‹ Les origines de la domination angevine en ItalieChapitre 3 sur 59 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

En 1265, une expédition militaire quittait la France pour aller installer sur le trône de Sicile un prince Capétien, Charles, comte d'Anjou et de Provence, le plus jeune frère de saint Louis. Il s'agissait de réaliser enfin, et de façon à le mettre hors de toute atteinte, ce qui était depuis trois siècles un des principaux objets de la politique du Saint-Siège.

Du jour où avait été relevé l'Empire d'Occident, du jour surtout où il avait été fixé dans la nation allemande, on n'avait pu concevoir, du moins à la cour impériale, que l'Italie n'en fît pas partie intégrante, l'Italie tout entière; jamais on ne s'y était résigné à laisser le sud de la péninsule aux mains des Lombards ou des Byzantins, des Sarrasins ou des Normands. Tout poussait dans le même sens; les souvenirs et les appétits. On invoquait l'histoire, et on subissait l'attrait que les pays du soleil ont coutume d'exercer sur les races du nord; on se réclamait des Romains, et on recommençait les invasions du V*' siècle. D'où la continuité d'une tradition que de l'un à l'autre se transmettent tous les empereurs ; qu'interrompent seulement les crises où paraît sombrer l'Empire lui-même; et qu'aucun échec subi, de Louis II à Frédéric Barberousse, ne décourage de renouer, dès que les circonstances redeviennent favorables. Mais du jour aussi où la papauté, vers le milieu du XP siècle, prit conscience des principes et des intérêts qui l'opposaient à l'Empire, elle sentit le danger terrible que ferait courir à son indépendance l'unité italienne réalisée par son adversaire. L'entrée en scène, sur ces entrefaites, de quelques aventuriers normands, pirates capables de s'improviser souverains, fut pour elle une chance heureuse, qu'elle ne reconnut pas tout de

suite. Les nouveaux conquérants durent lui faire accepter de force leur hommage et leur alliance. Mais elle n'eut pas à se repentir de s'êti'e laissé contraindre. Bien que ses rois soient très loin de s'être toujours montrés des vassaux fidèles et désintéressés, le royaume de Sicile d), formé au XIF siècle par la réunion des diverses principautés créées par les Normands, fut un utile contrepoids aux ambitions allemandes. L'existence de cet état, administré de main de maître, proverbialement riche, et d'une puissance bien supérieure à son étendue, enleva aux empereurs toute chance de conquérir par la force l'Italie méridionale.

Leur diplomatie réussit là où leurs armes avaient échoué; et l'on devine sans peine quels sentiments put inspirer aux papes la l'éunion de la Sicile avec l'Empire, négociée par Barberousse, préparée par le mariage de son fils Henri VI avec Constance, héritière des rois Normands, consommée enfm après la défaite et la répression sanglante de l'insurrection nationale sicilienne. Heureusement pour le Saint-Siège, cet éclatant succès de la politique impériale, revanche de la paix de Venise, fut presque aussitôt remis en question par la mort prématurée de Henri VI, le 28 septembre 1197.

Tandis que dans le Royaume, régi pai' le droit héréditaire, son fils Frédéric II lui surcédait, pour l'Empire trois candidatures se trouvèrent bientôt en présence : celle de Frédéric II lui-même, élu roi des Romains du vivant de son père, en 1196; celle de son oncle Philippe de Souabe, frère cadet de l'empereur défunt, élu par une partie des princes allemands à la diète de Mïihlhausen, le 8 mars 1198; celle enfm d'Otton de Rrunswick, choisi par une autre faction, à la diète de Cologne, le 9 juin de la même année. Henri VI avait conhé la tutelle de son fils à l'Eglise romaine. Innocent III, que le vote unanime des cardinaux porta, le 8 janvier 1198, au souverain pontificat, et chargea de sauvegarder dans cette crise les intérêts du Saint-Siège, montra d'autant plus de zèle k conserver à son pupille l'héritage sicilien, qu'il y voyait encore une manière de séparer les deux couronnes; bien résolu qu'il était à l'écarter de l'Empire. Mais ce grand politique n'est pas de ceux desquels on peut dire qu'ils ont eu les intentions de toutes les choses qu'ils ont faites. Après

fi) Nous emploierons pour abréger celle expression, comme le faisait déjà au XIIP siècle la langue vulgaire, tout en faisant observer que dans la rigueur de la langue politique, le « royaume » de Sicile ne comprenait que l'île de ce nom.

avoir l'avorisé d'iihord Otton, puis l^hilippe, selon (pie le succès seuiblail proiioiicer outre eux, il se relourua euliu veis le preiuier, devenu seul préLendant pai- Tassassinat du second; à peine l'avail-il couronné qu'il se brouillait avec lui. Il se résolut alors à prendie le parti qu'il avait lui-iuême condamné; il suscita contre Otton la candidature de Frédéric II. Pour punir l'empereur d'envahir la Sicile, il poussait le roi de Sicile à briguer l'Empire. Contradiction étrange, qu'il s'appliqua après coup à concilier, en exigeant de Frédéric rengagement, dès qu'il aurait ceint la couronne impériale, d'émanciper son lils et de lui abandonner la Sicile, qui jusqu'à la majorité du jeune roi serait gouvernée pai- un jégent choisi d'accord avec le pape. Mais Frédéric, avec une merveilleuse habileté diplomatique, aidée d'ailleurs de la faiblesse d'Honorius III, le successeur d'Innocent, sut trouver le moyen de jouer la curie sans commettre de parjure formel. Il fit élire son (Ils roi des Romains, lui assurant ainsi l'Empire après lui-même ; ce n'était pas violer la lettre de ses promesses, mais leur ôter tout intérêt; il obtint alors sans peine qu'Honorius l'en dégageât tacitement, contre la seule assurance que l'union personnelle des deux Etals ne serait du moins jamais transformée en union réelle, et qu'une nouvelle prestation d'hommage attestei'ait que la Sicile, pour appartenir à l'empereur, n'en restait pas moins hef pontihcal.

Le Saint-Siège avait cru trouver une autre garantie dans les acquisitions territoriales faites par Innocent 111 et reconnues par Frédéric U. L'Etat pontifical agrandi s'étendait désormais de la mer Tyrrhénienne à l'Adriatique; il coupait en deux la péninsule, isolait la Sicile de l'Italie impériale, rendait effective la séparation des deux Etats.

Mais de part et d'autre on regrettait également les concessions consenties. Il en résulte qu'une lutte à mort était inévitable. Lorsqu'elle éclata, le Saint-Siège essaya naturellement d'en profiter pour revenir sur la question de l'union. Une première fois, Grégoire IX échoua; par la paix de San Germano, d'ailleurs brillante et avantageuse pour l'Eglise, il dut reconnaître de nouveau l'empereur-roi. Mais la déposition, et la privation de toutes ses couronnes, qu'Innocent IV prononça contre Frédéric, au concile de Lyon, en 12A5, furent définitives; après vingt-trois ans d'une lutte au cours de laquelle la papauté ne se démentit jamais, la

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dynastie des Hoheiisiauleii était exterminée, et les destinées de la Sicile séparées de celles de l'Empire.

La lutte ne se déroula pas de même dans les deux Etats.

Dès 1245, Innocent IV avait eu pour tactique d'opposer à l'empereur et à son lils Conrad, élu roi des Romains en 1237, des compétiteurs en Allemagne. Ce turent, d'abord le landgrave de Thuringe Henri Ilaspe, uiort en 1247, puis le comte Guillaume de Hollande. Celui-ci survécut à ses deux rivaux, Frédéric, qui mourut en 1250, et Conrad, qui suivit son père dans la tombe en 1254. Quand il périt lui-même dans une guerre contre les Prisons, en 1256, sa mort marqua le début d'un interrègne célèbre à tous égards dans l'histoire constitutionnelle de l'Allemagne. Pour la première fois, à l'occasion de l'élection qui devait lui donner un successeur, fut fornuilée la théorie qui du sein de la diète des princes allemands dégageait le collège des sept électeurs^ investis du privilège de désigner le roi des Romains. Pour ses débuts, ce collège se divisa; et pour la pi'emière fois aussi fut posé le précédent de candidatures étrangères; un parti déféra la couronne à Richard de Cornouailles, le frèi'e du l'oi d'Angleterre Heni'i HI ; un autre donna ses voix à Alfonse le Sage, roi de Castille, parent par sa mère des Hohenstaufen. Mais l'héritier direct de Frédéric, son petit-fds, Conrad ou Conradin, était alors un enfant en bas âge, dont le nom ne réveillait que par intermittences l'attention de l'Allemagne. Cela explique la conduite des papes qui se succédèrent alors, Alexandre IV (1254- 12()1), Ijj'bain IV (1261-1264), Clément IV (1265-1268). Voyant la partie essentielle gagnée, ils inteiTiennent d'ordinaire dans la querelle, beaucoup moins avec le désii' de la terminer vite, pour barrer le chemin à l'ambition possible de Conradin grandissant, qu'avec l'arrière-pensée de profiter d'une si belle occasion d'élever le Saint- Siège au-dessus de l'Empire. Ils veulent amener les deux concurrents à les solliciter, à réclamer leur arbitrage, à accréditer enfm par un précédent illustre l'idée que le pape est le juge naturel des élections à l'Empire. Ce jeu dura seize ans; c'est en 1273 seulement que Richard et Alfonse définitivement écartés, la couronne fut dévolue à Rodolphe de Habsbourg.

En Sicile, après la déposition de Frédéric, deux solutions s'offraient : ou bien annexer à l'Etat pontifical le fief confisqué, ou bien l'inféoder à quelque nouvelle dynastie. La papauté a long-

Lemps llollé ciiLrc elles, au gré des circonslances, se iés(;i'vaiiL d'aillems toujours le moyen de revenir à l'une au nionienl où elle paraît avoir adopté l'autre. Se croit-elle en mesure de conquérir seule le lloyaume, elle pense naturellement à le garder pour elle. A-t-elle besoin d'une épée étrangère, elle olTre la couronne sicilienne pour prix du concours qu'elle sollicite. Cette histoire présente tant de péripéties, que des phases semblables se répètent d'ailleurs à plusieurs reprises.

Jusqu'en 1250, Innocent IV n'a pas eu l'occasion de se prononcer netteaient pour Tune ou l'autre des deux poUtiques. S'il paraît avoir proposé la Sicile, en 1246, à un prince français, au commencement de 1250, à Richard de Gornouailles, ces négociations furent vagues et courtes. La tentative de conquête esquissée par le cardinal de Saint-Georges en Vélabre, en 1249, ressembla plutôt à une diversion, destinée à détourner l'empereur de marcher sur Lyon, où résidait la curie. En somme la situation inexpugnable de Frédéric dispensait le pape de se demander et d'apprendre au monde ce qu'il ferait du Royaume quand il en serait devenu le maître. Il ne traiterait jamais avec l'empereur; c'était déjà beaucoup d'oser dire cela; disposer davantage de l'avenir eût été presque ridicule. Aussi la grande bulle du 7 décembre 1248 précisait le régime ecclésiastique futur de la Sicile, mais ne préjugeait rien quant à l'autorité qui serait chargée de l'appliquer. Même dans les concessions de domaines qull accordait aux réfugiés siciliens ses partisans, Innocent stipulait seulement que les bénéficiaires devraient prêter hommage, soit à l'Eglise, soit au roi qu'elle installerait.

La mort de Frédéric fut un coup de théâtre. Son hls légitime e( héritier, Conrad, se trouvait en Allemagne; son fils naturel, Manfred, désigné comme régent, était jeune et sans expérience; lasses d'un règne oppressif de trente années, les populations ne demandaient qu'à changer de régime; des révoltes graves éclatèrent dans la Pouillo (^t la Terre de Labour. Innocent se vit déjà maître de la situation. Il se croyait si sûr du succès, qu'il répondit par l'offre dérisoire, et tout de suite repoussée, de la seule principauté de Tarente, aux avances de Manfred qui, trahissant son frère, pioposait de remettre le Royaume au Saint-Siège pour le reprendre de lui en fief. Son légat; le cardinal de Saint-Georges en Vélabre, et lui-même, accordèrent aussi à plusieurs villes, avec les fran-

chises municipales (lue les Hohenstaufen leur avaient toujours rel'usées, le privilège d'innnédiatelé, qui devait les placer à jamais dans le domaine direct de l'Eglise. Cela équivalait à proclamer que la Sicile n'aurait jamais d'autre souverain que le pape.

Mais on comptait à la curie sans les talents de Manlred, qui n'eut qu'à paraître pour réprimer l'insurrecLion apulienne ; et sans l'énergie de Conrad, qui, accouru dans ses Etats héréditaires dès qu'il avait pu s'échapper d'Allemagne (il débarque à Siponto le 8 janvier 1252), se mit aussitôt en devoir, et non sans succès, de soumettre la Terre de Labour. On oubliait surtout les moyens d'action que l'organisation administrative du royaume le plus centralisé d'Europe mettait aux mains de ses gouvernants. Dès le milieu de 1252, il était devenu clair que la Sicile ne se laisserait pas entamer.

Innocent IV retourna aussitôt sa position. Pas un instant il n'a sérieusement songé à accueillir les ouvertures de paix que Conrad lui fit alors. iVlais trouver pour la Sicile un conquérant, que tente une proie si riche, que n'effraie par une tâche si difficile, pendant deux ans il ne pensera pas à autre chose. Il est si pressé d'aboutir qu'il envisage à la fois deux candidatures possibles. A son notaire, maître Albert de Parme, qui sera sous trois pontificats l'agent zélé de ces négociations, il donne en même temps, en août 1252, mandat d'offrir la Sicile à Richard de Goi'iiouailles, et en cas de refus à Charles d'Anjou, llichard prétendit faire ses conditions, exiger du pape des garanties et un concours sans lesquels, prétendait-il, autant vaudj'ait lui vendre la lune que lui inféoder la Sicile. L'ambition de Charles d'Anjou fut vivement tentée; au dernier moment la prudence l'empoi'ta; l'accord déjà presque conclu, et escompté par le pape, se rompit. Ces pourparlers infructueux avaient pris plus d'un an. Innocent revint encore à l'Angleterre; cette fois il s'adressa à Henri III pour son second fils Edmond. Un pis aller à tous égards que cette candidature d'un enfant de huit ans, placé sous la tutelle d'un sot, impuissant à gouverner son propre royaume ; mais le Saint-Siège n'avait plus le choix, et de l'Angleterre il espérait du moins tirer de l'argent. Henri III ne s'inquiéta pas de difficultés qu'il n'était pas capable d'apercevoir ; il ne vit qu'un titre flatteur pour son fils; le 12 février 125i, il déclarait accepter la Sicile en son nom; le 6 mars, maître Albert remettait à ses mandataires l'acte qui constatait l'accord intervenu, en réservant seulement la ratifi-

cation par le pape. Par lettre du 14 mai, celui-ci exigea quelques retouches à certaines clauses. Il chargea Albert d'en tenir compte pour faire établir une nouvelle rédaction de l'acte, qui serait antidatée du 6 mars, et remise à Edmond. Du fait de cette remise, le traité serait définitif.

