homme diabolique, que les démons eux-mêmes redoutent; car cela n'est pas impossible avec Dieu qui combattra pour nous... Si je n'avais dans mon armée que les orphelins, les veuves et les autres victimes faites par b]zzelin, je compterais encore l'emporter sur ce fils d'iniquité; déjà ses crimes crient vers le ciel, et du ciel on combattra contre lui. » En somme, avec tous ses propres vices, il eut l'honneur de représenter un jour la conscience et la vengeance publiques, et la bonne fortune d'être le premier à porter un coup grave à la puissance d'Ezzelin. Il est à remarquer que les chroniqueurs de la Marche de Trévise, du pays qui recueillit le bénéfice de son activité, n'ont pas retenu de lui autre chose. De ce prélat peu édifiant, ils ont fait presque un instrument de la Providence, et volontiers ils présenteraient ses succès comme une espèce de miracle dû à l'Esprit Saint qui l'assistait (2).

Quel concours obtint le légat, ou, ce qui revient au même, dans quelle mesure le Saint-Siège réussit-il à constituer ce parti qu'il rêvait de charger de la défense de l'orthodoxie et de la liberté ecclésiastique? Il apparaît tout d'abord évident qu'il faut distinguer

(1) 201. Cf. le discours, d'une rhétorique plus conventionnelle, que lui prêle nol. Pat., 107.

(2) RoL Pat., 124.

entre la Lombajdie d'une part, et de l'autre la Marche et les régions avoisinantes. Dans ce dernier pays, le seul dont tout d'abord s'occupa l'élu de Ravenne, la politique pontilicale lut vraiment populaiie. Là on voyait de près Ezzelin, on le redoutait, tout le inonde avait plus ou moins souffert par lui; Mantoue, Ferrare, ou Venise, étaient remplies de ses sujets exilés, ou mieux évadés, car n'était pas exilé qui voulait; cette population de proscrits était prête à se soulever à la voix de quiconque lui promettait le retour dans ses foyers. C'est à la demande même du marquis d'Esté, de Tiso Novello de Camposanpiero, enlin de toutes les victimes d'Ezzelin, qu'Alexandre IV avait envoyé l'élu de Ravenne (i). Celui-ci n'eut donc aucune peine à se faire reconnaître d'eux comme chef et à les entraîner. 8e rendant à Venise, il organisa les Padouans qui y étaient réfugiés en grand nombre, et leur ht éhre pour podestat un noble vénitien, Marco Quirino; lui-même choisit comme maréchal un autre Vénitien, Marco Badoer ; Venise participa même olhciellement à la guerre et fournit des hommes et surtout des vaisseaux (2). Enlin, il tira encore des contingents de la Romagne, grâce à son ascendant personnel dans ce pays où il était bien connu, et du Frioul, grâce à Grégoire de Montelungo, l'ancien légat pontitical devenu patriarche d'Aquilée. Et les témoins oculaires insistent sur le caractère religieux de cette guerre : tout le monde portant la croix, tandis que les habitants des localités « délivrées, » c'està-dire occupées, s'empressaient de la prendre (3); ■ — les milices des villes arrivant sous la conduite de prélats et de moines, prêts quelquefois à déposer momentanément le froc pour se ressouvenir de leur ancien métier, et se retrouver soldats ou ingénieurs (^); — l'armée marchant clergé en tête au chant des hymnes, « avec des larmes de joie » et d'enthousiasme, « comme le peuple d'Israël allant au-devant des Philistins, » ou bien aux cris répétés de « Mort aux hérétiques! » et partout le rétablissement du culte et la réouverture des églises accompagnant la conquête (s).

Jamais peut-être, dans les luttes des partis italiens, la religion n'avait tenu une si grande place. C'était vraiment le zèle pour la foi qui semblait mener les hommes. Et cependant, même dans la

(1) Roi. Pat., 103; Ann. S. Just., 165.

(2) Ibid., cf. Canale, 424 et suiv.

(3) Ils la prenaient parfois trop tôt; quelques habitants de Padoue furent pour ce motif massacrés par les partisans d'Ezzelin (Roi. Pat., 117).

(4) Salimbene, 202.

(5) Sur tous ces points, cf. surtout Roi. Pat., 103 et suiv.; Ann. S. Just., 105 et suiv., et Salimbene.

Marche et même alors, l'influence du Saint-Siège était bien moindre en réalité qu'en apparence. 11 avait mis la religion d'accord avec le sentiment public, il ne les avait pas identifiés. Et il était incapable de tenir en main les forces mêmes qu'il déchaînait. Ainsi s'explique la fortune singulière qu'eut sa politique : un grand succès, d'abord, dû à un moment d'irrésistible élan, mais un succès que ne suivent pas les effets ordinaires de la victoire; car au lieu de resserrer l'union des adhérents de l'Eglise et d'augmenter leur nombre, il amena la dissolution de leur parti, entraînant pour le Saint-Siège la plus cuisante humiliation.

Quoique réduite à se recruter exclusivement dans la partie orientale de la Haute Italie, la croisade débuta bien. On ne peut porter à son compte, cependant, la défection de Trente, qui est antérieure. Dès le mois d'avril 1255, Sodger de Tito, un Apulien, que Frédéric II avait nommé en 1239 et laissé jusqu'en 1250 podestat de Trente et de son évêché (h, et qu'Ezzelin avait ensuite maintenu dans les mêmes fonctions (^); un vieux serviteur enlin de la cause impériale, se révolta et s'empara de Trente (3), immédiatement soutenu par l'évêque (^). Le pape n'intervint que plus tard, pour ordonner à l'évêque de Preising de prêter main-forte à son collègue (5). C'était un premier avertissement pour Ezzelin; toutefois la position de Trente était trop excentrique pour que sa perle pût l'affaiblir beaucoup (6). n n'en fut pas de même de ce qui suivit. Pour compenser son échec, il entreprit de mettre la main sur Brescia et Mantoue; exceptionnellement importantes pour lui parce qu'elles interceptaient vers l'ouest ses communications avec Pallavicini; ces places une fois en leur pouvoir, les alliés se touchaient. A eux deux, et sauf Milan (où même ils conmiençaient déjà à avoir des intelligences), ils domineraient tout le pays au nord du Pô ;

(1) Ficker, Forschungen, II, 508, 549.

(2) Sur la faveur dont jouissait Sodger auprès d'Ezzelin, cf. BFW. 13917 (10 mai 1253).

(3) Ann. Veron., 14; Ann. S. Just., 165.

(4) BFW. 13959-60; cf. les chartes publiées par Verci, op. cit. III, 378, 386, 402, 403 et BFW. 14049-50.

(5) BFW. 9046 (9 fév. 1256).

(6) Il s'efforça d'ailleurs de la reconquérir. C'est une question de savoir s'il y parvint. Les Ann. S. Just., 175, affirment que non. Verci, II, 320 et suiv., prétend que oui. Mais les documents qu'il cite prouvent seulement qu'Ezzelin continua de dominer dans les environs, dans le plat pays. BFW. 9046 et 14050 prouvent d'ailleurs qu'aux dates du 9 fév. 1256 et du 21 janv. 1258 la commune de Trente échappait à l'autorité d'Ezzelin. Si les Ann. Veron., 15, mentionnent les milices de Trente comme ayant figuré dans l'armée d'Ezzelin contre Mantoue en 1256, cela peut s'entendre d'exilés.

appuyés épaule contre épaule, ils pourraient se croire inébranlables. Ezzelin commença par Brescia, employant, afm d'y prendre pied, le procédé ordinaire, qui consistait à y fomenter des discordes. Il est fort difficile de bien se rendre compte de ce qui s'y passa. Les Annaies de Sainte -Justine d), la seule source contemporaine qui parle de ces événements, disent seulement que « le parti de TEglise succomba et que le parti d'Ezzelin conquit le pouvoir. Mais les vainqueurs furent assez avisés pour ne pas permettre à ce tyran cruel d'entrer dans leur cité; ils élurent aussitôt pour les gouverner Griffolino dei Griffî (2) leur concitoyen, un patriote. A Ezzelin, qui était déjà arrivé avec son armée à Montecliiari ^3), ils persuadèrent de rentrer à Vérone, apaisant adroitement par des paroles et des promesses la férocité de son esprit. » Tout cela n'est pas clair; ce sont de singuliers partisans d'Ezzelin que des hommes qui se défient ainsi de lui. Ce qui l'est moins encore, c'est que Griffolino avait été un des plénipotentiaires de Brescia pour le renouvellement de la Ligue lombarde en 1252 (^); il faudrait donc admettre que les relations de parti s'étaient singulièrement modifiées. Le fait certain, c'est qu'Ezzelin fut joué et que Brescia se ferma devant lui. Il se retourna sur Mantoue; les Annales de Sainte- Justine (5) décrivent la grandeur et la minutie de ses préparatifs pour cette expédition jugée par tous décisive : a Marchons sur Mantoue, répétaient ses troupes; c'est Mantoue seule qui empêche notre seigneur d'être le maître de toute la Lombardie. » Emmenant avec lui les milices de toutes les villes qui lui étaient soumises, il alla ravager affreusement le territoire Mantouan, aidé de Pallavicini qui vint le rejoindre avec ses Grémonais et ses Plaisantins. Mais c'est pendant qu'il était ainsi occupé que l'armée croisée entra en scène pour lui porter le coup qui l'atteignait à l'endroit le plus sensible. Marchant brusquement sur Padoue, le légat enleva successivement les points stratégiques qui en défendaient l'accès, et finit par emporter d'assaut la ville elle-même, le 20 juin 1256(6). Ansedisio des Guidotti. qui y commandait, n'eut que le temps de prendre précipitamment la fuite. Les pillages que commit Tarmée croisée ne laissèrent pas de causer quelque gêne au légat; les

(2) Ann. Brixienses, 820.

(3) Au S.-E. de Brescia, sur la Chiese.

(4) Cf. plus haut, p. 19.

(5) 166. Cf. Roi. Pat. 103, Ann. Veron., 15; Ann. Mant., 23.

(6) Roi. Pat., 104-112 et Ann. S. Just., 166-7 sont les deux principaux textes; cf. Salimbene, 201-2 et Canale, 430.

Padouans s'en consolèrent par la joie d'être délivrés. Ainsi Padoue échappait à Ezzelin, cette Padoue qu'il avait désirée et aimée comme une maîtresse (Rolandino, témoin oculaire, rapporte (D l'avoir vu, le jour où pour la première fois il fit son entrée à cheval dans la ville qu'il devait gouverner dix-neuf ans, rejeter en arrière son chaperon de fer, se pencher sur sa selle et appliquer un baiser sui' la porte); cette Padoue dont il se croyait si sûr, qu'il craignait sa chute, dit Salimbene (2), à peu près autant que Dieu la chute du ciel, tant elle était forte avec ses trois murailles et ses deux fossés pleins d'eau, sans parler de sa garnison; et tant était grand le dédain que lui inspiraient les bandes sans armes et sans expérience militaire qu'il s'imaginait constituer l'armée croisée. Le retentissement du premier désastre qu'Ezzehn eût jamais subi fut inmiense dans toute la Marche et la Romagne, et le prestige du légat s'en trouva singulièrement accru. Sa première idée fut de profiter de sa fortune et d'enlever Vicence comme on avait enlevé Padoue. De fait, on marcha sur cette ville, sous le commandement du marquis d'Esté, créé capitaine général. Mais Ezzelin, après s'être vengé sur les Padouans qui servaient sous lui (il en fit massacrer onze mille) se porta à la rencontre de l'armée croisée, et telle était encore la terreur qu'il inspirait que le seul bruit de son approche la fit presque se débander; elle fut ramenée par le légat, ou mieux, ramena le légat à Padoue. Ce fut le tour d'Ezzelin à venir assiéger la ville. Son armée, pour l'organisation de laquelle il fit un gigantesque effort, comprenait, outre un noyau de mercenaires allemands « sans lesquels il n'allait nulle part, » des contingents de presque toutes les villes du parti de l'Empire, même les plus éloignées : non seulement toutes les milices de Vérone, Vicence, Feltre et Rellune, mais des gens de Crémone, Pavie, Plaisance, Verceil, Brescia, Bergame (3). La cohésion du parti de TEmpire se montrait par l'effet. A Padoue, au contraire, n'étaient que les proches voisins de la ville et les plus directement intéressés à la querelle : Azzo d'Esté et ses Ferrarais, les Mantouans, des Vénitiens et des Chioggiotes; enfm des chevaliers du Frioul qu'avait amenés en hâte Grégoire de Montelungo, et quelques Romagnols. Les Bolonais qu'avait amenés le fameux frère Jean de Vicence, et qui déjà étaient en grande partie responsables de la retraite précipitée sur Padoue, rentrèrent définitivement chez eux (^). Leur extrême

(3) Roi. Pat,., 119; Canale, 432.

(4) Roi. Pat., 120.

inleriorilé numérique n'empêcha pas les défenseurs de Padoue, à Tabri derrière de forts retranchements, de repousser toutes les attaques, et de rendre délinitif leur succès ^^K

Mais avec ce succès même, premier et dernier grand triomphe de TEglise, les déboires et les difficultés commencèrent pour le légat. Il s'aperçut bien vite que la victoire, et le danger moins pressant, pouvaient encourager ses partisans à l'indiscipline, et que les soldats de Saint Pierre (ainsi s'intitulaient les croisés) ne se croyaient pas toujours tenus d'aller chercher leur mot d'ordre auprès de son successeur. Nous n'attacherons pas trop d'importance au fait que Mantoue choisit l'année 1257 pour édicter des statuts contre l'Inquisition (2). Gela, même pour des croisés, est plus extraordinaire en apparence qu'en réalité, et pour nous que pour des Italiens du XlIP siècle. Les partisans de l'Eglise allaient faire bien plus grave.

Tout d'abord, par la façon dont ils provoquèrent la défection d'Albéric de Romano, ils prouvèrent combien peu ils s'étaient assimilé la pensée politique du pape : oubli, en faveur des intérêts communs, des rancunes et des défiances anciennes. Depuis des années, le Saint-Siège avait eu pour tactique d'opposer Albéric de Romano à son frère P^zzelin. Comblé de faveurs (il est vrai que ce qu'on lui donnait si généreusement était à conquérir), on comptait à la curie sur sa fidéUté. Il n'en était pas de même dans la Marche et sur le théàtie de la guerre, où il ne pouvait parvenir à se faire accepter de ceux qui étaient censés être ses alliés. Tandis que là on le louait hautement de « fouler aux pieds les liens de la nature » et d' (( abhorrer la malice de l'impiété fraternelle (3) », ici beaucoup de gens étaient persuadés qu'il était secrètement d'accord avec Ezzelin; que les deux frères n'avaient ostensiblement suivi des partis opposés que pour s'assurer contre toutes les éventualités, avoir un pied dans chaque camp, en connaître les secrets et concerter ensemble leur conduite par de mystérieuses communications (^). A tout le moins le soupçonnait-on de chercher dans la guerre son intérêt personnel et d'aspirer à remplacer Ezzelin dans les villes

(1) Mot. Pat., 122-3.

(3) R. III, 317; P. 15603 (22 déc. 1254).