Quelques jours plus tard, il s'accusait de précipitation, et déplorait de s'être autant avancé. Il venaili d'apprendre la mort de Conrad, survenue le 21 mai. L'héritier du défunt, Gonradin, avait deux ans, et vivait au fond de l'Allemagne. Cette nouvelle catastrophe répétait et aggravait celle de 1250; elle semblait ruiner sans retour la fortune des Hohenstaufen, et livrer la Sicile au pape ; il ne laisserait pas deux fois échapper pareille chance. Pourquoi fallait-il qu'il fût engagé avec l'Angleterre ? car il croyait l'être.

Heureusement maître Albert ne manquait pas d'initiative, en un temps où il en fallait beaucoup aux diplomates. Depuis le mois de mars, il avait eu le temps de pénétrer et de juger Henri III ; de se rendre compte aussi à quel point l'affaire de Sicile serait impopulaire en Angleterre, avec quelle peine le clergé et les nobles ouvriraient leur bourse ou tireraient leur épée. Il craignait qu'à l'user l'alliance anglaise ne se révêlât illusoire. En recevant les instructions du 14 mai, il prit sur lui d'en subordonner l'exécution à des garanties qu'il réclama vainement du roi. Il n'avait encore rien fait d'irréparable, quand lui parvint la nouvelle qu'intentions et intérêts du Saint-Siège, tout était changé.

A peine informé de l'immense service que sans le savoir lui avait rendu son agent, Innocent IV se mit en devoir d'user de sa liberté d'action conservée.

Conrad avait pris soin d'exprimer ses dernières volontés, inspirées de deux sentiments. D'abord une vive défiance contre Manfred, dont il connaissait la trahison de 1251, duquel d'ailleurs tout l'avait séparé d'avance. La famille de Frédéric avait été aussi peu homogène que ses Etats; élevés l'un en prince allemand, l'autre en noble italien, ces deux demi-frères étaient arrivés à l'âge d'homme quand ils se virent pour la première fois. Ce ne fut donc pas Manfred, mais un aventurier allemand, Berthold de Hohenburg, que le roi mourant chargea de la régence. Il avait aussi témoigné le désir de réconciUer enfm sa famille avec le Saint-Siège. La chose devenait plus aisée; tandis que lui-même, roi des Romains

et roi de Sicile à la fois, et résolu à ne renoncer à rien, incarnaiL cette union des couronnes dont la curie ne voulait à aucun prix, son fils n'avait jamais été l'élu des princes allemands; c'était affaire à la papauté d'empêcher qu'il le devînt jamais; elle ne risquait rien à lui reconnaître ses Etats héréditaires, à condition de ne pas recommencer l'imprudence d'Innocent III. La situation ressemblait à celle de 1197; s'inspirant du testament de Henri M, Conrad confia son fils, non pas à la tutelle proprement dite, mais à la bienveillante protection de l'Eglise.

Seulement le parti du Saint-Siège était pris ; plus de Hoheiistaufen ! Innocent IV ne se fit pas un point d'honneur de répondre à la confiance de Conrad. Le mécontentement était vif, dans le Royaume, contre les x\llemands dont le roi s'était entouré ; il le fomenta et l'exploita. La diète de San Germano força Berthold de Hohenburg à déposer la régence, et élut en sa place Manfred, que les nobles siciliens, malgré le sang allemand qui coulait dans ses veines, regardaient comme un des leurs. Le pape avait indirectement contribué à ce coup d'état; mais il n'accepta pas pour cela les autres résolutions par lesquelles l'assemblée avait juré fidélité à Conradin, et reconnu Manfred comme son successeur éventuel. Une armée, rassemblée par lui en Gampanie, était prête à envahir le Royaume. On n'eut pas à recourir à la force; l'aristocratie sicilienne n'éprouvait pas autrement de répugnance à se soumettre au pape; elle entraîna Manfred. Le pape facilita les choses en permettant que dans les serments à lui prêter on réservât les titres de Conradin à la couronne; concession qui lui coûtait peu : qui donc examinerait ces titres, sinon lui-même ? En attendant, le Royaume lui serait remis ; et il se hâta de manifester par ses actes son intention d'en prendre une possession définitive. Quant à Manfred, on le dédommageait en le créant vicaire pontifical pour les provinces de Terre Ferme, au sud du Sele, sur la mer Tyrrhéniennc, et de Trigno, sur l'Adriatique. Tel fut le traité du 27 septembre 1254. Le 11 octobre, Innocent franchissait la frontière au pont du Garigliano; Manfred en personne conduisait son cheval par la bride.

Dans la joie du triomphe, on n'oublia qu'une seule chose ; c'est qu'il serait impossible à Manfred de se résigner. Encore si on l'eût ménagé ! Mais on le prenait si peu au sérieux qu'on ne respectait même pas les engagements contractés à son égard. Dès la fin

d'octobre, il était en révolte ouverte; la situation générale lui imposait ce que des causes occasionnelles ne tirent que hâter. Tandis qu'Innocent IV entrait à Naples, il s'emparait de Lucera; il y trouvait les trésors de son père, coniiés à la garde de sa fidèle colonie sarrasine. Se posant en défenseur des droits méconnus de Conradin, il ralliait autour de lui une grande partie de ces barons siciliens à la versatilité proverbiale, qui ne se souciaient déjà plus de la domination de l'Eglise. Le 2 décembre, il dispersait l'armée pontificale envoyée contre lui, et la nouvelle de cette défaite hâta peut-être la fin d'Innocent IV.

Le pape mourut à Naples, le 7 décembre. Prévoyant la ruine de ses espérances, il avait eu le temps de recourir à l'autre combinaison qu'il tenait en réserve, et de renouer avec l'Angleterre. Dans une lettre du 17 novembre, s'exprimant comme si les négociations n'eussent jamais été interrompues, il invitait Henri III à envoyer sans retard un représentant pour prendre en main le gouvernement du Royaume.

Son successeur Alexandre IV était aussi différent de lui qu'il est possible. Dans la longue série des papes qui eurent à soutenir la lutte du Sacerdoce contre l'Empire, aucun peut-être n'a été plus pacifique et plus faible. Mais les circonstances ne lui permettaient pas de s'écarter des traditions politiques qu'il trouvait établies. Des négociations de paix s'engagèrent bien; elles étaient la conséquence obligée de tout changement de personnes, d'un côté ou de l'autre; mais d'ailleurs on soutenait toujours les mêmes prétentions opposées. Manfred se réclamait des résolutions de la diète de San Germano, y compris et surtout celle qui lui conférait la régence. Le pape ne voulait rien accorder au delà de la paix du 27 septembre. Le résultat fut l'excommunication solennelle de Manfred, promulguée le 25 mars 1255, et l'investiture de la Sicile accordée le 9 avril à Edmond d'Angleterre. Celle-ci, d'ailleurs, entourée de précautions qui prouvaient qu'Alexandre avait appris à partager les défiances qui avaient jadis arrêté maître Albert. Le roi d'Angleterre s'engageait à rembourser à des échéances déterminées les 135.541 livres d'esterlins que la Chambre apostolique avait déjà dépensées pour l'affaire de Sicile. Il promettait aussi d'être en personne dans le Royaume, avant le 29 septembre 1256, ou du moins de se faire remplacer par un capitaine suffisamment qualifié. Faute

de quoi il serait loisible au pape, sans autres ionnalités, de déclarer le traité caduc. Peut-être à la curie caressait-on le secret désir d'en venir à cette extrémité. On n'y comptait pas sur l'Angleterre au point de renoncer à s'aider soi-même. Au mois de mai, une nouvelle armée pontificale, connnandée par le cardinal de Sainte-Marie in Via Lata, Ottaviano des Ubaldini, se portait vers Lucera. L'idéal n'eût-il pas été qu'Henri III l'ournît assez de subsides pour permettre de conquérir la Sicile, pas assez pour qu'on fût tenu de la lui laisser ?

Il ne fournit rien du tout. Eût-il fait d'ailleurs toute la diligence désirable, qu'il ne fût pas arrivé à temps pour empêcher le désastre que Manfred infligea aux pontificaux. Le 20 août, à Foggia, le cardinal Ottaviano capitulait; il reconnaissait Conradin comme roi de Sicile, Manfred comme régent; en revanche, la Terre de Labour resterait à l'Eglise. Le tout sous réserve de la ratihcation du pape, qui la refusa. L'incident ne servit qu'à montrer une fois de plus l'intransigeance de la curie. Pour mieux dire, il contribua aussi à la convaincre qu'elle ne pouvait rien contre le Royaume. Pour achever de lui en administrer la preuve, vers le même temps, une expédition contre la Galabre avait piteusement échoué; puis, à la fin de 1255 et au commencement de 1256, Manfred soumit sans peine les villes de l'île de Sicile et de la Terre de Labour, restées jusqu'alors en majorité pontificales. Ces sévères leçons dissipèrent sans retour le rêve de la conquête directe.

Sa propre impuissance, dûment avérée, jendait d'aiheurs le pape indulgent pour celle de Henri III. A quoi eût-il servi de révoquer la concession, pour cause d'inexécution du cahier des charges ? Ne pouvant être lui-même roi de Sicile, il n'avait point d'intérêt à déclarer qu'Edmond ne l'était plus. Il serait inutile et fastidieux de raconter en détail les négociations qui suivirent, d'exposer les excuses par lesquelles Henri III, à la fois piteux, et rusé à sa manière, trouva moyen d'amuser la longanimité d'Alexandre IV, et obtint délai sur délai, prorogation sur prorogation. A la fin, le pape perdit patience. Par la bulle du 9 mai 1258, il déclara qu'il reprenait sa liberté. Déclaration toute platonique : la curie n'avait alors personne qui voulût prendre la suite d'une entreprise désespérée en apparence.

Los choses auraient pu longtemps rester en l'état : Manfred maître rlu Royaume; le pape obstiné à ne pas le reconnaître, mais guéri (l(i toute envie de l'attaquer; tenant à tout hasard l'Angleterre en réserve, en attendant qu'il eût trouvé ce qu'il cherchait sans beaucoup d'illusions ni de zèle : l'homme que la réunion de conditions presque contradictoires désignerait pour être le conquérant de la Sicile : possesseur de coffres bien garnis, et prêt à les vider; assez pourvu de fiefs ou d'états pour être en mesure de lever une armée, et trop amlutieux pour se contenter de son sort; d'une capacité politique et militaire indiscutables, avec un grain de la folie aventureuse des chevaliers errants, des croisés, ou des corsaires.

Seulement Manfred prit l'offensive. Son zèle pour les droits de Gonradin n'avait jamais été qu'un prétexte; à peine bien affermi au pouvoir, il répandit adroitement le bruit de la mort de son neveu, et le 10 août 1258, il ceignait à Palerme la couronne sicilienne. En môme temps, il entreprenait dans toute l'Italie la campagne diplomatique et militaire qui le rendit en peu de mois le maître de la péninsule, presque unifiée par son influence. L'extrême danger réveilla la papauté. Le successeur d'Alexandre, Urbain IV, sut enfin déterminer l'homme qu'avait deviné déjà Innocent IV, et engager au service de l'Eglise l'épée, promptement victorieuse, de Charles d'Anjou.

Mais à peine installé dans son nouveau royaume, — où on lui avait fait l'obligation la plus stricte de se renfermer exactement, — celui dans lequel le pape avait compté trouver un vassal docile et soumis se révélait un allié égoïste et envahissant, presque aussi dangereux qu'un ennemi. Sans rompre avec le pape, et même sous prétexte de le servir, il essayait de le dominer; il reprenait, en les retournant, les projets de son adversaire vaincu, et aspirait lui aussi à faire l'unité italienne.

L'objet de ce livre est de rechercher les causes et les raisons profondes de cette déception, c'est-à-dire de montrer qu'elle était inévitable et fatale. Pas plus que Manfred, Charles d'Anjou n'a obéi à la seule ambition, ou du moins leur ambition aurait été impuissante sans des circonstances et un milieu favorables. L'explication de leurs tentatives et de leurs succès est tout entière dans un grand fait, l'existence des deux partis dont les rivalités

furieuses ont donné à l'histoire de l'Italie au Moyen-Age sa physionomie caractéristique, et sont à peu près tout ce que le grand public en a retenu.

Ces partis avaient peu à peu groupé des villes et des hommes très éloignés les uns des autres, dans des alliances qui résultaient, parfois de traités en bonne forme, parfois, sans accords écrits, de la simple communauté d'adversaires, mais qui dans tous les cas entretenaient, ou même créaient, le sentiment d'un intérêt général. Grâce à elles, c'est l'Italie entière qui se passionne, à cause du contre-coup que ces événements peuvent avoir ailleurs, pour la révolution survenue dans telle ville, pour la bataille perdue ou gagnée par telle autre. Grâce à elles, le proscrit qui a vu ses biens confisqués et son palais rasé — et tout le monde presque a passé par là, — est sûr de trouver, partout où ses amis politiques sont les maîtres, un asile, un appui pour reconquérir ce qu'il a perdu, et en attendant un engagement militaire qui le fera vivre el occupera son activité contre un ennemi qui est aussi le sien. Ainsi la faction devient une espèce de patrie, au-dessus de la patrie municipale, à l'horizon si rétréci, et à défaut de la patrie nationale, dont personne ne conçoit l'idée. L'esprit de faction ressemble d'ailleurs au patriotisme véritable en ce qu'il lui faut les mêmes frontières: chaque parti aspire à remplir le pays tout entier; il ne se sent assuré sur un point qu'à la condition de dominer partout. Tous les moyens sont bons, y compris le sacrifice de la liberté fait à un m.aître dont les ressources et la capacité promettent la victoire, dont la personne est un point de ralliement et assure une direction, dont l'intérêt se confond avec celui de ses sujets volontaires. Des générations d'Italiens n'ont compris l'unité que comme le triomphe universel de leur parti, sous un protecteur choisi par eux. Mais sous cette forme, elles l'ont voulue avec acharnement. De là cette facilité proverbiale à accueillir, à appeler l'étranger. De là tant d'interventions venues du dehors et tant de dominations éphémères; celle de Charles d'Anjou n'est que la plus remarquable.