(4) Roi. Pat., 114.

délivrées; or, la façon dont il régnait à Trévise prouvait qu'on n'aurait guère gagné au change. En un mot, on se refusait à distinguer entre les Romano. Ils avaient beau pratiquer des alliances contraires, on en voulait moins à leur politique qu'à leur famille, à leur personne, au système de gouvernement qu'ils incarnaient. A Padoue, notamment, on redoutait beaucoup Albéric. Après le coup de main manqué sur Vicence, précédant l'armée en retraite vers Padoue avec une hâte qui parut suspecte, il avait demandé l'entrée de la ville; les habitants, prévenus par leur podestat d'avoir à se défier, lui fermèrent les portes. De colère de se voir deviné, ou injurieusement soupçonné, il repartit pour Trévise et ne prêta aucun secours aux Padouans, durant le siège de leur ville (D. On avait mieux aimé se passer de ses services que de l'introduire dans la place. Quelques mois plus tard, les Padouans choisirent comme podestat Giovanni Badoer, de Venise, pour cette seule raison que son père s'était jadis signalé comme adversaire heureux des Romano qu'il avait su mettre à la raison (2). Qu'Albéric jouât réellement double jeu et depuis longtemps ou, ce qui est plus probable, que tant de mauvais procédés l'aient poussé à bout, la conséquence inévitable se produisit : il se réconcilia publiquement avec son frère à la suite de l'entrevue de Castelfranco, le 8 mai 1257 (3). Indirectement au moins, Trévise où il dominait passait ainsi sous l'influence et au service d'Ezzelin (^); c'était presque pour consoler celui-ci de la perte de Padoue. Mais peut-être les autres seigneurs du parti de l'Eglise, Azzo d'Esté et Louis de San Bonifazio, ne furent-ils pas outre mesure fâchés de l'événement qui leur donnait le droit de traiter Albéric en ennemi et, en cas de victoire, de revendiquer, comme ils comptaient bien le faire, tout l'héritage de la maison de Romano (5).

On le voit, bien des motifs personnels, bien des pensées ambitieuses se mêlaient au désir de venger la nature humaine outragée par Ezzelin, et à l'exercice du droit de légitime défense; et les membres du parti de l'Eglise, même dans les affaires de la Marche, n'étaient pas disposés à sacrifier leur intérêt et leur sens propres aux vues et aux instructions du Saint-Siège. S'ils tenaient à choisir

(1) HoL Pat., 117.

(2) Roi. Pat., 127.

(3) BFW. 14029 b. La date est donnée par Ann. Veron., 15. Roi. Pal., 127, semble insinuer que la réconciliation fut plus tardive. Cf. Ann. S. Just.. 169.

(4) Les Ann. Veron. disent même qu'il donna Trévise à son frère, ce que contredisent les Ann. S. Just. et Roi. Pat.

(5) Cf. plus loin le traité du 11 juin 1259.

eux-mêrnes leurs amis, sans regarder la recommandation du pape comme une garantie suffisante, ils entendaient aussi choisir leurs ennemis, au lieu de se les laisser tout simplement désigner par les anathèmes pontificaux. Entre Ezzelin et Pallavicini ils faisaient la différence. C'est ainsi que Mantoue, particulièrement intéressée à écarter d'elle tout danger d'agression venant de l'ouest, traita pour son propre compte avec Crémone, le 21 juin, grâce à l'arbitrage du podestat de Brescia Griffolino de' Griffi d). Nous avons analysé plus haut cet accord, en tant qu'il réglait la question, longtemps débattue, de Luzzara et des limites territoriales des deux villes (2). Elles ne rompaient pas pour cela les traités qui les rattachaient à deux camps opposés, mais si, combattant « pour le service de leurs amis » elles se faisaient l'une à l'autre des prisonniers, ils devaient être aussitôt relâchés (3). Ni le marquis Pallavicini, seigneur de Crémone, ni Azzo d'Esté et le comte de San Bonifazio, tous deux capitaines perpétuels du peuple de Mantoue, ne sont nommés comme parties contractantes, mais vu la situation qu'ils occupaient de part et d'autre, il est clair qu'ils avaient été consultés. Cette convention devait avoir pour résultat de gêner Pallavicini pour aller secourir Ezzelin dans la Marche, puisqu'elle lui fermait, en armes, celles des routes qui empruntaient le territoire de Mantoue. Une autre clause devait lui être désagréable : celle qui concernait les Cappelletti, les exilés Crémonais; ceux-ci ne rentreraient pas (^), mais recouvreraient leurs biens, qu'ils pourraient faire exploiter et dont ils toucheraient les revenus; à titre d'indemnité, on les exemptait même d'impôts pendant cinq ans. C'était donc un notable allégement aux rigueurs qui jusqu'alors avaient fait partie de la politique du marquis; et on discerne aisément les raisons pour lesquelles il y consentit : à ce moment même il commençait d'être très inquiet pour sa domination à Pavie et à Plaisance (5), Dans l'ensemble le traité était donc plutôt à l'avantage des partisans de l'Eglise; mais ce n'est pas d'avantages de ce genre que se souciait la papauté, puisqu'ils n'étaient obtenus que par un ralentissement des hostilités contre Pallavicini et par une reconnaissance indirecte de sa situation.

(1) Ficker, Forschungen. IV, 436.

(2) Cf. p. 48.

(8) Cette clause fut exécutée en 1258. lors de la défaite de l'élu de Ravenne par Ezzelin et Pallavicini (Ann. Mavt., 23). On la rapprochera du traité de Lodi- Plaisance, analysé plus haut, pp. 48-49.

(4) Seuls leurs femmes, filles et fils de moins de douze ans étaient autorisés à séjourner dans le district Crémonais.

(5) Cf. plus loin.

En dehors de la Marche, c'était bien pire encore; et les amis du pape se comportaient avec une indépendance complète, sans nul égard à ses sentiments. En veut-on un exemple, la réconciliation de Venise avec Manfred est suffisamment caractéristique. Cette ville tenait, pour de bonnes raisons, à ses relations commerciales avec la Fouille. La guerre qu'elle avait faite quelque temps à Frédéric II ne lui avait pas procuré dans ce pays l'établissement qu'elle rêvait; et en 1257 il pouvait bien paraître douteux que la papauté dût jamais être en état de détrôner les Hohenstaufen et de tenir, à supposer qu'elle y songeât encore, la proimesse de Grégoire IX de concéder aux Vénitiens Barletta et le comté de Salpi (1). C'était donc le cas de revenir à la politique de paix et de traités de commerce qui en d'autres temps avaient donné de bons fruits. Au mois de septembre 1257(2), Venise obtenait de Manfred un acte qui confirmait et étendait encore les immunités que lui avait accordées Frédéric en mars 1232 (3). Elle redevenait puissance commerciale privilégiée même par rapport aux régnicoles; et cela juste au momaent où la guerre dans laquelle elle s'engageait avec Gênes, à propos de la Syrie, lui rendait indispensable d'avoir à sa disposition de commodes escales sur la route d'Orient. Qu'importait après cela ce que pourrait penser le pape ?

Tout cela témoignait déjà de bien peu de cohésion et de discipline parmi les partisans de l'Eglise; mais que c'était peu de chose en comparaison de ce qui allait suivre! Le changement de parti d'Albéric de Romano, la trêve conclue entre Crémone et Mantoue, et l'accord entre Venise et Manfred, n'étaient que l'annonce et comme la préparation du revirement bien plus extraordinaire encore qui fit du marquis d'Esté l'ami de Manfred, et de Pallavicini l'allié du marquis d'Esté et l'adversaire d'Ezzelin, on peut même dire le principal auteur de sa chute. Ce revirement n'éclata aux yeux que deux ans plus tard; mais c'est en 1257 que se produisent les événements dont la conséquence lointaine, longtemps inaperçue de tout le monde et des principaux intéressés eux-mêmes, fut

(1) BFW. 7259 (23 sept. 1239). On remarquera que dans le projet de collation du royaume de Sicile, discuté en 1253 entre Innocent IV et Charles d'Anjou, le pape avait réclamé Salpi, sans dire d'ailleurs s'il le destinait à Venise, tandis qu'il n'en fut plus question dans le traité de 1255 entre Alexandre IV et Edmond d'Angleterre. Dans aucun des deux instruments il n'est fait mention de Barletta.

(2) BFW. 4665. A la même date, Manfred reconnaissait avoir reçu de Venise ime certaine quantité d'objets précieux qu'y avait déposé le marquis de Hohenburg (BFW. 4666), et promettait aux Vénitiens de leur rembourser 50.000 besants d'or qu'Andreoius de Mari (fils de l'ancien amiral du royaume sous Frédéric II) leur avait enlevés (BFW. 4667).

(3) BFW. 1947.

de le rendre inévitable; à savoir, d'une part Técroulement presque complet de la puissance de Pallavicini en Lombardie; d'autre part la double élection, comme roi des Romains, de Richard de Gornouailles et d'Alfonse de Gastille.

A partir de 1257, en effet, aux rapides succès qui avaient constitué l'état de Pallavicini succéda sans transition une décadence aussi rapide. Elle n'a pas d'autre cause que la fragilité naturelle aux dominations comme la sienne, qui entreprenaient d'unir par des liens factices des villes séparées par leurs traditions, qui dans chaque cité s'appuyaient sur un parti contre un autre souvent presque égal en forces et toujours prêt à prendre l'occasion aux cheveux, - — qui enfln par le fait même de leur existence provoquaient la jalousie de toutes les ambitions locales. Pavie lui échappa la première. Les circonstances de cette révolution sont mal connues (D; on sait seulement que l'origine en fut une querelle entre le peuple et les nobles. Ces derniers, au mois de mai 1257, sortirent de la ville et commencèrent à faire la guerre à la commune. Pallavicini s'empressa d'accourir à leur secours avec ses mercenaires et les forces de Crémone et de Plaisance. Devant la mauvaise volonté des nobles eux-mêmes qui ne se souciaient pas de voir ruiner leur ville, il renonça à la reprendre de vive force et rentra dans Plaisance. Au mois d'août les deux factions se réconcilièrent et choisirent en commun un podestat Rergamasque (2). Gela équivalait à écarter officiellement l'autorilé de Pallavicini, qui jusqu'alors avait désigné les podestats. Au mois de juillet, ce fut le tour de Plaisance. Ici au contraire, grâce aux précieuses Annales (3) de la ville, les renseignements abondent. La révolution offre jusque dans le détail la contrepartie de celle qui s'était déroulée en 1250 et 1251. i\lors, c'étaient les nobles qui gouvernaient; l'ambition d'un petit nombre d'entre eux les avait poussés à faire quelque chose pour le peuple, sans aucune intention d'aller jusqu'au bout.

(1) Comme le podestat de Pavie pour Pallavicini était alors Alberto Fontana, originaire de Plaisance, et que quelques semaines plus tard le même Alberto fut l'instigateur de la révolution qui chassa Pallavicini de cette dernière ville, on peut seulement supposer qu'il ne fut pas étranger aux événements de Pavie.

(2) Ann. Plac. Gib., 508. Les Ann. Parm., Ç>11 (dont il faut évidemment corriger le texte) et les Ann. S. Just. 169 font seulement une brève allusion à la révolution. Cf. Robolini, IV, 153-4.

(3) Ann. Plac. Gib., 507-9.

Le plus heureux et le plus habile d'entre ces intrigants avait réussi à devancer les autres, à les évincer, à s'emparer du pouvoir, mais pour se trouver entraîné bientôt à rappeler les popolaïii exilés (y compris ceux qui pouvaient devenir ses rivaux), puis à abandonner le parti de l'Eglise pour le parti de l'Empire; enfin à se donner un maître dans la personne de Pallavicini. Cette fois, c'est encore dans le parti au pouvoir que se produisent les dissidences; plusieurs membres de la famille Anditô, des vainqueurs de 1251, jaloux de la situation privilégiée d'un des leurs, cet Ubertino qui était le bras droit de Pallavicini à Plaisance, se révoltent, dès la fm de 1256, et prennent la campagne avec quelques amis ou clients. Pallavicini, auquel des troubles de ce genre ne pouvaient que déplaire, les fit pourchasser vigoureusement; et pour l'y aider Ezzelin lui envoya quatre cents chevaliers. Mais là-dessus survient l'incident, l'inévitable incident, insignifiant en lui-même et grave par ses conséquences, qui tient une si grande place dans la vie politique de ces Italiens du Moyen-Age, têtes chaudes, âmes violentes, êlres de premier mouvement, vivant d'une vie toute en dehors et qu'un rien suffisait à ameuter. En 1251, l'incident avait été créé par un tapageur de carrefour. En 1257 ce fut un marchand, Giraldo de Turano, qui se plaignait d'avoir été injustement surtaxé de la modique somme de dix livres. Pour se venger, il organisa une conspiration où entrèrent une bonne partie des Anditô, Alberto de Fontana, alors encore en résidence à Pavie, et ses frères, Rinaldo Scotti, et le podestat du peuple, Oberto delf Iniquità, qui devait en avoir assez de la seigneurie de Pallavicini et se dire avec amertume qu'il avait vraiment trop tiré les marrons du feu pour un autre; en un mot, chose curieuse, les principaux auteurs ou bénéficiaires de la révolution de 1251. Au jour fixé Alberto de Fontana accourut de Pavie et le soulèvement éclata; le 23 juillet, Pallavicini et les gens qu'Ezzelin lui avait prêtés furent chassés de la ville, dûment dévalisés; le podestat Guglielmo da Pietra, un Pavesan, fut remplacé par Alberto Fontana; Ubertino d'Anditô, après un essai de résistance, s'exila, et le château qu'il possédait à côté de la ville fut rasé. Il ne s'était agi d'abord que de se défaire de Pallavicini. Mais cela était difficile sans un changement dans l'orientation pohtique. On était fatalement conduit à se rapprocher des ennemis de celui qu'on venait d'expulser. Les vainqueurs se mirent, comme s'en plaignent les Annales Placentini Gihellini, (( à mal agir vis-à-vis du parti; » des avances faites à Milan et à Lodi furent parmi les premiers actes du nouveau gouvernement. Bientôt, même à l'intérieur, la logique des choses contraignit Alberto

Fontana à chercher son point d'appui tout à fait en dehors de ses anciens et nouveaux amis; lui qui jadis avait été Fun des quelques nobles qui tenaient pour le peuple, se rapprocha maintenant de la noblesse, se brouillant avec ceux-là même qui avaient collaboré avec lui à la révolution, comme les Anditè et comme Giraldo de Turano qui se trouva (ainsi qu'AntoIino Saviagata en 1251) victime en lin de compte du mouvement qu'il avait provoqué. Confondus avec les partisans du marquis, ils furent incarcérés, condanniés à de fortes amendes, enfui bannis en janvier 1258. Plaisance changea de constitution politique; dans les années suivantes, on la voit dominé par une « société de la commune (D » présidée par Alberto I^^ontana, ce qui veut dire sans doute que le popolo avait été supprimé ou annihilé.

Quelle influence, cependant, ces événements allaient-ils exercer sur les relations de Pallavicini et d'Ezzelin? Perte de Padoue d'un côté, de Plaisance et de Pavie de l'autre; les temps étaient malheureux pour les chefs de l'ancien parti impérialiste; or, toujours les revers communs ont été une épreuve pour les alliances. Surtout la défection de Plaisance, grâce à une circonstance fortuite, eut des suites considérables. Elle touchait Pallavicini de très près; on le voit par l'acharnement avec lequel il s'efforça de la réparer. On pense bien que les bannis non plus n'avaient pas pris leur parti de leur aventure; ils s'étaient mis à guerroyer vigoureusement contre leurs concitoyens de l'intérieur. Or leur chef, libertino d'Anditô, se trouvait être proche parent pai" alliance de Manfred (2). Il eut ridée d'aller lui demander des secours et partit pour la Sicile au printemps de 1258. 11 passa auprès de lui la plus grande partie de cette année décisive et assista probablement à l'usurpation du 10 août, à la suite de laquelle le nouveau roi, n'ayant aucun espoir de se faire reconnaître par le pape, n'eut plus d'autre ressource que de pousser la guerre à fond en s'entendant partout avec les ennemis du Saint-Siège. Ubertino fut peut-être un des inspirateurs, très certainement un des bénéficiaires, de cette politique nouvelle. Quand il rentra en Lombardie, au mois de décembre, il ramenait avec lui deux cents soudoyers allemands mis à sa disposition par

(1) Ann. Plac. Gib., 511-512.

(2) BFW. 4680 a. (cf. la rectification ajoutée à Verratumj.

Manfred (D, preuve palpable que la protection royale n'était pas un vain mot, et rapportait une convention par laquelle le roi prenait à. sa solde les exilés de Plaisance; chaque che\ aller recevrait par mois trois livres impériales et chaque ianiassin vingt sous (2). Pareille convention impliquait une entente entre Pallavicini et Manfred. Elle se conclut en effet vers ce moment, peut-être par l'entremise d'Ubertino. Pallavicini y consentit d'autant plus volontiers qu'il y voyait une aide pour reconquérir la ville dont la perte lui était si sensible, et qu'il ne s'agissait d'ailleurs pour lui que de reprendre d'anciennes et amicales relations (3), interrompues quelque temps par sa brouille avec Manfred Lancia (^), et que la mort de ce dernier (5) permettait maintenant de renouer. Il reçut du roi de Sicile le titre de capitaine général (6),

Mais l'entrée en scène, sur le théâtre de la Haute Italie, de cet acteur nouveau allait provoquer une péripétie, en jetant une première cause de mésintelligence entre les deux hommes dont l'étroite union avait jusqu'alors été l'un des traits principaux de la situation politique.

Il était impossible, en effet, pour bien des raisons, qu'Ezzelin imitât Pallavicini dans la grave décision qu'il venait de prendre. Tout d'abord, il avait le droit d'en vouloir à Manfred de la faveur qu'il accordait à Venise, c'est-à-dire à une des villes dont lui-même avait le plus à se plaindre. Le grand piivilège de septembre 1257 suivait vraiment de trop près la conquête de Padoue à laquelle les Vénitiens avaient pris tant de part. Surtout, il s'était déjà attaché à la fortune d'un autre. Ebranlé dans sa puissance avant Pallavicini, il avait aussi aperçu le premier l'utilité que pourrait lui offrir un secours extérieur; et plus logique, plus fidèle à son passé d'impérialiste, il n'avait cru ne pouvoir en attendre que de l'Empire. Tant que, depuis la mort de Conrad, le seul qui prétendît parler au nom de l'Empire et en exercer les droits fut Guillaume de Hollande, une créature de la papauté, il est clair que pour un homme comme Ezzelin il n'y avait rien à tenter. Mais la mort de Guillaume (28 janvier 1256) vint au contraire lui ouvrir des perspectives. Rolandino de Padoue (^) le représente cherchant à deviner d'où viendrait le

(1) Ann. Plac, 510.

(2) Ibid., 510.

(3) BFW. 4644.

(4) Cf. plus haut. On a vu d'aileurs que dans les derniers temps l'inimitié de Pallavicini et de Lancia s'était atténuée.

(5) Vers la fin de 1257 (Merkel, Manfredi I e II, 155-6).

(6) Saba Malaspina, RIS. VIII, 800.

vent, et « se préparant par des intrigues subtiles, à adhérer à Tempereur futur, afni de continuer ce qu'il avait fait avec Frédéric, confondre ses ennemis sous prétexte d'Empire. » A-t-il été un des instigateurs de la candidature d'Alfonse de Gastille? A-t-il peut-être, comme le firent les Pisans, reconnu ce prince comme empereur en devançant même sa désignation par les princes allemands ? Les An7iales de Sainte-Justine (D semblent le dire dans un passage il est vrai bien vague et bien oratoire. En tout cas, en présence de la double élection de 1257, son choix entre Alfonse et Richard de Gornouailles ne pouvait être douteux. Il était facile de prévoir que les principaux intérêts de Richard seraient en Allemagne; que c'est là qu'il concentrerait tous ses efforts (2). A supposer qu'il agît en Italie, en sa qualité d'oncle du prince que le Saint-Siège voulait placer sur le trône de Sicile il semblait enchaîné à la politique pontificale. Alfonse, au contraire, ne briguait l'Empire que pour prendre pied en Italie. On le voit par ses lettres aux villes italiermes (3) auxquelles il ne cessa d'annoncer son intervention effective et très prochaine. L'occasion s'offrait donc très favorable à Ezzelin de rechercher son patronage; car, en prétendant désireux de se créer un parti, le roi ne pouvait que bien accueillir toute requête accompagnée d'une adhésion. L'entente entre ces deux hommes fut bientôt si notoire que toutes les démarches d'Alfonse parurent faites dans l'intérêt d'Ezzehn, dictées par lui, et au besoin supposées par lui. A tel point que lorsqu'il écrivit à Padoue, au commencement de 1258, pour l'inviter à envoyer des ambassadeurs à sa rencontre quand il serait arrivé aux frontières de la Lombardie (^), il y eut des gens pour croire que sa lettre avait été fabriquée par Ezzelin en vue d'agir sur les Padouans. Mais cette protection royale imposait le devoir de s'opposer aux ennemis du roi en Italie; or il n'en avait point de plus déclaré que Manfred. Du point de vue du droit impérial, les actes du roi de Sicile en Toscane, en Lombardie, constituaient une monstrueuse usurpation. Et d'autre part un des articles du traité conclu par Alfonse avec Pise, et qui avait été l'origine de sa candidature à l'Empire (5)^ prévoyait le cas où la Sicile serait conquise et Manfred

(2) Il en fut ainsi en fait. Avant 1259, notamment, on ne peut citer que deux actes italiens de ce prince, et tous deux en faveur de Thomas de Savoie, son parent.

(3) BFW. 5492, à Rome; 5495, à Padoue; 5499, à Sienne.

(4) BFW. 5495; Roi. Pat., 127.

(5) BFW. 5486.

renversé par lui. Voilà pourquoi, en liant partie avec Tun de ces deux princes, Ëzzelin s'était d'avance interdit de traiter iivec. l'autre. Voilà comment, en servant d introducteurs à Manired dans la Haute Italie, Ubertino d'Anditù et Pallavicini contrariaient directement les ambitions d'Alfonse, qui se voyait devance par son rival sur le terrain qu'il avait lui-même choisi ; et les espérances d'Ezzelin, qui mettait de plus en plus sa confiance dans l'alliance castillane, et fort des avantages qu'il s'en promettait, se laissait entraîner aux plus audacieuses entreprises (i).

Qu'Ezzelin et Pallavicini, du jour où il s'agit de substituer un nom propice à la vague lornmle, u le parti de l'Empire, » qui longtemps leur avait servi de mot d'ordre, soient allés, chacun de son côté, porter leur allégeance à des princes différents et hostiles l'un à l'autre, cela est un fait très caractéristique, et qui rétrospectivement jette beaucoup de lumière sur la nature de l'entente qui les avait unis, et notamment sur l'esprit de leur traité de 1254. Leur accord n'était en somme fondé ni sur l'attachement à un principe politique, ni sur la Qdélité à une dynastie regardée comme légitime, ni en un mot sur une idée générale commune; mais seulement conclu en vue d'intérêts locaux. En 1254, s'ils avaient eu soin de s'entendre sur la question impériale, telle qu'elle se posait alors, en décidant de combattre tout empereur qui se présenterait comme serviteur du Saint-Siège et par là même menacerait leur propre situation dans la Haute-Italie, ils ne s'étaient nullement engagés à se concerter dans toutes les éventualités futures. Ayant conservé leur liberté d'action, il était inévitable que le jour où ils en useraient, des divergences se produiraient.

Il est vrai que précisément parce qu'ils se préoccupaient surtout de leurs intérêts locaux, ces divergences, à propos de relations lointaines, ne semblaient pas devoir amener entre eux une brouille fatalement immédiate. Dans l'Italie du XIIP siècle les intrigues politiques étaient tellement enchevêtrées, et les gouvernements, communes ou seigneurs, se piquaient si peu de logique, que jamais ne fut moins vrai l'axiome vulgaire, que les amis de nos amis sont nos amis, et leurs ennemis nos ennemis. Il se pouvait

(1) Cf. ce passage de Roi. Pat., 136 : « Hic utique rex Castelle spéciales litteras et nuncios miserai Ecelino, quod de ipsius consilio et favore volehat ingredi Lombardiam, unde paratus foret ad eum recipiendum magnifiée; erit enim efus adventus in brevi spectabitque totaliter ad exaltacionem ipsius Ecelini et sue partis, mis itaque verhis et aliis consimilibus per régis nuncios sapienter Ecelino proposais, cogitât Ecelinus deinceps, quid super hoc magno negocio sit acturus. » C'est alors qu'il entre en intrigues, comme on le verra plus loin, avec les nobles Milanais.

que l'alliance d'Ezzelin et de Pallavicini durât par habitude quelque temps encore, strictement limitée à la Haute Italie. Sans doute on était dans l'attente d'un événement qui en aurait du premier coup lait éclater aux yeux le mensonge et la contradiction; c'était l'arrivée dans le pays, pour le disputer aux soldats de Manired, soit d'Alt'onse lui-même, soit de ses troupes, soit d'un représentant accrédité par lui. Mais en lait, précisément, le roi de Gasiille s'abstint. Pour mettre aux prises Ezzelin et Pallavicini il fallut donc autre chose, un différend dont l'objet tout prochain eût le privilège de soulever leurs passions les plus ardentes. Ce différend, un succès commun, la conquête de Brescia, vint le faire naître, achevant ainsi de disloquer une alliance que des échecs communs avaient déjà relâchée.

On se rappelle les raisons pour lesquelles les chefs du parti impérialiste lombard souhaitaient si vivement de prendre possession de Brescia, et comment Ezzelin, dès 1256, sans réussir à entrer dans la ville d'où l'avaient écarté les soupçons de ses propres amis, était parvenu à faire porter au pouvoir un podestat à lui favorable, Griffolino des Griffi (D. Mais il était naturel que l'entreprenant légat du Saint-Siège, après lui avoir enlevé Padoue, cherchât à l'atteindre aussi dans l'ouest et à l'isoler de Pallavicini. Dès 1257, il parvenait à réconcilier les factions à Brescia et obtenait la remise en liberté des partisans de l'Eglise, puis il s'y rendit lui-même en grand mystère et avec une faible escorte, au risque de se faire enlever par des partis ennemis, pour recevoir des habitants le serment de persévérer dans l'obéissance au Saint-Siège (2). En 1258, il eut l'occasion d'achever son œuvre. Ses adhérents à Brescia (la paix de l'année précédente ne tenait déjà plus guère) craignant toujours un retour offensif de leurs adversaires, qui les aurait livrés à Ezzelin, résolurent de le prévenir. Le 29 avril, ils s'emparèrent de la ville et emprisonnèrent Griffolino des Griffi et les siens. Trois jours après, le légat et le marquis d'Esté qui se tenaient tout prêts à Padoue, avec toutes leurs forces dans la main, faisaient leur entrée à Brescia à la tête de troupes considérables et s'en assuraient

(1) Ann. S. Just., 165.

(2) Ibid., 169.

solidement (1). De Brescia, le légat se rendit à Milan (2). Laissant à révoque de Trévise, qui avait reçu à cet eiïet les pouvoirs et les instructions du pape, le soin de continuer à prêcher la croisade contre Ezzelin (^\ il se proposait sans doute d'appliquer en Lonibardie la tactique qui avait si bien réussi dans la Marche, et de la soulever au nom de la religion. 11 y aurait plus de peine, car Pallavicini n'était pas Ezzelin; bien moins détesté, il avait moms d'adversaires prêts à coniondre leur cause avec celle de Dieu. Et le terrain n'était guère préparé. La Lombardie s'était peu intéressée à la guerre contre Ezzelin, si on en juge par le peu de place que le récit en tient dans les diverses Annales municipales. Celles même des villes lombardes qui entretenaient de bons rapports avec le pape s'étaient abstenues d'y prendre part, ce qui contraste avec l'empressement de Pallavicini à secourir son allié. Quant aux avances qu'Innocent IV avait laites aux anciens adhérents de l'Empire qui voudraient venir se ranger sous la bannière de l'Eglise contre le tyran hérétique, avances qu'Alexandre IV ne retira pas, elles n'avaient été accueillies que sur un point. Bergame, qui n'avait pas jusqu'alors désavoué son passé impérialiste, profita des dispositions du pape pour se faire absoudre des censures encourues (^); ce qui ne l'empêcha pas l'année suivante d'envoyer des contingents à l'armée d'Ezzelin. Le calcul du Saint-Siège se trouvait bien peu justifié; il ne suffisait pas pour transformer les impérialistes en ci'oisés de leur témoigner de l'indulgence pour leur passé. Enfin, si Pavie et Plaisance avaient chassé Pallavicini, rien, d'après ce que nous savons des faits, ne nous permet de voir là une révolte du sentiment religieux froissé par de longues années d'interdit,

(1) Ann. S. Just., 170 et Ann. Plac, 509. On installe comme podestat l'évêque Cavalcacane. Cf. dans le Liber potheris 'civitatis Brixiœ, 872 et 874, les actes concernant deux prêts faits par l'évêque, au nom de la commune, aux milices de Padoue et de Ferrare qui étaient venues à Brescia « pro presenti discordia. »

(2) Il y était le 11 juillet {Ann. S. Just., 170) et le 29 (cela est dit en passant dans une supplique du chapitre de Plaisance au pape, Campi, II, 404), et sans doute plus tôt encore.

(3) BFW. 9156 (26 avril 1258), 9163 (3 juillet; le pape déclai-e affranchis tous les serfs d'Ezzelin, et d'Albéric qu'il a dépouillé de tous ses privilèges). Le 11 nov. 1257 (BFW. 14047) l'évêque de Trévise avait donné en garde aux Trévisans du parti de l'Eglise son château de Mestre, à condition de ne conclure aucune trêve avec les Romano. Le 16 juin (Verci, III, 358) il prêche à Venise la croisade contre ces derniers, le 31 juillet [ibid., 3.59), il déclare leurs partisans privés de tous bénéfices ecclésiastiques.