Il est donc indispensable de rechercher quelles étaient l'origine, la nature, la raison d'être et le programme de ces groupements.

Pour répondre, riiislorien n'a pas la ressource de recourir aux écrits de controverse politico-religieuse; ce temps n'en a guère laissé. Quelle différence avec la riche littérature de pamphlets qu'a fait éclore, au XP, puis au XIV^ siècles, la querelle du Sacerdoce et de riilmpire ! Seuls les deux protagonistes, le pape et l'empereur, ont cru devoir saisir de leurs griefs réciproques la chrétienté tout entière. Leurs manifestes sont dans leur genre des chefsd'œuvre; ils abordent avec franchise et traitent avec une vigueur incomparable le problème éternel des rapports entre les deux pouvoirs. Aujourd'hui encore ils semblent actuels. Mais cela même est cause qu'on s'égarerait en croyant y retrouver les idées et les sentiments des Italiens d'alors. Car rien n'était plus étranger à ceux-ci que les théories générales. C'étaient leurs instincts ou leurs intérêts qui les faisaient agir : des instincts naturels et puissants, mais trop égoïstes pour éveiller au loin des sympathies; des intérêts graves à leur manière, mais trop particuliers, trop concrets, trop complexes pour qu'il fût possible de les exposer au public en quelques formules simples. De là vient que leurs querelles n'ont pu fournir matière à des polémiques d'une portée universelle et durable. Elles ressemblaient à des procès, qui passionneraient les seules parties engagées, laissant les tiers indifférents, et qu'on soutiendrait par la force, ou par des raisons de fait, de précédents, de prescription, beaucoup plus que par des arguments de droit ou de pj'incipe.

Force est donc de les instruire en détail; car Tobjet en est différent de l'une à l'autre, si d'ailleurs le ressort est toujours le même, à savoir l'esprit municipal. La vraie forme politique vivante est alors la cité. Chaque ville aspire à grandir, c'est-à-dire à reporter plus loin les bornes de sa banlieue, à étendre sa juridiction, à accroître ses revenus et ses droits utiles. Elle travaille à cette tâche avec une ténacité et une ardeur que ne comprendraient plus guère les habitants de nos grands Etats modernes, dont la politique mondiale ne peut être suivie et comprise que du petit nombre, et n'a sur le bien-être des individus que des répercussions indirectes et

inaperçues. Les citoyens de ces petites « républiques, » les bourgeois de ces « communes, » — les mots ici ont toute leur force — ont retrouvé dans leur âme le patriotisme antique, parce qu'à certains égards ils sont placés dans les mêmes conditions que les anciens. La frontière pour eux n'est pas une ligne qu'on a vue tracée sur une carte, mais qu'on n'a jamais franchie, et si éloignée qu'on ne la ressent pas comme une limite. En un jour de marche au plus on l'atteint de partout; on s'y heurte comme à une barrière. Au delà, en un temps où les différences de statut politique influaient bien plus qu'aujourd'hui sur les relations privées, des formalités, des incapacités légales, des vexations, des avanies parfois et des violences apprennent aussitôt qu'on se trouve chez le voisin. Et le voisin n'est pas seulement l'étranger : c'est l'ennemi héréditaire. Château-fort, bourg, seigneurie, pont, col, port, canal ou péage, on a toujours quelque chose à lui disputer. L'enjeu du litige, toujours placé sous les yeux des adversaires et à portée de leur main, irrite perpétuellement leurs convoitises. La possession en touche les intérêts et l'orgueil de chaque citoyen. Aussi la paix n'est-elle jamais qu'une trêve, aucun triomphe ne pouvant assurer la sécurité au vainqueur, ni aucune défaite inspirer la résignation au vaincu.

La géographie politique locale explique donc l'histoire d'Italie. Celui-là saurait cette histoire, qui pourrait embrasser d'un coup d'œil tous ces obscurs conflits, en débrouiller le chaos apparent, en mesurer les conséquences, en reconnaître les contre-coups.

Beaucoup d'entre eux sont fort anciens, et pour en retrouver l'origine, il faudrait remonter jusqu'à l'époque oia l'Italie communale se dégageait lentement de l'Italie féodale; plus d'une ville a recueilli ses titres et ses prétentions dans l'héritage du pouvoir auquel elle succédait. Mais ils n'ont eu pendant longtemps qu'une importance locale. C'est au temps de Frédéric Barberousse que l'acharnement déployé, au service de l'empereur, par la moitié des Lombards contre l'autre moitié, est venue apprendre à ceux qui aspiraient à devenir les maîtres de la péninsule le parti qu'ils pouvaient tirer des querelles italiennes. C'est au XIIP siècle que ces querelles, enchevêtrées les unes dans les autres, et exploitées par le pape et par l'empereur, ont donné naissance aux deux grands partis historiques.

Les quelques années qui suivent la mort de Henri VI, en 1197, fournissent à qui veut les étudier un point de départ naturel et comme un excellent poste d'observation. L'autorité impériale vient de s'effondrer, par un de ces brusques coups de théâtre dont l'histoire d'Italie offre tant d'exemples. Débarrassé d'une des dominations les plus effectives qu'il ait jamais subies, le pays se trouve livré à lui-même. Les ressorts que comprimait la forte main de l'empereur se détendent tous ensemble ; les rivalités un instant latentes se réveillent toutes à la fois. Et elles sont encore près de leurs origines, à l'état pur, pour ainsi dire ; elles ne sont pas modifiées par les éléments étrangers qui s'y mêlèrent plus tard, les envenimèrent ou les atténuèrent. Aucune occasion meilleure pour en dresser le catalogue.

Nous le commencerons par la Haute-Italie.

L'horizon politique de Gênes, comme celui de ses deux grandes rivales, Pise et Venise, embrasse, par exception, le monde méditerranéen tout entier. Mais elle a aussi, à ses portes, des tâches que la nature même lui assigne. Elle ne les perd jamais de vue; incapable, quoi qu'il arrive, de suivre longtemps une politique qui l'obligerait à renoncer à ses intérêts lointains ou à ses intérêts locaux, la difficulté qu'elle éprouve parfois à les poursuivre ensemble explique quelques-uns des revirements que l'on rencontre dans son histoire. 11 lui faut d'abord être maîtresse des deux Rivières du Ponant et du Levant. Cette succession de criques encadrées de hauts promontoires, où s'abritent autant de petites villes que leur situation voue à la vie maritime, elle la considère comme son domaine, elle apporte à s'en assurer la passion ordinaire des grandes communes pour l'extension de leur banlieue, et aussi la jalousie du commerçant attentif à tuer toute concurrence. Il lui faut, d'autre part, sous peine d'étouffer dans un cul-de-sac, tenir les passages de l'Apennin, et pour cela prendre pied sur le versant nord de la chaîne. Henri VI n'avait reconnu que très incomplètement ses prétentions sur les Rivières. Par contre, il lui avait inféodé Gavi, forteresse confisquée par Barbe-

rousse à une dynastie de hobereaux pillards, et qui commandait le débouché dans la plaine piémontaise de la route de Gênes à Novi. De là deux guerres, où les Génois se trouvent engagés au lendemain de la mort de Henri VI. La première, contre les exmarquis de Gavi, aidés de Tortone, ce qui est dans Tordre; les pointes que pousse Gênes vers le nord devant toujours se heurter à la résistance des villes de la région, Tortone et surtout Alexandrie. La lutte se termine d'ailleurs vite, et au profit des Génois, grâce à la médiation de Pavie. En même temps Gênes oblige les localités de la Corniche, et notannnent Albenga et Savone, à reconnaître son autorité; elles le font une à une, de 1198 à 1203; et bien entendu cela ne va pas sans un conflit avec Pise, à propos, entre autres choses, de la question éternellement pendante, éternellement irritante, des frontières des deux villes du côté de la Lunigiane.

Au nord de l'Apennin, Alexandrie, dont la fondation avait été, et dont le nom seul rappelait une révolte contre l'Empire, s'était vue obligée, en 1183, à se prêter à une formalité qui sauvait la dignité de Frédéric Barberousse. Après une destruction symbolique, elle avait été fondée à nouveau et baptisée Gesarea, par l'empereur qui s'y était réservé la moitié des regalia et avait promis de la conserver dans son domaine direct. Henri VI la donna néanmoins en fief au marquis Bomface de Montferrat. En 1197, le premier soin de la ville fut de reprendre son ancien nom, ce qui équivalait à revendiquer son ancienne situation de commune libre. Le second fut d'entreprendre de secouer la domination du marquis. En cela, elle eut Tappui de sa voisine Asti. Cette dernière s'était empressée de son côté de mettre la main sur les domaines impériaux qui se trouvaient à sa portée, notamment sur le château d'Annone, autrefois confisqué par Barberousse, et qui, sous son châtelain Thomas, avait été le centre de l'administration impériale en Piémont. Mais elle ne manquait pas non plus de prétentions à faire valoir contre les Montferrat, et crut l'occasion bonne pour déchirer les arrangements qu'avait jadis imposés Thomas d'Annone. Enfin un troisième larron, Verceil, vint encore prendre sa part de la curée. Ainsi menacée par la coalition de ses voisines, au moment où elle se voyait privée brusquement de la protection impériale qu'elle avait eu pour tradition de mériter par

une inébranlable fidélité, affaiblie d'ailleurs par les glorieuses mais ruineuses aventures où elle se lançait en Orient, la puissante maison de Montferrat touchait à une crise de son histoire; elle allait, pour un demi-siècle, traverser une période d'impuissance et presque d'obscurité. Elle ne céda pas sans une lulle assez vive, où elle eut pour alliés Acqui, jalouse d'Alexandrie, les comtes de Biandrate, menacés par Verceil et Novare, et surtout les marquis de Saluées, del Carretto, de Geva et di Busca. Ceux-ci, apparentés entre eux et avec les Montferrat, se partageaient avec ces derniers la propriété de l'important comté de Loreto, dont depuis un demisiècle Asti aspirait à les évincer. Ainsi la guerre eut à certains égards le caractère d'une rivalité entre la haute féodalité, jusqu'alors prépondérante en Piémont, et les communes, longtemps retardées dans leurs progrès, mais qui prenaient à présent un élan d'autant plus vigoureux. C'est l'époque où se constituent, dans le Piémont méridional, en territoire appartenant à l'évêque d'Asti ou au marquis de Saluées, des communes nouvelles : Savigliano, Guneo, Mondovi, assistées dans leurs débuts laborieux par la protection d'Asti. Il y a là un antagonisme naturel et qui sera durable, sous réserve toutefois des évolutions de la politique astigiane.

A l'extrême nord-ouest, à Turin, trois pouvoirs restent en présence, depuis qu'a disparu le quatrième, l'autorité impériale, qui tenait tous les autres en échec. Ce sont la commune, l'évêque, et le comte Thomas P"" de Savoie, représentant d'une dynastie que la fascination bien naturelle de la plaine italienne, et le regret de la Marche de Turin, possédée et perdue au XF siècle, toujours revendiquée au XIP, orientaient déjà vers le pays où étaient sa mission historique et son avenir. Pour le moment — il n'en sera pas toujours ainsi, et toutes les combinaisons seront essayées — commune et évêque sont d'accord contre les ambitions savoisiennes.

Entre le Piémont et la Lombardie, Milan sert comme de trait d'union. D'une part, protectrice des commîmes contre les seigneurs, elle jette le poids de son influence dans la querelle entre les Montferrat et leurs voisines, et intervient diplomatiquement en faveur de ces dernières; d'autre part, elle engage ses clients piémontais dans ses entreprises lombardes. Déjà peut-être la plus puissante des communes de la Haute Italie, mise hors de pair par son rôle dans les grandes guerres du XIP siècle, elle se trouvait plus en

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mesure que personne de profiter de la période d'anarchie; sa politique est si active et touche à tant de choses, que l'exposer est presque faire l'histoire de la Lombardie tout entière.

Elle venait, — exemple bien rare ! — en sacrifiant d'anciennes prétentions, soutenues longtemps avec une brutalité qui avait provoqué un jour de célèbres représailles, de faire sa paix définitive avec Gôme et Lodi. Ces anciennes adversaires devinrent ses fidèles satellites. Mais il lui restait trois querelles sur les bras, de trois côtés à la fois, au sud, à l'est et au sud-est. A Pavie, elle conteste la Lomellina ou région entre la Sesia et le Tessin, et notamment la localité qui en était le chef-lieu, Vigevano, reconnue aux Pavesans par Henri VI. Du côté de Bergame, l'enjeu est la ligne de l'Adda; toutes ces rivières au cours parallèle, qui descendent des Alpes pour rejoindre le Pô, sembleraient les limites naturelles des territoires des villes; point de frontières plus contestées, au contraire, tant chacune avait un intérêt politique, militaire et fiscal à tenir les ponts et leurs têtes sur les deux rives. Mais la partie la plus grave — qui a déjà passionné la Lombardie au siècle précédent — se joue avec Crémone au sujet de VInsula Fulcherii^ ancien domaine mathildique revendiqué par l'Empire; c'était le territoire compris entre l'Adda et le Serio et dont la bourgade principale était Grême. Frédéric Barberousse, par un privilège aux Milanais, Henri VI, par un privilège aux Grémonais, l'avaient en somme à peu près partagée entre les deux parties ; l'arrangement ne satisfaisait ni l'une ni l'autre. — Gontre chacun de ses adversaires Milan pouvait compter sur des alliés. Un morceau de la Lomellina eût fait l'affaire de Verceil; et Novare ne prenait pas son parti de la concession par laquelle Henri VI avait accordé à Pavie les rives et les ponts du Tessin en aval de Pombia. Alexandrie enfin avait avec Pavie des démêlés de frontières. Brescia disputait à Bergame, d'une part Volpino et le Val Gamonica, d'autre part Galeppio sur TOglio; la transaction 'de 1 192, imposée par l'empereur, ne lui survivait pas. Gontre Grémone, Brescia avait à conquérir Soncino, sur la rive droite, et à défendre Pontevico, sur la rive gauche de l'Oglio. Enfin les Plaisantins aspiraient à déloger les Grémonais de la très importante position de Gastelnuovo di Bocca d'Adda. Gomme c'était un ancien domaine de l'abbaye de San Sisto, ils bénéficiaient de l'avantage de pouvoir se poser en défenseurs des droits de Tabbaye, proclamés

aussi par le Saint-Siège. Ils soutenaient donc de bon cœur Milan contre Crémone; mais d'autre part ils réclamaient son appui pour les aider à défendre contre Parme Borgo San Donnino, qu'Henri VI leur avait engagé. Il va de soi que Crémone prenait fait et cause pour les Parmesans.