(4) P. 15618; R. III, 319; lettre du 4 janvier 1255 à l'évêque de Bergame et au provincial des Prêcheurs de Lombardie, Le 27 avril, Bergame ayant prêté le serment demandé de parendo mandatis ecclesie, le pape ordonne à l'évêque de Côme de l'absoudre (Reg. Alex. IV, 395).

ou l'œuvre de la diplomatie du pape ou de son légat. Les Annales de Plaisance^ si explicites, ne laissent rien soupçonner de semblable. Sans doute la ville, ayant lait disparaître le principal grief que le Saint-Siège invoquât contre elle, sollicita son absolution. Mais le pape ne l'accorda que le 20 juillet 1258 (D, en même temps qu'il désignait à la ville un nouvel évèque (2). n Tavait t'ait attendre, et pour punir les Plaisantins de leur longue hostilité, et pour éprouver leur constance dans le repentir; il ne les traitait pas en convertis bien édifiants et ne se méprenait pas sur leurs motifs. Pour Pavie, un simple fait témoigne de ses sentiments : débarrassée de Pallavicini depuis le printemps de 1257, elle ne reçut que le 28 février 1259 (3) Tabsolution pontificale qu'elle venait seulement (^) de demander. C'était bien peu d'impatience. En somme, le légat avait tout à faire pour mettre sur pied une croisade. Une chose était pourtant de nature à donner confiance, c'est que jusqu'alors on n'avait rien tenté. Tout s'était borné à des bulles, comme par exemple la nouvelle sentence d'excomiimnication fulminée contre Pallavicini le 5 avril 1257 ^^K Une intervention personnelle ne réussirait-elle pas?

C'est dans cette pensée que l'élu de Ravenne aborda Milan, l'ancienne tête de la ligue lombarde. La première tâche qui s'imposait à lui était de mettre un terme aux discordes qui absorbaient la ville. Comme d'habitude, la réconciliation des partis était le premier mot d'ordre de l'Eglise, quitte s'il le fallait à assurer ensuite le triomphe et la revanche à celle des factions sur laquelle on croirait pouvoir compter davantage. Les vieilles luttes entre le peuple et la noblesse, que la domination du marquis Lancia, de 1253 à la fin de 1255, n'avait pas empêchées de renaître, et que les efforts d'Alexandre IV n'avaient pas apaisées (6), continuaient avec une intensité croissanteC'). En 1256, les deux factions se donnèrent chacune un podestat particulier; Paul de Soresina pour les nobles, et pour

(1) P. 17351 (BFW. 9168).

(2) Ce fut Filippo Fulgosio, archidiacre de Bologne, originaire de Plaisance (cf. dans Campi, II, 404, le procès-verbal de son élection).

(3) P. 17555, R. III, 455, qui, d'après le registre d'Alexandre IV au Vatican, donnent la date du 30 avril. Mais il faut corriger // kal. maii en II kal. martii, comme l'a montré BFW. 9187.

(4) « Nuper », dit la bulle d'absolution.

(5) BFW. 9101.

(6) Cf. plus haut, p. 52.

(7) En dehors d'une courte allusion des Ann. Plac, nous ne connaissons guère le détail des faits que par des historiens postérieurs, Galvagno Fiamma et Corio. On consultera le mémoire de Ghiron, La credenza di SanV Ambrogio, dans Archivio storico Lombardo, IV, 70.

le peuple Martino délia Torre. Puis le podestat de la commune, Enianuele des Maggi, s'étant démis de sa charge pour se rendre à Rome où il était nommé sénateur, on laillit en venir aux mains pour le choix de son remplaçant (i). En 1257, le meurtre d'un popolano par un noble provoqua un soulèvement et Texpulsion en masse de la noblesse, à sa tête l'archevêque Léon de Perego (•^) qui mourut en exil. La contusion fut augmentée encore quand le podestat, Beno des Gozzadini, un Bolonais, eut péri massacré dans une émeute (3). Ses successeurs pour 1258, Filippo Visdomini et Riccardo Fontana de Plaisance, eurent du moins le mérite de faire conclure, le 4 avril, « la paix de Saint-Ambroise, » qui permit aux bannis de rentrer (^). Elle décidait que toutes les fonctions municipales, des plus élevées aux plus humbles, seraient attribuées par moitié. On en eut pour trois mois. Dès la fm de juin les nobles avaient de nouveau quitté la viJle. A ce moment, les querelles milanaises se compliquaient d'ailleurs de celles de Côme, où deux factions aussi étaient aux prises, les Vitani et les Rusconi. Les premiers s'allièrent au peuple de Milan, les autres aux nobles (^). C'est sur ces entrefaites que l'élu de Ravenne vint offrir ses bons offices. S'il réussissait, c'était un grave danger pour Pahavicini. Celui-ci agit avec une extrême décision. Le 11 juillet, appelé par une partie des habitants, il entrait dans Crème, toujours si disputée entre les Crémonais et les Milanais, et depuis longtemps aux mains de ces derniers (6). n y donna la podestatie à un noble Milanais de cette famille de Mandello qui dans les luttes du temps de Frédéric II s'était signalée par son dévouement au parti de l'Eglise. Gela prouverait qu'une partie au moins des nobles, par rancune contre le peuple, s'étaient déjà rapprochés des anciens chefs du parti impérialiste. Puis, de concert avec Ezzelin, il se mit en devoir d'attaquer Brescia. L'élu de Ravenne, ayant voulu s'opposer à eux, avec les forces de la ville, grossies de celles de Mantoue,

(1) Fiamma, RIS, XI, 685-6.

(2) Ann. Plac, 509 et Fiamma, loc. cit. Sur la date de sa mort (14 oct. 1257), cf. le catalogue des archevêques de Milan, publié par Muratori, RIS, I, 2, 231.

(3) Les causes n'en sont pas proprement politiques; or l'accusait de concussion. Sur les représailles que Bologne autorisa sa famille à exercer sur les citoyens Milanais, et les mesures de revanche prises par Milan, cf. les documents publiés par Ghiron, loc. cit., 113 et suiv.

(4) Corio, p. 114, en donne la traduction d'après l'original qu'il affirme avoir consulté. Sur la confiance réelle qu'il mérite, cf. Gûterbock, Die Urkunden des Corio; ein Beitrag zur Geschichte des Lombardenbundes, dans Neues Archiv, XXIII, 213.

(5) Fiamma, 687.

(6) Ann. Plac, 509; Ann. S. Just., 170.

subit le 30 août, près de Gambara sur TOgUo, une écrasante défaite dans laquelle il fut fait prisonnier (D. Inunédiatenient Brescia ouvrit ses portes aux vainqueurs qui y établirent une sorte de gouvernement commun (2).

En somme les entreprises de Télu de Ravenne avaient eu pour résultat de resserrer momentanément leur alliance. Mais espérer qu'entre deux associés de cette trempe un condominiwn pourrait se maintenir longtemps, c'était pure chimère, et on ne tarda pas à le voir. Quelques mois ne s'étaient pas écoulés que les frottements devinrent pénibles. « Ezzelin, disent les Annales de Sainte- Justine (3), ne pouvant supporter un collègue, ni avoir un égal, évinça peu à peu du domaine de la ville Pallavicini et les Grémonais. » Les Annales de Plaisance^ qui rapportent aussi ce motif de querelle, en mentionnent un autre : les Grémonais (et leur seigneur était bien obligé de se faire l'interprète de leurs vœux) trouvaient l'occasion admirable pour vider leur vieille querelle de frontière avec les Brescians, qu'ils tenaient maintenant à leur merci, en détruisant les châteaux que ceux-ci avaient élevés sur la rive de TOglio. Ezzelin s'y opposa; sans doute il considérait désormais comme siennes les possessions de Brescia (^). Enfin on se disputait encore des prisonniers qu'Ezzelin réclamait, que Pallavicini ne voulait pas lâcher. Le marquis et les Grémonais, sur tous les points, « s'apercevaient qu'ils avaient été joués, et qu'ils n'avaient retiré d'une aussi grande victoire aucun des avantages qu'ils en espéraient. » (&)

Ils commençaient à en être bien convaincus à la fm de 1258 et dans les premiers jours de 1259, c'est-à-dire juste au moment où Ubertino d'Anditô revenait de Fouille, rapportant les propositions que l'on connaît et qui furent immédiatement accueillies. Il y a là deux

(1) Ann. S. Just., 171; Roi. Pat., 130-131; Ann. Veron., 15-16; Ann. Mantuani, 23; Ann. Brix., 820; Ann. Plac, 509; Canale, 434. Il y a entre les textes quelques divergences sur la date et le lieu (cf. BFW. 14060 a.).

(2) Le régime auquel la ville fut soumise n'est nulle part exposé clairement. Les Ann. Plac, 509, disent qu'on y installa un podestat, Gandolino de Dovara. Un historien postérieur, Malvezzi (RIS. XIV, 926) parle de deux podestats, Gandolino pour Pallavicini et Bruto de Montefumo pour Ezzelin. Il semble, d'après certaines expressions de Roi. Pat., qu'il y ait eu un partage matériel entre Ezzelin et Pallavicini. chacun d'eux occupant la moitié de la conquête commune. Ce serait une très curieuse application de la seigneurie. Ezzelin y commit ses violences ordinaires; cf. Roi. Pat., 131, et dans Verci, III, 503, les mesures de réparation prises en 1268.

(3) 172. Roi. Pat. semble dire au contraire que ce fut volontairement et k l'amiable que Pallavicini quitta la ville.

(4) Ann. Plac, 510.

(5) Ann. S. Just., 172.

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ordres de faits bien distincts, mais dont la simultanéité avait une grande importance. On peut dire que c'en était tait de Talliance d'Ezzelin cl de Pallavicini, si solide encore doux ans auparavant, et que par une espèce de fatalité, tous leurs actes, qu'ils en eussent ou non l'intention, et tous les événements survenus en Lombardie, avaient contribué à relâcher, puis à transformer en haine violente.

La mésintelligence entre eux fut soigneusement avivée et la crise flnale précipitée par les efforts d'un maître intrigant, ce Boso de Dovara qui était l'affidé et le bras droit de Pallavicini dans Crémone; celui-là même auquel sa conduite louche en 1265, lorsqu'il négligea d'arrêter, dans son passage à travers la Lombardie, l'armée de Charles d'Anjou, a valu d'être placé par Dante au dernier cercle de l'Enfer, dans le lac de glace où plongent les traîtres,

(( Là dove i peccatori stanno freschi » (D.

S'il faut en croire le récit de Rolandino de Padoue ^^\ peut-être un peu trop anecdotique, mais confirmé dans ses grandes lignes par les Annales de Sainte-Justine (3)^ i\ était revenu à Boso que Pallavicini et Ezzelin avaient bavardé sur son compte et que le premier l'avait cité comme le seul homme, à Crémone, qui osât quelquefois, au conseil, parler avec indépendance. Là-dessus Ezzelin lui avait offert avec insistance la podestatie de Vérone. Il comprit sans peine ce que cela signifiait, s'excusa, sous des prétextes honnêtes, d'aller ainsi mettre son cou sous la hache du bourreau, et n'eut plus d'autre pensée que celle de brouiller les cartes, jugeant plus dangereux, pour sa sécurité personnelle, d'être l'ami d'Ezzelin que son ennemi déclaré. La situation politique étant ce qu'elle était, il n'eut pas de peine à persuader à Pallavicini de se venger (^). Il était d'ailleurs dans la nature même de la seigneurie que beaucoup de choses y dépendissent d'influences secrètes et du crédit d'un conseiller écouté.

Une autre conséquence du régime, nous l'avons signalée déjà; c'est la facilité avec laquelle s'opèrent les revirements les plus soudains et les plus complets. En ce genre, rien de plus caracté-

(1) Enfer, XXXII, 117.

f4) On peut croire du reste qu'il ne fit pas appel aux considérations pieuses que lui prête Roi. Pat., 134.

ristique que le renversement d'alliances de 1259, dont Boso de Dovara fut le très habile négociateur (D.

11 connnença par régler, nous ne savons sur quelles bases, mais de iaçon satisfaisante pour les deux parties, Tirritante question de Crème (2). Cet éternel sujet de discorde étant momentanément écarté, rien ne s'opposait plus à un rapprochement entre Milan et Crémone. La haine et la crainte d'Ezzelin en furent l'occasion. Pallavicini eut seulement, pour s'aUier à Martino délia Torre, redevenu en 1259 ancien ou podestat du peuple et véritable maître de Milan, à se dégager d'avec les nobles Milanais qui se trouvaient alors en exil (3). Cela n'était pas pour l'arrêter.

Le second acte de la pièce se joua au mois de mars, quand Pallavicini et Boso envoyèrent offrir leur coopération contre EzzeUn au marquis d'Esté et au comte de San Bonifazio. Ceux-ci l'acceptèrent aussitôt; ils n'eurent pas un instant d'hésitation à mettre leur main dans celle de leurs adversaires de la veille, qui restaient ceux du Saint-Siège, prouvant ainsi que leur désir passionné d'en fmir avec Ezzehn, pour religieuse que fût la forme sous laquelle il s'était d'abord manifesté, était inspiré surtout par des raisons de salut public assez fortes pour leur faire accepter au besoin les alliances les moins orthodoxes et les compromissions les plus suspectes.

(1) Oulre le texte même du traité du 11 juin, nous sommes renseignés sur les négociations par trois sources principales : Roi. Pat., 134-137, les Ann. S. Just., 172-173, et les Ann. l'iac, 510. Elles ne concordent pas sur tous les points, quant à l'ordre des faits. Les Ayin. Plac, qui veulent peut-être justifier Pallavicini du reproche de trahison, prétendent que ce fut Ezzehn qui prit l'initiative de s'entendre avec les ennemis de son ancien allié. Les chroniqueurs de la Marche déclarent le contraire. Roi. Pat. est particulièrement net. C'est lui qui donne la date de mars pour la convention secrète entre Pallavicini et Boso de Dovara d'une part, le marquis d'Esté de l'autre, convention qui fut ensuite rendue publique le 11 juin, et qui place à la fm de juillet les négociations entre Ezzehn et les nobles Milanais. Les Ann. S. Just. donnent une impression analogue. Mais elles diffèrent de Roi. Pat. en ce que celui-ci place les pourparlers entre Pallavicini et le peuple de Milan avant l'alliance entre Pallavicini et Azzo d'Esté, tandis que les Annales semblent dire le contraire. J'ai suivi le récit de Roi. Fiat., le plus logique et le plus précis, et qui émane d'un contemporain.

(2) Boso « sopivit... litem illam de facto Crème, que steterat longo tempore condam inter Cremono.m et commune Mediolani » (Roi. Pat., 134). « Mediante... industria Bosonis de Dovaria... antiquissima illa et inexorabiUs discordia Mediolanenshim et Cremonensium est sedata » (Ann. S. Just., 172).

(3) G'alvagno Fiamma, RIS, XIII, 687, a sur les querelles intérieures de Milan à cet le date un récit très confus et dont il est à peu près impossible de tirer parti. Cf. le mémoire, cité plus haut, de Ghiron, fondé presque exclusivement sur des témoignages très postérieurs. Jusqu'alors Pahavicini avait été l'ami et l'allié des nobles, comme le prouvent ses relations avec les Mandello (cf. plus haut, p. 115), et le fait qu'en 1258 les podestats installés à Milan par le parti populaire étaient des Plaisantins, ses adversaires, Filippo Visdomini et Riccardo Fontana (cf. plus haut, p. 115).

Ils éUiieiit comme des hommes qu'attaque un chien enragé; on ne regarde pas qui vous aide à l'abattre. Et ils n'avaient pas le choix; les revers subis, depuis la prise de Padoue, leur faisaient comprendre qu'à eux seuls ils ne viendraient jamais à bout d'Ezzelin (i^ Mais ils craignirent que les communes qui dépendaient d'eux n'eussent pas assez de souplesse d'esprit pour apprécier la beauté et l'opportunité de cette volte-face, si choquante, en effet, que même Rolandino de Padoue, tout ennemi qu'il était d'Ezzelin, n'a pu s'empêcher d'en dénoncer le scandale. Ils prirent le parti de leur demander de ratifier d'avance une convention dont ils gardaient secrète la teneur. Rolandino atteste que, dans sa ville natale au moins, la chose n'alla pas sans répugnance. « Au début il sembla très dur au peuple de Padoue de s'astreindre à des dispositions et à des projets inconnus... cependant si grande était leur confiance dans la noblesse et l'amitié du marquis d'Esté..., qu'ils consentirent pleinement à faire sa volonté, prêts à mettre à son service pour cette affaire, quand et comment il le voudrait, leurs biens et leurs personnes. » C'était une abdication complète. Ainsi la convention, par la procédure même suivant laquelle elle fut conclue, marquait déjà un progrès dans le régime seigneurial. On va voir que quelques-unes des clauses qu'elle renfermait ne sont pas moins significatives à cet égard.

L'accord, quelque temps secret, n'éclata à tous les yeux qu'au mois de mai, quand il fallut bien mettre les conseils des diverses communes au courant (2). n fut consacré par le traité du 11 juin (3), juré à Crémone entre Pallavicini, Boso de Dovara et la commune de Crémone d'un côté; et de l'autre les plénipotentiaires du marquis Azzo d'Esté, du comte Louis de Vérone et des communes de Mantoue, Perrare et Padoue. Il était bien spécifié que chacune de ces villes était représentée par la faction qui pour le moment y dominait et qui était censée être la commune. Elles se promettaient

(1) Peut-être aussi Azzo d'Esté en voulait-il au Saint-Siège de ne lui avoir pas rendu, après la mort de Frédéric, la Marche d'Ancône (R. III, 1451 11 prit le titre de marquis d'Ancône dans le traité du 11 juin.

(2) Cf. les pièces publiées par Cipolla, Documenti per la storia délie relazioni diplomatiche fra Verona e Mantova nel secolo XIII, 57 et suiv., concernant l'approbation et la ratification de la ligue par Mantoue. Un détail atteste encore l'autorité croissante des seigneurs. C'est à Azzo d'Esté et à Louis de Vérone, en même temps qu'au podestat, que l'on confie le soin de choisir les syndics chargés de jurer le traité.

(3) BFW. 14096. Outre le texte publié par Schirrmacher, Die letzten Ilohenstauien. 610, d'après les Archives de Crémone, Cipolla, op. cit., 69, a publié récemment le texte contenu dans le Liber privilegiorum de Mantoue. Il y a quelques variantes de forme.

réciproquement de ne pas soutenir leurs bannis. Le traité stipulait une alliance offensive et défensive contre Ezzelin et Albéric de Roniano et leurs adhérents de Brescia, de Vérone et de la Marche de Trévise. La ligue devait lever douze cents chevaliers, choisis moitié par Pallavicini, moitié par le marquis d'Esté et le comte de Vérone; soldés pour un quart par Crémone, pour les trois autres quarts par Mantoue, Ferrare et Padoue; commandés par Pallavicini, tant qu'on couibatlrait sur la rive droite de l'Oglio ou dans le district de Brescia, par le marquis et le comte dès qu'on serait sur la rive gauche de TOglio en deliors du Brescian. Si tous ces seigneurs se trouvaient ensemble à Tarmée, chacun commanderait le contingent recruté par lui. Ainsi le rôle des communes était sculejuent de payer; l'autorité et la direction, partagées avec un souci méticuleux d'égalité, revenaient aux seigneurs. Il en était de même des résultats. Car on avait soin, en cas de succès, de faire d'avance la part de chacun. A Pallavicini, Plaisance et Brescia. Plaisance serait sommée, à peine d'être traitée en ennemie, de lui restituer et de lui conserver les prérogatives qu'elle lui avait jadis conférées par le contrat qu'avait déchiré la révolte de 1257. Pour Brescia, par un étrange retour des choses, les exilés de cette ville, qui devaient pour une bonne part à Pallavicini leur expulsion .et leurs malheurs, comptaient maintenant sur lui pour les ramener dans leui's foyei's. N'étaient-ils pas les uns et les autres les ennemis d'Ezzelin? En reconnaissance, ils venaient de le proclamer futur seigneur de la ville, en même temps qu'ils promettaient à Boso de Dovara — devenu leur autre patron — diverses redevances annuelles <i). Azzo et Louis de Vérone garantissaient ces arrangements, (( en sorte que lesdits marquis Pallavicini et Boso et la commune de Crémone pussent faire de la cité et du district de Brescia tout ce qu'ils voudraient ». Ils avaient, l'année précédente, défendu Brescia contre les convoitises du seigneur de Crémone; ils se chargeaient maintenant de la reprendre pour lui, sans pouvoir y rien prétendre pour eux-mêmes. — Par contre, toute la Marche constituerait leur propre sphère d'influence. A Vérone, V^icence, Trévise, Feltre, Bellune, et dans toutes les possessions d'Ezzelin ou d'Albéric, la seigneurie leur serait réservée, s'il leur convenait de la réclamer. On le voit, on en était venu à considérer si bien la seigneurie comme le régime normal, qu'on n'en prévoyait pas d'autre pour les villes à conquérir, ou, comme on disait, « à délivrer de la domination du perfide Ezzelin. »

(1^ Acte du 22 août 1259 (Astegiano, Codex diplomaticus Cremonx, 310).

Il s'agissait donc, non pas seulement d'une ligue temporaire contre un ennemi public, mais d'un traité de partage de toute la Haute Italie à Test de Milan et au nord du Pô (encore Plaisance, au sud du fleuve, y était-elle comprise). C'est presque exactement le pendant de celui de 1254, avec cette différence qu'Azzo d'Esté devait prendre, dans la Marche de Trévise, comme dans l'amitié de Pallavicini, la place qu'y occupait jadis Ezzelin.

Comme on ne pouvait être trop nombreux et trop forts contre le redoutable adversaire qu'on provoquait, les coalisés étaient d'ailleurs convenus entre eux que chacun offrirait à ses amis d'accéder à la ligue. Ici se place un détail significatif. Parmi ceux que l'on se proposait expressément d'inviter, figuraient les Parmesans de l'un et l'autre parti. Ces deux partis, c'étaient les anciens adhérents de l'Empire et les anciens adhérents de l'Eglise qui vivaient ensemble dans Parme, toujours hostiles, et contenus seulement dans une paix toute extérieure par la rude main de Giberto da Gente. En leur faisant place, à tous deux, dans la coalition que l'on formait, on proclamait que l'on regardait comme mortes les vieilles querelles du temps passé, et qu'on jugeait l'heure venue de se grouper sur des idées nouvelles.

Parme, dailleurs, s'abstint. Une politique belliqueuse n'était pas dans les vues de Giberto da Gente, qui de plus n'aimait pas son voisin de Crémone et ne se souciait pas de le grandir. Mais d'autres villes intervinrent. On sait déjà que Pallavicini pouvait compter sur Martine délia Torre et les Milanais. Par eux, il eut l'alliance des petites villes voisines qui subissaient d'ordinaire l'influence de Milan : Lodi, Côme, oii dominaient alors les Vitani (D, et Novare (2). De son côté, Azzo d'Esté obtint au dernier moment l'appui de Bologne qui promit de marcher au besoin avec toutes ses forces et, en attendant, fournit des vivres à l'armée de la ligue (3). La coalition comprit donc tout de suite bien d'autres membres que les signataires du traité du 11 juin; et des membres que les ambitions particulières d'un Azzo ou d'un Pallavicini devaient laisser bien indifférents. C'est une preuve de plus de la haine universelle qu'Ezzelin concentrait sur lui.

Mais ce dernier, de son côté, n'était pas resté inactif, et la conduite des autres lui dictait la sienne. Il n'avait qu'à s'allier aux ennemis de ses ennemis. Ce ne fut ni long ni difllcile, malgré tout

(1) Cf. plus haut, p. 115.

(2) Ann. Plac, 510.

(3) BFW. 14106 (sept. 1259).

le passé qui le séparait d'eux. Vers le milieu de 1259 ^D on le trouve ligué avec les Gappelletti de Crémone, parce que Pallavicini les tenait en exil; avec les Plaisantins, parce qu'ils avaient expulsé Pallavicini; avec les vavasseurs et les nobles de Milan, parce que le peuple tenait pour l'autre parti (2).

Comme quelques années auparavant, la Haute Italie presque entière était divisée en deux confédérations qui se dressaient l'une contre l'autre. Mais quel contraste avec le temps où les légats pontificaux créaient, organisaient, dirigeaient « le parti de l'Eglise » que soutenait sans hésitation toute l'autorité du Saint-Siège! A présent, le pape était bien incapable de reconnaître les siens. D'un côté, Ezzelin, c'était tout dire; mais avec lui ces Plaisantins qui venaient d'être absous et qui n'étaient condamnés à son alliance et en butte aux menaces du parti adverse que pour avoir, après tout, trop bien écouté le pape en se débarrassant de la seigneurie d'un tyran excommunié. A leur tête leur podestat, Guiscard de Pietrasanta, un vétéran du parti de l'Eglise et qui mourra, victime de son zèle, au service d'Urbain IV. D'autre part, de vieux clients de l'Eglise (3) ou des hommes qui portaient encore la croix sur l'épaule, mais alliés à des exconununiés, à des fauteurs d'hérésie, et avec des clauses qui sous couleur d'atténuer leur cas, l'aggravaient au contraire et constituaient une insulte pour le Saint-Siège. Car Azzo et les siens avaient mis leurs scrupules à l'aise par un article où ils promettaient d'intervenir auprès du pape pour obtenir la mainlevée des sentences portées contre leurs nouveaux amis; ils ne faisaient donc en apparence, en traitant, que prévenir l'accomplissement d'une formalité. Mais à quelle condition cette absolution devait-elle être donnée? On attendait d'Alexandre qu'il remît à Pallavicini, à Boso et à Crémone, sans indemnité d'aucune sorte, tous les dommages qu'ils avaient pu causer aux églises et au clergé; qu'il confirmât toutes les élections faites par le chapitre

(1) A la fin de juillet, dit Roi. Pat., 137.

(2) Roi. Pat., 186; Ann. S. Jiist., 173; Ann. P/ac, 510. Il comptait aussi sur le roi de Castille. C'est peut-être à ce moment que le compétiteur du roi de Castille pour la couronne impériale, Richard de Cornouailles, essaya de se mettre en rapport avec Pallavicini, auquel il envoya précisément une des victimes d'Ezzelin, l'évêque de Vicence (BFW. 53()3, qui place cette lettre vers la fin de 1259, après la chute d'Ezzelin, mais sans raisons décisives). Pallavicini était trop engagé avec Manfred pour que ces ouvertures pussent aboutir.

(3) En 1259 précisément, le podestat de Padoue était Guido de Fogliano (Roi. Pat. 137), le parent et protégé d'Innocent IV (cf. plus haut, p. 36).

de Crémone et les autres corps ecclésiastiques au mépris des défenses pontificales, et qu'il révoquât toutes les provisions de bénéfices accordées par lui dans le diocèse de Crémone. En dïiulres termes, le pape aurait fait des excuses. Et c'est cela que ces fidèles de l'Eglise affectaient de regarder comme si naturel et si vraisemblable qu'on pouvait le tenir pour déjà fait. — En vérité, on peut se demander avec laquelle de ces deux coalitions hétérogènes il était plus facile au pape de s'entendre.

On remarquera que la combinaison qui venait d'aboutir était tout l'opposé de celle qu'Innocent IV et Alexandre IV avaient essayé de faire prévaloir, quand ils s'efforçaient de rajeunir le parti de l'Eglise en le transformant en parti catholique avant tout, et en lui assignant pour rôle la défense de la foi. Sans doute, on parlait encore de croisade. Il suffit de lire Rolandino de Padoue et les Annales de Sainte-Justine pour constater qu'un certain enthousiasme mystique n'avait pas cessé d'animer les ennemis d'Ezzelin. Il se trouva un religieux pour absoudre, de son chef et sans ordre du pape, Pallavicini, Boso et les Crémonais (i); il estimait sans doute que pareille guerre sanctihait ceux qui la faisaient. Et peutêtre, parmi les Plaisantins, plus d'un s'imaginait-il servir l'Eglise en combattant Pallavicini. Mais la facilité avec laquelle on acceptait, fût-ce contre les hérétiques, des alliances hérétiques, et les singuliers mélanges qui en résultaient, montrent combien la pensée du pape avait été mal interprétée, ou mieux oubliée. Dans la Marche, comme dans la Lombardie, on marchait bien contre les ennemis de la foi, mais en choisissant parmi eux ceux qui étaient en même temps des adversaires politiques. Les événements de 1259 étaient la retentissante déclaration de la faillite de la politique pontificale dans la Haute Italie.

Il y a plus. Chacune des deux ligues avait pour but avoué de préparer les voies, dans cette région, à des hommes que le Saint- Siège redoutait par-dessus tout de voir s'y introduire. Ezzelin ne se cachait pas d'attendre le roi de Castille ; or, non seulement Alexandre IV ne s'était pas encore prononcé en sa faveur (et c'était le blesser en un point sensible que de gêner sa liberté de décision en le mettant en présence de faits accomplis), mais il penchait plutôt vers Richard de Cornouailles. Bien plus grave encore était la conduite de l'autre parti. En traitant, Pallavicini s'était souvenu qu'il était le représentant de Manfred. Il avait obtenu d'Azzo et des siens qu'ils déclarassent tenir ce dernier pour leur ami et allié et le reconnussent implicitement comme roi de Sicile en lui en

(1) BFW. 9215.

donnant le titre, quitte à sauver les apparences, ici encore, en promettant de procurer sa réconciliation avec le Saint-Siège. Gomme gage public de cette alliance, les mercenaires envoyés par le roi en Lombardie servaient dans Tarmée de la ligue. Ainsi était absoute et consacrée la triple usurpation de Manfred, aux dépens de son neveu Conradin dont il occupait l'héritage, aux dépens du Saint-Siège dont il détenait un fief, aux dépens de TEmpire dont il prétendait exercer, dans Fïtalie impériale, les droits tombés en déshérence. Non moins que les principes, les intérêts du Saint- Siège se trouvaient lésés. La mort de Frédéric 11, puis celle de Conrad avaient été pour lui un inestimable avantage en séparant, en l'ait d'abord, puis en droit comme en fait, la Sicile où était sa tâche principale, de l'Italie septentrionale et centrale dont il pouvait désormais se retirer. Et voici que cet avantage était perdu ; on se sentait reporté à dix ans en arrière. Si l'on songe qu'au moment même où il voyait venir à lui la moitié de la Lombardie, Manfred soulevait toute une province de l'Etat pontifical et commençait à s'introduire en Toscane, on comprendra les inquiétudes du pape. Il était menacé d'avoir à reprendre les grandes luttes d'autrefois contre un nouveau Frédéric II, qui, comme le premier, saurait lui découvrir partout des adversaires, en susciter au besoin, les grouper pour une action commune et préparer une sorte d'unité italienne sous la forme d'une coalition contre le Saint-Siège.

Le traité du 11 juin, en tant qu'il se retournait contre le pape, se résumait très exactement dans les deux clauses finales. D'une part les parties contractantes mettaient tout l'ensemble de leurs arrangements sous la garantie de Manfred. D'autre part, ne prévoyant que trop ce que penserait Alexandre IV, elles s'interdisaient de se faire relever de leurs obligations par le pape ou par l'empereur (1), ou d'accepter qu'on les en relevât. Autrement dit, elles se faisaient un devoir, le cas échéant, de la révolte contre les plus hautes autorités spirituelle et temporelle. C'est le cas d'admirer une fois de plus la fidélité à leurs principes de ces anciens chefs du parti de l'Eglise et du parti de l'Empire.