Dans la partie orientale de la plaine du Pô, les ambitions municipales n'étaient pas moins âpres, et la géographie leur assignait plus clairement encore leur objet.

Suivons la ligne de villes qui jalonnent le tracé de l'ancienne voie Emilienne, le long du mur que forment au-dessus de la plaine lombarde et romagnole les dernières pentes de l'Apennin : Parme, Reggio, Modène, Bologne, Paenza, Forli, Gesena, Ri mini. Très rapprochées les unes des autres, leurs territoires, pour qui les traverse de l'ouest à l'est, ne sont que d'étroites bandes parallèles. C'est vers le sud et le nord qu'elles s'étendent. Vers le sud, pour gravir les pentes de l'Apennin, en couronner la ligne de faîte, s'emparer des cols qui mènent en Toscane. Tour à tour pacifiques ou hostiles, réglées par des traités ou troublées par la guerre, les relations étaient constantes entre Parme ou Plaisance et Pontremoli; entre Reggio ou Modène et la Garfagnana ou la Lunigiane, entre Bologne et Pistoia. Du côté du nord (au moins pour Bologne et les viUes situées en amont), le Pô formait le grand attrait. Voie commerciale alors très fréquentée, tout le monde voulait s'en ménager et si possible s'en réserver l'accès; et ici, rivales entre elles, les villes du sud rencontraient encore la concurrence de leurs voisines situées au nord du fleuve ou sur le fleuve même, Crémone, Mantoue, Vérone, Ferrare. On en serait averti par un seul coup d'œil jeté sur une carte historique. Le tracé des frontières, singulier en apparence seulement, révèle à qui sait le lire les convoitises et les querelles dont il est le résultat. Rangées en demi-cercle autour des Bouches du Pô, toutes les villes, se glissant, s'insinuant pour ainsi dire les unes entre les autres, étendant vers le fleuve de minces prolongements de leurs territoires, cherchent à l'atteindre dans la même région, entre Guastalla et le commencement du delta; et le plus possible en aval, soit pour se rapprocher de la mer, soit pour barrer la route à leurs voisines de l'est. Toutes semblent converger vers la cité bien placée entre toutes qui détient celle des embouchures qui était alors la principale, vers Ferrare, comme pour peser sur elle d'une même poussée et s'ouvrir un chemin vers la mer.

Gomme dans la Lombardie centrale et le Piémont, — plus encore — on se battait souvent pour le bien d'autrui. Dans cette région, et plus spécialement dans les comtés de Reggio, Modène, Bologne et Mantoue, et plus spécialement encore dans l'Apennin toscan, d'une part, et sur les bords du Pô, de Tautre, avait été le noyau de la fortune territoriale des marquis de Toscane; là se trouvait Ganossa, là se trouvaient les parties les plus précieuses de cet héritage de la comtesse Alathilde que le Saint Siège et l'Empire s'étaient disputés durant tout le XIP siècle. En y portant la main, comme elles l'avaient déjà fait bien des fois, et devaient le refaire souvent par la suite, les villes se créaient des difficultés, pour l'avenir, avec l'Eglise et l'Empire à la fois, et pour le présent entre ellesmêmes.

G'est ainsi que dans l'Apennin Reggio fit entrer dans sa mouvance pour les fiefs qu'elles tenaient un certain nombre de petites dynasties féodales qui avaient reçu jadis de la grande comtesse elle-même, ou dans la suite obtenu des empereurs, l'investiture de biens mathildiques; par exemple les sires de Ganossa, de Bismantova, le marquis INIalaspina seigneur de Garpineto. Modène agit de même pour Montebaranzone, Gastellarano, les localités et les seigneurs du Prignano (c'était les hautes vallées de la Scoltenna-Panai'o et de ses afQuents). Elle essaya même de se faire prêter serment par la noblesse de la Versiglia et de la Garfagnana. Bologne s'empara de iVIonteveglio, de Medicina, d'Argelata. Tout cela n'alla pas sans guerres : Reggio contre Modène à propos de Gastellarano, de Rubiera, et du droit d'utilisation des eaux de la Secchia; Modène contre Bologne au sujet du Frignano.

Bologne de son côté était en conflit, au delà de l'Apennin, avec Pistoia. Vers l'est, elle avait pu s'entendre avec Faenza pour l'occupation en commun du comté d'Imola, domaine impérial. Mais son amitié même pour Faenza l'engageait dans la querelle de frontières que cette ville, aidée de Gesena, soutenait contre Forli. Forli au contraire était appuyée par Rimini et Ravenne.

Vers le Pô, un premier litige était soulevé par les prétentions de Grémone sur Luzzara et Guastalla, pour elle doublement précieuses, comme lieux de péage situés sur la rive droite. G'étaient d'anciens domaines de l'abbaye de San Sisto de Plaisance, jadis accensés par elle à la comtesse Mathilde, dans la suite tour à tour disputés ou

partagés entre les communes voisines, ou repris en main par l'empereur comme héritage niathildique. En dernier lieu, Henri VI les avait engagés à Crémone. Après sa mort, San Sisto les revendiqua; d'où procès en cour de Rome ; pendant plus d'un quart de siècle, aucune sentence pontificale ne pourra faire céder les Grémonais. — Un peu en aval, Mantoue s'adjugea les péages de Scorzarolo et de Governolo; en même temps, elle disputait à Reggio, sur la rive droite, Suzzara, Gonzaga, Pigognagha, Bondeno di Arduino et Bondeno di Roncore; toutes ces localités étaient mathildiques et réclamées par le pape. — A son tour, Reggio se fit prêter fiommage par les Manfredi pour le fief de Quarantola, qu'un de leurs ancêtres avait reçu de Mathilde; mais les Manfredi avaient à plusieurs reprises, au XIF siècle, juré la bourgeoisie de Modène, d'où nouveau grief entre les deux villes. — Modène s'était fait reconnaître par Ferrare le droit d'avoir un canal particulier allant jusqu'au Pô; mais tous ses efforts dans cette direction se heurtaient aux efforts opposés de Bologne. — Au nord du Pô, le château-fort élevé par les Véronais à Ostiglia, sur le cours du fleuve, devint l'occasion d'une guerre entre eux et les Mantouans. — Enfin Ferrare mit à profit la situation pour s'emparer de son propre péage, et de celui de Ficarolo, jadis impérial, mais revendiqué par l'Eglise. Seulement pour garder ses communications indépendantes avec la mer, il lui fallait lutter contre Ptavenne, qui lui contestait Argenta.

Dans la Marche de A'érone, le litige pendant entre Vicence et Padoue, à propos des eaux du Bacchiglione, que la première, placée en amont, coupait à la seconde, s'aggravait par l'intervention de Vérone et de Trévise en faveur de Vicence. Trévise, en même temps, pour son propre compte, mais avec faide de ses nouveaux alliés, poursuivait avec une énergie sans pareille, au mépris des anathèmes pontificaux, la tentative de se substituer à l'évêque de Feltre et Bellune et à l'évoque de Geneda dans les droits qu'ils exerçaient sur leurs villes épiscopales et les comtés qui en dépendaient; droits qu'avait confirmés Frédéric Barberousse, très attentif, sur ces confins de l'Allemagne, à soutenir les intérêts du haut clergé, d'ordinaire à moitié allemand d'origine et sur lequel il pouvait compter.

Dans la Marche, d'ailleurs, et dans les parties limitrophes de la Lombardie et de la Romagne, un trait de plus vient compliquer le

tableau. La féodalité y était puissante ; plus qu'à demi urbaine, d'ailleurs, et par là d'un caractère tout particulier; très différente de la féodalité piémontaise, par exemple. Les quatre ou cinq familles qui sont au premier plan, si elles luttent parfois avec les communes sur le territoire desquelles sont situés leurs domaines, cherchent pourtant d'ordinaire, au lieu de les bouder ou de les combattre par système, à y prendre pied, à s'y former une clientèle, à y obtenir les fonctions municipales. De ce milieu sortiront les premières seigneuries urbaines. Quelquefois une même famille exerce une influence à la fois dans plusieurs villes. Tel est le rôle que jouent à Ferrare Salinguerra et les marquis d'Esté; à Mantoue, les Este encore; dans le Mantouan et le Véronais, les comtes de San Bonifazio, qui se titrent aussi comtes de Vérone, mais se heurtent, dans cette ville, à l'opposition de la faction des Montecchi; enfin, dans le Padouan et le Trévisan, les Romano et les Gamposanpiero. En partie pour leur compte, en partie parce qu'elles épousent les querelles des villes, ces petites dynasties sont presque toujours en guerre les unes contre les autres ; elles aussi forment des couples d'adversaires irréconciliables ou d'alliés fidèles. Ainsi au début du XIIP siècle Salinguerra et Azzo VI d'Esté sont ennemis acharnés; de même Ezzelin II de Romano et Tiso et Gerardo de Gamposanpiero; de même encore Boniface de San Bonifazio et Ezzelin, qui soutient les Montecchi; en revanche, et naturellement, les Este et les San Bonifazio apparaissent toujours comme étroitement unis.

Seule Venise se tient encore à l'écart. Tout entière à ses entreprises orientales, elle n'a pas encore, en vue de détourner vers son port tout le commerce de l'iVdriatique, arrêté le dessein de ruiner la concurrence de Ferrare au débouché de la vallée du Pô; elle se contente d'y veiller aux intérêts de ses nationaux, et de les assurer par traité.

Ainsi la guerre règne d'un bout à l'autre de l'Italie septentrionale. Mais toute cette agitation, chaotique en apparence, obéit à des lois fort simples. Deux villes limitrophes ont toujours entre elles quelque difficulté de frontières; à moins donc d'être associées contre une troisième par une ligue d'ordinaire assez fragile, ou que l'une ne soit devenue la cliente et la vassale de l'autre, c'est presque une même chose d'être voisins et d'être ennemis. Deux villes

séparées par le territoire d'une troisième l'ont généralement pour commune adversaire et sont amenées à s'entendre contre elle.

Gomme d'ailleurs chacun doit faire face sur plusieurs frontières, chacun se trouve aussi engagé dans plusieurs alliances à deux ; celles-ci, en s'agrégeant de proche en proche, deviennent des coalitions (1). Il faut bien, faute d'un autre, employer ce mot, quoiqu'il convienne assez mal à des groupements si souples. Car les intérêts à sauvegarder ont ce double caractère d'être permanents, mais d'ordre purement local et matériel; aussi les traités sont-ils conclus d'ordinaire pour une longue période, mais pour un objet très circonscrit; encombrés de réserves et de restrictions qui vont jusqu'à l'incohérence. Non seulement, ce qui est tout simple, les parties contractantes énumèrent limitativement les adversaires actuels ou éventuels contre lesquels leur accord est dirigé, détaillent les territoires ou les droits, acquis ou à acquérir, qu'elles se garantissent l'une à l'autre, limitent l'étendue de leurs obligations militaires; — mais il n'arrive presque jamais qu'elles n'aient pas à réserver des amitiés antérieures et opposées. Elles conviennent alors, de façon expresse ou tacite, ou bien que tout en secourant contre d'autres adversaires leurs alliés respectifs elles éviteront de s'attaquer directement, ou bien qu'elles ne s'attaqueront que sur des points déterminés, et sans que cela porte atteinte à leurs bonnes relations. Réciproquement il n'est pas rare que deux villes brouihées ensemble, se trouvent pourtant toutes deux en guerre contre une troisième, soit pour leur propre compte, soit comme alliées d'une quatrième; en sorte qu'on peut presque en même temps se combattre ici et combattre ensemble là-bas. Tantôt on est si absorbé par ses intérêts propres et rapprochés, si indifférent au contraire aux querelles plus lointaines où l'on n'intervient que pour autrui, si porté enfm à traiter les questions isolément et chacune pour elle-même, qu'on ne paraît même pas s'apercevoir de ces contradictions. Tantôt on les résout à force de subtilité, et grâce à l'habitude d'interpréter au sens le plus strict toutes les clauses des traités.

(1) Parmi les causes les plus importantes qui donnent naissance aux alliances, parfois lointaines, et aux coalitions, il faut mentionner l'habitude qui se répand alors de prendre les podestats au dehors, dans des villes amies. Les sympathies des communes se manifestent ainsi, mais en même temps se consolident.

La Ligue lombarde elle-même, renouvelée en avril 1198, au congrès de Vérone, entre Milan, Brescia, Mantoue, Vérone, Trévise, Verceil, Novare ei Gôme, si elle fait au premier abord figure de confédération, grâce au nombre de villes qu'elle groupe du premier coup, et aux institutions centralisées qu'elle a héritées de l'ancienne Ligue — et qui tendent d'ailleurs à s'affaiblir, — n'est plus guère qu'un syndicat de revendications particulières, décoré de la glorieuse raison sociale dont les iMilanais se regardaient comme les propriétaires légitimes, en souvenir de l'héroïsme déployé par eux contre Frédéric Barberousse. Ni le but, tel que le définit l'acte de renouvellement, ni la composition n'en sont les mêmes qu'autrefois. Elle ne se propose plus d'assurer le maintien de la paix de Constance et des promesses impériales, mais le triomphe de ses membres dans les mille conflits de détail où ils sont engagés. — En face d'elle, dès avant 1197, Crémone s'était liée par des traités successifs avec Parme, Pavie et Bergame. Dans la suite, une série de conventions conclues de 1198 à 1201 entre Ferrare et Modène, Crémone et Mantoue, Mantoue et Modène, établirent entre ces quatre villes une espèce de consortium pour le contrôle du Pô inférieur. — Ainsi s'opposent l'un à l'autre deux groupements qui n'ont rien de géographique, bien au contraire. Ce ne sont pas deux blocs compacts, mais deux chaînes de villes qui s'allongent, de Novare à Trévise, de Pavie à Ferrare, à travers toute la Haute Italie; chacun de leurs anneaux tient au précédent tout en conservant son individualité et son jeu; elles sont inextricablement enchevêtrées Tune dans l'autre.