Alexandre IV avait donc toute raison d'être atterré. A cette nature indécise et faible, un pareil coup de théâtre ne pouvait inspirer une prompte résolution. Il écouta son instinct qui lui conseillait d'attendre et de voir venir; incapable qu'il était de choisir

(1) On supposait que le prochain empereur serait une créature du pape.

entre Ezzelin, ou Pallavicini et iVlaiilred. Ce n'est pas, il est vrai, ce que rapporte Saiinibene (i), (jui prétend au contraire que le pape, rendant la pareille à ses partisans, fit des ouvertures à Ezzelin, voulant « faire de ce membre du diable un fils de Dieu et un ami de FEglise. » Les pourparlers, sur le point d aboutir, auraient été arrêtés par la mort du tyran. Pour la beauté du lait, on souhaiterait que la chose fût bien attestée; rien alors ne manquerait au renversement d'alliances. Par malheur Salimbene recherche trop les potins pour n'être pas sujet à caution. Son récit est démenti par la joie qu'Alexandre témoigna de la chute d'Ezzelin, et il est bien invraisemblable en lui-même. Même en admettant que le pape ne se fût pas personnellement fait scrupule de contracter une telle amitié, n'eût-il pas reculé devant le scandale? Rolandino de Padoue (2) semble plus dans le vrai quand il dit que les nobles de Milan auraient témoigné plus ouvertement leur sympathie à Ezzelin s'ils n'eussent craint d'encourir davantage encore l'indignation de l'Eglise. En réalité, en effet, le pape ne s'était pas rapproché d'Ezzelin, seulement il s'était éloigné de ses ennemis, au point de demeurer neutre entre eux i^K Au cours de la crise décisive, on ne pourrait citer de lui aucun acte d'intervention. De même son légat (au printemps de 1259, il avait envoyé l'archevêque d'Embrun remplacer l'élu de Ravenne toujours en prison) bien qu'arrivé dans sa province au plus tard au commencement de juillet (^), ne se mêla de rien d'important (5). Gomme le dit Rolandino, sans aucune ironie, (( la divine Providence avait décrété que notre sainte mère l'Eglise n'aurait pas à travailler cette année-là. » Seulement, à s'abstenir ainsi, on s'annihile. Ne sachant pas les retenir et ne voulant pas les suivre, le pape perdait tout contact avec ses partisans débandés. Il lâchait les rênes sans savoir quand il pourrait les reprendre. Il était désormais certain que le jour du règlement de comptes il ne serait pas consulté, et que la victoire, quel que fût le vainqueur, tournerait contre lui, puisqu'il regardait les deux partis comme ses adversaires.

Si la guerre eût duré, Alexandre ÏV se serait-il décidé à sortir

(3) 11 ne paraît avoir pris aucune mesure contre les nobles Milanais, et on le verra quelques mois plus tard se montrer conciliant et même bienveillant avec Plaisance (P. 18025. cf. plus loin). Il ménageait donc, à défaut d'Ezzelin, ses alliés du moment.

(4) BFW. 14097.

(5) Il prêcha seulement la croix à Venise, contre les Romano (Canale, 436-439), et cela encore est un démenti aux allégations de Salimbene citées plus haut.

de son effacement volontaire? On ne peut faire que des hypothèses; car pris de court par le traité du 11 juin, il le lut plus encore par le coup de foudre qui suivit. Tout était consommé avant qu'il eût fini de rélléchir. Ezzelin avait entamé la campagne au mois d'août, en se donnant pour objectif la conquête de Milan; il comptait sur le concours des nobles et sur l'arrivée du roi de Gastille. Sa confiance était telle qu'il parlait à ses affidés d'entreprendre en Lombardie de plus grandes choses qu'on n'en avait fait depuis le temps de Gharlemagne; mais il échoua dans un coup de main sur Milan; et comme il se retirait après avoir ravagé les environs de la ville, il fut attaqué à Gassano, au passage de l'Adda, par les forces combinées de tous ses adversaires. Vaincu, blessé et fait prisonnier le 27 septembre, il mourait peu de jours après à Soncino où on l'avait transporté (i).

L'Italie entière en poussa un cri de joie et de soulagement. Mais il emportait dans la tombe, outre les malédictions unanimes de ses contemporahis, un peu d'admiration superstitieuse arrachée à ceux qui le haïssaient le plus par son énergie, son habileté, par la constance de sa fortune qui ne s'était guère démentie avant son dernier jour, par la grandeur même de ses crimes, enfin par l'inoubliable virtù qu'il avait déployée. Quelque chose de ce sentiment perce dans presque tous les récits qui nous restent de sa fin (2); et les combattants eux-mêmes l'éprouvèrent au plus fort des passions soulevées par la lutte. Moribond et réduit à l'impuissance, il en imposa encore à Azzo, à Pallavicini, qui le traitèrent avec égards, le firent soigner par les meilleurs chirurgiens et lui épargnèrent les insultes et l'importune curiosité de la foule, avide de se rassasier du spectacle, et qui s'ameutait autour de lui, « comme des oiseaux s'assemblent par troupes, en désordre, autour d'un hibou, et piaillent et le harcèlent... Lui demeurait renfermé dans un silence menaçant, le visage sombre et baissé, contenant son indignation (3), )) tout à la rage de sa suprême partie perdue. On l'ensevelit honorablement, mais non en terre bénie, dans un sarcophage de pierre, sous l'escalier du palais communal de Soncino.

(1) Les textes relatifs à ces événements cités par BFW. 14105 b., 44108 a. et 14109. Y ajouter Canale, 440.

(2) Cf. notamment les passages si remarquables de Roi. Pat., 142, et Ann. S. Just., 177. Il avait prémédité, par politique, de frapper ainsi les imaginations. Les Ann. S. Just., après avoir parlé de ses grandes constructions et de ses châteaux, ajoutent : « Hec autem omnia ad ostentationem sue potentie et ad terrorem et admirationem hominum faciehat, et ut famam sut nominis ita imprimer et in mentes singulonim, ut eam nullo modo valeret unquam oblivio abolere. »

(3) RoL Pat., lac. cit.

Sa personne avait tenu tant de place, qu'il n'y a pas lieu d'être surpris si sa disparition donna le signal de grands changements. Mais les choses suivirent un cours tout différent et aboutirent à des résultats tout opposés dans la Marche et dans la Lonibardie.

Dans la Marche, le marquis d'Esté et le comte de San Bonifazio eurent lieu de se livrer à de mélancoliques réflexions sur le thème Sic vos non vobis ; car la réaction subite que les Annales de Sainte- Justine ou Rolandino de Padoue .décrivent en termes saisissants, n'avança pas leurs affaires, si même elle ne tourna pas contre eux. La nouvelle à peine reçue, on chassa de toutes les villes de la Marche, avec la connivence des habitants, les olïiciers d'Ezzelin, et on y ramena les bannis (D. Padoue, aidée du patriarche Grégoire de Montelungo, se chargea de l'opération pour Vicence (2) et Bassano (3) ; Venise en ht autant à Trévise, après qu'Albéric de Romano, désespérant de se maintenir, se fut enfui avec sa famille. — Feltre suivit sans tarder. — Enfui Vérone, où le parti d'Ezzelin était sans contredit le plus fort, comme on allait le voir bientôt, fut entraînée dans le mouvement; dès avant le mois de novembre on ouvrit les cachots du tyran, on remit en liberté les captifs qui s'y trouvaient encore, on rappela de Manloue, où ils vivaient réfugiés, le comte de San Bonifazio et ses partisans; enhn on se réconcilia avec Mantoue ^^h Les clauses du traité sont remarquables en ce qu'elles témoignent d'un sincère désir d'oublier les discordes du passé et en ce qu'elles achèvent de nous édifier sur la parfaite indépendance à l'égard du pape et de l'empereur que revendiquaient également les deux partis. On se restituait ou on se faisait restituer mutuellement les prisonniers (^\ on se pardonnait les

(1) Les textes cités par BFW. 14111 a.; ajouter Canale, 444.

(2) La délivrance de Vicenoe aurait eu lieu dès le 29 septembre, d'après un statut de 1264 établissant une fête commémorative (Verci, III, 493). Mais cela se concilie mal avec le récit de Roi. Pat., 143, d'après lequel les officiers d'Ezzelin repoussèrent une première fois les Padouans et n'abandonnèrent leur poste que trois jours plus tard.

(3) BFW., 14112, 9 oct.

(4) Le 29 novembre, d'après Anii. Mant., 23; le Iraité a été en réalité juré le 30 (CipoUa, Documenli per la storia délie relazioni diplomatiche Ira Verona e Maiitova, 91, en a publié le texte; cf. ibid., 83 et suiv., les documents préliminaires).

(5) Fait curieux qui témoigne de l'enchevêtrement des relations politiques. Crémone avait des prisonniers des deux camps.

griefs réciproques; chaque comumne évacuait ses conquêtes et renonçait à tous les privilèges impériaux ou pontificaux qu'elle avait pu obtenir aux dépens de Fautre, depuis la podestatie du Vénitien Ranieri Zeno à Vérone (i), c'est-à-dire depuis le commencement des grands troubles de la Marche. Tout cela se passa en deux mois à peine. Partout aussi, les villes rentrèrent sans difficulté en possession des châteaux de leur banlieue, que livrèrent les châtelains d'Ezzelin (2). n n'y eut de résistance que sur un point, à San Zenone, dans les montagnes au-dessus de Trévise, où Albéric se défendit avec l'énergie du désespoir. Moitié trahison, moitié famine, il huit par être forcé dans cette place réputée inexpugnable (3), par une armée formée des milices de Trévise, Padoue, Venise, Vicence, Mantoue, Ferrare et Crémone, avec le marquis d'Esté et Boso de Dovara (^). Conformément aux cruelles résolutions qu'on avait arrêtées d'avance (&), sa femme et ses filles furent brûlées; lui-même et ses fils pendus et écartelés. Avec eux prit fin la maison de Homano (6).

La victoire était entière et complétée par la vengeance. Rien n'égale la joie de la délivrance et l'acharnement que l'on mit à détruire les derniers vestiges d'une domination détestée. On peuL s'en faire une idée par les statuts par lesquels Vicence oblige son nouveau podestat à faire disparaître, sous quatre mois, toutes les armoiries des Romano (avec amende de vingt-cinq livres pour quiconque les reproduirait à favenir), — ou annule les ventes et donations faites par leurs partisans, — ou décide que tout le temps écoulé depuis la prise de la ville par Frédéric II en 1236, jusqu'au 25 décembre 1259, ne comptera pas dans les délais de prescription, — ou institue une fête commémorative de la défaite d'Ezzelin, à célébrer chaque année, le jour de la Saint-Michel, par une course de chevaux (^). Mais ces sentiments se tournèrent en haine de la seigneurie en général, témoin le statut par lequel Bassano édictait

(1) En 1229-1230 (Cipolla, Antiche cronache Veronesi, 390).

(2) Ann. S. Just., 176. ^

(3) Roi. Pat., 144. Cf. dans Verci, III, 441, un statut de Trévise, voté en 1261, prescrivant la destruction absolue de San-Zenone.

(4) La présence de Boso de Dovara et des Crémonais est attestée seulement par les Ann. Ver., dont la valeur est médiocre (Cipolla, Antiche cronache Veronesi, prefazione, p. xxxix, et Salzer, Ueber die Anfânge der Signorie, 294, n. 8).

(5) Décision du podestat de Trévise, Marco Badoer, dans Verci, III, 423; cf. ibid., 490, celle du podestat de Vicence (datée par un lapsus de 1264).

(6) Roi. Pat., 144447; Ann. S. Just., 178; Ann. Ver., 16; Ann. Mant., 23; Canale, 446.

(7) Verci, III, 490-494.

la peine de mort avec confiscation de biens contre quiconque tenterait d'en établir une (i)

Gela n'était guère favorable aux ambitions d'Azzo d'Esté et explique que la révolution lui ait peu rapporté. Elle profita au haut clergé d'abord, qui y avait pris une grande part; notamment à Padoue le patriarche d'Aquilée, Grégoire de Montelungo » dont la présence et les conseils étaient d'un grand secours, dont toute l'Italie a éprouvé la magnanimité et la prudence (2); » et à Trévise l'évêque Albert, « qui avait beaucoup fait, à Rome et ailleurs, pour arracher la ville à la servitude (3). » Les évêques rentrèrent en possession des nombreux fiefs d'Eglise que détenaient les Romano (^), et recouvrèrent leurs droits régaliens qui précisément dans la Marche étaient restés plus considérables qu'ailleurs (5). La révolution profita aussi à Venise envers laquelle ses voisines avaient contracté une reconnaissance qui se manifesta par le choix fréquent de podestats Vénitiens (6). Elle profita aux hobereaux de la région, opprimés par les Romano, notamment aux seigneurs de Gamino, qui rentrèrent en jouissance de leurs biens dans le Genedese (7). Elle profita surtout aux villes qui s'enrichirent en confisquant les biens d'Ezzelin et d'Albéric («), et s'empressèrent de

(1) Verci, III, 418. L'acte, inspiré par une idée toute contraire, par lequel Feltre, Trévise, Ceneda, Bellune et Cadore auraient conféré la seigneurie au comte Rizard de Camino (6 avril 1260; BFW. 14128) est un faux d'après Verci, Storia délia Marca Trivigiana e Veronese, I, 100 n.

(2) Ann. S Just., 176.

(3) Roi. Pat., 143.

(4) BFW. 14113, 14115, 14140, 14150. La chose d'ailleurs n'alla pas partout sans difficultés.

(5) Dans la ligue conclue le 23 avril 1262 (BFW. 14176; Verci, Ëcelini, III, 469) entre Vicence, Padoue, Vérone et Trévise, Vicence réserve ses obligations vis-à-vis de son évêque. Celui-ci conservait d'importants restes du pouvoir comtal dans la ville et son district (Ficker, Forschungen, III, 404 et 411). L'évêque de Feltre- Bellune avait de son côté le droit de désigner le podestat dans ces deux localités, ou de les gouverner lui-même. Le 4 février 1260 il jurait la bourgeoisie de Padoue et promettait d'y prendre les podestats de Feltre et Bellune, toutes les fois qu'il ne se désignerait pas lui-même (BFW. 14123). Sur les droits régaliens de l'église de Feltre, cf. Ficker, op. cit, 411.

(6) Cf. aussi l'éloge que les Ann. S. Just., 175, font de Venise, ainsi que le traité de commerce entre Venise et Vicence du 19 juin 1260 dans Verci, Storia délia Marca, II, Doc, p. 23.

(7) Verci, op. cit., I, 100.

(8) Pour Bassano, BFW. 14112. Pour Trévise, sentence du podestat Marco Badoer, du 16 mars 1260 (Verci, Ecelini, III, 42i), et confirmation du pape en date du 1" juillet (BFW. 9235; R. III. 730), accordée probablement aussi aux autres villes. Pour Vicence, ventes de biens des Romano faites par la commune en 1261 (Verci, op. cit., III, 447 461); liste de biens confisqués {ibid., 465); donation à l'église de Vicence en 1263 [ibid., 488); statut portant peine de mort contre quiconque revendiquerait lesdits biens sous prétexte ue parenté, testament, donation, etc. {ibid.^ 489). Pour Vérone, ventes de biens par la commune {ibid., 475).

reprendre en main Tadministration directe de toutes les petites localités de leur district (D. Gela se fit avec un souci de conciliation et un respect du droit bien extraordinaires pour qui connaît les procédés habituels des villes italiennes et l'àpreté de leurs convoitises. Ainsi Vicence ayant revendiqué Bassano, qui s'était placée en 1259 sous la protection de Padoue, celle-ci la céda à l'amiable (2). On paraît avoir compris que l'union était le seul moyen d'éviter le retour des maux dont on venait de sortir. L'esprit qui pour peu de temps anima les villes de la Marche ne s'est nulle part mieux exprimé que dans le remarquable traité que conclurent, le 23 avril 1262 (3), Vicence, Vérone, Padoue et Trévise, les quatre grandes connnunes de la région, et dont voici les principales clauses : alliance perpétuelle et promesse de se défendre réciproquement contre tout adversaire; garantie pour la sécurité des routes, chaque ville étant responsable des brigandages commis sur son territoire; engagement pris par les autorités municipales de chacune d'elles de ne jamais accueillir aucune revendication, à quelque titre que ce lut, portant sur les biens des Romano ; surtout maintien de la paix et de la tranquillité, sans seigneurie de qui que ce soit(^); les cités contractantes jurant de soutenir réciproquement leurs podestats dans l'exercice régulier de leur charge. De pareilles dispositions excluaient, de la part des ambitieux feudataires en quête de tyrannie à conquérir, un Azzo d'Esté ou un Louis de San Bonifazio, toute possibilité d'intervention (5).

(1) Verci, Storia délia Marca, II, Doc, 22-29, 12 nov. 1259, soumission de Conegliano à Trévise. 8 aoïit 1260 (Verci, loc. cit., 36, BFW. 14135, convention relative à la juridiction sur Este, conclue entre Padoue et le marquis Azzo. 13 nov. 1261 (Verci, Ecelini, III, 461), Asolo jure fidélilé à Trévise. Voir plus loin ce qui concerne Bassano.

(2) Voir Roi. Pat., 143, et surtout la série d'actes publiés par Verci : le 28 août et le 6 sept. 1260, Vicence et Bassano élisent des procurateurs pour compromettre en la personne de Marco Quirino, podestat de Padoue {Storia délia Marca, II, Doc, 40-42). Le 7 sept. 1260 {Ecelini, III, 423), Padoue cède Bassano, moyennant certaines conditions, dont la liberté du canal de la Brenta. Le 9 sept. (Storia délia Marca, loc. cit., 43), Marco Quirino règle les relations de Bassano avec Vicence, qui en prend possession le 11, dont procès-verbal {Ecelini, III, 426).

(3) BFW. 14176; Verci, Ecelini, III, 469.

(4) « Item quod omnes civitates predictas in statu pacilico et tranquillo manutenebunt sine dominio alicnjus persane... salvo reginine et honore domini fratris B. nunc epïscopi Vincentini. »

(5) Comme preuves intéressantes de l'essor de la vie municipale dans la Marche, après la chute d'Ezzelin, on peut citer la réorganisation des Universités de Padoue, Vicence et Trévise (Verci, Storia délia Marca, I, 107; Denifle, Die Universitàten die Mittelalters bis UOO, 285, 299, 461), et le travail de rédaction de statuts auquel on se livra à Vérone (Spangenberg, Cangrande I délia Scala, II, app. 1"), à Vicence (cfi les extraits donnés par Verci dans le tome III de la Storia degli Ecelinij et à Trévise (Verci, Storia délia Marca, loc. cit.).

De leur victoire, ils n'avaient retiré qu'un avantage, c'était la rentrée des San Bonilazio à Vérone, et il lut singulièrement éphémère. Dès le mois de septembre 1260, ils étaient expulsés de nouveau (1). L'influence appartenait désormais à un concurrent et un adversaire du comte Louis, Mastino délia Scala, premier auteur de la puissance de la célèbre dynastie des Scaligers. iVlastino avait servi Ezzelin (2)^ mais sans doute sans trop se compromettre. En 1259, on rétablit pour lui la capitainerie du peuple qu'il exerça jusqu'à la lin de l'année et peut-être même durant Tannée 1260 ; désormais, avec ou sans charge officielle (il paraît n'en avoir plus eu d'autre que celle de podestat de la mercadanza, et il est impossible de dire s'il la géra de façon continue ou intermittente) ^^\ il fut le véritable maître de Vérone, qu'il ferma jalousement aux San Bonilazio; ceux-ci ne devaient jamais rentrer. Chose bien plus grave encore; en cette même année 12B0, Mantoue supprima a les privilèges » dont jouissaient le comte de San Bonilazio et le marquis d'Esté, c'est-à-dire sans doute, leur ôta la capitainerie du peuple, qu'on se rappelle qu'ils exerçaient en commun et à perpétuité ^^K Enhn Padoue se remit à inquiéter Azzo à propos de la juridiction qu'elle prétendait exercer sur les biens patrimoniaux de sa maison à Este et dans les environs; le marquis dut consentir à une transaction par laquelle, entre autres choses, il promettait le service militaire à sa puissante voisine (5). On faisait sentir cruellement à ces grands seigneurs qu'ils étaient devenus beaucoup moins indispensables.

Tout autre est le spectacle que donne la Lombardie. C'est une suite ininterrompue de succès pour Pallavicini; il les doit à sa décision, à sa souplesse, à un heureux concours de circonstances, et aussi à la merveilleuse désinvolture avec laquelle il se dégage des traités qui cessent de le servir. Sa conduite à Brescia le peint tout entier. On se souvient que les Brescians qu'il se chargeait de

(1) Ann. Mant., 23; Syllabus potestaturn Veronensium, dans Cipolla, AiUiche cronache Veronesi, 395; Annales Veronenses de Romano, Wid., 410.

(2) Ann. Veron., 15; en 1258 il était podestat de Cereta.

(3) Cf. Salzer, Ueher die Anfànge der Signorie...^ 292 et suiv., qui a détruit la légende d'après laquelle une capitainerie perpétuelle du peuple aurait été conférée à Mastino.

(4) Ann. Mant., 23.

(5) BFW. 14135.

ramener dans leur patrie, lavaient élu seigneur; et cet engagement avait été placé sous la garantie des parties contractantes au traité du 11 juin. Mais après la mort d'Ezzelin, les Brescians de Tintérieur refusèrent d'ouvrir leurs portes et se préparèrent à résister. Pallavicini aussitôt de s'offrir comme médiateur entre les partis. La négociation ne fut pas longue. Les Brescians de l'intérieur, habitués à la seigneurie, n'éprouvaient pas grande répugnance à recevoir pour maître l'homme qui, après tout, était leur ancien allié; il s'agissait avant tout pour eux d'exclure la faction adverse. Pour Pallavicini, il ne s'agissait que d'avoir Brescia. Le plus simple était assurément de s'entendre avec ceux qui l'occupaient; et voilà comment le marquis devint seigneur, mais par et pour le parti qu'il venait de combattre. Les autres restèrent en exil d). Maître de Brescia, Pallavicini l'était en même temps de la personne de l'ex-légat Philippe de Ravenne qu'Ezzelin y faisait retenir prisonnier. Ce lui fut l'occasion de montrer à quel point il se considérait peu comme réconcilié avec l'Eglise. Il se garda bien, malgré les instances personnelles du pape, de remettre l'élu en liberté (2). — Après Brescia, ce fut le tour de Milan. Invité par les Milanais eux-mêmes, évidemment désireux de se mettre à l'abri d'un retour offensif des nobles, à prendre possession de la seigneurie, Pallavicini entra le 11 novembre dans la ville 011 il fut accueilli en triomphe. Il reçut le pouvoir pour cinq ans avec un salaire annuel de 4.000 livres impériales (3). Pendant ces cinq années, il paraît avoir régulièrement nommé lui-même les podestats qui le suppléaient. Sous lui, Martino délia Torre conservait la capitainerie du peuple; les nobles et vavasseurs continuaient d'être bannis (^). — Indirectement, du fait de son union avec Martino (^\ l'influence de Pallavicini s'établit encore à Lodi, Novare, Gôme; dans cette

(1) Ann. S. Just., 177. Les Ann. Plac, 510, plus favorables à Pallavicini, prétendent qu'il aurait réellement rétabli la concorde. D'après Malvezzi (RIS, XIV, 936) il aurait au contraire laissé rentrer les exilés pour les emprisonner aussitôt.

(2) C'est alors, d'ailleurs, que se place la romanesque évasion de ce dernier (cf. plus haut et Ann. S. Just., 178).

(3) Ann. Plac, 510, disent quatre ans, Galvagno Fiamma, 690, dit cinq ans. Le même Galvagno le présente comme un simple condottiere (p. 691 : dominante Martino de la Turre, militante Vberto Pelavesinoj, tandis que les Ann. Plac. parlent, sûrement avec raison, d'une vraie seigneurie : « dominium et segnoriam. » Le fait qu'on lui ait alloué un traitement (cela sera fréquent chez les seigneurs postérieurs) paraît à cetie date assez remarquable. Cf. Salzer, op. cit., 190, qui suit en somme Galvagno Fiamma.

(4) Ann. Plac, 512.

(5) Galvagno Fiamma en fait deux rivaux, les faits que nous allons rappeler prouvent le contraire.

dernière ville le podestat, un Milanais, Arrigaccio da Terzago, ayant été chassé dans une émeute, la conlestation élevée de ce fait entre lui et la faction dominante des Vitani fut, d'un commun accord, portée devant Martino della Torre et les consuls de la société populaire milanaise de la credenza de Saint-Ambroise. La sentence (D, rendue le l®"" décembre, stipula qu'Arrigaccio renoncerait à sa charge moyennant indemnité et que Martino deviendrait podestat pour cinq ans à partir de la Saint-Ambroise (7 décembre). Diverses autres clauses avaient pour objet de rétablir la concorde à Côme en réglant les satisfactions que donneraient les Rusconi aux Vitani. Les Rusconi en effet acceptèrent Tarbitrage. C'est par suite de ces faits qu'on verra les contingents de Côme au service de Pallavicini, notamment dans sa guerre contre les Plaisantins (2). — A Parme, le marquis obtint un avantage d'un autre genre, tout négatif, mais considérable : la chute de Giberto da Gente, qu'il avait toujours trouvé devant lui, souple, tenace et rusé, prêt à contrecarrer tous ses efforts pour s'introduire dans la ville. Giberto s'était avec grand soin tenu à l'écart de tout conflit extérieur ; mais à la fm de 1259, soit par l'effet des intrigues de Pallavicini (3), soit à raison de la colère que soulevèrent enfm son avidité et ses violences (^), les partis à Parme s'unirent pour le déposer, sans d'ailleurs prendre, tout d'abord, aucune mesure violente contre lui (5). Ce n'était pas encore la seigneurie pour Pallavicini; il ne devait jamais l'obtenir entièrement; mais c'était un ennemi de moins. — Restait Plaisance, où le point d'honneur, autant que l'ambition, lui faisait désirer de redevenir le maître. Mais la résistance y fut sérieuse. Un moment, avant même Ta mort d'Ezzelin, en août 1259, les Plaisantins de l'intérieur avaient consenti à prendre Boso de Dovara et Martino della Torre comme arbitres de leurs démêlés avec leurs exilés, Pallavicini et Crémone (6). Les arbitres prononcèrent, le 2 mars 1260, qu'une paix perpétuelle, avec remise des dommages réciproquement causés, serait conclue entre Plaisance et Crémone. Tous les bannis Plaisantins, y compris les membres de la famille Pallavicini et d'Anditô, recouvreraient la propriété de leurs biens confisqués. Tous pourraient rentrer,

(1) BFW. 14118 (Cf. Rovelli, Storia dî Como, II, 237).

(2) Ann. Plac, 511. Vers le même temps, Martino obtenait aussi la podestatie pour cinq ans à Lodi (Giulini, IV. .540).

(3) Ann. Parm., 677.

(4) Salimbene. 228-230.

(5) Il continua quelque temps de vivre à Parme, fut même revêtu de charges publiques {Ann. Parm., 678). Plus tard il mourut en exil (Salimbene, loc. cit.).

(6) Ann. Plac, 510.

à l'exception des chefs, Oberlo Pallavicini et Ubertino d'Anditô. Les châteaux appartenant à la commune de Plaisance et dont ses adversaires s'étaient emparés lui seraient restitués d). Cette sentence ne satisfit pas les Plaisantins, qui refusèrent de l'accepter. Pallavicini, bien aise, sans doute, de voir repousser un arrangement qui ne pouvait lui suffire, entra aussitôt en campagne avec les contingents de toutes les villes qui lui obéissaient"; d'autres encore, comme Mantoue, en exécution du traité de 1259, et Asti, lui fournirent des troupes. Les Plaisantins étaient soutenus par les exilés Milanais. La guerre se prolongea durant toute l'année 1260, avec des succès pour Pallavicini (2). Mais ce qui lui livra la ville, ce fut une révolution assez analogue à celles de 1250-1251 et de 1257. Le mouvement des Flagellants, qui gagna Plaisance dans l'automne de 1260, y avait donné lieu, comme ailleurs, à un grand nombre de réconciliations, et amené le retour de beaucoup d'exilés, notamment d'une fraction des Anditè. Cela affaiblit d'autant la position qu'occupait Alberto Fontana, qui vit se retourner contre lui ses manœuvres de 1257. Les Andit6, les Scotti, les popolani^ ceux enfm qu'il avait exploités, puis joués, se soulevèrent contre lui le 7 février 1261 et, chose remarquable, sous la direction de l'évêque qui, pas plus que les premiers auteurs des mouvements de 1250 et 1257, ne paraît avoir compris oii l'on se trouverait entraîné (3). Alberto chassé, son podestat congédié, la podestatie fut un instant donnée au prélat. Mais comme les autres fois le parti victorieux eut besoin d'un secours extérieur; et comme il s'agissait de combattre les ennemis de Pallavicini, c'était à lui qu'il était naturel de s'adresser. On envoya demander à Milan, comme podestat, Napoleone délia Torre, un parent de Martino, donc un allié du marquis. Puis, le 4 mars, L^bertino d'Anditè, plusieurs membres de la famille Pallavicini et tous les exilés qui restaient revinrent pacifiquement. Le 3 avril, ce fut au tour du marquis lui-même de faire son entrée avec Martino délia Torre. Il se fit conférer la seigneurie pour quatre ans, ainsi qu'il l'avait à Milan, et nomma un de ses parents comme podestat, en remplacement de Napoleone délia Torre, qui voulait quitter sa charge (^). — Avec la reprise de possession de Plaisance, il avait épuisé les promesses du traité de 1259. Mais sa fortune

(1) Ann. Plac, 511; BFW. 14125.

(2) Ann. Plac, 512.

(8) Il n'est pas impossible que l'évêque ait cru — à tort — se conformer aux intentions du pape, car pour cette année le podestat installé par Alberto Fontana était un Bolonais; or Bolo^e était alors en interdit (cf. plus loin).

(4) Ann Plac, 513. Cf. Ann. Jan., 243, qui louent la modération dont Pallavicini fit preuve en la circonstance.