Par leur nature, elles sont sujettes à se rompre. Les traités ont beau être à longue échéance, au premier désaccord entre l'intérêt égoïste et la fidélité aux engagements, c'est le premier qui l'emporte. Sans aller plus loin, on vient de voir Mantoue, qui a juré la ligue lombarde en 1198, rejetée en 1200, par une brouille avec Vérone, dans l'alliance crémonaise. Cependant les deux groupements formés au lendemain de la mort de Henri VI resteront en substance, et malgré bien des changements de détail, ceux-là même entre lesquels continuera de se partager l'Italie du nord. Même l'esprit d'association fera des progrès ; là où les circonstances assurent la stabilité des alliances, celles-ci se resserrent par leur durée même; on en élargit l'objet; la notion de l'intérêt commun se dégage.

Cette évolution est bien plus avancée dans la Lombardie proprenaent dite. Là se trouvent les deux grandes villes dont l'influence est assez prépondérante, les relations assez étendues, et la conduite assez suivie, pour qu'on soit fondé à définir par leurs noms les partis en présence, et à parler de ligue Milanaise et de ligue Grémonaise; là surtout la disposition uiênie des territoires impose à chacun des amitiés et des inimitiés à peu près nécessaires. Milan (avec Gôme et Lodi), Novare et Verceil, Brescia et Plaisance, contre Pavie, Bergame, Crémone et Parme, voilà deux systèmes politiques qui ne varieront guère, du moins tant que les luttes de classes au sein de chaque commune ne viendront pas les troubler. Au contraire, sur les rives du Pô inférieur et en Piémont, la nature mênrie des choses fait que tout le monde est le rival de tout le monde. Les combinaisons possibles sont bien plus variées; les permutations seront bien plus fréquentes.

Ainsi tout se passe comme si les causes locales agissaient seules. C'est qu'il en est ainsi en effet. Il n'est pas nécessaire, pour rendre raison des événements, de faire intervenir ces causes plus générales que n'ont pas complètement renoncé à invoquer les historiens même auxquels revient le mérite d'avoir le mieux discerné le véritable caractère des querelles italiennes. Il n'est pas vrai, notamment, que les Lombards, au commencement du XIIP siècle, se soient battus pour ou contre l'Empire.

Sans doute, dans leurs luttes, ce sont très souvent les droits de l'Empire qui sont en cause. Les villes pillent ce qui restait encore du domaine impérial en Lombardie. Ou bien il s'agit de l'autorité des privilèges impériaux ; ceux à qui ils profitent les défendent contre ceux qui se croient lésés par eux. Mais à la grande curée des dépouilles de l'Empire, tout le monde a pris part, sans distinction de partis; on ne se scandalise des usurpations de ses voisins, et l'on ne s'y oppose, qu'autant que l'on a soi-même des ambitions concurrentes. Quant aux privilèges, ils sont nombreux ; il n'est personne qui n'en ait pour ou contre soi. Il n'est personne aussi qui se pique de logique. On invoque telle charte et on se révolte en

même temps contre telle autre, selon l'intérêt qu'on y trouve. L'Empire n'a pas de partisans, en ce sens que personne ne se fait, par fidélité ou par sentiment, une règle de conduite d'en soutenir la cauise.

Mais l'Empire n'a pas non plus d'adversaires, si l'on entend par là des hommes décidés à en secouer le joug, qu'ils trouveraient intolérable. Le nom de Ligue lombarde devait sonner mal aux oreilles allemandes. Cependant quel est le premier acte des villes réunies au congrès de Vérone ? Envoyer en Allemagne un ambassadeur pour assister au couronnement d'Otton de Brunswick. Le parti crémonais, que les historiens modernes ont accoutumé de regarder comme le parti de l'Empire, fut moins empressé à se prononcer en faveur de Philippe de Souabe. Il l'avait fait pourtant, dès 1199. En Piémont, on se partage aussi; tandis qu'Alexandrie penche pour Otton, Boniface de Montferrat, suivi par Acqui, se compromet en faveur de Philippe, que reconnaît aussi Thomas de Savoie, par contraste avec Turin. L'antagonisme entre les villes ou les seigneurs ne les empêche pas d'être d'accord sur le principe de l'autorité impériale, il les pousse seulement à s'orienter vers des candidats différents.

Ce n'est pas tout à fait au hasard qu'ils font leur choix; dans certains cas au moins on peut apercevoir ou deviner les raisons personnelles qui leur font juger plus avantageux à leurs intérêts proches le triomphe du Guelfe ou celui du Hohenstaufen. D'ailleurs chacun ne s'intéresse au candidat qu'il adopte que dans la mesure où il croit avoir besoin de lui. De 1201 à 1204, la lassitude faisant successivement tomber les armes de presque toutes les mains, on vit, à défaut d'un traité d'ensemble, impoissible en présence de tant de questions distinctes à régler, une série d'accords particuliers pacifier pour quelques années la Haute Italie. Aussitôt s'évanouit la plus légère apparence de zèle en faveur de ces princes lointains dont on n'a invoqué le nom que pour pouvoir un jour compter sur leur faveur. Les adversaires qui se réconcilient de proche en proche stipulent des cessions de territoires ou des rectifications de frontières ; jamais le vainqueur ne prend la peine d'exiger du vaincu l'adhésion à son candidat; jamais le vaincu ne croit devoir faire une réserve quelconque de la fidélité qu'il entendrait garder au sien, La guerre de succession impériale peut faire

rage en Allemagne; les villes lombardes ne la suivent pas, ne s'en inquiètent plus; leurs chroniques en parlent à peine.

Cette indifférence est raisonnée et réfléchie : même les excitations du dehors ne les en font pas sortir. En 1198, la ligue lombarde avait été renouvelée en présence d'un légat du pape. On aurait pu croire qu'elle prendrait ses inspirations à la curie. Peutêtre répondait-elle aux désirs inavoués d'Innocent III en se prononçant pour Otton. Cependant le pape hésitait encore à se déclarer pour ce dernier. Quand il le fit, en 1203, il voulut obtenir des Lombards une manifestation catégorique et des actes en sa faveur. Il s'y prenait trop tard; il eut la surprise de les entendre, y compris et surtout les Milanais, lui répondre par une fln de non-recevoir. C'est qu'on n'avait plus assez besoin d'un protecteur pour souhaiter un maître.

En sens contraire, il suffit que les querelles locales se rallument (ainsi en Piémont entre Thomas de Savoie et Turin, dans la Marche de Vérone entre x\zzo d'Esté et le comte de San Bonifazio d'une part, Ezzelin de Romano et les Montecchi de l'autre) pour qu'on se tourne de nouveau vers l'Allemagne; de 1207 datent les grands privilèges accordés au comte de Savoie et au marquis d'Esté par Philippe de Souabe, dont l'étoile à présent monte de plus en plus.

Une dernière expérience achève d'éclairer les sentiments des Lombards. Coup sur coup, à quelques mois d'intervalle, ils virent les deux hommes entre lesquels ils s'étaient partagés se présenter à eux munis des titres qui donnaient le droit de réclamer l'obéissance et des moyens matériels qui permettaient de l'exiger. En 1208, Philippe, réconcilié avec le Saint-Siège, et reconnu par lui, se préparait à venir chercher la couronne impériale. En dépit de certaines apparences, et bien que la ligue lombarde se soit aussitôt reconstituée autour de Milan, pour sauvegarder la paix de Constance, tandis que la ligue crémonaise se reformait en invoquant (( la fidélité due au roi Philippe et l'honneur de l'Empire, » personne ne songeait à lui faire une opposition irréductible ; son représentant le patriarche Wolfger d'Aquilée fut reçu sans difficulté partout, même à Milan. En 1209-1210, Otton, devenu prétendant incontesté par la mort de son rival, et couronné empereur par Innocent III, parcourt en maître toute la Haute Italie; tout le monde, y compris Crémone, y compris Azzo d'Esté, y compris Thomas de

Savoie et les magnats du Piémont pour la plupart anciens clients de Philippe de Souabe, rivalise d'empressement à le reconnaître; anciens partisans et anciens adversaires ne se disputent plus que ses bonnes grâces.

De tout cela que faut-il conclure ? Qu'assurément il ne déplaisait pas aux villes de voir les revenus impériaux tomber dans leurs caisses municipales. Mais accoutumées à regarder l'autorité impériale à la fois comme intermittente et forte, elles n'avaient pas l'illusion que leurs usurpations fussent définitives; l'idée de la restitution qu'il en faudrait faire leur était toujours présente à l'esprit et leur semblait naturelle ; chaque commune y était résignée d'avance, à la seule condition que ses voisines ne fussent pas mieux traitées qu'elle-même. On ne trouvait pas qu'il y eût lieu de risquer le tout pour le tout. Depuis la paix de Constance, on jouissait d'avantages déjà considérables, garantis par un titre régulier, qu'on hésitait à exposer à une révocation, ou à déchirer soi-même, en quelque sorte, en ruinant le pouvoir dont il émanait. Ce qui manquait encore, on savait comment l'obtenir. Les larges concessions de domaines en échange desquelles Henri VI s'était procuré les fonds nécessaires à son entreprise sicilienne avaient appris ce qu'il était possible d'arracher aux embarras du souverain le plus autoritaire. On comprenait qu'entre la révolte, qui pouvait mener à l'indépendance, mais aussi à l'écrasement, et la soumission sans conditions, il y avait place pour l'obéissance récompensée et limitée par des privilèges. Mais ces privilèges même, par la force des choses, faisaient un mécontent pour un satisfait. La politique d'Henri VI avait achevé ce qu'avait commencé celle de Barberousse : brouiller définitivement les Lombards entre eux, et les habituer à compter sur l'empereur pour les départager. Désormais ils le redoutent et le détestent beaucoup moins qu'ils ne se redoutent et ne se détestent entre eux. En sorte qu'à leurs yeux l'Empire, c'est avant tout l'empereur, un'liomme qui peut leur faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, suivant la ligne de conduite qu'il adoptera; chacun en conséquence s'efforce de l'accaparer à son profit, et personne ne désespère d'y réussir.

L'autorité impériale comme telle n'a donc point d'adversaires. Elle a au contraire des partisans dans la classe des légistes, alors si influente, et qui mène les affaires des villes. Tous ces disciples

de l'Université de Bologne, imprégnés de droit romain, nourris dans les maximes absolutistes, regardent vers l'empereur par conviction et par intérêt. A son service, ils peuvent faire carrière et fortune; il choisit parmi eux ses conseillers et les juges de sa haute cour; c'est bien autre chose encore que les podestaties ou les ambassades que leur confie l'admiration de leurs concitoyens.

Pour l'Italie centrale, l'Empire est au contraire une institution, qui fonctionne indépendamment des personnes, qui est jugée oppressive et contre laquelle tout le monde s'unit.

C'est que la Toscane, le Duché de Spolète, la Marche d'Ancône, qui n'avaient pas pris part aux luttes héroïques, qui n'avaient pas eu leur Legnano, s'étaient vues appelées à fournir aux empereurs une compensation aux sacrifices qu'ils consentaient ailleurs. L'œuvre qu'y accomplirent Frédéric Barberousse et Henri VI semble l'exacte contre-partie de la paix de Constance.

A la tête de chaque province est un représentant direct de l'empereur; cette institution, qui n'existe pas en Lombardie, qu'on retrouve en Piémont, et de nom seulement en Romagne, est ici régularisée, développée et très effective. En dépit de leurs titres, qui rappellent les anciennes divisions féodales du pays, les marquis de Toscane, les ducs de Spolète et les marquis d'Ancône sont de véritables fonctionnaires, tout à fait dans la main de l'empereur, parfois d'humble origine et choisis à raison de leur capacité et de leur énergie. Si Henri VI, à la fm de son règne, revient aux anciens usages en érigeant la Toscane en fief, c'est au profit de son frère et autre lui-même Philippe de Souabe.

De tels hommes sont les premiers intéressés à maintenir l'ordre établi. A défaut d'une loi organique, une série de mesures partielles, mais bien liées, avaient donné au pays sa charte. Les principales, en ce qui concerne particulièrement la Toscane, s'échelonnent de 1185 à 1187. Conserver jalousement les domaines impériaux, doublement précieux, comme source de revenus, et comme base militaire, — distinguer, contrairement à ce qui était devenu la règle pour la Lombardie, entre les villes, encore astreintes au paiement

d'un cens, mais dotées de franchises municipales, et leur évêché ou comté — les mots sont d'ordinaire équivalents — administrés au nom de l'empereur par des comtes, souvent allemands d'origine; — prendre sous la protection immédiate de l'Empire, et mettre à l'abri des entreprises de leurs plus puissantes voisines, les petites communes et les bourgs principaux ; — favoriser enfin la haute féodalité ecclésiastique ou laïque, tel fut le programme d'ensemble, appliqué brutalement d'abord, par la force, et sans aucun ménagement pour les usurpations antérieures; adouci parfois par des concessions partielles, mais toujours très inférieures à ce que souhaitaient les intéressés.

Résumons en quelques mots la géographie pohtique et administrative de l'Italie centrale, au lendemain de cette réorganisation.