était en bonne voie; elle ne s'arrêta pas là. On a vu son intime union avec Asti, (rest sans doute vers 1260 ou 1261 qu'il parvint à nouer avec Pavie cette alliance si particulière que les Annales de Gênes appellent une quasi-seigneurie d), et qui mit à sa pleine disposition les ressources de cette commune. Enfin, le 29 novembre 1261, un de ses parents, Henri Pallavicini, entra dans Tortone (on ne voit pas si ce fut de force ou à l'amiable) et la lui soumit (2).

En deux ans, de 1259 à 1261, il avait constitué une domination autrement forte que celle qu'il avait possédée de 1254 à 1257. Comparons, ù ces deux dates, ses Etats, si l'on peut employer cette expression pour désigner de pareilles formes politiques; aujourd'hui, comme alors, il règne à Crémone, à Plaisance, et indirectement au moins à Pavie; s'il n'est plus seigneur de Verceil (on ignore depuis quelle date et par suite de quelles circonstances), il n'y a pas perdu tout crédit, et il a acquis en échange Brescia, Milan et Tortone, et au moins une certaine influence à Parme ; sans parler de l'alliance de Reggio, de Modène et de Bergame, puis de Lodi, de Novare et de Côme. Il est devenu, sans conteste, la plus redoutable force politique de la Haute Italie; sa situation y apparaît d'autant plus grande qu'elle est unique; et jamais — Salimbene le dit avec raison — Frédéric II lui-même n'avait été si puissant.

(1) Ann. Jan., 259.

(2) Ann. Plac, 513 (BFW. 14170 a.). A cette énumération faut-il déjà ajouter Alexandrie? Schiavina, Annales Alexandnni, dans MHP., Scriptores, tome IV, p. 233, dit, à l'année 1260, que les Alexandrins « juraverunt in imperia Uherti Pallavicini. » Il doit y avoir là une confusion chronologique. Cette assertion semblerait en effet inconciliable avec la collation de la seigneurie faite en 1260 au marquis de Montferrat (cf. le chapitre suivant) et reconnue par Manfred. C'est seulement de 1262 qu'on peut faire dater une seigneurie ou quasi-seigneurie de Pallavicini sur Alexandrie (cf. plus loin). Sur l'extension de la dominafion de Pallavicini, cf. Ann. Jan., 259 : « dominabatur... Crémone, Briœie, Placentie. quasi Papie, Alexandrie et Terdone; ... excepto de Papia se in totum marchioni non dederat... )>; Ann. Plac, 531 : « Fuit enim uno eodem tempore dominus civitatum Crémone, Mediolani, Brixie, Placentie, Terdone, Alexandrie, et pro eo faciehant sicut volebat Papienses, Pergamenses, Parmenses, Regini, Mutinenses, et per dominationem quam habebat de civitate Mediolani, faciebant pro eo Laudenses. Novarienses, Cumani; et multe partes aliarum civitatum Lombardie pro eo faciebant... »; Sahmbene, 165 : « Habuit enim Pelavisinus dominium istarum civitatum in Lombardia, scilicet Brixie, Crémone, Placentie, Terdone, Alexandrie, Papie, Mediolani, Cumis et Laude; hoc nunquam potuit imperalor Porro de \'ercellis et de Novaria et de Bergamo milites et pedites habebat, quando volebat in expedifione sua exercitum congregare; similiter Parmenses dabant et milites et pedites, quando volebat, magis ex timoré, quam ex amore... »

Le texte des Ann. Jan. s'applique à 1267. Ceux de Salimbene et des Ann. Plac. semblent viser les années 1262-1264, entre l'établissement de son influence à Alexandrie et la perte de la seigneurie à Milan, c'est-à-dire l'apogée de sa puissance. Je ne connais rien qui justifie ce que les Ann. Plac. disent de Modène et Reggio.

Tout cela pour le plus grand honneur et le plus grand profit de Mant'red dont il cultive Talliance. Alliance est le mot propre; ces deux hommes, au fond, traitent sur le pied d'égalité. Bien plus encore que vis-à-vis de Conrad, Pallavicini se sent indépendant vis-à-vis de Manlred, qui n'a même pas un titre légal à intervenir en Lombardie. C'est le roi qui le reconnaît, au moins autant qu'il reconnaît le roi. Il n'est pas sûr qu'il ait porté, en lait, le titre de capitaine général qui lui avait été conféré ^i). En tout cas, ce titre ne lui conviendrait nullement en tant qu'il exprimerait la subordination du fonctionnaire par rapport à son souverain. Quelle différence de lui à ces vicaires généraux amovibles en droit, souvent changés en fait, toujours surveillés et dirigés de près, enfin parfaitement semblables à ceux de Frédéric II, que Manfred entretient, au même moment, en Toscane ou dans la Marche d'Ancône! Mais cette différence importait peu au roi de Sicile. Le grand service pohtique qu'il attendait de Pallavicini, c'était de fermer la Haute Italie au prince, quel qu'il fût, auquel le Saint-Siège se déciderait à concéder la Sicile, à l'empereur, quel qu'il fût, que le Saint-Siège se déciderait à reconnaître. Il pouvait compter que Pallavicini le lui rendrait, n'y étant pas moins intéressé que lui-même. Personne à sa place n'aurait pu voir sans inquiétude une armée étrangère pénétrer en Lombardie avec des intentions impossibles à calculer d'avance, traverser le pays en y bousculant les choses et les hommes, en troubler l'équilibre toujours si instable, exciter par sa seule présence l'espoir de tous les mécontents, enfin tout remettre en question. Ne serait-il pas à craindre que des croisés à destination

(1) BFW. 4680 a. conclut pour la négative. On ne connaît en effet avec certitude aucun document où il le prenne. Toutefois Giulini, Memorie, etc., di Milano, IV, 542, mentionne un privilège du 13 mars 1262 concédé par lui à l'abbaye de Chiavaralle, d'après lequel « egli chiamavasi capitano générale di Milano. » Ce titre paraît tout à fait singulier, et surprend, s'appliquant à une seule ville. Salzer, op. cit., 191 et n. 6, y voit une charge communale surtout militaire, mais faisant cependant de Pallavicini le vrai chef de la commune, ce qui est peu clair. Il semble bien, d'après les Ann. Plac, 510, avoir exercé à Milan une vraie seigneurie dans les mêmes conditions qu'à Crémone ou à Plaisance, c'est-à-dire une podestatie à long terme avec droit de se faire suppléer; Martino délia Torre occupant une situation analogue à celle qu'avait eue, dans ces deux autres villes, Boso de Dovara ou Ubertino d'Anditô (cf. plus haut). Je suppose que Giulini a inexactement lu ou traduit et que l'original devait porter : capitaine général du roi Manfred en Lombardie ou du parti impérial en Lombardie, ou quelque chose d'approchant. Malheureusement le document paraît perdu. Je l'ai vainement fait rechercher aux archives 4e Milan.

de la Sicile ne fussent tentés (et peuL-être pressés par le pape) de gagner en passant quelques indulgences aux dépens d'un homme qui semblait rivaliser avec Manfred à qui attirerait sur lui le plus d'anathèmes? Et quel empereur s'accommoderait de sujets de l'envergure de Pallavicini? Celui-ci le comprenait; il s'était gardé de faire des avances ni à Richard de Gornouailles, ni à Alfonse de Gastille, montrant par là qu'il avait de la situation un sens beaucoup plus juste qu'Ezzelin. En écrasant son ancien allié, il venait d'écarter pour le moment le danger d'une entreprise castillane, et de rassurer ainsi le roi de Sicile, qui, moralement, avait été un des vainqueurs de Gassano. Si, plus tard, il ne sut pas arrêter l'armée de Gharles d'Anjou, c'est qu'il fut au-dessous de lui-même, peut-être qu'il fut trahi, surtout que sa puissance avait déjà été ébranlée.

Ge qui précède suffit à faire comprendre dans quels sentiments Alexandre IV dut assister aux changements politiques de la Haute Italie. La tournure que prirent les choses dans la Marche n'était pas pour lui déplaire; il triompha de la ruine d'Ezzelin (D, et à Trévise, tout au moins, il ratifia implicitement les faits accomplis en prenant la ville sous sa protection (2). Mais contre l'entraînement qui gagnait de proche en proche les villes lombardes et, l'une après l'autre, les jetait aux pieds de Pallavicini, que pouvait-il, sinon le déplorer? Nous savons déjà que par son abstention au moment décisif il avait abdiqué. Divers traits marquent très bien la position 011 il se tint. Ne pouvant, en vérité, excommunier tout le monde, ni frapper au lendemain de leur victoire les vainqueurs d'Ezzelin et paraître ainsi les en punir, ni prendre la responsabilité de traiter en ennemis des hommes qui, pour avoir agi sans le consulter, n'entendaient cependant pas le combattre, il n'eut pas le courage de prononcer, contre les signataires du pacte de 1259, les peines canoniques que dans la rigueur du droit ils auraient encourues. Mais par contre, il refusa de tenir pour valable l'absolution témérairement accordée à Pallavicini, à Boso de Dovara et aux Grémonais (3). Agir autrement eût été se déjuger en matière bien grave et surtout créer un précédent dangereux; il n'était pas bon que

(1) Cf. son langage dans P. 17724 (R. III, 464).

(2) BFW. 9219 (11 fév. 1260).

les clients du Saint-Siège pussent disposer de son alliance et de son autorité spirituelle. D'un autre côté, il ne punit pour leur alliance avec Ezzelin, ni les nobles Milanais, ni les Plaisantins. A Plaisance, il semble avoir discrètement essayé de prévenir la révolution de 1261. On peut Tinférer des curieuses instructions qu'il adressa le 3 février (D à son notaire Isembard. Le podestat de la ville pour cette année, Gatelano di Guido « de domina Ostia », était un Bolonais (2). Or Bologne se trouvait alors sous le coup de sentences pontificales, à raison d'ailleurs d'une question tout à fait étrangère aux querelles lombardes (3), et il avait été interdit à toutes les communes d'aller prendre chez elle leurs magistrats municipaux. Alexandre s'empressa de croire et de dire que les Plaisantins n'avaient contrevenu à cet ordre que par ignorance. Et par une lettre où il les comblait de louanges peu méritées, il leur accorda l'absolution des sentences encourues, pour eux-mêmes et pour leur podestat. Il se proposait sans doute de consolider la situation de ce dernier, qu'il savait ébranlée. Il dut donc être très irrité du rôle de l'évêque dans la révolution qui aboutit à livrer la ville à Pallavicini. Il laissa cependant à son successeur le soin de l'en rendre responsable et d'informer contre lui.

En sonmie, il continua d'être un spectateur inactif et impuissant. Dès lors et jusqu'à la fln de son pontificat une seule circonstance put le faire sortir de ce rôle. Ce furent les scènes qui se passèrent à Milan, quand l'inquisiteur Rainerio Sacconi, qui reprochait aux habitants d'avoir reçu Pallavicini, fut insulté et expulsé par eux. Il ordonna aux inquisiteurs de la Lombardie et de la Marche de Gênes de procéder contre les coupables (^). Par un égard qui montre son cruel embarras, il évitait de nommer Martino délia Torre. La même affaire lui fut occasion de lancer à Pallavicini (5) une citation solennelle à comparaître, sous deux mois, devant le siège apostolique, comme suspect d'hérésie. Intéressante en ce qu'elle contient un tableau complet, tracé du point de vue du pape, de la

(2) Fait curieux, et nouveau témoignage de l'incohérence des relations politiques, ce Gatelano, podestat de Mantoue en 1259, avait comme tel pris part au traité du 11 juin; c'est-à-dire que les Plaisantins, anciens alliés d'Ezzelin, trouvaient tout naturel de prendre pour podestat un des auteurs de la coalition dirigée contre lui. Par contre, Pallavicini allait, en la personne de Gatelano, renverser un de ses amis de 1259.

(3) Il s'agissait du refus des Bolonais de rendre les otages que les Romains avaient dû donner à leur concitoyen Gastellano des Andalô, en le nommant sénateur. Il sera question plus loin de cette affaire.

(4) BFW. 9251; P. 17977 (27 nov. 1260).

(5) BFW. 9252; P. 17987 (9 déc. 1260).

politique religieuse de Pallavicini, et en ce qu'elle prouve que le Saint-Siège, en théorie, ne se départait pas de sa sévérité, cette bulle n'eut d'ailleurs que la valeur d'une manifestation; aucun acte ne la suivit.

Alexandre IV lui-même a montré à nu l'état de son esprit dans la curieuse lettre qu'il écrivait le 13 décembre 1259 (D à l'archevêque d'Embrun, et où il passait en revue, l'une après l'autre, toutes les solutions possibles, pour les rejeter aussitôt, sans s'y arrêter, moins encore à cause des inconvénients qu'elles lui paraissaient offrir, et qui parfois ne sont que des prétextes, que par une sorte d'invincible et profond découragement. Tout est intéressant dans cette lettre; et d'abord l'accent avec lequel le pape parle de « la situation embrouillée et confuse, détestable et ruineuse, de la Lombardie, » et des angoisses que cause au légat « l'odieuse versatilité de beaucoup d'hommes de cette région; » langage amer, qui va droit à l'adresse du marquis d'Esté et des Milanais. Et que tenter, cependant? S'entendre avec Pallavicini et Boso? On pourrait le faire et les absoudre enfin pour de bon; mais après qu'ils auraient rompu toute alliance avec Manfred et donné pleine satisfaction aux églises spoliées; et quelle apparence qu'ils y consentissent jamais? Essayer malgré tout de ressusciter le parti de l'Eglise? Le légat en avait parlé, mais le pape répondait : « Ne te mêle pas de faire une confédération ou une ligue entre quelques villes au nom de l'Eglise romaine, car il ne convient pas de l'engager en de telles choses. » C'était concevoir bien tard de tels scrupules. Ne serait-ce pas que le pape se sentait impuissant à créer et à diriger une ligue? De même, il ordonnait de cesser la prédication de la croisade maintenant qu'Ezzelin n'était plus. Ezzelin n'était pas cependant le seul hérétique contre qui on l'eût jadis promulguée; mais la croisade avait donné lieu à de si pitoyables compromissions que mieux valait vraiment en rester là. Enfin, le légat était laissé libre de prolonger son séjour dans sa province, s'il jugeait que sa présence pût y être utile, ou de revenir à la cour pontificale. En fait c'est à ce dernier parti qu'il s'arrêta et vraiment le pape, en lui déconseillant toute action, ne lui laissait guère le choix. Ainsi, durant les dix-huit derniers mois de son règne, Alexandre IV n'eut même pas de représentant dans la Haute Italie.

Une seconde fois, le Saint-Siège se retirait des affaires lombardes; mais Innocent IV l'avait fait librement, en choisissant son heure; Alexandre IV en était exclu, non pas même par une défaite qui

(1) BFW. 9215; P. 17724; R. III, 464.

aurait pu n'être qu'un accident, non par une volonté formellement exprimée, mais par la manière dont tout le monde s'était passé de lui. Une révolte, qu'on eût pu combattre de haute lutte, eût presque mieux valu que ce sans-gêne qui traitait le pape en quantité négligeable, et en face duquel on ne savait quelle conduite tenir. Car le punir avec trop de rigueur était impolitique; céder était humiliant; la retraite sauvegardait bien la dignité du Saint- Siège, mais ne pouvait avoir et n'eut en effet qu'un résultat : livrer la Haute Italie à Pallavicini et par lui au roi de Sicile.

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