Par l'entremise de deux puissants feudataires, l'un laïque, l'autre ecclésiastique, le marquis Obizzo III Malaspina et l'évêque de Luni; surtout comme seigneur immédiat de Sarzane et de Pontremoli, l'empereur domine la Lunigiane, au débouché de l'important col de la Gisa, principal passage de Lombardie en Toscane. Lucques est délogée de ce qui est l'objet constant de ses ambitions, la Garfagnana ou haute vallée du Serchio, et la Versiglia, c'est-à-dire la région côtière située au nord de l'embouchure de cette rivière. Ges anciens territoires mathildiques sont confiés à un vicaire impérial. Trois autres groupes de domaines impériaux, les deux premiers surtout très considérables, ont pour centre San Miniato al Monte près de Lucques, San Quirico dans le territoire de Sienne, et Gastiglione Aretino. Là résident les châtelains, comtes ou vicaires chargés de les administrer, et auxquels sont subordonnés des vicaires. Tout cela a été reconstitué aux dépens des villes, qui ont dû rendre gorge. Florence, Lucques, Sienne, Arezzo, ont perdu leurs comtés; les trois premières ne les ont recouvrés que très partiellement, par des privilèges de 1186 et 1187, qui limitent leur banlieue à une zone étroite. Quant au comté d'Arezzo, exception faite de la châtellenie de Gastiglione Aretino, il a été rendu à l'évêque, son ancien propriétaire. Deux autres prélats, les évêques de Ghiusi et de Volterra, exercent la juridiction comtale, non seulement dans leur district épiscopal, mais même dans la ville et sur ses bourgeois. Enfin des dynasties féodales encore très capables de résistance, amplement pourvues de parchemins impériaux,

réservent à certaines communes de dangereux adversaires. Ce sont notamment, dans l'Apennin toscan, autour de Florence, les Guidi, les Alberti, les Ubaldini, les Ubertini; et au sud de Sienne, dans la Maremme, les Ildibrandeschi.

Dans la partie de la Toscane qui revendiquée par l'Eglise se trouvait cependant aux mains de l'Empire, dans le Patrimoine de Saint-Pierre en Tuscie, le tableau était à peu près le même. Sauf Pérouse, très favorisée, investie de presque tout son comté, les cités plus importantes, Gittà di Gastello, Orvieto, Viterbe, se trouvaient placées à peu près sur le même pied que les communes toscanes. Là aussi, l'Empire était grand propriétaire. Acquapendente, et la châtellenie de Montefiascone avec ses dépendances, c'est-à-dire le Valdilago, ou ceinture de bourgs qui entoure le lac de Bolsène, et les îles de ce lac, en un mot tout ce qu'Orvieto et Viterbe disputeront au pape dans des luttes séculaires, tout cela est alors domaine impérial.

Dans la Marche et dans le Duché, le développement des franchises urbaines était moins avancé encore. Les conditions générales ne l'avaient pas favorisé. Partout, il a suivi le progrès de la population et de la richesse; or ces pays montagneux et sans rivières navigables, aux plaines parfois fertiles, mais petites et fermées — comme en Ombrie; — ou bien dont les vallées, étroites et parallèles entre elles, ne forment nulle part un système développé — c'est le cas de l'Apennin Marchigian; — dont les côtes enfm sont privées de bons ports (car Ancône est une exception) ; ces pays n'étaient pas prédestinés à porter de grandes cités. Villes perchées sur des sommets abrupts, ou accrochées sur d'étroites terrasses étagées, dans des situations avantageuses à la défense plutôt que favorables au commerce; à peu près inexpugnables, mais incapables de grandir; — ce type qui commence dans la Toscane du sud et devient à peu près général et tout à fait caractérisé dans l'Italie pontificale, s'oppose, comme l'Apennin à la plaine lombarde, aux puissantes communes de la Haute Italie assises aux bords de leurs fleuves et de leurs canaux. Il y a la même distance dans les institutions politiques. Là d'ailleurs, plus encore que dans le reste de la péninsule, la nature imposait le morcellement. L'histoire aussi. Le passé y avait multiplié les évêchés; en sorte que la circonscription qui servait d'unité religieuse et politique y était d'ordi-

naire (et sauf des exceptions comme Spolète, Gamerino ou Fernio) plus petite qu'en Lombardie ou en Toscane. Cela limitait d'avance les ambitions des cités; encore ne leur était-il pas facile de les remplir. Elles n'avaient pas — et rien ne prouve mieux leur insignifiance, — elles n'avaient pas d'ordinaire sur les simples bourgs l'écrasante supériorité de forces que l'on constate ailleurs. Cingoli contre Osimo, la partie est égale; de même Recanati contre Umana; Fabriano, ou Matelica, ou Tolentino, ou San Severino, ou San Ginesio, ou Montecchio, contre Gamerino; Givitanova, ou Macerata, ou Ripatransone, coiitre Permo. Toutes ces petites localités marchigianes, et bien d'aulres moins importantes encore, et de même, dans le Duché, Spello, Trevi, Bevagna, Montefalco, sauront maintenir leur indépendance contre leurs cités épiscopales; elles deviendront un jour de petites communes autonomes. En attendant, elles sont réduites à une même sujétion. Gar on devine le parti que l'autorité impériale a su tirer de cet émiettement.

Les comtés sont administrés, dans le Duché, par des balles nommés par le duc, dans la Marche, par des comtes relevant du marquis. Dans les cités elles-mêmes, les institutions consulaires n'existent peut-être pas partout; en tous cas elles n'empêchent pas que le représentant de l'Empire ne reste en possession de revenus très importants : cens, péages, et partie au moins des produits de justice. Parfois — ainsi à Assise, à Foligno, à Fano, à Sinigaglia, — des châteaux-forts lui garantissent la fidélité des bourgeois. D'autres châteaux commandent les domaines dont la jouissance est un apanage de sa charge et qui lui servent de traitement. Ainsi la célèbre rocca de Gesi, dans la Terra Aniolfa^ près de Spolète.

Tel est le régime contre lequel l'Italie centrale se soulève avec fureur, aussitôt qu'avec la mort de Henri VI elle voit jour à le renverser. Pour une fois, dans l'histoire de la péninsule, on saisit quelque chose qui ressemble à une explosion unanime du sentiment national. Mouvement irrésistible, qui balaie les fonctionnaires impériaux, aussi bien ceux qui tentent la résistance, comme Markward d'Anwedler dans la Marche, que ceux qui s'abandonnent très vite, jugeant la partie perdue, comme Gonrad d'Urslingen dans le Duché. Le premier, devant l'émeute, Philippe de Souabe avait évacué la Toscane, et regagné l'Allemagne, « non sans peine et sans danger. »

D'ordinaire conservateur, le Saint-Siège ici attise le feu. Innocent III se transforma en tribun pour dénoncer « Finsupportable tyrannie des Allemands. » Il fut écoulé, mieux parfois qu'il ne l'aurait souhaité. A un pouvoir qui aspirait après tout à remplacer l'Empire, il ne convenait pas de trop le discréditer. Car les vues du pape et ses excitations n'étaient pas tout à fait désintéressées. De la crise il avait résolu de faire sortir pour l'Eglise un immense accroissement de puissance territoriale. Il comptait bien que la révolte populaire frayerait les voies aux revendications qu'il faisait valoir sur toute l'Italie centrale.

Il ne réussit pas partout. Du Patrimoine, du Duché, de la Marche, il obtint, non pas certes l'obéissance, ni une fidélité durable, mais du moins la reconnaissance officielle de sa souveraineté. Les Toscans acceptèrent de devenir ses alliés, non ses sujets. Ils promirent seulement de ne reconnaître aucun empereur sans l'aveu de la curie, et de la soutenir contre toute agression impériale.

D'ailleurs un même sentiment avait inspiré ces conduites opposées. Les villes du futur Etat pontifical s'étaient laissé persuader par les assurances du pape, que » son joug serait doux, » et ses exigences moins lourdes que celles de rAllemand détesté. Encore prirent-elles leurs précautions : il ne tint pas à elles que les châteaux impériaux, au lieu d'être remis à l'Eglise, ne fussent rasés jusqu'au sol. Les villes toscanes avaient cru gagner davantage en faisant leurs conditions à l'Empire. Pour être en mesure de les dicter, elles adoptèrent la méthode qui avait fait ses preuves ailleurs. Dès 1197, Lucques, Florence, Sienne, San Miniato, l'évêquecomte de Volterra, auxquels se joignirent bientôt Arezzo, et même la pontificale Pérouse, formèrent la Ligue toscane, imitée de l'ancienne Ligue lombarde et véritable héritière de son esprit. Les adhérents s'engageaient à ne conclure avec l'empereur aucun accord particulier, et à s'aider réciproquement contre toute attaque. Un comité de recteurs était chargé de prendre les décisions d'intérêt général, et de maintenir la concorde. Le but poursuivi, un article essentiel le révélait. « Nous ne recevrons, disaient les fondateurs, comme membres de cette ligue, et au bénéfice de cette garantie, aucun bourg ou aucune personne qui dépendrait du comté, du district ou de l'évêché d'une cité, d'un bourg, d'un évêque ou d'un comte faisant partie de la ligue, sans l'aveu des consuls ou recteurs

desdites cité, bourg, évêque ou comte ; et si une personne a été reçue même avec cet aveu, la ligue ne sera cependant tenue à rien envers elle contre la volonté de ceux dont elle dépend. » On se reconnaissait mutuellement, on revendiquait donc implicitement, vis-à-vis de l'Empire, ce que la paix de Constance avait accordé à la Lombardie, ce que la Toscane avait possédé avant les derniers actes de Barberousse. A chaque cité son comté : ce principe, dogme sacré de leur credo politique, les villes se mettent aussitôt en devoir de le faire triompher dans les iails. De tous côtés, ce ne sont de leur part que guerres acharnées, prolongées, mais en fin de compte victorieuses, contre les petites localités et les hobereaux de leur voisinage.

Au principe, on apporte toutefois un tempérament remarquable. A côté des cités épiscopales, il y avait des bourgs ou des seigneurs trop puissants, ou indépendants de fait depuis de trop longues années, ou enfin trop contestés entre des cités rivales, pour qu'il ne fût pas indispensable ou prudent de les admettre dans la Ligue comme membres en titre et pour leur propre compte. Déjà, parmi les fondateurs, on trouvait le bourg de San Miniato, auquel sa qualité d'ancien centre de l'administration impériale donnait une importance particulière. De même, c'était non la commune mais l'évêque comte de VoJterra qui figurait dans la Ligue; on lui laissait sur sa ville et son évêché les droits qu'il tenait de l'Empire. Enfin l'embarras oii l'on se serait trouvé de décider sans conflit si Poggibonsi relèverait de Sienne ou de Florence, fit convenir que cette localité serait admise sans l'autorisation de personne.

Ainsi sont conciliées, provisoirement, ces convoitises territoriales, ailleurs terribles agents de discorde, ici principe d'union. Le premier instinct des villes toscanes n'est pas de se battre entre elles, et d'appeler l'empereur, comme le font au même moment les villes lombardes. Elles s'unissent, au contraire, et proclament l'interrègne. C'est que la politique impériale s'est chargée de leur créer un intérêt commun, qui est de secouer le joug. A cette question de vie ou de mort elles subordonnent pour le moment tout le reste.

Il n'y a qu'une exception, et elle confirme la règle; c'est Pise qui la fournit. Dès le temps de l'Empire, la situation de cette ville était unique. Pour obtenir ce qu'elle voulait, elle possédait de meilleurs arguments que la révolte : du jour surtout où leurs vues sur la

Sicile s'étaient précisées, les empereurs n'avaient cru pouvoir payer trop cher le concours de sa Hotte. De là le privilège de 1162, par lequel Frédéric Barberousse lui accordait tout ce qui pouvait satisfaire les intérêts et flatter l'orgueil d'une république maritime italienne : autonomie municipale complète, juridiction comtale sur tout son district, possession de la côte depuis Portovenere au nord jusqu'à Givita-Vecchia au sud, franchises commerciales tant dans l'Empire que dans le royaume de Sicile aussitôt qu'il serait conquis. La seule ville que l'empereur eût bien traitée fut aussi la seule qui lui resta fidèle. Invitée à adhérer à la ligue toscane où on lui réservait sa place, elle s'y refusa obstinément, malgré les attaques de ses voisines, malgré les efforts de la diplomatie pontificale. Ses sympathies ne furent pas douteuses un instant; et si au cours de la crise elle n'a pas fait davantage, c'est que l'Empire lui manqua; elle-même ne manqua pas à l'Empire.

Ainsi l'Italie du Centre et l'Italie du Nord n'étaient pas arrivées, au commencement du XIIP siècle, au même degré de développement; et elles ne concevaient pas de la même manière leurs rapports avec l'autorité impériale. Cette différence initiale resta longtemps visible. Elle explique que d'une région à l'autre le cours de l'histoire n'ait pas été de tous points semblable. Nous aurons donc à distinguer entre elles.

Dans la Haute Italie, les adversaires en présence, réunis, mais non réconciliés, dans la reconnaissance d'un même empereur, s'obstinent à vouloir le compromettre dans leurs discordes.

Il semble qu'il aurait été de l'intérêt de l'Empire de rester impartial. Personnellement, Otton IV n'aurait pas mieux demandé que de l'être, si on le lui avait permis. Son esprit était trop léger pour porter la reconnaissance ou la rancune ; et il se faisait une trop haute idée de sa dignité pour la mettre au service d'une coterie. Il tint donc de son mieux la balance égale. Il adopta un principe uniforme : la remise de toutes choses sur le pied de 1197 ; et ne l'appliqua pas avec plus de rigueur à ses anciens adversaires qu'à ses anciens partisans. Mantoue dut renoncer à Gonzaga et à Bon-

deno; Bologne à Medicina et Argelata; Plaisance à Borgo San Donnino; Asti à Annone; Thomas de Savoie à Chieri; Gênes à Savone et à Albenga. 11 donna l'exemple d'oublier les vieux griefs : lorsqu'il réorganisa sa haute cour, il y fit entrer des représentants des villes des deux partis, y compris des hommes qui s'étaient compromis contre lui. 11 ne permit pas aux autres les représailles qu'il se refusait à lui-même : aux cités que troublaient des guerres civiles — ainsi Vicence, Perrare, Brescia, — il donna de sa main des podestats étrangers aux factions ; et lorsqu'il le put, il provoqua des réconciliations; ainsi entre Ezzelin de Romano et Salinguerra d'une part, Azzo d'Esté de l'autre. 11 évita enfm de s'immiscer dans des conllits par trop épineux, et qu'il désespérait de résoudre à l'amiable; il feignit de ne pas voir que les litiges pendants entre Pavie et Milan, et entre Milan et Crémone, réclamaient une solution.

Mais les prétentions opposées étaient partout trop intransigeantes et trop impatientes pour s'accommoder, soit d'une transaction même équitable, soit d'un ajournement. Les anciens adversaires d'Otton, qui se croyaient fondés à se défier de lui, se montraient les plus susceptibles. Sur deux points, sa politique lésait non la justice, mais leurs intérêts. D'une part, il s'efforça d'établir une sorte d'équilibre entre les grandes familles de la Marche de Vérone-Trévise. Or Azzo d'Esté y perdait beaucoup. De 1207 à 1209, une série ininterrompue de succès venait de le rendre maître, outre Mantoue, de Vérone, Ferrare et Vicence; il dut se contenter de dominer dans les deux premières de ces villes, de concert avec le comte de San Bonifazio; tandis que son rival Salinguerra recouvrait l'influence à Perrare, et Ezzelin à Vicence. Il ne se résigna pas sincèrement; l'empereur eut beau lui accorder l'investiture de la Marche d'Ancône; ce magnifique dédommagement ne put ni le consoler, ni le rassurer. Pavie et Crémone, d'autre part, surent beaucoup moins de gré à Otton de respecter en droit les privilèges qui leur attribuaient Vigevano et une partie de VInsula Fulcherii, qu'ils ne lui en voulurent de ne pas les faire exécuter en fait. Les mécontentements éclatèrent dans les premiers mois de 1211. Le 15 février, la faction crémonaise de Brescia chassait la faction milanaise. Le P"" mars, le marquis d'Esté en faisait autant à Perrare pour Salinguerra. Dans les deux villes, les podestats impériaux furent expulsés.

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Otton IV, coupable d'avoir envahi le Royaume, venait alors de rompre avec le Saint-Siège et de s'attirer l'exconmiunication. L'Allemagne commençait aussi à s'agiter contre lui. Gela put encourager les révoltés. Innocent III, pour faire croire qu'ils n'avaient fait que lui obéir, s'empressa de les protéger avec ostentation. Mais en réalité, les traités qui consacrèrent et resserrèrent, en 1211 et 1212, l'alliance entre Crémone, Brescia, Mantoue, Vérone, le marquis d'Esté et Ferrare — sauf l'accession de Brescia, qu'expliquent ses troubles intérieurs, c'est le môme groupement qu'en 1208 — ces traités — toujours comme en 1208 ~ stipulaient que les parties contractantes se prêteraient un mutuel secours dans les querelles qu'elles avaient à soutenir; et Crémone n'eut garde d'oublier de s'y faire garantir Ylnsula Fulcherii. Mais il n'y était fait la moindre mention ni du pape, ni d'Otton, ni, pour autant qu'ils furent signés après son élection, de Frédéric II, le nouveau prétendant qu'opposaient à l'empereur les princes allemands réunis à Nuremberg en septembre 1211, et qu'allait adopter le Saint-Siège. Même Crémone et Ferrare persistèrent quelque temps encore à reconnaître Otton IV. Il aurait voulu les ramener que peut-être il le pouvait encore.

Mais c'eût été à condition de les satisfaire en toutes choses, c'està-dire de rompre avec le parti milanais. Or du moment où il était obligé de choisir, il était à peu près inévitable qu'il penchât du côté où l'entraînaient les souvenirs du passé. Il acheva donc de s'aliéner les défectionnaires, et pour jamais, en prétendant les châtier, et au profit de leurs adversaires. Rappelé par les événements en Allemagne, il laissa pour adieux à l'Italie une série de mesures de combat : le marquis d'Esté mis au ban de l'Empire; Crème déclarée indépendante de Crémone ; Vigevano adjugée à Milan; Gonzaga et Bondeno di Roncore inféodées aux comtes de Gasaloldo et de Montechiari, ce qui consommait la dépossession de Mantoue ; Ghieri protégée contre l'évêque de Turin ; Verceil soutenue contre le marquis de Montferrat.

Il avait à peine repassé les Alpes que Frédéric II arrivait dans la Haute Italie pour la traverser presque tout entière, de Gênes à Vérone; voyage aventureux dont les péripéties ne s'effacèrent jamais de sa mémoire et inspirèrent pour toujours ses sympathies et ses haines. Admirablement accueilli à Gênes, qui avait souffert

de la politique de restauration impériale pratiquée par Otton IV, et tenait à affirmer son opposition à Pise, restée fidèle à ce prince, il dut éviter le territoire d'Alexandrie, plus que jamais brouillée avec sa voisine du sud (un nouveau chef de discorde venait de surgir à propos de Capriata). En revanche, il pouvait compter sur le marquis de Montferrat et sur Asti. Son itinéraire laissait de côté le Piémont septentrional; il y aurait trouvé les sympathies de l'évêque et de la commune de Turin, et par contre, naturellement, l'hostilité du comte de Savoie. D'Asti, il se rendit à Pavie : les milices pavesanes, dans la nuit du 28 au 29 juillet 1212, l'escortèrent jusqu'au Lambro, à travers les territoires de Milan et de Plaisance, et le remirent aux mains sûres des Grémonais. De Crémone, négligeant Perrare, acquise à sa cause, il gagna l'Allemagne par Mantoue, Vérone et Trente. Sur son chemin, il avait accordé des concessions ou fait des promesses dont les intéressés se hâtèrent de réclamer la confirmation, sitôt que par son élection à Francfort il fut d'aventurier devenu prétendant. Gênes reçut Gavi et les droits régaliens sur les deux Rivières; Crémone se fit promettre Crème et VInsula Fulcherii; Asti eut yVnnone; Pavie, Vérone, Perrare, le marquis de Montferrat obtinrent sans doute aussi leur récompense, tandis que Milan, Lodi, Côme, Crème, Novare, Verceil, Alexandrie, étaient mises au ban de l'Empire au nom de Frédéric.

Ainsi les chartriers des villes lombardes s'étaient enrichis de nouveaux titres, soigneusement classés à la suite des séries anciennes. Mais tous ces privilèges, émanés d'autorités rivales, se contredisaient; dans le présent, le soin de les faire exécuter était laissé aux bénéficiaires eux-mêmes; dans l'avenir, ils risquaient de ne rien valoir, à peine le prix du parchemin, si celui qui les avait accordés ne triomphait pas. Ils surexcitaient donc les convoitises au lieu de les satisfaire; surtout ils rappelaient aux Italiens de quelle conséquence était pour eux la lutte qui se poursuivait en Allemagne. Aussi assiste-t-on tout d'abord à une violente reprise des anciennes hostilités. Les enjeux sont les mêmes; seuls quelques noms nouveaux apparaissent, auxquels il faut s'habituer, car on les rencontrera sans cesse dans les querelles futures ; ainsi Rivoli et le Canavese, disputés entre le comte de Savoie et l'évêque de Turin; ou Torcello, Cuniolo, Casale, contestés entre Verceil,

Milan, Alexandrie, d'une part, et le marquis de Montferrat, de l'autre. Aiais si le spectacle ressemble beaucoup à celui qu'avait offert la Haute Italie après la mort de Henri VI, il y a pourtant une différence. Otton IV et Frédéric II ne sont plus, comme jadis le même Otton et Philippe de Souabe, des prétendants à peu près inconnus à l'Italie, desquels on cherche, par des inductions plus ou moins plausibles, à deviner, et par des avances plus ou moins empressées, à déterminer la politique future. On les a vus à l'œuvre; ils ont pris parti eux-mêmes en même temps qu'on prenait parti pour ou contre eux; ils ont formulé d'avance leur programme éventuel de gouvernement en deux listes opposées d'intérêts particuliers à satisfaire ou à combattre. Aussi leurs adhérents, au lieu de se réclamer d'eux pour la forme seulement, se passionnent pour leur succès, se rappellent sans cesse à leur souvenir, les accablent d'ambassades et de sollicitations, entretiennent même auprès d'eux des missions permanentes ; en retour, ils leur témoignent un vrai dévouement, intéressé, donc raisonné, par suite sincère, et que la défaite même n'ébranle pas. Jamais les Milanais et les Plaisantins leurs alliés ne désespérèrent du triomphe d'Otton, qu'ils avaient de si bonnes raisons de souhaiter; après la bataille de Bouvines, qui ruinait toutes ses chances, ils lui restèrent fidèles; au concile de Latran, où il n'avait même pas cru utile d'envoyer des ambassadeurs, ils tentèrent en sa faveur une suprême démarche, violemment combattue d'ailleurs par le marquis de Montferrat au nom de la faction frédéricienne. A lire le récit de cette scène tumultueuse, où des Italiens sont seuls acteurs, on dirait que la querelle des deux princes les préoccupe exclusivement. A lire les traités qu'ils signent entre eux, on s'aperçoit bien vite que les intérêts locaux toennent toujours la première place dans leur pensée. Cependant ils n'oublient plus, comme autrefois, de stipuler en faveur du prétendant qu'ils font profession de soutenir. Pavie vaincue par la ligue milanaise doit promettre entre autres choses de se soumettre à la décision du podestat de Plaisance « sur le fait de la discorde avec le roi de Sicile », autrement dit d'abandonner Frédéric II. Plus curieux encore est le projet de convention conclu en 1218 entre Plaisance d'une part, et Parme et Crémone de l'autre; chacune des parties s'interdit pour dix ans d'attaquer l'autre; Crémone et Parme se réservent seule-

ment le droit, si Frédéric entre en Lornbardie, de a le suivre et de faire ses volontés ». Plaisance en fait autant en faveur d'Otton. Quinze ans auparavant, la Ligue lombarde, satisfaite des résultats acquis, avait refusé à Innocent Jll de se remettre en campagne à sa voix et pour le seul intérêt d'Otton IV. Désormais il est entendu que la présence d'un empereur résilie toutes les conventions et réveille toutes les guerres, tant on se tient pour assuré qu'il ne peut avoir qu'une politique de parti, dont les uns ne veulent pas s'interdire de recueillir les avantages, dont les autres ne veulent pas s'engager à subir docilement les conséquences.

Dans ces conditions, on ne saurait plus demander à ceux dont le candidat n'a pas triomphé d'avoir la résignation facile. Otton IV mort, ses partisans n'imitèrent pas ce qu'avaient fait ceux de Philippe de Souabe; ils ne se hâtèrent pas de se rallier à Frédéric II. Le pape même n'osa pas mettre cette condition à l'absolution qu'il leyr accorda; il savait trop bien qu'il ne l'obtiendrait pas.

D'autant que Frédéric, de son côté, lit étalage de sentiments qui rendaient la soumission plus pénible. x\ux diètes de Spire et de Haguenau, en 1219, qui précédèrent de quelques mois et préparèrent sa descente en Italie, il parut entouré de ses anciens adhérents et d'eux seuls : beaucoup d'évôques, et notamment celui de Turin; le marquis de Montferrat, des ambassadeurs de Crémone, Parme, Imola, Modène, Asti, Pavie, Alba. 11 n'y prit pas une mesure d'organisation générale, il ne fit que distribuer des faveurs. Non content de confirmer à Crémone ses chartes de 1212 et 1213, et à Pavie tout ce qu'elle avait reçu de Henri VI, et notamment Vigevano; de forcer Verceil à rendre au marquis de Montferrat Pacilia.no, Torcello et Cuniolo, et Chieri de restituer Montossolo à l'église de Turin, il choisit pour ses représentants officiels l'évêque de Turin et le marquis de Montferrat, et promit aux Crémonais de ne pas rendre, sans leur aveu, ses bonnes grâces aux Milanais et aux Plaisantins. Jamais aucun de ses prédécesseurs n'avait ainsi déclaré tout haut son intention de gouverner par l'entremise et au profit exclusif d'une coterie. Même un Barberousse, en condescendant à se faire l'exécuteur de vengeances particulières, n'y voyait pas la fin suprême de sa politique; il prétendait venger la majesté impériale; il dominait de très haut tous

ses sujets; son petit-fils, pour ses débuts, semblait non le maître de tous, mais le prisonnier des uns et l'adversaire des autres, tant il obéissait, sinon à la reconnaissance — il ne l'a guère connue ! — du moins au préjugé qu'il ne rencontrerait nulle part d'amis sûrs, en dehors de ceux qui, par la confiance presque imprudente qu'ils lui avaient accordée en 1212, lui avaient donné le gage le plus certain de leur fidélité future.

Contre toute apparence, son arrivée en Italie ne provoqua pas l'insurrection générale de ceux qu'elle menaçait. Officiellement, tout le monde se soumit; de toutes les villes, sans excepter Milan, il obtint l'escorte d'honneur qu'il était d'usage de donner aux rois des Romains pour leurs voyages de couronnement. C'est que, pour le moment, ses actes restèrent fort en deçà de ses déclarations. 11 ne pouvait songer à entreprendre une guerre en Lombardie. Tout l'attirait ailleurs : le désir de ceindre enfin la couronne impériale, le besoin que son royaume héréditaire de Sicile avait de sa présence, enfin les instances du pape, pressé de le voir partir pour la croisade qu'en un moment d'imprudence il avait jurée. Il avait besoin de passer, et de passer vite, et par conséquent sans lutte. Mais il tenait aussi à se présenter à Rome en souverain officiellement incontesté, non dans l'attitude un peu gauche d'un prince incapable de faire respecter la haute dignité dont il venait recevoir le symbole. Se contenter des apparences, mais les sauver à tout prix, voilà ce que lui conseillaient ses intérêts du moment. Il s'abstint donc de rien entreprendre partout où il sentit qu'une résistance sérieuse était à craindre. En particulier il n'entreprit pas de faire exécuter ses décisions en faveur de Crémone et de Pavie contre Milan. Pour les villes de l'ancien parti ottonien, gagner du temps était tout; elles se gardèrent, en refusant de se prêter à des formalités, de contraindre Frédéric à les attaquer. Ainsi d'un commun accord on ajourna les questions irritantes.

Le nouvel empereur les laissa à peu près dormir pendant cinq années, qu'il employa à réorganiser son royaume de Sicile, et à obtenir du Saint-Siège des prorogations successives du terme où il devait entreprendre le voyage d'outremer. Durant ce temps, il n'intervint dans les affaires lombardes que par sa diplomatie, et d'une façon si incertaine et si incohérente qu'on pourrait par mo-

ments se demander ce qu'il voulait. Ses partisans n'eurent certes pas lieu d'être satisfaits de lui; et ce serait mal les connaître que de supposer qu'ils ne donnèrent pas cours à leurs sentiments. Il suffit de lire, pour se rendre compte de leur état d'esprit, les étonnantes instructions données par la commune de Crémone aux capitaines du contingent chargé d'escorter Frédéric à Rome. La ville ne doute pas un instant ou plutôt feint de ne pas douter que l'accomplissement de ses vœux ne soit la grande affaire du nouveau règne; que toutes les forces matérielles de l'Empire, et toutes les forces spirituelles du Saint-Siège, alors allié de l'Empire, ne doivent être à sa disposition dans ses minuscules querelles. Mais l'impatience qu'elle montre, et les garanties qu'elle réclame, témoignent d'une certaine défiance. Pavie de même n'eut de cesse qu'elle ne se fût fait confirmer Vigevano; quatre décisions successives et contradictoires, émanées de Frédéric en l'espace de six mois, attestent la violence morale qu'on lui fit. Gênes, déçue dans son espoir d'obtenir la reconnaissance catégorique de sa domination. sur ses deux Rivières, et surtout de recouvrer ses privilèges commerciaux en Sicile, fit déposer, dans ses Annales^ l'expression officielle de son mécontentement et ses protestations contre l'ingratitude dont le nouvel empereur payait des services qu'elle avouait hautement n'avoir pas été désintéressés. Asti, sommée de remettre au marquis de Lancia le comté de Loreto (il n'était pas facile à l'empereur de concilier les prétentions de ses propres partisans, et il fallait parfois choisir entre eux), refusa d'obéir, se laissa mettre au ban de l'Empire, et renversa même ses alliances, se rapprochant de Milan, de Verceil, d'Alexandrie, de Thomas de Savoie.

Toutes les villes ayant ainsi officiellement reconnu Frédéric II, et aucune n'étant disposée à le servir avec abnégation, et sa conduite étant la moins propre du monde à tenir en haleine les dévouements, à maintenir au contraire l'opposition sur le qui-vive, il semble que les partis soient en train de perdre ce qui était devenu depuis quelques années une de leurs principales raisons d'être, et par suite de s'émietter et de se confondre.

Pourtant cette impression est trompeuse. Au fond, ceux qui se plaignaient de la politique de l'empereur et ceux qui en profitaient en étaient également surpris; personne ne croyait qu'elle répondît

vraiment à ses intentions et fût son dernier mot; on n'y voyait avec raison (|ue l'effet de son impuissance momentanée. De là le coup de théâtre de 1225-1226. A peine eut-il annoncé l'intention de reparaître enlin en Lombardie que les factions se reformèrent spontanément. Les sentiments de crainte ou d'espérance qui se rattachaient à son seul nom se réveillèrent avec une vigueur surprenante. On n'en connaîtrait pas la force sans l'épreuve qui leur fut imposée. Ils survécurent à ce qui semblait le plus fait pour les dissiper. On ne saurait pas non plus à quel point ils étaient fondés si l'on ne voyait Frédéric s'empresser de les justifier, et montrer que pas plus que les Lombards il n'avait rien oublié.

Le 30 juillet 1225, cinq jours après le traité de San Germano, qui prorogeait de deux ans l'échéance de son vœu de croisade et lui rendait provisoirement sa liberté, il convoquait en congrès, pour Pâques 1226, les princes allemands et les délégués des villes lombardes. Le programme officiel était volontairement vague et neutre : la recherche des moyens propres à secourir la Terre Sainte, à extirper l'hérésie et à réformer l'état de l'Empire. Mais le rendez-vous était à Crémone; et des ambassadeurs crémonais se trouvaient alors à la cour impériale et en rapportèrent de pleins pouvoirs autorisant leurs concitoyens à tenter toutes les entreprises qui leur paraîtraient conformes à l'honneur et à l'intérêt de l'Empire. Le choix de pareils agents d'exécution permettait de prévoir quelles mesures on comptait voir prendre. On s'explique sans peine que les adversaires des Crémonais se soient persuadé que l'empereur n'intervenait qu'à leur demande.

La résistance s'organisa donc, naturellement suivant les formes traditionnelles; et au moment même où l'armée impériale s'ébranlait pour passer en Lombardie, le 6 mars 1226, les délégués de Milan, Bologne, Brescia, Mantoue, Padoue, Vicence et Trévise renouvelaient pour vingt-cinq ans la Ligue lombarde. Très vite d'autres villes y accédèrent : en avril, Verceil, Alexandrie et Paënza; puis Vérone, puis Plaisance et Lodi; en mai, Bergame; un peu plus tard, Perrare, Crème et Turin; en somme, de beaucoup la plus grande partie des communes de la Haute Italie. Bien moins longue est la liste de celles qui se préparaient à bien recevoir l'empereur : Pavie, Crémone, Parme, Imola, Beggio, Modène; ces noms, les trois premiers surtout, ne peuvent surprendre; mais

il est tout à fait remarquable que Gênes et Asti, Tune presque, l'autre tout à fait brouillées avec lui, n'aient pas hésité un instant à lui revenir, persuadées que les motifs de plainte qu'il leur avait donnés n'étaient que des malentendus. Asti entraînait avec elle son nouvel allié, Thomas de Savoie. Les seigneurs se divisent comme les villes; le marquis de Montferrat cette fois est du côté de la Ligue; dans la Marche Véronaise, Azzo d'Esté s'empresse au devant de Frédéric, tandis que Salinguerra et Ezzelin III suivent Perrare et Vérone dans le parti lombard.

On remarquera qu'Azzo d'Esté et Salinguerra venaient de s'entendre pour le partage des dignités municipales à Ferrare; leur transaction fut aussitôt déchirée. De même, c'est onze mois après avoir signé une trêve de vingt-cinq ans que Pteggio et Mantoue se trouvaient dans des camps différents. Les arrangements anciens ne sont pas mieux respectés. Modène se ressouvint alors de la sentence arbitrale qui lui avait donné tort en 1204, dans ses démêlés avec Bologne, et dont elle avait paru prendre son parti; elle en espérait — et en obtint en effet ^ l'annulation de la partialité de Frédéric If. Ainsi l'arrivée de l'empereur remet tout en question; si personne ne reste neutre, ce n'est pas que tout le monde se passionne pour des solutions différentes du problème de droit public que soulèvent les relations des villes lombardes avec la souveraineté impériale ; mais toutes les vieilles querelles se rallument soudain parce que l'on compte que l'empereur y interviendra.

Dans les milieux de la Ligue, la haine, on le conçoit, n'épargnait guère Frédéric. Mais, très logiquement, elle s'en prenait surtout à ceux qu'on accusait de l'avoir appelé, aux Pavesans, aux « sots » et » perfides » Grémonais; le curieux poème satirique inséré dans les Annales de Plaisance en fait foi. Et les faits prouvent que la Ligue ne se lançait pas de gaieté de cœur dans la révolte contre l'Empire. L'acte constitutif du 6 mars mettait une véritable affectation à rappeler que la paix de Constance reconnaissait aux villes lombardes le droit de coalition, et que leur ligue n'avait donc par elle-même rien d'illégal. Les confédérés fermèrent bien les défilés de l'Adige en amont de Vérone, pour barrer le chemin à l'armée qu'amenait au secours de son père le roi des Romains Henri VII ; ils lassèrent la patience du jeune

prince et le déterminèrent à reprendre le chemin de l'Allemagne; mais sauf cette mesure de sécurité indispensable, ils ne prirent pas rinitiative des hostilités; et sous l'influence des légats et du Saint-Siège, la conciliation était sur le point de se faire entre eux et l'empereur, quand deux actes de celui-ci, la confirmation des privilèges crémonais et peut-être aussi la nomination de Thomas de Savoie comme vicaire général, vinrent inspirer aux Lombards une nouvelle et invincible défiance de sa sincérité. Ils rompirent les pourparlers, el il ne resta plus à Frédéric qu'à les mettre au ban de l'Empire, tandis qu'au nom du pape l'évêque d'Hildesheim prononçait contre eux l'excommunication, a Ainsi la partialité témoignée par Frédéric en faveur de Crémone, qui avait été la cause déterminante de la fondation de la Ligue, fut encore une fois fatale en un moment où il s'agissait de savoir si la Ligue trouverait sa place dans l'organisme général de l'Empire d). »

On sait que force fut à l'empereur de se contenter pour le moment de cette manifestation. L'absence des contingents allemands le réduisit à l'impuissance. D'ailleurs la préparation de sa croisade, sa brouille avec Grégoire IX, son séjour en Orient, à son retour la reconquête de son royaume envahi par les troupes du pape, puis les laborieuses négociations qui aboutirent à la paix de San Germano, tout cela, durant les années suivantes, le contraignit de négliger plus que jamais la Lombardie, où les querelles locales continuèrent à suivre leur cours aux monotones péripéties. Mais il suffit de la nouvelle qu'il se proposait de recommencer sa tentative de tenir une diète, pour reformer la Ligue lombarde que la sécurité relative avait presque dissoute; il trouva devant lui, quand il parut à Ravenne, en 1231, la coalition de Milan, Côme, Lodi, Verceil, Novare, Alexandrie, Brescia, Plaisance, Mantoue, Ferrare, Bologne, Faënza, Vérone, Vicence et Padoue. Ce sont encore à peu près les mêmes villes qu'il doit entreprendre de réduire une à une, lorsqu'après un nouveau délai de plusieurs années, imposé par les affaires d'Allemagne, et par la médiation du Saint-Siège, qui cherche à sauver les Lombards, il peut entin, en 1236, commencer d'employer la force et s'engager dans la lutte acharnée qui remplira les quatorze dernières années de son règne.

(1) Winkelmann, Friedrich II, l, 296.

Depuis 1226, d'ailleurs, la situation était changée, en ce sens qu'il avait fourni à ses sujets du parti lombard un nouveau grief, cette fois d'ordre général et de principe, à propos d'une grave question de droit public. Sous prétexte que la mise au ban de l'Empire entraînait de droit pour ceux qu'elle frappait la perte de tous leurs privilèges, il avait révoqué la paix de Constance, annulant ainsi le pacte fondamental que les Lombards regardaient comme leur plus glorieuse conquête et leur plus sûre garantie. En vertu de cette charte, les villes avaient joui des droits régaliens, administré leurs territoires, exercé la juridiction, créé leurs magistrats, voté leurs statuts, traité avec l'Empire ou entre elles; c'était sur ce titre que rt^posait la légitimité de leur ligue, désormais taxée de rébellion. Nul doute que l'irritation ne les ait déterminés à prendre une offensive qui n'était guère dans leurs habitudes; quand Grégoire IX rompit pour la première fois avec Frédéric, ils s'appliquèrent de leur mieux à envenimer la querelle ; ils offrirent des secours militaires au pape, pour obtenir de lui qu'il déliât de leur serment de fidélité tous les sujets de l'empereur. La promesse d'amnistie contenue dans la paix de San Germano ne les satisfit pas: ils savaient comment l'interprétait l'empereur, et qu'il l'entendait seulement pour les actes commis depuis 1227, au service de l'Eglise, non pour les faits antérieurs. Dans les négociations de 1232 et 1283, qui faillirent aboutir, la question de la légitimité de la Ligue fut au premier plan; les Lombards ne cessant de réclamer qu'elle fût expressément reconnue, Frédéric évitant avec soin tout ce qui aurait pu impliquer de sa part cette reconnaissance. Avait-il déjà dans l'esprit le régime qu'il imposerait à l'Italie domptée ? En tout cas, ses premiers succès, de 1236 à 1238, lui donnèrent l'occasion de l'appliquer. C'est alors, après la reprise de Vicence, de Padoue, de Trévise, de Mantoue, de Lodi et de presque tout le Piémont, qu'il établit le système administratif qui allait rester en vigueur jusqu'à sa mort, être maintenu après lui par Manfred, par Charles d'Anjou, et se survivre en partie dans la seigneurie du Moyen-Age et de la Renaissance. Trois mots le résument : centralisation, hiérarchie, fonctionnarisme. Il suffit

d'en rappeler les principaux traits : les villes perdant leur autonomie municipale et la libre élection de leurs magistrats; Tltalie tout entière divisée en vicariats généraux sur un plan uniforme; leurs titulaires relevant de l'empereur seul, nommés par lui, révoqués par lui, souvent changés, toujours surveillés, parfois désavoués, sans cesse tenus en haleine par une défiance systématique; sous eux les podestats ou capitaines des villes, les capitaines ou vicaires du plat pays, directement rattachés d'ailleurs au, pouvoir central et placé dans une dépendance aussi étroite à son égard; presque tout ce personnel sicilien d'origine et d'habitudes; et la haute cour de justice du Royaume devenue compétente pour toute l'Italie; ainsi les institutions de l'Etat le plus despotique et le plus régulièrement administré qu'il y eût en Europe brusquement imposées à ce chaos qu'était l'Italie du Moyen-Age; au sommet de l'édifice l'empereur auquel tout aboutit; et le caractère de l'homme, despotique et défiant, rendant plus lourd encore le poids des institutions. Du jour où Frédéric incarna un pareil système, ceux qui lui résistaient furent presque des champions de la liberté.

Ils pouvaient sembler aussi les champions de l'indépendance italienne, dans la mesure où l'empereur fit appel, contre eux, au sentiment national allemand. Il l'essaya, non sans un succès d'ailleurs éphémère, à la veille des grandes hostilités. A la diète de Mayence, convoquée en 1235, « pour promouvoir l'honneur de l'Empire, en rétablir les droits en Lombardie, et en confondre par la force les adversaires, » il flatta l'orgueil de race des Allemands et leur mépris irrité pour cette Italie tant de fois traversée en victorieuses chevauchées, et jamais soumdse. Il se fit inviter par les princes à reconquérir a l'héritage de l'Empire ». Il fit proclamer par eux que la paix de Constance était préjudiciable aux intérêts impériaux, et partant caduque. Il leur fit jurer, a à la mode allemande, par acclamations et à mains levées, » de franchir les Alpes à sa suite. Il les excita si bien que la perspective, un instant entrevue, de régler à l'amiable la question lombarde, leur parut une déception; ils y auraient perdu leur vengeance.

Dans les écrits émanés de la Ligue, et surtout dans les exhortations que lui adressera plus tard le pape, certaines expressions prouvent qu'elle sentait, ou que l'on sentait pour elle, les avantages du rôle auquel la conviaient les circonstances, et que lui

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